‹ La vie à Paris ... 1880-1885, 1895-1910Chapitre 5 sur 12 · ARNOULD-PLESSY · texte numérisé non relu

ARNOULD-PLESSY

Et la tradition est toujours la même au logis et les artistes malades peuvent goûter le repos, recouvrer la santé pendant que les compagnons travaillent pour eux. Et cet « esprit de la société »>, comme dit MmePlessy, en est aussi son honneur. Mais il était bon de constater que ce fut là la pensée suprême de la grande artiste saluée par M. Francisque Sarcey d'un si éloquent adieu.

\MtfiBfftf.rar. 'ifUji.

comédiens et comédiennes absorbent-ils en un soir plusde joies et d'émotions que les poètes et les peintres eux-mêmes dans toute leur carrière, et cette Duse, qui vient de conquérir Paris hier, qui lui a donné une émotion si profonde, doit être heureuse ce matin.

— Il faudrait, disait-elle gentiment, très troublée de paraître devant un public nouveau, il faudrait pouvoir ne jouer devant personne !'

Oui, j'entends, « pour soi-même », comme on écrirait un livre pour qu'il contînt notre secret d'âme et qu'il ne fût pas connu des indififérents. Mais la volupté d'être compris a bien son charme, et c'est plaisir de gagner une bataille, une de ces batailles d'art surtout où il n'y a que des victorieux et point de vaincus.

Quelqu'un me disait, tout en applaudissant Mme Duse :

— Elle est admirable, mais, que voulez- vous? je n'entends pas l'italien I

Soit. Mais vous entendez Vhumain, El, à un certain degré, l'art semble parler cette langue universelle que les réformateurs rêvent de trouver et d'établir de par le monde. En cela l'apparition de l'artiste italienne aura été des plus heureuses et je crois que cette élève de la nature, comme on l'a appelée, aura une influence grande sur celles de nos jeunes comédiennes qui en subiront le charme et sauront y trouver leur profit. Je ne parle pas de nos artistes acclamées qui sont en pleine possession de leurs dons, de leur pouvoir. Le passage d'Aimée Desclée dans le théâtre moderne, ce passage trop rapide (la touchante et irrésis-

byCoogle ^

qui est la préoccupation d'un autre Paris, plus nombreux et moins choisi, au Grand-Prix, à la Grande Semaine, à la Fête des fleurs, à cette promenade de la Vachalcade qui nous ramène, en juin, les gaietés bruyantes de la Mi-Carême, à l'exaltation de la Muse de Montmartre et au triomphe de Mimi Pinson. Aujourd'hui, une tragédienne qui passe et une comédienne qui meurt — l'art qui palpite et l'art souverain de la tradition — m'ont arrêté, un moment, et il y a comme une malice duhasarddans ce rapprochementforcé entre Marguerite Gautier aux camélias trempés de larmes et Araminte à l'éventail léger et aux froissements furtifs.. .

Et voici, qu'à propos de la rue Jean Goujon, il m'arrive une lettre intéressante. Elle me vient de Moscou, elle est signée du peintre Werestchagine et elle me parle du général Skobelef.

Moscou, 25 mai 1897.

Mon cher ami,

Comme causeur bien informé et comme ami de cœur, vous savez que c'est dans la rue Jean-Goujon — aujourd'hui tristement célèbre — que vivait la famille Skobelef, dont le dernier représentant masculin, Michel, là, dans son petit cabinet de travail enhleu, a médité beaucoup de ce qui fit son nom si illustre.

Ne croyez- vous pas qu'en souvenir de ce nom, d'un talent militaire de premier ordre, on pourrait mettre une petite plaque commémorative sur le numéro 16 de la rue Jean- Goujon?

Tout à vous,

W. Werestchagine.

J'ai renvoyé la lettre de l'artiste russe au Comité des inscriptions parisiennes. Skobelef, le héros, le général

-jLjieSu^aiiàBk,!!

"'''^is

Paris l'été. — La vie en plein air. — L'air à Paris. — Les repas libres. —La rue et les boulevards. — Autrefois et aujourd'hui.

— Les Parisiens casaniers devenus les Parisiens nomades . — La joie de s'échapper. — Les émieltés. — Pourquoi peut-être les chefs-d'œuvre sont-ils rares. — Nos aïeux. — Les Anglais et Tunivers. — Un mot d'un Guernésiais à M. Edouard Lockroy. — La race anglo-saxonne. — Pratiques et romanesques. — Un petit roman sentimental dans une annonce de journaL — Le chapelet de 1855. — Depuis quarante-deux ans !

— Romans de cape et d'épée. — A propos de duels. — Les jours d'été. — Revolver et vitriol. — Une variante à la Darne aux Camélias, — Un père qui défigure. — A-t-il séparé Armand de Marguerite ?

10 juin.

Ce n'est pas encore l'heure des malles, mais c'est le moment où le Parisien songe à les boucler. Si l'on voulait établir la difTérence absolue qui existe entre le Parisien d'autrefois et celui d'aujourd'hui, on dirait, sans crainte d'erreur, que le Parisien de jadis était obstinément casanier et que le Parisien actuel est volontiers nomade. Il aimait tout en son vieux

du monde. Londres avec toute sa majesté, Vienne et le laisser-aller de son Prater n'ont pas ce caractère de bonne grâce aimable. La place Saint-Marc, où, le soir, en égratignant des sorbets on regarde tour à tour les architectures et les étoiles, tout en écoutant des musiques, n'a pas plus d'agrément et ne donne pas mieux la sensation d'une halte heureuse dans notre vie précipitée, notre existence inutilement cursive.

C'est à l'heure où l'on va fuir Paris (la remarque n'est pas nouvelle) qu'il serait intelligent d'y venir et que la jolie ville devient séduisante. Elle a tour à tour des aspects de cité en fête, avec ses cabarets qui chantent et ses lumières qui luisent dans les massifs des Champs-Elysées et des visions de mystère, avec ses promeneurs nocturnes qui passent lentement, humant l'air du soir comme les ombres du Prado ou de la Rambla.

De l'air I de l'air I Paris en est avide et c'est ce qui lui fait déserter les passages où l'on étouffe, les pauvres passages discrédités, pour les squares où l'on a du moins l'illusion de cette villégiature à laquelle aspirent avidement les Parisiens des générations nouvelles. Il semble, en effet, antédiluvien, le Parisien mollusque, le Parisien fossile qui se donnait pour joie suprême d'aller — en train de plaisir — voir la mer ! Quand on pense qu'un voyage au Havre était un événement, il y quarante ans, et qu'un Parisien pur-sang, un bourgeois de Paris, retour de Londres, semblait aussi intéressant et aussi brave qu'un explorateur qui revient aujourd'hui du Thibet !

