‹ LA VIE A PARIS 1899Chapitre 9 sur 33 · LE CENTENAIRE DE BALZAC · texte numérisé non relu

LE CENTENAIRE DE BALZAC

3 mai 1999.

Lui! Toujours Lui! Partout...

Balzac est Thomme cla siècle. Yictor Hugo plane au fond du Rêve, Balzac fouille la Yic et le Réaliste colossal va de pair avec le géant du Lyrisme. Voilà les grands Français.

C'est en 1902 qu'on célébrera le centenaire de Fauteur de Ruy Blas, C'est ce mois-ci qu'on fêtera l'anniversaire de la naissance de l'auteur de âleiradeL

Balzac aura même deux centenaires : l'un à Tours, le dimanche 7 mai, l'autre à Paris, le 20 mai, jour de sa naissance. Et les fêtes célébrées à Tours en l'honneur de l'homme qui écrivit la Comédie humaine pi^endront, grâce à une ingénieuse idée des organisateurs, un caractère tout particulier de charme et de curiosité. Toute une journée sera consacrée à une excursion dans

la vallée de l'Indre, à des visites aux coins de terre que Balzac a rendus célèbres, la Ghevrière (Clochegourde), le château de Condé, le château de Sache, Valesne (Frapesle), où vécurent les personnages que son génie transforma pour les rendre immortels. Voir de près le logis où passa cette idéale Mme Mortsauf qui portait, dit-on, un nom presque similaire 1 Retrouver là-bas cette ombre heureuse î Promener ses pas dans les sentiers du Lys dans la Vallée! L'idée est charmante, la perspective est tentante Un vrai voyage de poètes. On vient de publier à Londres une série d'articles intitulés : le Londres de Charles Dickens^ où les illustrations nous rendent, tels que les vit et les décrivit l'auteur de David Coppeî'field^ les lanes sombres où vécut Olivier Twist et les ruelles où Dickens lui-même, l'inimitable Booz, erra en sa triste et laborieuse jeunesse. On pourrait de même, après nous avoir donné le Dictionnaire biographique des héros de Balzac, — Vautrin, Nucingen, Rastignac, la duchesse de Langeais, le baron Hulot, le cousin Pons, de Marsay, Rubempré, Maxime de Trailles, tous ces êtres plus vivants cent fois que les automates exsangues coudoyés journellement sur le boulevard — oui, après la biographie balzacienne on pourrait, on devrait nous donner la géographie même de l'œuvre de Balzac, cette œuvre épique où toute notre France, le vaste Paris et la province aussi, la province, qu'elle soit Angoulême ou Tours ou Guérande, sont caractérisés, évoqués, peints à jamais par un maître peintre, un de ces conquérants d'hommes et de terres dont on n'annexe pas les conquêtes.

Partout où Balzac a passé, il a marqué son empreinte. Enfant, on me montrait les coins de paysages limousins, où il avait marché, en compagnie de Gay- Lussac, le grand chimiste à qui il demandait les secrets de la science pour cette Recherche de V Absolu poursuivie par son Balthazar Claës.

Les compatriotes du bon Tourangeau — incarnation solide et fîère de notre véritable race, la race celtique — ont bien fait de songer à cette visite aux châteaux et aux paysages illustrés par l'auteur de la Grenadière. Une excursion dans le Berri de George Sand, au pays de la Petite Fadette, et dans les traînes du Champi, aurait le même charme. Ce sont là de bonnes haltes aussi et de chères visions inoubliables.

A Paris, nous donnerons un acte inédit de Balzac dont il ne m'appartient point de parler, M. le vicomte de Spoelberch de Louvenjoul, qui m'a confié cet Orgon, se réservant de raconter lui-même l'histoire de sa précieuse trouvaille. On me dit que les fêtes de Balzac à Tours n'ont pas été sans provoquer quelques observations de la part de quelques conseillers municipaux qui trouvent que, peut-être — qui sait? — Balzac est un peu réactionnaire pour recevoir de solennels et populaires hommages en temps de démocratie républicaine. Je ne crois pas à ces objections, et ce n'est là sans doute qu'un bruit sans nulle cause, comme il en nait, comme il en meurt, à toute minute, dans cette misérable époque de polémiques attristantes.

Mais, en vérité, il eût été bizarre qu'on accusât de réaction ce génie de la vérité absolue, de la vérité

106 LA VIE A FARIS^

totale, ce remueur d'idées^ ce visionnaire, dont l'œil de flamme devinait l'avenir, cet homme dont la puissante main secouait, bouleversait la société entière, et qui, mort à la veille du Second Empire, semble avoir précisé, avoir pétri dans sa glaise les hommes de ce Second Empire, les manieurs d'argent, et jusqu'aux arrivistes d'aujourd'hui. Qu'est-ce que de Marsay, si ce n'est un personnage d'un lendemain d'un coup d'État? Qu'est-ce que Rastignac^ le Méridional froid et acéré, si différent de Roumestan et de Pégomas qui sont tout en palabres ? Qu'est-ce que cet ambitieux réservé et mathématique,, sinon le politicien d'attente, le profiteur de révolutions ou d'évolutions, qui, en ce moment même, cherche et flaire d'où vient le vent?

