‹ La vie à Paris ... 1880-1885, 1895-1910Chapitre 6 sur 12 · L -aw-i'ijh · texte numérisé non relu

L -aw-i'ijh

byGJogle

remis Tépouvantable spectacle en mémoire, et je ne crois pas que feuilleton dramatique de romancier remueur d*horreurs soit plus navrant que celui-là. Puis les dépêches de Péterhof ont laissé bien loin dans Tombre les souvenirs de la catastrophe dont la fumée s*est envolée. Pauvres disparus du jour d'eflFroi — de ces minutes sauvages, au supplice rapide mais terrifiant — peut-être eussiez- vous mieux aimé dormir en paix sans qu'on vînt étaler encore vos terreurs, vos souflFrances, vos tortures et vos agonies !

Rappelez-vous, dans l'admirable partie des Contemplations qui s'appelle Pauca Meœ, la pièce que Victor Hugo a intitulée A quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt. On en pourrait graver les derniers vers sur le monument promis aux victimes de la rue Jean- Goujon :

Les morts gisent couchés sous nos pieds, dans la terre. Les morts, ce sont les cœurs qui t'aimaient autrefois l C'est ton ange expiré, c'est ton père et ta mère ; Ne les attristons pas par l'ironie amère : Gomme à travers un rêve ils entendent nos voix î

Et — pour chercher ces vers — j'ai repris un volume du poète, et ce volume, consolant et beau, je l'ai relu tout entier. Je sais que les jeunes critiques reprochent à Victor Hugo de manquer de philosophie et de science et que celui qu'un esthète anarchiste appelait un jour le grand garde national p3,s^e^ aux yeux des poètes du pédantisme, pour le chantre sonore des grandes banalités. Je le sais, je le sais. Mais je sais aussi que lorsque la vie ouvre en nous une de ces plaies par où

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ir. — Fête nationale improvisée. — L'Alî. — L'image d'un journal russe. — Le pain halte de bûcherons et an pavoisement en igie de la foule. — Les passants et les rues. T. — Un portrait du tzar. — Les chanteurs endeurs de bibelots. — Une question. — Les matinée gratuite et VHymne russe. — L'esle Gavroche.

2 septembre.

S a eu un beau jour. Journée d'espoir, ie. Une halte d'union et de fraternité, âltoresque et de plus gai que cette a toute pavoisée, la grande avenue )eaux multicolores, les boulevards irs françaises et des pavillons russes, rovisé, jailli de terre, dans un de ces ns que rien ne peut réglementer et "ait empêcher. Spes ! Le mot est venu ivres et s'est trouvé gravé sur tous les

couleurs de France. Et quoi de plus touchant que d'apercevoir, dans un coin de bois perdu — là-bas, parmi les arbres, au haut d'une masure de paysan — quelque petit drapeau isolé qui dit Tespérance et la fierté d'un de ces anonymes, fils de la foule dont la patrie est faite.

J'ai pour voisins dans la forêt qui, de l'autre côté de la route, longe le jardinet où je vais l'été, des bûcherons qui ont, ces mois derniers, fait à travers bois leur tâche cruelle. Ils ont coupé les hêtres, abattu les chênes, saigné les arbres, taillé, troué, changé les branches bruissantes vertes de feuilles et pleines de nids en fagots à brûler, débités, rangés en tas géométriques. C'est leur métier et c'était Tordre. Les pauvres gens ont bâti, improvisé pour les mois que durera leur besogne une hutte où ils vivent, à ras de terre, avec une porte en planches, une vitre pour toute ouverture et une cheminée en brique par où s'échappe la fumée, comme l'haleine du pauvre logis. Mais comme il y a là une femme et que le rêve ne perd jamais ses droits, autour de la cahute on voit des géraniums et des roses. Les fleurs égayent de leur poésie et de leur couleur cette pauvre maison de labeur et de misère, et les pigeons voisins viennent voleter , encore sur le toit de zinc et de toile goudronnée et réjouir la masure de leurs ailes blanches. Or, ce matin, au-dessus des rosiers et parmi les pigeons étonnés, j'ai vu, sur l'humble toit, un petit drapeau tricolore. Les pauvres bûcherons à demi ignorés de tous, ont tenu à pavoiser, eux aussi, en l'honneur de Valliance, du président, du jour du

avec des bibelots et des inscriptions. On se i en accrochant, çà et là, des drapeaux.