Le besoin de villégiature est, du reste, une des con-

^jïll'l^ltf

[oogk j^

les dîQers priés, se multipliant d'une manière extraordinaire, il est impossible de satisfaire aux exigences mondaines sans s' « émietter » et cette progression constante des petits devoirs, tout en enlevant à la vie même l'intimité qui en fait le prix ei qui en est le charme, impose de façon tyrannique Témiettement qui em* pêche la concentration nécessaire aux œuvres solides, condamne l'artiste moderne aux choses rapide?, écrites ou peintes, à côté du frac noir qui attend, de la cravate blanche et du carton quotidien d'invitation.

Les aïeux, Corneille dans son logis de la rue de la Pie, Racine, avaient — sans compter leur génie — tout leur temps à eux ; et l'étoflFe de la vie, qui pour nous est légère comme une écharpe de Liberty^ était pour eux solide et forte comme un drap bien tramé. De là la plénitude de leur génie. Le factice du monde ne les absorbait pas, l'émiettement n'était point leur vice. Ils se réunissaient parfois entre eux en bonnes gens et parlaient sans façon des choses éternelle autour d'un saupiquet ou d'un vin vieux...

Oh I temps nerveux, irritable et suractif des émiettésl Tu n'en seras pas moins grand, du reste I Par parcelles et comme par miettes, ce siècle aura été admirable. « Le grand siècle^ messieurs !... Je parle du dix- huitième », disait Michelet. Et peut-être notre siècle, avec toutes ses fièvres, ses déboires, ses banqueroutes, ses désastres, sera-t-il vraiment le grand siècle!.,. Le grand siècle de la menue monnaie, à coup sûr. Il aura émietté le lingot, mais le lingot est là. Et encore aura-t-il eu ses bénédictins aussi et ses fidèles

mères françaises poussent les hauts cris lorsque leursfils proclament leur ferme volonté de courir le monde — moins périlleux que le demi-monde.

Que ne prenons-nous exemple sur les Anglais l M. Edouard Lockroy me contait, un jour, avec son esprit habituel, cette délicieuse anecdote qu'il faisait plus amusante encore. Il avait pour voisin à Guernesey un brave homme dont le visage joyeux ne reflétait que le bonheur de. vivre. C'était un Anglais de pure race établi avec sa famille dans l'île normande. Un jour, il rencontra ce voisin qui lui parut moins alerte et résolu que de coutume.

— Vous est-il arrivé quelque chose de désagréable ? demanda M. Lockroy.

— Non, mais j'ai conduit ce matin mon fils aîné au bateau et le voilà parti pour l'Australie I

Et machinalement le père regardait, à l'horizon, la vaste mer...

— Consolez-vous, lui dit M. Lockroy, vous le reverrez, il reviendra !

Mais le père,'' se redressant brusquement :

— Non, monsieur Lockroy, j'espère bien que non t . 11 ne reviendra pas ! S'il revenait, c'esiquHl aurait fait de mauvaises affaires!

Le mot est sublime. Tout l'esprit de la race est là î Nous ne consentirions jamais à ce qu'un enfant allât pour toujours à Sydney, dût-il y être à jamais heureux et riche. Peut-être est-ce bien parce que nousaimons nos fils un peu pour eux et beaucoup pour nous. Affaire de tempérament. Le sentiment est un des dieux lares du foyer français. On n'y a que plus.

?Pgle

deux ans, Mme M... conserve pieusement le chapelet de celui qui, s'embarquant pour l'inconnu, lui disait en lui tendant le collier aux grains de grosseurs diverses : « Quand vous prierez, priez pour moi I » — Depuis quarante-deux ans, cette femme pense à celui qu'emportait le bateau vers les tragiques aventures I

Pourquoi n'a-t-elle pas plus tôt demandé de ses nouvelles? Pourquoi a-t-elle attendu .près d'un demisiècle pour revenir sur ce passé — par la voie des journaux? A quelle obsession dernière a-t-elle cédé en envoyant l'annonce au Western Morning Newsl Sentant que la mort venait, a-t-elle voulu revoir celui pour lequel, en ces années lointaines, elle a dit, récité tant de Pater et tant d'Ave? -Quel sentiment touchant et triste a fait retourner cette âme vers cette vision d'autrefois, ensevelie dans la brume?

Il y a là tout un problème tendre et touchant. On devine quelque doux roman, encore atténué, et les adieux de ce soldat qui part et de cette femme, aujourd'hui vieillie, et ne voulant pas mourir sans avoir revu le « gentleman de Cremyll-Beach », font songer aux adieux de Hinda au Guèbre, dans le poème de Thomas Moore. Le petit roman sentimental de 1855-97 est de la même inspiration.

Et qu'est-il devenu, le passant, le partant, l'absent de 1855? Disparu, sinon oublié I Vit-il encore? N'estil pas de ceux dont le squelette anonyme blanchit, làbas, dans les ossuaires? Oti est-il tombé, dans la tranchée, la nuit — ou, à l'assaut du Redan, en plein soleil? Le chapelet égrené sous les doigts de Mme M... a-t-il été inutile au soldat de Crimée ? Et s'il vit — s'il

232 LA VIE A PAKIS.

Propos de femmes et pages d'écrivains, les uns et les autres ont fini par des froissements d'épées. On n'a rien à dire lorsque ces rencontres se produisent, sinon, je le répète, à les regretter. La galerie ne comprend point et les amis déplorent ces passes d'armes et d'adjectifs. Et désormais sera-t-il donc bien décidé que de ce lugubre drame de la rue Jean-Goujon, dont le souvenir fait encore trembler la pitié, il ne sera sorti — avec d'admirables dévouements — que des paroles de colère, et les salons vont-ils faire suite à la chaire et à la tribune ?

Ces émiettés que sont les Parisiens d'aujourd'hui sont aussi des surexcités et le calme n'est pas précisément leur vertu maîtresse. Chacun est juge en sa propre cause, sans doute, mais un peu de sérénité ne messiérait pas. Je l'eusse d'autant plus souhaitée que j'aime ces jeunes hommes de talents supérieurs et de noms illustres. Lombroso remarquait que les contestations, comme les révolutions, sont plus fréquentes dans les mois d'été. Camille Desmoulins parlait des jours caniculaires du faubourg Antoine, On pourrait aujourd'hui noter les jours caniculaires du boulevard parisien. A lire les faits divers de ce matin, l'influence du mois de juin se fait sentir, à n'en pas douter. Coups de revolver aux Halles, coups de revolver à la gare de l'Est, revolver encore rue de Sambre-et- Meuse, et, rue Gluck — ô musique de Gluck I — vitriol jeté par un père à la face d'une bar-maid dont il voulait détacher son fils, follement amoureux de cette fille.

