‹ LA VIE A PARIS 1899Chapitre 10 sur 33 · AU PANTHEON · texte numérisé non relu

AU PANTHEON

10 mai Ï89a.

Dans son jardin de Vélisy, tout riant, plein de fleurs, Mme Michelet, l'an dernier, me parlait de ces fêtes du Centenaire de son mari qui lui étaient un prétexte pour vivre. Assister à l'apothéose de celui dont elle avait partagé l'existence, collaborant à l'œavre immortelle, c'était une joie qu'elle redoutait de manquer, la destinée humaine étant ironique et glaçant nos lèvres au moment même où elles vont boire à la coupe désirée.

Et, de sa voix douce, au timbre méridional qui semblait parfois la rendre ironique, la noble femme me disait qu'après la journée attendue, elle pourrait, ayant corrigé les épreuves de sa Correspondance de fiancée avec l'historien de la France, mourir sans tristesse ayant accompli sa tâche, ayant vu

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d'ailleurs se réaliser le dernier rêve de Michelet. Son dernier rêve? Ce fut celui-ci : frappé à la tête, ne parlant plus^ plongé depuis de longues heures dans une sorte de sommeil comateux, tout à coup il avait fait un signe, le^geste de vouloir écrire et, d'une main tremblante, sur le papier qu'on lui avait apporté, il avait tracé ces lignes suprêmes — qu'on a dû retrouver dans les papiers de la morte :

— La France J.,, Son alliée^ désormais ^ c'est ta Russie.., La Russie.,, V avenir...

Je ne réponds pas des termes, je réponds du sens ■des paroles et je réponds du fait. L'homme qui avait parlé avec tant d'amour de l'héroïque Pologne se tournait, bien avant les facteurs de l'alliance russe, vers l'aigle moscovite par amour de sa France, de sa chère France qu'il ne voulait pas voir isol^je dans le monde*

Et ce jour-là, nous parlâmes avec Mme Michelet des cérémonies futures du 14 juillet qui allait suivre et sans doute, disais-je, de la translation des restes de Jules Michelet au Panthéon. Mais elle m'interrompit bien vite :

— Le Panthéon? Non pas, non. Je veux qu'il repose où il a choisi la place de son dernier sommeil, là-haut, sur la colline, à quelques pas du faubourg où il est oé, sous ce marbre d'où sort, parmi les fleurs, un filet d'eau et où chante éternellement un oiseau qu'a ■sculpté Mercié, sous l'image de l'historien endormi ! Le Panthéon ? Oh 1 non, non, point de Panthéon. C'est l'étoufFoir ! De l'air, des arbres, du soleil, de la lumière, de la vie jusque dans la mort î...

lia LA VIE A PARI^r,

Elle est au Père-Lachaise, cette blanche tombe de Michelet où l'insecte et l'oiseau viennent bourdonner et voltiger au-dessus de la vasque de la fontaine. Le profil pétrifié du poète endormi — car ce fut le poète delà patrie — apparaît là au-dessus du médaillon d'un enfant, cher petit être disparu qui aura maintenant pour pendant le portrait de la mère.

Et, en contemplant ce monument d'une pureté d'art exquise, qui est comme un chant marmorifié, on comprend l'espèce d'horreur qu'exprimait Mme Michelet à l'idée d'arracher celui qui dort là au murmure des arbres et au chant des pinsons et des passereaux du cimetière pour l'enfouir triomphalement dans les caveaux froids du Panthéon.

La tombe de Balzac n'est pas située, au Père Lachaise, très loin de ce tombeau de Michelet. Elle est là-haut dans cette sorte de poète' ^ corner où la mort a rassemblé, dans une promiscuité chronologique, Charles Nodier et Emile Souvestre, Casimir Delavigne et l'auteur de Vautrin, C'est la tombe la plus simple et la plus saisissante : une pierre, une stèle, un buste de bronze. Le buste singulièrement vivant et fier, est de David d'Angers. Il repose — comme sur une assise indéfectible — sur un livre où se lisent, écrits sans doute avec la plume couchée sur le volume, ces mots qui disent tout : La Comédie Humaine,

