FRANCISQUE SARCEY
17 mai 1899.
C'est un collaborateur de trente années, c'est un ami de ma jeunesse, c'est un maître de la critique, une des forces du journalisme que le Temp^ vient de perdre, et le retentissement de la mort de Francisque Sarcey sera profond dans le public qui l'aimait, dans la foule même où il était si populaire.
On ne s'imagine pas une première représentation sans cette sorte de président robuste, attentif et passionné, qui n'avait d'autre désir, en entrant dans une salie de spectacle, que de s'y plaire, et qui, à soixantedouze ans, aimant le théâtre comme aux jours de ses débuts, y arrivait le premier et sacrifiait tout, invitations mondaines, soirées amicales, relations, camaraderie, jusqu'à sa santé, pour suivre avec le respect de sa profession et le plus rare souci de ce qu'on
appelait en souriant le « sacerdoce », les débuts des auteurs et des comédiens, depuis la Comédie-Française qu'il aimait tant, jusqu'à ces petits théâtres où les directeurs le suppliaient d'apparaître, et où il allait avec bonhomie, toujours prêt au labeur quotidien, espérant découvrir là quelque œuvre méritant d'être encouragée, quelque auteur nouveau digne d'être révélé au public.
On ne s'imagine point Paris, en ses journées de liesses populaires, privé de l'image de celui à qui, mercredi dernier, la dernière fois que j'ai eu la joie de causer avec Sarcey, un jeune diplomate arabe, l'émir Emin Arslan, disait chez moi : « Savez-vous, cher maître, que là-bas, au Liban, vous êtes pour mes compatriotes Vo7ide vénéré comme vous êtes celui des Parisiens? » Le surnom faisait sourire Francisque Sarcey qui l'acceptait de bonne grâce, s'en faisait une sorte de parure et, paterne, restait en effet l'oncle souriant de ceux-là mêmes qui le raillaient et semblaient parfois témoigner de la haine à ce vigoureux homme de lettres qui connaissait toutes les ressources de la polémique mais qui ignorait, lui, le secret de la haine.
On ne s'imagine point surtout le feuilleton du Teîups n'apportant pas, le dimanche venu, au public qui l'attendait cette causerie substantielle, à la fois magistrale et familière, aimée du lecteur, redoutée des justiciables, singulièrement documentée comme on dit aujourd'hui, sur les œuvres, les hommes et les choses du théâtre et qui servit pendant quarante ans — depuis les articles de V Opinion nationale —
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de guide et de moniteur au public. Non pas que, comme on l'en a souvent accusé, Francisque Sarcey se fit le serviteur absolu et comme Tesclave des goûts de la foule. Que de fois, courageusement, avec cet acharnement qu'il apportait en tout son labeur, essaya-t-il de réagir contre les sévérités du « tout Paris » et de lui imposer telle ou telle œuvre forte que les spectateurs n'entendaient pas accepter. Je me rappelle sa campagne en faveur de la ('onlaglon d'Âugier, satire au fer rouge dont le « public » ne voulut pas. Je cite cette pièce, j'en pourrais citer bien d'autres dont les auteurs sont morts ou encore ont oublié l'intervention courageuse de Sarcey pour ne se souvenir que de ses critiques.
Ce fut cette passion évidente et absolue pour le théâtre qui donna à Sarcey sur la masse des lecteurs cette influence considérable qu'il aura gardée jusqu'à la fin. Lorsqu'il débuta dans la critique, le feuilleton du hmdl — régal des esprits lettrés — était aux mains de maîtres stylistes qui, comme Théophile Gautier et Paul de Saint-Yictor, en faisaient un prétexte à de brillantes fantaisies, souvent à de durables pages d'histoire ou, comme Edouard Fournier, un thème à des recherches érudites. Lebon Janin, déjà vieillissant, se préoccupait seul de donner sur l'iBuvre nouvelle son sentiment intime, ou du moins avait-il ainsi fait jadis et ce procédé tout simple, qui consiste à conter l'œuvre que le public entend connaître, lui avait valu, dès longtemps, le surnom à% prlnre des critiques. Mais Jules Janin, depuis des années, ne tirait plus, dans les Débats^ que des feux d'artifice un peu éventés
et des fusées iiiouiilées. Sarcey vint qui fut un Janin moins fantaisiste, plus érudit et plus averti, subordonnant^ comme il l'a dit, sa vie entière au théâtre, ne cherchant pas les pyrotechnies du style, n'aimant que le bon sens, en Français de France, et la bonne foi, en ami d'Horace devenu l'ami de Montaigne, se rappelant le vers de Boileau :
Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose,
pour le traduire ainsi :
Ma phrase, bien ou mal, dit toujours quelque chose.