Voyez-vous cet autre père Duval modifiant la

Un Parisien de la Vie à Paris. — Souvenirs sur Henri Un article de M. Maurice Talmeyr : Meilhac ou Vhon roux. — Qu'est-ce qu'un homme heureux? — Le su illusion. — Les dernières années. — Une pièce prc Un Aventurier au XVIII^ siècle. — Beaumarchais et M Grosse Fortune. — Le discours sur les prix de vertu, nier rêve. — Où se trouve le bonheur. — M. Ludovic — La revanche de Grosse Fortune. — Le drame de l'î

22 juillet

Je ne me doutais guère, lorsque je me divei l'autre soir à Stockholm, à une représentatio Belle Hélène — Shœna Helena — jouée un peu s'il se fût agi des Erinnyes, — je ne croyais p cette heure même le pauvre Meilhac venait de i — Est-il trop tard pour parler de lui, en c spécial où l'on cause de la vie parisienne? J'ai à l'heure, dans un de ces articles d'âpre mon bliés par cet attirant et impitoyable Maurice T que M. Henri Meilhac fut, toute sa vie, le typ de V homme heureux. On semble toujours 1

lorsqu'on a le succès et qu'on paraît avoir la fortune. Le Parisien a des bonheurs de surface et des joies d'apparence qui lui créent beaucoup plus d'envieux qu'ils ne lui assurent de joies. Ce n'est pas l'homme sans chemise du conte, mais l'homme à chemise brodée qui, pour la foule, est l'homme heureux.

Meilhac était un heureux^ paraissait un heureux^ parce qu'on l'applaudissait^ que son théâtre, malgré les années, gardait sa vogue, que sa place était marquée à toutes les premières et qu'il ne se donnait point de ballet nouveau dans un coin de Paris qu'il ne fût là pour lorgner la danseuse. Sa dernière sortie nocturne aura été une visite au Chevalier aux Fleurs, Mais je ne crois pas que le Meilhac essentiellement Parisien que nous avons connu et que ses amis de la chronique ont rendu légendaire fût tout à fait l'homme heureux, le voluptueux obstiné, le satisfait impénitent qu'on a voulu nous montrer. Il y a chez ces rieurs un fonds caché de mélancolie que connaissent ceux-là seuls qui ont le secret de leur vie.

Et Meilhac n'était pas un rieur, comme par exemple, le bon Labiche qui resta de si belle humeur, même devant la mort, l'accepta et s'en moqua bravement, Meilhac était un ironiste à la Gavarni, une sorte de bourru sentimental qui se sentait dupe, se savait même parfaitement dupe et prenait son parti des déceptions humaines, des fourberies féminines et de ses propres illusions, en faisant des mois. De ses passions ou, si vous voulez, de ses passionnettes, souvent douloureuses — les panaris ont leurs fièvres, — Meilhac faisait, en manière d'épitaphes, de petites

— Je vais vous surprendre : une pièce historique, à la Dumas père.

nent. Mais e comédie Et Beauer aimable spondance

le Nassau, nusante...

ï ridée de se Fortune •and'peine t songeur, )lus d'une

assez, que fait exact,

rester un e un peu ej'ai pro- [*s. Si elle le comité

jouer; si ! tombe je

me conœ — n'ou-

originale et singulièrement attirante : la dernière de Meilhac! Il eût apporté dans la rédaction de ce rapport son espèce de philosophie résignée et de pessimisme à la fois bougon et consolé. Il eût autrement, cette fois, que dans Barbe-Bleue^ salué des rosières. Je suis certain qu'on eût vu là quel esprit pensif, érudit non seulement de la vie, mais des livres, était cet homme heureux aux longues songeries solitaires.

Bien souvent j'ai surpris en lui de ces profonds retours sur soi-même ou sur son temps, et si Meilhac eût été de ceux qui se livrent^ il eût pu conter bien des souvenirs, confier bien des impressions par lui notées au passage. Ludovic Halévy, qui, frère par le succès de l'auteur dramatique, a cherché et trouvé le bonheur très loin des terres promises où Meilhac abordait, qui l'a trouvé là, tout près, où il n'est pas plus facile souvent de le rencontrer : dans le foyer sacré, Halévy ou Louis Ganderax pourrait dire ce qu'il y avait en Meilhac, sous le railleur et l'apparent sceptique. Je l'ai vu, moi, très attristé des grossissements que le public exigeait en art, ou auxquels il s'est habitué, et prenant précisément pour point de départ donné à ses regrets^ son œuvre même, une de ses pièces.

— Mon cher ami, me disait-il au fond de ma loge d'habitude, pendant la répétition générale d'une de ses pièces, voilà un mot qui vient de faire rire — beaucoup rire? Eh bien, j'ai hésité longtemps à le mettre, puis à le laisser. Et, il y a quinze ans, je n'aurais pas osé le risquer sur la scène des Variétés.

Et il appuyait alors sur cette constatation qui le désolait : les effets devenant plus gros qu'autrefois, la

242 LA VIE A PAHIS.

des gens de plus grave et solennelle apparence.

Le tort de sa dernière ]!)ièce, qui lui causa de lourds «oucis, c'était son titre. Il l'avait appelée Grosse Fortune. C'était là vraiment une alléchante étiquette. Il y a tout un drame — et quel drame ! — dans ces deux mots : grosse fortune! On attendait une satire, un iableau violent, un regard jeté par Meilhac, avec son acuité ordinaire, sur le monde si étrangement mêlé, polymorphe et polyglotte, des spéculateurs et des rastaquouères (le nom vient d'une.pièce de lui, \q Brésilien) . Et Meilhac, qui d'ailleurs n'aimait l'argent que pour les plaisirs raffinés qu'il lui demandait, gimblettes d'amour ou trésors de bibliophile, bouquets, bonbons ou éditions princeps^ Meilhac s'était contenté d'une petite étude parisienne à fleur de peau, avec une sorte d'idylle aimab^e comme fond de tableau, un roman de la Bibliothèque rose volontairement écrit par une émule de Mme de Ségur.

Grosse Fortune I Qu'était cette pièce, comparée aux tragédies publiques et privées où l'argent joue le principal rôle ? Que pouvait apporter de curiosité et d'inattendu une comédie quelconque à des spectateurs que tient en haleine, depuis des années, un imprésario tel que Cornélius Herz doublé d'un metteur en scène comme Arton? Tout devait naturellement paraître fade à côté du Panama. Mercadet même, aujourd'hui, semblerait un pauvre diable d'homme d'affaires, un courtier subalterne et d'inventions médiocres. Qu'est-ce que l'invention du retour de son associé compa,rée aux tours de passe-passe de ses successeurs! Les grosses fortunes des milliardaires

yankees font et feront, de plus en plus, paraître pitoyables les richesses qui stupéfiaient nos pères. Le drame de l'argent est devenu quelque chose de colossal et d'international et, pour en représenter les divers acteurs, il faudrait des comédiens à tailles de Titans. L'argent a, dans le inonde moderne, remplacé la fatalité antique.