Nous n'avons pas, depuis un quart de siècle, journée plus réconfortante. L'avenir, sans doul destin. Il a cassé les ailes à bien des rêves! Qi qu'il nous réserve ?. . . Le présent, du moins , aui à ceux qui gardent encore, attristés du passé, 1 nir des années funestes, l'impression lumineu aube, une sensation d'aurore — et de quelqi de rose et de doux après une longue et soml

Il ne faudrait pourtant pas aller trop le l'optimisme ou du moins dans la forme, d pression de notre optimisme. Ne trouvais-je ] à l'heure, dans un journal, ce singulier raison « La France se dépeuple, la natalité y dimi revanche, elle augmente en Russie. En fai enfants, les Russes nous feront des soldai chanson de Thérésa est plus logique et je ci que le mieux, en ce cas, est de ne point con autrui et de faire nos soldats nous-mêmes. Je trait simplement pour marquer en quel senti confiance se trouve la nation française au tembre 1897. Tout le monde — et l'Europe fa de ce « tout le monde » — sent bien qu'en rabattre de notre allégresse, l'histoire a enreg date nouvelle et qu'il y a quelque chose de — d'arrangé, dirions-nous — sur la terre où nou

Bûcheron du pays de France, Jacques Boi trop souvent dupe, sur ta pauvre masure de tu as bien fait d'arborer en hâte les trois cou ton drapeau I

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Il est bon, les jours de fête publique, de se mêler aux passants, d'interroger les gens assemblés, de savoir ce que pense ce « monsieur tout le monde » qui nous juge, les uns et les autres. Les groupes étaient intéressants, hie?, à étudier. Partout un calme singulier et, pour tout dire, une dignité réelle. Point de cris. Çà et là des racleurs de violon, des chanteurs de chansons ; au milieu d'un cercle curieux et recueilli quelque ténor populaire égrenant les couplets d'une romance improvisée, Tsar et Président^ qui se chante sur Tâir tant de fois entendu dans le plein vent des boulevards extérieurs, la France guernère, « Tsar et Président I » On s'approche, on écoute. La romance dit le chef élu traité « à l'égal des potentats », conte le voyage historique, dit la pensée de la France suivant là-bas, à Peterhof, le président. Et la foule reprend au refrain : Le président ! le présiident !

Plus loin un vendeur de questions débite des paquets de cartons où l'empereur Nicolas II et M. Félix Faure sont représentés se tendant la main. Les deux personnages, dessinés en silhouettes, semblent assez éloignés l'un de l'autre. « Cherchez la Russie et la France s'embrassant », dit la question. Et rien n'est plus simple : il suffit d'approcher de ses yeux les deux . figurines. L'espèce de strabisme que donne le carton ainsi vu de près semble immédiatement confondre le président et le tsar dans une accolade. C'est le joujou ingénieux de la journée.

Et les fiacres traversent et fendent cette foule compacte d'où né sort pas une réclamation — qui regarde, sur la place de l'Opéra, l'estrade tendue de pourpre

aux crépines d'or,/ les soldais de l'infanterie de ma les étrangers, les curieux. Mais l'impression la vive que m'ait donnée la foule, c'est, à la Con française, dans cette salle bondée de Torches l'amphithéâtre, avec douze spectateurs dans des ] de six places, ce public populaire de la Matinée tuite où, chose à noter, dominaient les uniformei pantalons rouges — oui, c'est l'espèce de sentir de respect religieux qui, sans qu'un mol ait été dit, qu'un geste ait été fait, poussait tous ces spectatei se lever, d'instinct, en même temps, dès les prem mesures de l'Hymne russe.