et arrivant ainsi à cette souveraineté littéraire, à cette indiscutable autorité qui pouvait faire se cabrer ceux qui niaient cette toute-puissance mais qu'ils étaient condamnés à subir.
Je retrouvais, l'autre jour, au bas d'une photographie de Sarcey ces lignes très sincères qu'il traçait sur le carton en manière d'autographe : <.< Toute mon « esthétique tient dans cette phrase de La Bruyère : « Vous voulez dire : il pleut, dites : il pleut; vous me « trouvez bon visage et vous désirez 'm'en féliciter ; « dites : je vous trouve bon visage. Est-ce un si grand « malheur d'être entendu quand on parle? » En un mot, il était de la grande lignée des écrivains de race française qui prisent par-dessus toutes choses ces vertus suprêmes : la simplicité, la netteté, la lumière, la clarté.
Et ces qualités, méprisées des subtils et des chercheurs de quintessence, Sarcey les possédait à un degré tel qu'il fut, en ce temps-ci, une force. Une force
faite de bonté. Je ne sais pas d'homme au monde qui ait plus volontiers bravé les injures. 11 les laissait passer en levant légèrement ses larges épaules et, au rebours de bien d'autres qui puisent des motifs de rancune dans les services qu'on leur rend, il ne se souvenait pas plus des services qu'il rendait aux ingrats qu'il ne se souciait des colères ou des haines de ses ennemis.
D'ailleurs, avait-il des ennemis? Tout homme qui manie par devoir professionnel les amours-propres, les vanités et surtout les intérêts des hommes est exposé à déchaîner des révoltes qui, chez les âmes hautes, se calment bien vite, mais qui s'aigrissent et deviennent fiel chez les âmes basses. Sarcey passait à travers ces orages comme si ses yeux de myope lui eussent donné la grâce d'état de ne pas les voir. Mais, en réalité, s'il ne les voyait point, c'est qu'il les dédaignait et qu'il faisait mieux encore, le bon et brave juge tant de fois maudit et toujours aimé en fin de compte : il les oubliait.
C'est maintenant qu'on va voir quelle était la puissance de Sarcey et combien cet ami du théâtre en France savait inspirer au public même cette passion pour la scène qui le dévorait. Les jeunes, qu'il encourageait pourtant, se figureront sans doute que, lui parti, « l'obstacle » est renversé. Ils verront bien qu'ils perdent un conseiller, un oncle parfois grondeur, bon enfant cependant, et la main cordialement tendue. Je dis la main : chez Sarcey, elle n'était pas toujours vide.
La Comédie-Française surtout perd un ami dévoué et
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le type le plus parfait et le plus complet de ces vieux habitués dont le coup d'œil et le sutFrage étaient autrefois, pour les comédiens, l'encouragement suprême. « Vous avez été bien applaudi, ce soir, » disait-on à un de ces acteurs d'autrefois, un des plus illustres. Il répondit, comptant pour peu les bravos de la foule : « Oui, mais le petit coin n'a pas bronché! » Sarcey était, à lui seul, ce petit coin des habitués dont se souciaient jadis et s'inquiétaient les comédiens fameux. 11 l'aimait, cette noble Comédie qui, devant l'étranger, fait partie de notre gloire nationale. 11 l'aimait, la châtiant parfois, précisément parce qu'il l'aimait, la défendant toujours, avec une ardeur et un dévouement qui touchaient au cœur le pilote.
