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MEDAILLES D'HONNEUR

UNE SOIRÉE CHEZ ERiNEST HÉBERT

2i mai 1899.

Les peintres décerneront, cette semaine, la médaille d'honneur du Salon. Il en est un peu de ces récompenses comme de ces petits plébiscites littéraires où des électeurs plus ou moins qualifiés choisissent le Roi des poètes, le Chef des prosateurs ou le Président des -chroniqueurs. Le vote de la médaille d'honneur a cela de moins imposant qu'il est annuel. Les souverains de la peinture et de la statuaire ne régnent que pendant douze mois. Il est des maîtres qui, en cette matière, n'ont point régné du tout et n'en sont pas moins immortels.

Il paraît que Rosa Bonheur avait, cette année, les plus grandes chances d'obtenir cette récompense suprême queJ.-J. Henner a trop longtemps attendue, et

que Théodore Rousseau et Millet ont ignorée. L'admirable femme que Ton peut saluer du nom donné par Flaubert à George Sand « chère et illustre Maître », avait' exposé au Champ-de-Mars, et les artistes qui honorent en elle une des plus nobles existences de notre temps et un des peintres les plus puissants de notre école française, voulaient profiter de l'occasion pour rendre hommage à tant de labeur et à tant de gloire. Rosa Bonheur s'est refusée à cette manifestation sympathique. Elle a écrit une petite lettre toute simple, modeste et souriante comme elle, et elle a prié ses futurs électeurs de la laisser à ses chiens, à ses moutons, à ses arbres, à son jardin et à son atelier de By.

Elle n'a pas besoin de médaille. Elle pourrait, si les règlements le permettaient, prendre place sur les bancs de l'Institut. Elle n'y songe point. Elle est heureuse de par son travail, satisfaite de la renommée que lui a donnée son œuvre et elle aime la vie parce que la vie permet aux braves gens de faii'e un peu de bien. Ce n'est pas à soixante-seize ans qu'on se trouble pour une récompense d'écolier, et Rosa Bonheur, très touchée sans doute de la pensée de ceux de ses confrères qui songeaient à elle, est plus satisfaite encore de n'avoir rien à changer à son existence, et de n'avoir pas même à quitter, pour venir remercier ses camarades, sa chère forêt de Fontainebleau.

Elle a dicté jadis à Georges Gain des notes intimes sur sa vie, et la Bomie DemoheUe de By y trace, sans façon, l'emploi de ses journées. Elle mène la vie de paysan, se lève tôt, se couche tard, fait, dès l'aube,

en poney-cart, une promenade sous les arbres, rentre à neuf heures, s'assied devant son chevalet, travaille, s'interrompt pour le déjeuner, très frugal, fume une cigarette, regarde les journaux et, à une heure, reprend ses pinceaux jusqu'à cinq heures. Alors, elle redescend au jardin, caresse, ses chiens, regarde le soleil se coucher, rouge comme une grappe de sorbier, derrière les grands arbres ; elle rentre, elle dîne, ouvre un livre — histoire, récits de chasse ou de voyages — et s'endort de ce bon sommeil qui se peut appeler, en toute vérité, cette fois, le sommeil du juste, le sommeil de la charité et de la bonté.

Rien n'est plus touchant que la poésie des cheveux blancs. Rosa Bonheur, dont un portrait figure au Salon, ressemble à la fois, avec sa chevelure de coupe masculine et sa blouse d'atelier, à Mme Michelet et au bonhomme Corot. Elle a pour les bêtes une douceur et pour les hommes une mansuétude d'apôtre. Elle a le sourire indulgent des êtres forts. Elle a eu chez elle des lions domptés qui la suivaient comme des chats familiers.

On a fêté, hier, les quatre-vingts ans de la reine Yictoria. La souveraine est une des grandes admiratrices de Rosa Bonheur dont le Marché aux Chevaux est entré depuis longtemps à la National Gallery de Londres. Ces quasi-contemporaines sont d'une forte race glorieuse. Je ne puis oublier le mot, un peu pessimiste, que me disait, il y a quelques mois, un diplomate avisé, à l'heure trouble où l'Amirauté armait, là-bas, bourrait d'obus ses arsenaux :

— Ily a dans toute l'Angleterre quatre Anglais qui ne veulent pas la guerre avec la France : lord Salis-

bury, M. Balfour, sir John Morley et la reine Victoria. Mais avant tous, la Reine 1

Elle a plus fait pour la paix que la Conférence de La Haye ne pourra tenter, peut-être. La vieillesse donne à l'âme humaine une quiétude supérieure, et la reine Victoria a, pour une certaine gloire, le philosophique dédain que professe l'exquise Rosa Bonheur pour les grandes médailles d'or.