— L'argent! J'ai parlé de l'argent, s'écriait un jour, en plein Collège de France, l'éloquent et original Philarète Chasles. J'ai dit VAy^gent et vous ne vous êtes pas tous levés pour saluer votre maître !

La satire de Meilhac n'avait pas la virulence attendue et là, comme en matière d'esprit, il dut voir qu'il y avait non pas seulement un grossissement mais un grandissement nécessaire. « J'avais cru qu'un bol de lait frais aurait désaltéré le public, me disait-il. Non^ il veut autre chose. »

Cette autre chose, Meilhaç l'eût-il donnée. dans cette œuvre projetée où Beaumarchais, le grand manieur d'écus et d'esprit de la fin d'un siècle, eût apparu sous son double aspect de satirique révolutionnaire et de tripoteur génial? Meilhac voulait reprendre, sous une autre forme, plus acérée, son drame mal venu de l'Argent. C'est le dernier rêve qu'il aura vécu, et j'imagine qu'il voulait utiliser en cette œuvre toutes les observations qu'il avait pu faire sur les incidents plus ou moins réels, romanesques ou légendaires de ces dernières années. Je ne m'imagine pas très bien J'auteur de la Petite Marquise s'attaquant à un tel sujet ; mais ce songe lui a donné — avec le fameux discours académique qu'il devait prononcer en

2i6 LA VIE A PARIS.

Mortes? Avec cette manie de tout détruire, on arrivera à une uniformité attristante qui finira par donner à toutes les villes du monde le môme aspect, une identique apparence de vaste ennui dans le grandiose.

Le grandiose, c'est Tennemi du grand. Et toutes les municipalités du monde sont atteintes de cette maladie du grandiose. Oh Iles immensités, les déserts de pierre de cette jolie ville de Vienne qui ressemblait jadis à une gaie brasserie toute chantante et dansante au bord du Danube et qui est devenue une sorte de gigantesque Versailles bâti par quelque Yankee mégalomane ! Et Rome, avec ses vieux ponts sur le Tibre, remplacés par des ponts de fonte, pittoresques comme des passerelles de railways et dont, pourtant, les Italiens sont si fiers ! Les tours du vieux Bâle et les murs du cimetière, avec ses fresques fameuses, démolis! Démolitions partout I Les villes étouffent, paraît-il, dans leurs corsets de pierre, et,'dût Tarchéologie et l'art en souffrir, elles réclament de l'air et de l'espace. Alors arrive le terrassier qui, d'un coup de pioche, abat le monument, détruit le passé, comme le manieur de cognée coupait à sa base les arbres de la liberté, comme le jardinier arrache les herbes séchées. Démolissons! Faisons de tous les souvenirs des décombres, de tous les monuments des gravats, de tout ce qui fut la vie d'autrefois de la poussière qu'emporte le vent.

Ah ! si Victor Hugo était là ! S'il était là, toujours prêt à crier contre le vandalisme, à réclamer l'abolition de la peine de mort pour les monuments, à répéter

son fameux mot : « Quand démolira-t-on les démolisseurs?»

C'était, Tan dernier, après une de ces très agréables séances du jury de la ville de Paris, dans cette salle Lobau, à l'Hôtel de ville, où, tout en écoutant de la musique, le regard pouvait aller des viriles peintures^ de Jean-Paul Laurens, les Maillotins, Etienne Marcel^ Lafayette recevant le roi, à ce clair horizon parisien, entrevu au delà du quai, par-dessus la cime des arbres : les dentelures de Notre-Dame, la vieille tour de Saint-Étienne-du-Mont, la coupole du Panthéon... Quelques mots prononcés par un conseiller municipal me frappèrent : « L'église Saint-Pierre de Montmartre... La commission... Murs à abattre... »

De quoi s'agissait-il? Je m'informai. Que va-t-on démolir ?

Il est question de jeter bas, pour la reconstruire à mi-côte de la colline, la vieille église de Saint-Pierre, toute noire, mordue par le temps et qui, là-haut, près de la masse blanche de la gigantesque église neuve, a l'air de l'humble et triste loge du concierge du Sacré-Cœur.

L'église Saint-Pierre de Montmartre ! Elle est, elle aussi, pleine de souvenirs. Nous y avons conduit plus d'un ami de nos j eunes années qui habitait là-haut, -et un jour — il y a longtemps, — parmi les Parisiens réunis là, autour du cercueil d'un écrivain de talent, oublié aujourd'hui, Alphonse Duchesne, l'auteur, avec Delvau, des Lettres de Junius, le vieux curé de Montmartre découvrit sous son voile noir une actrice célèbre qui avait fait là sa première communion et qui lui disait :

)ogle

— Monsieur le curé, vous rappelez-vous?

Et vous-même vous rappelez-vous, aujourd'hui, Anna Judic ou Céline Chaumont, car je ne sais laquelle de vous deux était là, peut-être toutes les 4eux, qui sait?

J'avais donc été frappé par les paroles du très aimable conseiller municipal, M. Levraud et j'ai voulu revoir, avant qu'on pense à l'abattre, la vieille église paroissiale dans ce coin de Montmartre qui est une des curiosités de Paris. On va bien loin pour trouver des raretés moins précieuses. Qui écrira les Voyages d'un Parisien à la découverte de Parisi

Monselet Patenté, ce voyage ; mais il s'est arrêté à moitié chemin ou plutôt il est allé trop loin. De Montmartre à Sévillel Pourquoi Séville quand il n'avait pas encore fini de découvrir Montmartre, le Montmartre des moulins à vent et du peintre Michel, leur Don Quichotte ?

Par un de ces matins d'été, j'ai gravi la colline en suivant la rue Drevet, la rue Gabrielle, la rue du Calvaire — ces rues grimpantes comme des ruelles de la Croix-Rousse, ou des calles de Fontarabie, — avec leurs raides escaliers, leurs femmes accroupies sur le pas des portes (on s'y croirait parfois à Capri), leurs aspects &' autrefois et de très loin ; — et, tout à coup, après cette ascension, ces raidillons franchis, j'arrive à la place du Tertre, paisible et quasi déserte avec ses maisons du temps passé et seg acacias centenaires . Qu'on y est loin, loin de Paris à une demi-heure du

avec leurs chapiteaux corinthiens. Elles ont la grâce exquise des choses antiques. Proviennent-elles du temple païen de Mars ou de Mercure — mons Mercurii ou mons Martis — qu'on assure avoir été bâti là?

Je n'en sais rien. Je ne cherche pas. Il y a. toute une société spéciale d'érudits chargée d'élucider ces questions et qui a fondé un recueil officiel, déjà volumineux, le Vieux Montmartre, Moi j.ene suis qu'un passant qui regarde.