Et quel exemple donne au journalisme ce journaliste qui meurt à la veille du jour où l'Académie va élire un successeur à un autre journaliste disparu I Jusqu'à la fin, Francisque Sarcey aura travaillé par ce besoin d'écrire qui pousse invinciblement les écrivains nés pour ce labeur de chaque jour, de chaque instant. Il me quittait mercredi, pour aller « piocher », disait-il. Et ce mot ti^availler lorsqu'il le disait, il le prononçait gaiement. Le labeur c'était sa vie. Faire un article lui était un plaisir. La dernière fois qu'il s'assit à sa table de travail, il traça, coup sur coup deux articles. Le soir, il était au théâtre « devant que les chandelles fussent allumées ». Et couché, le lendemain — frappé à mort — il s'inquiétait de <( l'article à faire » — du feuilleton du Temps,
Hier encore, hier, quelques heures avant Pétouffement suprême, il se souciait, en vrai journaliste, de
l'actualité du matin; il demandait, réclamait son gendre, M. Ad. Brisson, qu'il aimait comme un fils : « Je veux le voir, j'en ai besoin ; je ne serais plus au courant ! » Il eût pu tenir la plume, il eût écrit certainement.
Écrire, parler, agir, c'était sa vie et son être débordait de vie, se dépensait en causeries, en conférences, en articles jetés au vent, en correspondances privées qu'il multipliait, puis, le soir, en sortant d'écouter un vaudeville ou un drame, il allait causer durant des heures dans un bureau de rédaction. Il aimait à la fois le home qui sent la bonne odeur des livres bien reliés et la salle de journal où le journaliste hume l'odeur de l'encre d'imprimerie comme un soldat aspirerait la poudre.
Il est tombé intact, en pleine puissance, en pleine verve, septuagénaire enseignant aux plus jeunes le travail, l'amour delà lutte, la force, la volonté, la bonté. Je parlais tout à l'heure de l'Académie française. Je ne crois pas m'avancer beaucoup en affirmant que Francisque Sarc'ey eût, s'il l'eût voulu, succédé à Emile Augier parmi les Quarante. Son vieil ami, M. Gréard, le poussait beaucoup à se présenter. Sarcey se crut tenu, par un article jadis publié à propos de sa candidature et où il déclarait que sur sa tombe il ne voulait que deux titres gravés : professeur et journaliste. Qui se souvenait de cet article de renoncement? Sarcey ne l'oubliait pas et, quelque tenté qu'il fût peut-être au fond de son cœur du juste désir d'aller s'asseoir en une compagnieoù sa place était marquée, il poussa le scrupule jusqu'à tester fidèle à cette décla-
ration que tani d'autres avaient faite avant lui qui l'ont oubliée. Le journaliste tint parole au journaliste.
Qu'il garde donc devant la postérité ce seul titre, ce titre glorieux dont il était fier. Ce grand journaliste honora le journalisme, et son nom populaire, ce nom que tout un peuple, à Orange, avant 6E'^//j:^ei?o?, acclamait en même temps que celui de Mistral, ce nom du remueur d'idées, de Vartlcller admirable, prodigieusement alerte, fécond et entraînant, restera dans l'histoire littéraire de ce siècle. Le Ternies aujourd'hui en porte le deuil.
Et c'est pour nous, c'est pour moi comme un deuil de famille. Cette nuit, dans la maison ouverte où, sur le seuil, les reporters groupés attendaient les nouvelles; dans ce logis où tant de débutants suppliants et peureux ont passé, cherchant l'appui et le réconfort ; dans cette petite maison d'un sage où le dévouement admirable de la plus dévouée des femmes s'unissait au zèle des amis, des parents, là, à côté du silencieux désespoir des fils, j'ai vu se dresser le fantôme de ma jeunesse — j'ai revu Sarcey solide, brun, gai, accueillant, se levant de la table où, penché sur le papier, il promenait sa plume cursive et tendant au nouveau venu cette main rude à la fois et loyale — et j'ai senti combien j'aimais l'ami dévoué qui, dans une heure, allait mourir !