Je me rappelle avec quel sourire un autre maître illustre, resté aussi jeune qyxQ Mademoiselle Rosa ellemême (ainsi l'appellent les pauvres) et qui traite la Femme, l'idéal modèle, avec un charme égal à la puissance que la maîtresse animal 1ère donne à ses fauves, Ernest Hébert répondit à l'offre d'un banquet qu'on voulait donner en son honneur :

— Un banquet! Ah! grand Dieu!

Hébert, pour l'éviter, se fût enfui jusqu'à Rome. Ou plutôt, fidèle à son atelier du boulevard Rochechouart, comme Rosa Bonheur à sa demeure de By, il se fût barricadé là contre les invitations et les honneurs. Ces grands travailleurs sont des sages. Leur existence simple et claire est comme une vivante antithèse à nos agitations souvent stériles, et si telle visite à Rosa Bonheur, là-bas, à la lisière de sa forêt, m'est un souvenir cher entre tous, telle soirée passée naguère dans l'atelier d'Hébert me restera inoubliable (1).

(1) Cet article sur Rosa Bonheur paraissait la veille de la mort de l'artiste et arrivait à By le matin du dernier jour. La fidèle servante de Rosa Bonheur a dit que la malade avait eu le temps de l'écouter; ce fut sa dernière joie. Je suis heureux et très fier de la lui avoir donnée. La lettre moulée n'est pas toujours un instrument de douleur.

Dans cet atelier enveloppé d'ombre, où, çà et là, sous l'abat-jour des lampes, quelques lumières assoupies éclairaient un cadre d'or ou quelque poétique figure de femme — dans ce grand atelier surmonté d'une coupole destinée à la décoration du Panthéon et où^ sur fond d'or, comme dans la cathédrale de Ravenne, se détachaient des saintes en prières — dans ce studio sobre et majestueux à la fois oii de grands rideaux cramoisis tamisaient la lumière pâle de la grande baie vitrée donnant sur le boulevard — là, assis auprès du maître-peintre, j'ai goûté — et, antithèse singulière, par un soir de Carnaval, alors que les masques du Mardi Gras promenaient à quelques pas de nous leur gaieté de monômes ou de cohues î — j'ai savouré des heures de haltes exquises, comme un repos sur les sommets.

Là, au piano, devant les bougies à réflecteurs qui donnaient à ces physionomies d'artistes une expression d'attention pensive, Théodore Dubois jouait — avec quel charme ! — un Andante Cantabile qu'il a composé pour Delsart et, de mémoire, l'admirable exécutant mariait les accents profonds, tendres, déchirants, de son violoncelle aux accords du compositeur. Et c'était un duo délicieux, une sensation d'art infinie, cette audition intime d'un morceau de maître que les Romains allaient bientôt entendre, que la reine Marguerite allait applaudir, et que nous écoutions, nous, pour la première fois.

Ce fut ensuite, interprétée par Diémer et par Delsart, une cantate de Marcello Benedetto, Marcello, le vieux maître vénitien. Et après Marcello, une soaate

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d'Haendel, d'une conslruction musicale admirable, avec un adagio superbe et de ces évocations musicales du passé qui semblent faire réapparaître sur ces airs d'autrefois les spectres majestueux ou bonbommes de nobles et bons vieux ancêtres disparus.

Hébert écoutait, sa belle tête à longue barbe blanche faisant dans la pénombre une tache lumineuse, ïl écoutait, immobile. De ses yeux profonds, d'un brun clair, il suivait les mouvements de l'archet ou les doigts du pianiste. Le jeu de ces merveilleux artistes le charmait véritablement autant que la musique même des maîtres. Et j'espérais que lui-même, prenant son violon, ferait sa partie dans ce concert de choix, car il a aussi — mais mieux caressé, paraît-il, — son « violon d'Ingres ».

Non. Il se contenta, ce soir-là, d'entendre, ainsi que nous, de jouir de ces sonates impeccablement traduites et animées. Ah! comme j'étais loin de la vie batailleuse de tous les jours î Tout ici m'arrachait aux préoccupations courantes, m'attachait à l'Art éternel. Sur ce piano, un admirable dessin d'Hébert évoquait dans un cadre un homme jeune, barbe et cheveux noirs, l'air inspiré : c'était Gounod. Tout ù côté, une page autographe de Gounod lui-même, encadrée aussi, portait une dédicace « à mon pelaire Hébert », et c'était la danse des jeunes Troyennes, du quatrième acte de Faust en la nuit du Walpurgis.