Mais, dans un angle, une construction m'attire, une sorte de tourelle carrée qui semble bâtie simplement en torchis. C'est, encastrée dans ces vestiges antiques, l'ancienne tour du télégraphe aérien de Montmartre, le télégraphe aux grands gestes disloqués, de Chappe, le télégraphe qui annonça aux Parisiens la victoire de Valmy... Elle est découronnée de ses instruments, la tourelle, mais l'escalier intérieur existe encore et on pourrait gravir les marches que montait le télégraphiste primitif forcé tant de fois de scinder une dépêche par cette constatation décevante : Interrompu par le brouillard.

Comme je suis là, étudiant tour à tour les colonnes de marbre et la tour de plâtre, un prêtre, le camail sur l'épaule, entre, salue de la barrette, et cause, me prenant pour un des membres de la commission qui doit bientôt prononcer sur le sort de la vieille église. Il est spirituel, fin parleur et d'accueil agréable.

J'avoue qu'il est moins préoccupé que moi de la disparition de la vieille église. Le passant voit en

guinguette, abritait des églogues. Déranger, avant 1830, venait souvent avec Thiers, Mignet et Gharlet, dîner au cabaret à Montmartre. Je doute qu'il ait jamais vidé bouteille à côté du Christ mort, et chanté là ce Dieu des bonnes gens que Renan lui a tant reproché.

Je vous jure que ce coin de Paris vaut le voyage. J'ai fait l'ascension du Vésuve et celle du pic du Midi. Même après celles-là, l'ascension de Montmartre a son prix. A l'ombre de l'église brune dorment, en un cimetière fermé, des morts qui ont cherché, là-haut, le repos. Je ne sais rien de plus poétique, vraiment, que ce campo santo où les arbustes croissent en liberté au-dessus des pierres verdies de mousse, brisées par la gelée des hivers. Cimetière clos et qu'un gardien, logé sur la place du Tertre, ouvre aux curiosités des touristes, au pèlerinage des souvenirs. 0 le bel endroit pour naître! disait le bon Janin en parlant de sa ville de Saint-Étienne. On répéterait volontiers, en regardant ces tombes poétiquement enveloppées d'ombres dans le cimetière inconnu : 0 le bel endroit pour dormir!

Chateaubriand, errant là, par hasard, eût aussi volontiers choisi, pour y placer son tombeau, ce coin de terre que le rocher décoratif, le piédestal du Grand-Bé. Et, de là-haut, il eût dominé aussi une mer houleuse, une mer immense, une mer humaine^ Paris 1 Ceux qui sont là ont porté des noms illustres aussi : il y a des Breteuil, des d'Houdetot, des Swetchine, ensevelis, dans le petit cimetière pareil à un jardin envahi d'herbes folles. Et, tout contre

nouvelle église. Des pierres énormes s'ajoutent, là-haut, aux tours cyclopéennes qui montent, montent à l'horizon. C'est là comme une immense citadelle blanche. Et, à son ombre, ce n'est plus un petit cimetière qui dort, c'est une sorte de petite ville spéciale qui grandit, des industries pieuses qui se forment. Toute la colline, de ce côté, semble une vaste sacristie. On se croirait à Lourdes ou à Fourvières.

Trois panoramas sont bâtis là, promettant l'un la vue des Lieux saints, l'autre celle de Jérusalem, la troisième les Croisades, la représentation de l'assau.t donné à la ville par Godefroy de Bouillon. Des boutiques de sainteté, des débits d'objets de piété prospèrent dans les ruelles grimpantes : vendeurs de cierges et de bibelots de sacristie, statuettes de saints, réductions de la Savoyarde^ figurines de saint Antoine de Padoue, le plus à la mode des bienheureux, roses de Jéricho, petites chapelles et petits chapelets... Le tableau est singulier, inattendu. Je m'arrête, çà et là, devant ces boutiques où la Savoyarde devient tour à tour la sonnette d'un encrier, un presse-papier ou un joujou.

Et les restaurants populaires, où font halte les pèlerinages, sont nombreux aussi, avec leurs enseignes alléchantes. Ils ouvrent leurs portes toutes grandes et, comme à Lourdes, on aperçoit les longues, les immenses tables de bois où prennent leur repas les pèlerins, aux grands jours des neuvaines. J'entre, rue de la Barre, dans un de ceux qui me semblent le plus caractéristiques. Des bannières roses ou bleues sont

du malheureux Varlin vers la muraille, — en regardant ce jardin de meurtre qui, chose ironique, appartenait à Eugène Scribe et où Ton chante maintenant des cantiques entre deux repas...

Oh ! rhistoire I Le jardin de la rue des Rosiers devenu le restaurant en plein vent des pèlerinages, est-il beaucoup d'antithèses pareilles dans la turbulente chronique de Paris? (1)

Le Sacré-Cœur, avec sa vie particulière si curieuse — un monde dans un monde, — vaudrait une étude à part. Je n'ai pris aujourd'hui de Montmartre qu# l'aspect extérieur, donnant un souvenir à la vieille église paroissiale, puisqu'elle va disparaître... Faites donc ce vovage et, le soir, vous croirez avoir rêvé en vous retrouvant, par quelque beau ciel clair, dans l'avenue des Acacias où filent les voitures avec leurs gros yeux mouvants semblables à des lampyres, où les lanternes de papier des bicyclettes donnent la sensation de quelque fête tonkinoise ou japonaise, tandis qu'au-dessous des masses sombres des arbres montent là-bas, au loin, pour retomber en grappes lumineuses, les fusées bleues, vertes ou rouges de la kermesse de Neuilly.

Au fond des allées sombres brillent des lueurs indistinctes. Un air de mystère enveloppe le Bois. Mais, le ciel, là-haut, est plein d'étoiles et, à travers

(1) M. Maurice Albert a, depuis cette causerie, prononcé à la distribution des prix du coUège Rollin, un bien joli discours qu'il faut lire sur Montmartre, le Calvaire tt le vieux Montmartre,

Gop^k , ,.

A Pézenas! — Paris, les Parisiens et les voyages. — Les affiches tentatrices. — Partir! Ne pas partir! — Pourquoi rhomme moderne sort-il de son homel — L'univers n'est plus qu'une province. — Sujets de causeries internationales.

— Le voyage du président en Russie et le retour du prince Henri d'Orléans. — L'assassinat de M. Canovas del Gastillo.

— Coups de revolver parmi les petites questions d'été. — Les interrogatoires des comédiens. — Les dessous du théâtre. — Auguste Lacaussade. — Un secrétaire de Sainte-Beuve. — Roi d'autrefois. — Un des collaborateurs du siège de Paris : Charles Murât. — Bourgeois de jadis. — Les luttes de 1869.— Premières réunions publiques, — Tirard, IVIéline, Chéron, Murat. -- Les travailleurs de l'aube devenus vieilles barbes, — Toujours les voyages I — Un comédien qui revient du Midi.

12 août.