J'ai reparlé de lui devant sa tombe :
Messieurs,
L'Association des Journalistes répubUcaios dont Francisque Sarcey faisait partie depuis sa fondation, m'a prié de saluer en son nom le magistral journaliste qui disparait aujourd'hui,
travailleur robuste, ouvrier de chaque jour, mort en se préoccupant encore de son article du lendemain et couché maintenant sur le colossal monceau de son labeur. Notre Association savait qu'en honorant pour elle le maître populaii'e de la causerie universelle, je me ferais un devoir de payer au journaliste qui encouragea mes débuts — comme il le fit pour tant d'autres — la dette du souvenir, de l'affection et de la reconnaissance. ^
Si vous voulez, messieurs, savoir ce qu'il faut penser d'un homme d'aujourd'hui, en ce temps de polémiques implacables où les haines personnelles ont transporté jusque dans la critique littéraire les mœurs féroces de la politique, ne lisez pas les journaux de parti pris, écoutez derrière le cercueil qui passe ce que dit la foule, l'immense foule, notre juge à tous, le souverain juge eu parlant de l'homme disparu. Quelquefois la foule ne dit rien, elle pleure; ou, comme aujourd'hui, elle regarde le convoi qui monte au cimetière et ce qu'elle répète, nous venons de l'entendre : « — C'était un bon homme, un homme de talent, un honnête homme, un homme sans morgue et sans haine, un homme charitable, un confrère serviablc,un écrivain populaire, un maître, une gloire, une figure qui disparaît! »
Paris aimait Sarcey qui aimait son Paris. Ji saluait ce spectateur habituel de la vie courante. Il lui avait voué cette sorte de culte spécial, à la fois respectueux et souriant, qui va droit à certaines personnalités légendaires, au père Bugeaud dans l'armée, au bonhomme Béranger dans les lettres. C'est que, depuis cinquante ans, à travers tant de journaux et de revues, du Figaro hebdomadaire où le petit professeur de Grenoble envoyait timidement par la poste son premier article, jusqu'au Temps où le maître critique avait dressé la tribune la plus écoutée de notre époque, Francisque Sarcey avait multiplié les articles, brassé les questions, jugé les hommes, manié les vanités, attaqué bien des abus, frappé, çà et là, bien des coups — qu'il regrettait parfois — et que dans l'histoire des turbulences de nos jours troublés, personne n'avait été mêlé à plus de polémiques, à plus de gens tt d'événements que ce grand abatteur de fagots, comme eût dit Rabelais, que ce merveilleux improvisateur de causeries, ce journaliste par définition, qui avait hérité du surnom famiher, familial, que notre génération donnait respectueusement à Sainte-Beuve.
Messieurs, dans la mêlée étrange de ce siècle qui va finir, nous avons assisté souvent à de tristes spectacles ; les hommes, non seulement, selon le mot d'un homme d'autrefois, s'y sont égorgés dans la nuit, mais haïs dans les ténèbres et insultés au grand jour, et ceux-là sont rares qui out gardé leur sang-froid dans ces déchirements. Francisque Sarcey fut de ceux-là. Il y avait chez ce polémiste vigoureux qui mena pendant près d'un
demi-siècle la bataille pour ses idées une sorte d'homme de lettres du xyiii^ siècle, un encyclopédiste qui, du fond de son cabinet de travail, remuait les faits et parlait aux foules. Francisque Sarcey, eu bon journaliste qui veut être libre, renonçait aux relations mondaines, aux honneurs et à tout ce qui décore et encombre la vie, pour avoir le droit de dire, comme il l'entendait, son opinion sur les hommes et les choses et garder cette indépendance non point hautaine et agressive, mais accueillante et persuasive qui fut sa force et sa fierté. 11 avait en lui de l'humeur des aieux frondeurs de la vieille France, ou plutôt de ces raisonneurs exquis et profonds qu'il aimait avec passion dans l'humaine comédie de Molière. C'était l'honnêteté cordiale de Cléante et le bon sens averti et militant de Chrysalde, ces bourgeois de Molière dont les petits-fils furent les bourgeois de 1789 et les hommes du Tiers-Etat.
Et, sans avoir rien d'Alceste que sa franchise, Sarcey encore eut à subir parfois ces colères et, ce qui est pis, ces rancunes de l'éternel Oronte, l'homme au sonnet cfui ne pardonne pas l'outrage fait à ses rimes et biûlerait le monde avant de brûler ses manuscrits. Sarcey en prenait son parti, et Cléante alors devenait Philinte, mais Philinte avait eu aussi son heure de révolte.