Ce n'était ni le décor qui leur causait cette ém( immédiate ni la mise en scène qui les impression î»îon : l'Hymne russe était joué, derrière la toile les musiciens de la garde républicaine qui ne pouv; montrer, le rideau levé, leur uniforme que la eût acclamé ; rien ne parlait aux yeux de cette f( tout — ou plutôt le moindre accent de l'air qu'év l'âme même de la Russie — parlait à son cœur. ] fut, pour les comédiens qui regardaient la salle les trous du rideau une sensation profonde et ér vante que cet autre spectacle que leur donnaier spectateurs : près de deux mille Français et F çaises écoutant debout, respectueusement, l'hy de la nation amie et se levant d'un mouvei unanime comme pour envoyer par delà l'es une pensée et un hommage au peuple allié et à souverain.

Gavroche n'était plus là — ou, s'il y était, i cherchait plus le moi : silencieux, il saluait ce j

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Paris qui illumine l'horizon, 11 se ranime, il les rappelle.

Ils vont y revenir, aller au théâtre, dîner en ville, reprendre le collier d'habitude, tirer le licol et se harasser jusqu'à l'an prochain. Ils se préoccuperont plus de la Souris grise, l'opérette posthume de M. Chivot, un très aimable homme, que des chevauchées sanglantes de Samory, ou de ce roi de SiamChulalongkorn qui a été, un moment, la curiosité de Paris. Ils causeront de « la nouvelle affaire La Jarrige » et de la question des sages-femmes, des doctoresses et des avocates. C'est même le premier sujet de discussion mis sur le tapis.

— Les femmes parlent beaucoup et il en est qui parlent bien; pourquoi celles qui savent parler n'exerceraient-elles point le métier d'avocat, tout comme les hommes ?

La question est claire. Mlle Jeanne Chauvin, qui est docteur en droit, vient de la poser au conseil de Tordre en lui réclamant son inscription au tableau. Elle veut plaider, exercer sa profession, tirer parti de sa science juridique et, tout d'abord, il semble qu'il n'y ait aucun doute sur la légitimité de sa réclamation. Et, en vérité, il n'y en a point. « C'est mon droit », dit-elle. Elle en appelle à tous les féministes et elle attend la décision du conseil.

On se doute bien du tapage que fait l'aventure. Nous avons déjà trop d'avocats, et le barreau va-t-il être envahi maintenant par les avocates? Poi*tia vat-elle se dresser, en sa robe, et demander, la toque à la main, qu'il plaise à la Cour de remettre à huitaine

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l'affaire du marchand de Venise ? Shylock contre Antonio, Je ne sais pourquoi — peut-être bien parce que nous avons tous encore, en nous un peu de l'humeur bourgeoise de ce diable de Molière, la raison et le génie mêmes, — mais il me paraît qu'une femme avocat est un peu, malgré son mérite, une anomalie, un personnage aimable de comédie. Les revues de fin d'années, en leurs grosses et grasses plaisanteries, vont évidemment s'amuser de l'épisode de Mlle Chauvin. Elles auront le public pour elles.

On s'im^agine fort bien une femme médecin, la femme est là pour soigner, pour consoler, pour sauver. Sa fonction, c'est la pitié. Elle peut non seulement veiller au chevet du malade mais disputer par son dévouement et sa science le moribond à la mort. Encore beaucoup de femmes répugneront-elles toujours à choisir des sages-femmes pour se faire soigner et la force souvent fera-t-elle défaut aux doctoresses dans certaines opérations qui exigent du chirurgien non seulement le coup d'oeil scientifique mais la robustesse musculaire. Mais enfin, donner des soins est le lot de la femme. Mère, sœur, femme ou fille elle est toujours un peu sœur de charité. Si c'est une sœur de charité qui a ses diplômes, tant mieux. Elle ajoute le sourire au remède et ses petites mains n'ont pas besoin de s'être exercées à l'amphithéâtre pour redresser un oreiller, border un lit, replier un drap, donner une potion, au besoin faire une ordonnance. Les remèdes de bonnes femmes n'étaient pas à dédaigner autrefois. Les « bonnes femmes » aujourd'hui ont bien le droit d'étudier les livres et de se faire doctoresses.

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