Je regrette profondément de n'avoir pu faire le voyage de Pézenas et assister à ces brillantes fêtes de Molière, où du moins, officiellement, on a porté un toast de remerciement à la Comédie française. Elle le méritait bien. Je dirai quelque jour tout ce que représentent de labeur acharné pour une troupe d'artistes ces expéditions diverses et quel surcroît de travail j 'ai dû

^boo^le jH

de Normandie ou de Bretagne que Dumas fils admirait si fort et dont il voulait se faire une collection à Marly, jusqu'à ces multiples affiches où les schlliteurs des Vosges, les baigneuses de Trouville, les Bretonnes en coiffes blanches, les guides pyrénéens à bérets de laine, les Gancalaises aux pieds ùus, les fleurs roses et les torrents de TEngadine, les mpntagnards d'Auvergne, les châteaux brûlés de soleil de Montpellierle-Vieil, tout le personnel et tous les décors de la côte, de la montagne et de la forêt se réunissent pour répéter au Parisien prisonnier qu'il est des coins de terre où l'on est libre, où l'on va devant soi sans se heurter aux préoccupations d'habitude, des rochers de granit que bat la mer rageuse ou des plages de sable fin où elle vient s'étendre comme une dormeuse sur un tapis.

Partir I pouvoir partir I trouver sous quelque touffe d'arbre ou quelque creux de rocher un coin perdu où songer à son aise, oublier la tâche quotidienne ou rêver, dans la solitude bénie, aux tristesses inévitables! Je crois bien que ce songe est celui d'un nombre considérable de pauvres gens qui, en échappant au souci du jour, espèrent en même temps s'échapper à eux-mêmes.Le voyage est non seulement une occasion de fuir, mais un moyen de se fuir. On emporte bien le chagrin dans sa réalité, mais il est au fond. « Il n'est souci que la mer n'enlève », disent les marins.

Voilà bien pourquoi, de plus en plus, à l'heure où nous en sommes, les Parisiens font leurs malles.

Ce n'est plus seulement une mode, c'est un besoin. Habitude du déplacement, nervosisme, nécessité de

d'Orléans attendant les témoins du général Albertone, paraît, lui, mettre aux prises deux amours-propres, celui de braves officiers dont on a touché la plaie saignante encore, celui d'un jeune prince qua l'entraînement du reportage a éperonné et que les protestations ont piqué au vif. Et l'assassinat de M. Canovas del Castillo, ce bruyant rappel des fureurs de l'anarchie, éclatant là violemment dans le silence des villégiatures et le vide des questions d'été^ n'est-ce pas encore une sorte de drame qui émeut et met en éveil toutes les nations à la fois ?

« Les guerres, disait ce Napoléon I" que Béranger appelaitsi étrangement « le plus grand poète du siècle », les guerres entre les peuples ne seront bientôt plus que des guerres civiles. »

Les événements, 'je le répète, deviendront de plus en plus internationaux. On le voi^bien par cette mort d'un homme d'État tombant sous le revolver d'un anarchiste. Tout semblait paisible à Paris. On n'y parlait que des chansons des cigaliers, des tuyaux des courses pour la grande semaine^ des chevaux engagés à Dieppe et des steeple- chases de Trouville; on avait inventé, pour les jours de chaleur, le jeu souriant des questionnaires adressés aux acteurs, aux actrices :

« Avez-vous eu beaucoup de bonnes fortunes au théâtre? Combien de déclarations recevez-vous, en moyenne, par jour? Êtes-vous satisfait de la saison dernière ? Que pensez- vous de la Duse et de son influence sur l'art français ?

Et nos comédiens, nos comédiennes, les uns ennuyés, les autres flattés, ceux-ci un peu bougons.

GOQS

ceux-là assez fiers de rédiger 1 et conquêtes^ de répondre de lei passablement indiscrètes des intelligents des vanités humai des points d'interrogation de su lecteurs caniculaires qui ont aul de philosophie à lire dans ' brusquement la nouvelle du n détourne les esprits de ces pari qu'il y a dans la comédie m tragiques et, dans le théâtre troisièmes dessous où s'agitent d Et Paris, comme Madrid, s'é habitué à ne s'inquiéter que d dières, Paris^ qui laisse parti souvenir digne d'une existence talent, Auguste Lacaussade, ei en ces dernières années, un es avait bien le droit de se plaind de l'oubli. « Il ne fait pas boi Edmond de Goncourt. On n'a j ment. » Lacaussade eût-il dis saison des grandes premières et les générations nouvelles eus départ de celui dont Sainte-B « mieux que personne compris rendu dans ses vers les sentimei et de fils ». Mais il était d'un Lacaussade ! Sait-on qu'il avai traduit Ossian ? Un homme qui encore de ce siècle ?

.:JÊikjL&àL. .; ''''''''''

a donné à son dernier recueil ce titre un peu attristé d'Epaves et, épave lui-même d*un passé littéraire qui fut glorieux, il se survivait et promenait ses désillusions à travers les littératures nouvelles, plus préoccupées, à coup sûr, de Verlaine que de Mic^kiewicz.

Dans la Correspondance de Sainte-Beuve, aucune lettre à Lacaussade ne figure : je ne sais pourquoi. L'illustre critique avait dû cependant en adresser plus d'une à celui qui avait été un moment, et par deux fois, son dévoué collaborateur. Peut-être làdessus Auguste Lacaussade laisse-t-il des souvenirs. Ils seraient intéressants, à coup sûr, bien qu'un peu amers, je suppose, et parce qu'un peu amers, pourraisje dire, les confessions de ce genre étant la revanche des vaincus.

Je ne crois pas que M. Charles Murât, qui fut un des maires adjoints du siège de Paris et qu'une lente maladie de cœur vient d'emporter, ait laissé de notes sur cette période de sa vie, bien remplie et historique dans sa modestie et sa simplicité. Ce fut un de ces Parisiens d'autrefois qui unissaient le goût de l'art et celui des lettres à un culte militant pour la politique, un de ces bons citoyens, très dévoués, qui font les autres et ne réclament rien, n'espèrent rien pour euxmêmes. La tâche n'était pas aisée de ces maires de Paris qui avaient à nourrir la grande ville, à la diriger, h la calmer, et qui se préoccupaient à la fois de l'ennemi à arrêter, de l'approvisionnement à économiser, des vivres à distribuer et à rationner, des mécontentements à calmer, des émeutes à contenir. Tout cela est loin maintenant. On n'y songe plus. Paris a repris sa vie lumineuse. Mais ceux qui ont vécu ces heures sombres ne les oublieront jamais.

Rien n'est plus dramatique, plus poignant, plus

(^gk ^

effrayant dans l'éloquence pleine d'angoisse de ses chiffres, que le tableau tracé par M. Denormandie en un livre définitif des ressources alimentaires, chaque jour diminuées, du pauvre grand Paris affamé. Charles Murât les avait partagées, ces angoisses; il avait, comme le vaillant et charmant M. Denormandie lutté pour conserver le blé, la farine qui jpouvait durer jusqu'à la délivrance.