Francisque Sarcey avait pris parti dans la bataille des idées S'il recherchait en ces dernières années une sorte de quiétude relative, se cantonnant dans les questions littéraires et théâtrales qui lui étaient chères, nous ne pouvons oublier que ce Journaliste qui ne voulut rien être, ni député ni académicien ni quoi que ce fût qui tînt à quelque chose, faisant décorer les jeunes et refusant les croix pour lui-même, ce polémiste redoutable dont la plume savait guérir les blessures qu'elle avait faites, nous ne pouvons oublier, dis-je, que ce publiciste écouté avait mené, à une heure périlleuse, aux côtés d'Edmond A bout, le bon combat pour les lois et le droit dans ce XIX^ siècle que le gouvernement du iG mai n'osa pas supprimer et qui fut alors, dans la presse française, menacée du silence, quelque chose comme un hussard d'avant-garde harcelant brillamment l'adversaire, un soldat de résistance et de liberté.
Sarcey ne se souvenait plus de cette campagne courageuse comme il ne se souvenait ni des attaques ni des injures.il apportait en toute sa vie une sorte de philosophie, souriante : A quai 6on .^ lorsqu'on lui parlait ou d'honneurs ou de représailles. Avec ses amis, qui lui furent fidèles, parce qu'il les chérissait d'une affection solide et sûre, avec sa chère et vaillante compagne et ses enfants qu'il voyait grandir, il n'aimait rien que le travail, ne se souciait que de son œuvre, ne songeait qu'à la conférence, à l'article, au feuilleton, à ce labeur de tous les
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instants qiili accomplissait non seulement par ce devoir tout naturel qu'on a de se multiplier pour les siens, mais par ce besoin qu'il a de dire son mot, de publier son avis, de jeter sou cri, de faire œuvre de journaliste, en un mot. Journaliste,. Francisque Sarcey Tétait jusqu'aux moelles. Il était journaliste dans sa chaire de professeur, journaliste dans ses causeries de conférencier, journaliste dans ses propos de camarade, journaliste dans sa vie tout entière. 11 est resté journaliste jusqu'à sa mort, jusque dans la mort. Son dernier souci, c'était l'article à faire, ce feuilleton qui, lorsquMl ne parut point, dimanche dernier, dans les colonnes du Temps fit dire à ceux qui connaissaient le maître de la critique théâtrale :
— Si Sarcey n'a pu tenir la plume, c'est qu'il est frappé k mort !
C'est au nom de l'Association des journalistes républicains^ que j%i donné à Francisque Sarcey ce dernier adieu ; mais les journalistes, mes confrères, s'étonneraient eux-mêmes si l'administrafeur de la Comédie-Française ne joignait à l'hommage des écrivains qu'il représente ici le souvenir reconnaissant des comédiens qui sentent tout ce qu'emporte de bons conseils et d'expérience le critique dont l'attention leur était précieuse et dont ils attendirent, durant tant d'années, les arrêts et les conseils. L'émotion ressentie par ceux-là mêmes pour qui Francisque Sarcey eut souvent des sévérités maintenant oubliées honore les artistes qui m'ont prié de rappeler ici tout ce qu'ils doivent au guide aimé qui n'est plus. Il y a quelque chose qui égale l'amour-propre des comédiens dont on parle trop, c'est la générosité de leur cœur dont on ne parle pas assez. En perdant leur juge ils ont senti qu'ils perdaient un ami.
Et c'est un ami que je salue, que je regrette du fond du cœur. Le deuil des siens m'est un deuil personnel. Mais quoi! Sarcey a vaillamment rempli sa tâche. Il a laissé un nom aimé, des affections solides, une mémoire sans tache.
N'ayant voulu rien être il a été un puiesant incontesté, non. pas un puissant de quatre jours, comme dit Mgaro, mais d'un demi-siècle, et par la seule force de sa plume.
S'il a rencontré parfois l'ingratitude, il a pu voir à son lit de mort, fidèlement accourus, toutes les amitiés que les années lui avaient laissées. Il n'avait perdu en chemin que celles que lui avait prises la destinée. Il n'a pas connu la haiue, il n'a pas connu la lassitude; à soixante-douze ans, exemple de vigueur et de vaillance, il n'a pas connu la vieillesse, et, en m'inclinant devant tant de labeur, de talent, de renommée, de courage et de bonté, je salue, au nom de ses confrères, le plus sincère, le plus cordial et le plus populaire des maîtres contemporains!