Au-dessus du piano des tableaux, des esquisses : une poignante étude de la campagne romaine en automne par le maître du logis, avec un rouge coucher de soleil sur un ruisseau pareil à une ilaque'saignante ;

au-dessus encore, un vigoureux paysage, un arbre tordu, vivant et frémissant — et celui-là était d'un autre maître disparu en pleine gloire, Jules Dupré, Tami dévoué d'Ernest Hébert, Dupré dont le buste de marbre entrera demain à Versailles.

Puis, là, devant moi, à côté d'un délicieux portrait de jeune femme blonde — morte d'hier que ressuscite Hébert aujourd'hui — un noble et fin visage de femme sortait d'un cadre et semblait nous regarder, la tête un peu penchée, avec un doux, souriant, caressant, mélancolique sourire. Bonnet noir, caraco de velours noir, traits exquis, d'une finesse extrême, un inexprimable charme; et, dans les yeux, dans ces yeux profonds, dans ces tendres yeux qui vivent et songent, une expression que je reconnais — que je retrouvais dans le regard d'Hébert lui-même.

^ — Le portrait de ma mère! me dit-il alors doucement, de sa voix prenante.

Je l'aurais deviné. Et c'est un chef-d'œuvre, ce portrait de femme encore jeune et très belle. Il date de quarante- sept ou quarante-huit ans, de l'année de cette incomparable MaVaria^ qui popularisa Hébert. C'est une maîtresse page, un morceau de choix, quelque chose d'achevé. Et je dis au charmant homme qu'est le grand artiste toute mon admiration pour cette œuvre : une morte immortalisée par un immortel.

— Il ne vaudrait pas la peine d'être peintre, fît-il alors doucement, si l'on ne peignait pas bien sa mère !

Et c'est encore In mère — ce qu'il y a de plus adorable au monde — qu'il a peinte en cette Madone

qu'une clarté de lampe et un reflet de coke éclairaient, au fond de l'atelier, d'une manière quasi fantastique, le feu du poêle se reflétant en une sorte de tache rouge, incandescente, dans le verre qui couvrait un des plus beaux tableaux d'Hébert : la Vierge enant sur ses genoux un enfant Jésus aux grands y eux rêveurs. Le hasard donnait précisément à ce reflet du coke dans le verre du cadre une valeur de symbole : il semblait qu'au-dessus de cette lueur de forge rappelant dans sa manifestation la plus utile — un feu de charbon — la vie moderne, ce qu'il y a d'idéal, au contraire, dans la vie supérieure des esprits et des âmes se dressât, victorieusement représenté par cette Madone délicieuse et cet enfant-Dieu dominant le reflet même de l'existence brutale etbanale. Et, à deux pas de là, un autre chef-d'œuvre unissait ici le charme même de la réalité à ce que l'idéal a d'exquis : une lueur de lampe me permettait d'entrevoir, de deviner, de revoir ce portrait de Mme Ernest Hébert, si poétique et si attirant, cette féminine beauté, d'une grâce supérieui^e. majestueuse sans hauteur, séduisante par la simplicité même dans la majesté, et se détachant sur un fond de verdure un peu sombre qui fait songer au mystère profond et frais des bois sacrés, du lucus de ces Romains qu'Hébert a aimés, parmi lesquels il a vécu — il leur ressemble — et dont il a pénétré l'âme.

Ah î la bonne soirée de causerie supérieure et d'art éternel!... Les rauques cornets à bouquin des boule-

vards extérieurs ajoutaient leur note ironique à ce que je savourais d'intime et de recueilli dans ce que j'appelais tout à l'heure une halte sur les monts, et leurs enrouements de Carnaval soulignaient tout ce qu'il y avait de délicieux, d'apaisé, d'élevé dans cet atelier de labeur, de pensée et de gloire.

Hœndel et la Madone immortelle, l'Art immaculé, l'au-delà de la vie courante, le feu de coke et le feu sacré, — comment oublier jamais ces heures trop courtes qui font, du moins, supporter les heures trop amères ou trop lourdes ?

Ce soir-là, Hébert me conta — comme il sait conter (et sa parole a le charme de son œuvre) — l'histoire de cette délicieuse Pasqula iMarkij la petite fille des Abruzzes, modèle dans les ateliers de la Villa, dont il fît un chef-d'œuvre, et qui, quasi-achetée à ses pai^ents, épousa, quelque part, en Ecosse, un milop inglese.