Que de fois me suis-je arrêté devant ce bronze de David ! Que de fois Balzac lui-même a-t-il dû station-

ner là, regardant du haut de la colline, l'immense Paris, étendu à ses pieds ! Car — voilà, pour cette fois, la justice du Destin — c'est à l'endroit même où il plantait son Rastignac défiant Paris, le géant Paris avec son entassement de maisons, d'églises, de théâtres, de clochers et de cheminées d'usines, à l'endf'oit où Rastignac, venant d'enterrer le vieux Goriot jetait à la grande ville pleine de rumeurs, de tentations, d'honneurs, d'argent, de fièvres, de femmes, d'Amour et de Pouvoir, son fameux cri : /( 71011^ deux^ malmenant f — oui, c'est précisément là qu'Honoré de Balzac dort, enseveli dans sa gloire, ayant conquis, non seulement comme Rastignac, ce terrible et adorable Paris, mais, avec Pai^is, le monde, l'avenir, l'éternité de la renommée humaine — et c'est là que viennent saluer sa belle tête de Tourangeau robuste les aurores roses et les flamboiements des couchers de soleil.

Et n'est-ce point, pour un songeur, la meilleure place où reposer à jamais : la terre même, la terre féconde où, comme une fleur de la pensée, a germé, s'est épanoui le Rêve? La terre où le vivant a médité, inventé, fait passer et vivre, un moment, les créatures immortalisées par son génie ?

Je voudrais que chaque grand artiste reposât ainsi dans le cadre même donné par lui à son œuvre . Et George Sand a bien choisi qui a voulu dormir dans le petit cimetière berrichon parmi les paysans qui parlent encore, comme d'un personnage de légende, de la bo7i7ie dame de NohaïK. Le Panthéon d'un poète, d'un peintre, d'un soldat, c'est un coin choisi

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dans la terre qu'il a chantée ou pour laquelle il a pu mourir. J'ai entendu les balles des soldais prussiens faisant l'exercice au polygone voisin de la tombe de Marceau, en terre allemande. On eût dit une salve quotidienne tirée chaque jour en l'honneur du Héros.

Les nations reconnaissantes ont raison d'honorer les grands hommes qui ont continué et agrandi leur gloire. Mais on peut bien laisser aussi les morts dormir du sommeil qu'ils ont voulu, et je me demande €e que pense du très généreux projet de M. E. Fournière le propre neveu de Balzac, le ferme et éloquent écrivain M. le comte Stanislas Rzewuski?

— Et Lamartine? s'est-on écrié, l'autre jour, à la Chambre, quand M. Fournière a parlé de panthéoni- ■ser Balzac.

Lamartine dort, comme il Ta souhaité, dans la petite chapelle de Saint-Point qu'il' avait fait construire pour y reposer à côté de sa mère, de sa femme €t de sa fdle. Peut-être a-t-il encore dans sa bière le petit crucifix de bois noir qu'il avait gardé toute sa vie, et quand on le transporta, là-bas, par un jour d'hiver, les survivants exauçaient le vœu qu'avait exprimé jadis le poète des Méditations :

forêt de Saint-Point ! oh ! cachez bien ma cendre Sous le chêne natal de mon obscur vallon !

Libre au poète de choisir les quelques pieds de terre •où il veut se coucher, enviant, comme Luther, ceux qui reposent. Chateaubriand veut dormir sur un roc de Bretagne, et il a raison. Il a bravé les colères humaines, il lui plaît de braver l'écume des vagues, et

tout près d'un fort, si quelque boulet vient ricocher sur sa pierre : — « Qu'importe, dit-il, je suis un soldat! » Mise en scène soit, mais les derniers souhaits des mourants sont sacrés et, sur la tombe de Montmartre, M. de Saint-Marceaux a bien fait de coucher Alexandre Dumas fils tel que le philosophe du théâtre avait voulu être étendu sur son lit de mort : enveloppé dans sa robe de laine et, comme un moine, les pieds nus.

Le coin de terre où fut enfoui Racine, au Désert, dans la solitude de Port-Royal^ parle beaucoup plus à notre esprit et à nos cœurs que sa sépulture officielle — Panthéon béni — à Saint-Étienne-du-Mont.

Sans doute, cela est beau, le Panthéon, et en décrétant la translation des cendres d'un grand homme sous les voûtes du Westminster français, la nation s'honore en honorant ses morts. Mais, une fois encore avant cette consécration suprême, l'immortel est livré aux discussions, aux disputations des hommes. On lui marchande parfois ce rayon de gloire, on lui fait acheter son triomphe posthume, un triomphe qu'il ne demandait pas. Qu'un chef d'État tombé, comme €arnot, pour la patrie, soit porté au Panthéon par tout un peuple, il semble qu'il y ait là comme un acte de réparation nationale : le martyr appartient à la France entière. Mais quand les poètes ont choisi leur tombe — (Victor Hugo eût, d'ailleurs, choisi Notre-Dame ou le Panthéon) — ne faut-il pas la leur laisser?