Chaque jour emporte un de ces modestes collaborateurs de la grande tâche nationale. Je rencontre, de temps à autre, un des adjoints de Tirard à la mairie du deuxième arrondissement, l'excellent Chéron, et nous nous rappelons parfois ces jours navrés, ces jours de fièvre :

— Vous souvenez- vous du 31 octobre? Tirard à son poste, dirigeant les bataillons sur l'Hôtel de Ville?

— Vous rappelez-vous la sortie du 19 janvier? Charles Murât était précisément des intimes amis de

Tirard, et, bijoutier rue des Archives, il travaillait comme lui à l'avènement du gouvernement de liberté qu'il souhaitait avec l'ardeur de ces temps d'espoir. Elle était rayonnante alors, notre République idéale l Et nous étions jeunes! Lorsqu'elle vint, Charles Murât ne lui demanda ni place ni faveur. Il était heureux du succès de ceux de ses anciens compagnons de route qui arrivaient à ces honneurs enviés, durement payés parle labeur et les injustices de chaque jour. Pierre Tirard était président du conseil, M. Jules Méline allait l'être. La gloire des autres suffisait à Murât» qui demeurait, dans la conversation intime, le bon conseiller et l'ami dévoué des premières heures.

(Jôogle ^

Il demanda à Pierre Tirard, devenu ministre, de faire entendre aux Parisiens la musique de son fils.

— Qu'à cela ne tienne I dit Tirard, toujours généreux et actif.

Et il donna une soirée musicale au ministère des finances, invita la presse et paya de ses denier s^ Taudition d'un opéra du jeune Ghavagnat, qui valait du reste la peine d'être applaudi et qui le fut.

On pourrait écrire l'histoire de ce groupe d'amis, de bourgeois, lettrés et libéraux, qui eurent une véritable influence sur la politique parisienne et se montrèrent particulièrement courageux, intelligemment zélés aux heures difficiles. Le siège de Paris, encore une fois, ne connut pas d'administrateurs plus dévoués et plus habiles. Et c'est une consolation pour ceux qui survivent, pour les fils de ces braves gens disparus, de voir en quelle estime les tenaient ceux qui les ont connus et d'entendre redire quelle reconnaissance est due à ces travailleurs de la première heure qui furent dans leur vie privée des travailleurs de toutes les heures.

Les amis de Charles Murât sont morts, ou presque tous, qui auraient pu lui apporter ce témoignage : Tirard, Spuller, l'an dernier; — et M. Méline, retenu à Luxeuil, vient d'envoyer à M. Georges Murât un télégramme dicté par son cœur. Il m'est doux de donner ce souvenir, de payer cette dette d'afifection à l'ami qui s'en va, au nom des amis qui sont partis.

Et la vie continue! Elle continue, active, fiévreuse» avec ces autres départs pour les eaux, les villégiatures,

Goo^e,

i ÉJfcîîii

sans doute d'écouter la Vie pour le tsar qu'il ne Teûl été d'entendre une comédie de Molière ou un proverbe de Musset. Mais il y a chez les acteurs français une telle reconnaissance pour la Russie, qui depuis si longtemps les accueille et les applaudit, qu'ils eussent voulu témoigner leur gratitude d'une manière spéciale.

— Nous aimons beaucoup la Comédie française chez nous! me faisait l'honneur de me dire l'empereur de Russie lors de la représentation de gala du mois d'octobre dernier.

Et j'avais eu plaisir à rappeler, ce soir-là, que tel des joyaux de notre répertoire, Un caprice, par exemple, ce badinage exquis demeuré populah*e dans les pays du Nord et que je voyais encore affiché naguère à Trondjem — le CapHce, d'Alfred de Musset, — avait été rapporté de Russie comme un diamant enveloppé de fourrures dans le manchon de Mme Allan. Comme les légendes sont mensongères ! Ce fut bien Mme Allan, en effet, qui mit à Paris le Caprice à la mode ; mais la comédienne n'avait fait que suivre l'exemple d'une grande dame russe, la comtesse Eudoxie Rostopchine, née Sarschkof, qui, très lettrée, très artiste, avait eu la première l'idée de représenter le proverbe de Musset — et de le jouer elle-même.

Rendons à César ce qui appartient à César. Mme Allan allait quitter Pétersbourg lorsque la comtesse Rostopchine mon^a chez elle le Caprice, et c'est en écoutant la grande dame que la comédienne vit tout ce qu'une artiste pouvait tirer du rôle exquis de Mme de Léris. Représentation charmante, donnée dans le grand salon de la comtesse, au premier étage de la maison

française, elle demanda à y jouer le Caprice et y trouva l'occasion d'un triomphe pareil à celui qu'elle venait d'obtenir en Russie. Mais — voyez la destinée! — ôtez à Mme AUan la bonne fortune d'avoir assisté à cette représentation du Caprice chez la comtesse Rostopchine et — qui sait? — peut-être rapportait-elle elle une toute autre pièce que celle de Musset dans son fameux « manchon ».

La comtesse Rostopchine ne se contentait point, du reste, d'être une comédienne de salon; elle fut un poète russe d'un rare talent à l'heure glorieuse de Pouchkine et [de Lermontof. Lamartinienne, avec quelques petites échappées vers Musset, ce fut elle qui, la première, déclara le théâtre d'Alfred de Musset parfaitement jouable — et le prouva. Elle devait être une bien jolie Mme de Léris, si je m'en rapporte au portrait que me font d'elle ceux qui l'ont vue en ce temps-là : très belle avec des traits réguliers, très vive en même temps, brune avec une blancheur rosée de blonde, des yeux de cerises noires très meures, comme on dit en Russie, petite détaille et mince. La princesse Gagarine, qui jouait Mathilde de Chavigny, était blonde, au contraire, d'un blond cendré clair, toute blanche et rose, potelée, plutôt grande et fort élégante, avec de délicieux yeux bleus étonnés de myope, une voix très douce, une Mathilde idéale en sa tendresse un peu mélancolique. Quant au lieutenant de la garde Albédinsky, brun, élancé, avec un beau type orientai du Caucase, il évoluait élégamment entre ces deux créatures si différentes et si charmantes. — Je vois encore, nous disait Mme la comtesse

byGoO^

byiSoOgk

fêtes, un répertoire que les Russes connaissent aussi

eût visité [ui parlent oir étudié, pour avoir [nilliers de Lreil sujet !

îl point les jue, notre même, les étersbourg troupes de troupe de gédies. La r fut, pour ! le Dmitri oyable! ^ ikowa que, a dernière

ances pré- 1, congédia es théâtres ou en leur leurs penrvin qui a • le Théâtre é quitter la Hersbourg.