Balzac réactionnaire ! Mais ce catholique résolu et ce royaliste d'éducation et d'opinion était le plus révolutionnaire de tous les écrivains de sa génération, plus révolutionnaire cent fois que le romancier démocrate Eugène Sue lorsque celui-ci écrivait les Mystères de Paris, Martin VEiifaiit trouvé ou les Mystères du peuple,

Balzac réactionnaire 1 Mais il ne pénétrait ou ne nous faisait pénétrer dans le faubourg Saint-Germain — le Faubourg, dirait M. Abel Hermant — dont on lui entr'ouvrait à peine la porte, ce qui lui suffisait, d'ailleurs, pour tout voir et tout deviner — il n'entrait dans ces salons que pour en arracher les masques, et le fer rouge appliqué à l'épaule de la terrible et exquise grande dame coquette par le général de Montriveau n'est que le symbole de l'idée, de l'action même de l'œuvre du grand conteur rabelaisien et royaliste*

Rabelaisien ? II y avait du gaulois dans cet homme qui fut toujours un vériste sans être jamais un pessimiste ; il y avait du gaulois railleur et prêt à toucher du doigt, pour en faire sonner le creux, le front des personnages consulaires assis sur leur chaise curule.

Un de ses amis, Edmond Texier, le rencontra, le 24 février, devant la porte des Tuileries, alors que Balzac sortait, le visage enflammé, du palais où il «tait entré avec le peuple.

— Et d'où venez-vous ? demanda Texier.

— Mon cher, je viens de là-dedans et je tenais à y prendre un lambeau du trône — que voici f

Il montrait un petit fragment de ce que Napoléon P^' avait appelé, jadis « quatre planches recouvertes de velours ».

Et comme Texier regardait Balzac d'un air étonné :

— Oui, précisa l'auteur de VauÀpln, j'ai déjà un morceau du trône de Charles X pris en 1830. Cela m'en fait deux maintenant. Je collectionne I

Puis, il ajouta:

— Oh 1 j'en aurai encore d'autres î

Voilà Tétrange royaliste qu'est ce remueur de mondes aux prophétiques visions. L'univers, à tout prendre, lui était une immense et ^!io\(bi\iç^ comédie, comédie humaine où Hugo ne voyait, ne réclamait que la pitié, où Honoré de Balzac, par principe, célébrait la Force, cette Force dont M. Paul Adam vient de nous donnerleromanépique. Seulement il y avaitaussi une Pitié profonde chez cet apôtre de lapolr/nequi voulait réaliser par la plume ce qu« Napoléon avait tenté avec son épée. Ce fils du Premier Empire, élevé parmi

les vétérans de la grande armée, entre un colonel Chabert et un Philippe Brideau, ce Tourangeau qui avait aperçu les moustaches grises et les joues hâlées des brigands de la Loire, cet historien extraordinaire delà Chouannerie et des drames judiciaires de l'époque impériale — oh! l'admirable Ténébreuse Affaire /— cet énamouré de la police, des policiers, des chasseurs d'hommes, à croire qu'il avait été compagnon de Yidocq et de Bibi Lupin ; ce théoricien de l'écrasement était, au fond, un idéaliste attendri, un cœur ardent, une âme crédule, naïve, enfantine, candide et exquise et on le voit bien par ses lettres, ses déchirantes lettres d'amour à Mme de Hanska où tombe çà et là, dans le harassement du labeur qui tue et qui sépare, cette larme dont George Sand, un soir que Balzac lui faisait, à dîner, quelque théorie féroce, disait : — Prenez garde, mon cher ami, vous allez pleurer I Il y a des larmes, de ces bonnes larmes, dans son œuvre, comme il y a de la liberté et un souffle de rénovation sociale dans ses écrits. Et c'est ce qui fait la grandeur de Balzac révolutionnaire sans le vouloir. Un homme n'est grand, vraiment grand que par la bonté. Plût aux dieux, pour le salut de notre démocratie, que tous les j eunes républicains ressemblassent à ce républicain idéal, Michel Chrétien, que Balzac a sculpté — d'après nature ! Je ne sais pas d'idéal plus beau, d'apôtre d'une République supérieure que cette figure à nous laissée, comme un exemple — comme une satire parfois — par le royaliste que fut Honoré de Balzac. Michel Chrétien vaut Enjolras.

Célébrons donc cet homme, ce grand homme, célé-

brons-le deux fois, dix fois. Que Falguière nous donne son image après Rodin et un autre après Falguière. L'autre jour, à€atane,un homme élégant, charmant, à belle figure un peu militaire, moustaches grisonnantes, entre dans mon wagon pour me dire :

— Je suis souffrant, mais je vais peut-être me mettre en route pour la France, afin de répondre à l'invitation du Comllé Balzac. Ah! BalzacJ C'est notre maître à tous î

C'était M. Giovanni Verga, l'éminent romancier sicilien, qui peint ses « Chevaliers rustiques », comme Balzac peignait ses Paysans. l\ payait en quelques mots la dette de l'Italie. Payons, nous, celle de la France. C'est par la littérature, c'est par nos livres, c'est par les œuvres des morts et le labeur cérébral des écrivains vivants que, parmi les nations, elle reste grande, notre pauvre et chère France I

ÎO

Page 1