Alfred d^ Musset pensant à la mort, songe aussi k la couche suprême où il s'étendra, et son rêve de

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poète est de dormir bercé par la chanson d'un saule, le saule qu'il entendit célébrer par les lèvres de fièvre de Desdémone-Malibran :

Mes chers amis, quand je mourrai Plante"^ U'ii saule au cimetière...

J'âime son feuillage éploré.

Sa pâleur m'en est douce et chère...

Tout le monde les sait par cœui^ ces vers gravés sur la tombe même du poète et sous son image de marbre. Tous les jeunes gens de ma génération ont fait jadis plus d'un pèlerinage au saule de Musset, à ce petit saule qui dépérissait et qu'a remplacé un ai(lm.ira,ienv,un 771118 se liste, apportant un saule nouveau des bords d'une rivière américaine. J'ai^ entre deux feuillets des NuitSj une feuille desséchée prise aux branches grêles du saule disparu et un jour, devant cette tombe de Musset, je vis, cueillant aussi une feuille du saule du poète, un jeune officier de chasseurs à pied que je ne reconnus pas tout d'abord et qui était PaulDéroulède. Que d'années passées depuis lors î

J'entends d'ici les cris de quelques-uns si l'on s'avisait de réclamer le Panthéon pour les cendres de l'auteur de Lo7^e7iraccio. Mais je crois bien que Musset luimême, si les morts pouvaient parler, protesterait contre ce glorieux exil. « De l'air, des arbres, du soleil, de la lumière 1 », comme s'écriait Mme Michelet, songeant à la tombe du poète de V Insecte et de VOisemi, De la vie autour du repos. Musset tiendrait à son saule et à l'ombre légère, à la fine guipure des folioles sur le marbre de son tombeau. Il refuserait les honneurs

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administratifs et souhaiterait de demeurer comme il est, plus près des amoureux qui passent et s'arrêtent, silencieux et songeurs, devant le buste du poète de Tamour.

Et je crois bien — M. E. Fournière me le pardonnera — je crois que Balzac lui-même eût demandé à garder la place choisie par lui pour y camper Rastignac bravant la Ville et l'Avenir. Il y a à Rome, au haut du Janicule, un admirable monument, un des plus beaux qu'un homme au monde puisse espérer : c'est celui de Garibaldi, de Garibaldi à cheval sur un piédestal géant et dominant de là-haut la ville aux Sept Collines, la ville dont il disait, dans sa fîère devise, formelle comme un mot d'ordre : Roma o Morte ! Eh bien ! du haut de cet autre Janicule qu'est le Père-Lachaise, la colline des morts, Balzac semble dominer aussi la Ville, la grande Ville qu'il a conquise. Et son buste, sa face de bronze produit là, pour ceux qui pensent, la même impression que la statue équestre du héros qui s'appelait si crânement le chef de ses flibustiers de Palerme.

Le véritable Panthéon de Balzac, c'est ce cimetière où Rastignac a vécu ; c'est le Père-Lachaise d'où le créateur et la créature imaginaire ont, tour à tour, jeté le défi au monstre ; c'est la cité libre des mort& dominant, sous le ciel gris ou bleu, orageux ou serein^ la cité des vivants ou plutôt des agités, des essoufflés, des impatients, des affamés, des inassouvis qui croient vivre.

On peut transporter les ossements d'Honoré de Balzac sur la montagne de Sainte-Geneviève : c'est

toujours là-liaut, au Père-Lachaise, que j'irai chercher son fantôme et son àme.

Je ne dirai pas que, lorsqu'il y aura tant de poètes et de penseurs au Panthéon, ils me rappelleront les mots haletants du délire de Napoléon P'^ mourant : « Lannes ! Bessières 1 Duroc î Que de militaires rassemblés ! Ils vont se disputer! » Hélas ! la mort fait cesser toutes les discussions et toutes les haines 1 Les poètes ne disputeraient pas. Edgar Quinet, plein de flamme et de foi, sourirait à Ernest Renan, cherchant toujours le grand peut-être. Mais on n'aurait plus, çà et là, de par le monde — que ce soit Brizeux au bord du Scorfif, ou Lamennais au cimetière Montparnasse — assez de tombas à visiter, et le Panthéon, centralisant nos admirations et nos amours, ne serait plus que la grandiose fosse commune de la gloire.

Laissez-nous quelques coins encore où nous puissions porter des fleurs qui ne se flétrissent pas trop vite dans l'humidité d'une cave 1

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