Fusil, dans

ses Souvenirs d'une actnce^ nous conte ce que les malheureux comédiens eurent à souffrir avant Tarrivée des Français, pendant l'incendie et durant la retraite. Et je lisais hier dans les Souvenirs militaires^du baron de Bourgoing^ que M. Pierre de Bourgoing a extraits, avec beaucoup de science et de goût, des volumes de son grand-oncle, les aventures de cette Mme André, la jeune première du théâtre de Moscou, et de Mme Anthony, la soubrette, à travers les horreurs de la ville embrasée et les affres de l'épouvantable retraite si bien peinte par Werestchagin :

Après la plaine blanche, une autre plaine blanche I

Napoléon les avait, un moment, fait jouer à Moscou sur le petit théâtre du palais Pozniakof, grande rue Nikitskaïa, dépourvu de tout décor, comme les pauvres comédiens : Adnet, ancien grand premier rôle de la Porte-Saint-Martin, Saint-Clair, Bellecour, etc., étaient dépourvus de tout costume. « Plus de robes ni de souliers pour les femmes, dit Louise Fusil, plus d'habits ni de bottes pour les hommes, point de clous pour les décorations, point d'huile pour les lampes, et ainsi du reste. »

Cependant le comte de Bausset, nommé par l'empereur directeur des beaux-arts, exigeait qu'on ouvrît le plus promptement possible le théâtre de société devenu le Théâtre Napoléon de Moscou. On drapa les loges, le brocart des palais pillés, les statues et les vases, les bronzes du palais des tsars ornèrent la salle improvisée. Pour lustre, le théâtre eut une énorme 4ampe d'argent massif décrochée d'une basilique. Et

byV

y --Tpr,--j^

résignée, se demandait pourquoi elle avait, avec son mari, tenté la fortune à Moscou. Les officiers leur abandonnaient leurs pelisses, leur faisaient place au bivouac. L'une et l'autre, la soubrette et la jeune première, purent, dit le baron de Bourgoing, revoir la France.

Mais Louise Fusil nous donne le bilan des pertes de la petite troupe qui joua un moment au Théâtre Napoléon de Moscou. Le jeune premier, les jambes gelées, mourut de faim sur la neige ; un autre se noya au passage de la Bérézina avec sa femme et sa fille. La directrice, Mme Burcet, conduisait une voiture où trois de ses pensionnaires s'étaient blotties. En chemin, les chevaux moururent. Les quatre femmes furent recueillies sur un caisson par des artilleurs. Attaquée par des cosaques, une des actrices, Mlle Périgny, jeune première, reçut une contusion dont elle mourut ; les autres purent rentrer à Paris, après combien d'épreuves !

iLouise Fusil, sauvée comme Mme Burcet, et Mme Adnet, eut, en outre, cette joie de sauver de la mort par le froid, de recueillir dans la débâcle une petite fille russe abandonnée. Elle l'adopta, l'éleva et, après lui avoir donné le nom de Nadèje (Espérance), elle dirigea ses études vers le théâtre et la fît entrer à la Comédie française alors que Nadèje avait quinze ans. Nadèje Fusil y réussit, paraît-il. Je la retrouve cependant bientôt au Gymnase, où, à côté de Léontine Fay, elle crée la petite Moscovite Fœdora dans Yelva ou VOrpheline russe, de Scribe. Et déjà, dans cette pièce, oui, dès 1828, un des personnages, un seigneur

y 'îïîT'swwr't*'^»*-' i

de Paris, Tattentioii de Paris, les yeux et Tâme de Paris, sont à Saint-Pétersbourg.

Qu'est-ce que nos préoccupations en quelque sorte rétrospectives — comme TafFaire du Bazar de la Charité qu'on jugeait hier — comparées à cette manifestation extraordinaire, symbolique, comme on l'a dit de tous côtés?

Il faut cependant s'arrêter devant ce procès.

On a donc remué encore ces cendres lugubres que nous vîmes sur l'emplacement du Bazar incendié, avec leur macabre mélange de bibelots cassés, de poupées en lambeaux, d'images à demi brûlées et de bouteilles de liqueurs ou de Champagne ironiquement intactes. Il fallait trouver un coupable ou des coupables dans ce désastre. L'opinion le voulait ainsi. Est-ce le cinématographe ? est-ce une allumette chimique ? D'où est partie l'étincelle qui a embrasé tout ce décor de kermesse ? Les interrogatoires nous l'ont dit; mais l'arrêt, trop sévère s'il s'agit d'imprudents, trop doux s'il s'agit de coupables, équivaut-il à la réalité dans son horreur?

Le coupable? On pourrait dire la coupable, ce fut la panique, la flamme immobilisant certaines victimes hypnotisées ou poussant les autres vers des issues où l'encombrement devait condamner les malheureuses créatures entassées là aune mort certaine. On ne saura jamais ce qu'est l'affolement d'une foule. Il y a eu vingt-sept ans voilà quelques jours, on pouvait savoir, le matin de Gravelotte, ce qu'était la panique des mercantis après la surprise des dragons du général de Forton. Au lendemain de Solférino, on vit un spectacle

jL

|ï — ' ju»«^^i ; \ ^,'^'^^'Wr' ' '"'■ "'"

plus extraordinaire encore : des soldats victorieux pris soudain de panique et, pendant un moment, se préoccupant plus d'eux-mêmes que des blessés de la veille abandonnés sur la route. Episode presque unique dans l'histoire des armées triomphantes. Mais quand le nervosisrae atteint une foule, qu'elle soit en uniforme ou en toilette de gala, un vent de panique semble soufûer.

Ce n'était point sans .cause que fuyaient les malheureux du Bazar de la Charité. Mais, encore une fois la fatalité^ dont on abusait autrefois dans les drames romantiques comme dans les tragédies classiques, aura été la grande coupable de cette abominable journée que la curiosité publique vient de revivre. Elle commençait à être oubliée. La saison, la fameuse saison qui devait être supprimée, perdue par ce deuil, ressemblait à toutes les autres, avec autant de courses de chevaux et de réceptions au bord de la mer. Que si, çà et là, quelque plage mondaine semblait moins peuplée qu'à l'ordinaire et, en apparence, désertée, ce n'était pas qu'elle fût officiellement endeuillée, mais c'est que les hôtels, devenus p4us luxueux, étaient aussi devenus plus chers et que le public n'est point sot et sait calculer, même son luxe.

Non, la catastrophe sinistre qui avait fait battre le cœur de Paris s'estompait comme tous les tristes souvenirs humains. Et n'est-il pas bon que la vie continue et que les morts, du fond de leur repos, laissent la fièvre, la lutte et la douleur aux vivants ? L'acte d'accusation lu par le greffier, les questions du président, les racontars poignants des témoins, ont

Page 1