Un jour, le père s'attrista de ne plus voir sa fille. Il vint à pied, du fond de ses montagnes, jusqu a Paris et demanda Pasqua Maria.

— Pasqua Maria?... Elle est en Angleterre! lui dit-on.

Où? Il ne savait pas. Elle portait un autre nom maintenant. Le père, en ses habits de paysan, fit, toujours à pied, le chemin de Paris au Havre. 11 se blottit, pour traverser la mer, dans un bateau de pommes de terre et dans ce grand Londres plus grand que Paris, dans ce noir gouffre d'hommes, il chercha, demanda, appela Pasqua Maria. Pasqua Maria n'était pas là. Quelqu'un lui dit:

— Elle est peut-être en Irlande!

Alors, jusqu'à la sombre mer d'Irlande, le père marcha, marcha, demandant toujours la jolie Pasqua Maria dont une grande dame, éprise du tableau d'Hébert, avait fait, par adoption, une inlsH anglaise. La mer d'Irlande arrêta le père qui pleura sur la grève comme un autre roi Lear, secoua la tête, reprit le chemin de Londres, refît la route de Londres à Paris, puis, à pied, lentement, retourna, là-bas, à la cabane des Abruzzes, disant avec tristesse à la mère et aux frères de Pasqua Maria :

— C'est fini. Pasqua Maria est morte pour nous !

Il eût fallu entendre Hébert conter cette simple histoire. Reçu avocat jadis la même semaine, peut-être le même jour où il remporta le prix de Rome, il sait, je le répète, parier comme il sait peindre. Ah! comme ces alertes et puissantes majestés sont plus jeunes que la jeunesse même, et qu'elles ont raison de dédaigner les banquets bruyants, comme le fît Ernest Hébert et les médailles d'or, comme Fa fait Rosa Bonheur !

xm

Semaine historique. — Grèves et procès. — La Fête des fleurs. — A nos modernes. — Un enterrement. — La popularité de Rosa Bonheur. — Souvenirs de Tarliste. — La première médaille. — Le duc d'Aumale. — Deux femmes qui avaient souffleté Napoléon l^^\ — Rosa Bonheur en 1870. — Emilio Castelar. — Victor Hugo. — Le dernier article de Castelar. — Un mot sur le général Boulanger. — Homme d'État et journaliste. — L'héroïsme et les héroïsmes. — Ce qui est chic et ce qui n'est pas chic. — Le centenaire de la Comédie-Française. — Réconciliation. — Beaumarchais et les comédiens. — Le 30 mai 1899. — L'arrivée de Marchand. — La semaine de P^ris,

31 mai 1899.

La grande semaine est avancée de quelques jours. Ce sera, cette fois, la semaine historique. Des jours de fièvre, des heures d'attente. Le procès Déroulède, la revision de l'affaire Dreyfus, l'arrivée de Marchand à Paris; au loin, la grève du Creuzot succédant, plus sérieuse, à la grève des facteurs. Il faut avoir, comme dit l'argot parisien, « une fière santé » pour j)roclamer gaiement^ comme le faisait devant moi un aimable indifférent :

— Dans tout cela je ne me préoccupe vraiment que de la Fête des Fleurs,

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On prépare, en effet, comme tous les ans, la Fête des fleurs et le défilé des chars au bois de Boulogne. Toutes les crises humaines n'empêchent ni les roses de fleurir ni les dilettanti de s'amuser. Quand nous serons sortis du drame, mêlé de tragi-comédie que nous traversons, il sera même fort intéressant d'étudier la psychologie de nos contemporains à propos du plus redoutable problème de conscience qui ait été jamais posé à des hommes. C'est là qu'on a pu voir, avec quelque eff'arement, combien les âmes sont difî"érentes et combien aussi étaient, en réalité, étrangers les uns aux autres des êtres qui se coudoyaient chaque jour, croyant se connaître, croyant même s'aimer, et, au fond, n'ayant rien de commun que l'habitude d'une certaine existence et de certaines idées de surface. Tel fait brutal est une pierre de touche. Nous avons vu clair dans les cœurs.

Je comprends très bien qu'on se préoccupe avant tout et uniquement de la Fêle des Fleurs. Orner de lilas blancs les roues d'une voiture c'est une occupation qui en vaut une autre et les pauvres, qui touchent une partie de la recette, en profitent. Mais je crois aussi que beaucoup de gens ont — et, en particulier, que la noble femme conduite, lundi dernief, au Père-Lachaise, et dont le char funèbre disparaissait précisément sous les fleurs, avait — d'autres soucis du monde. Ah ! sous les voûtes vertes des longues allées du campo santo, sous les branches frissonnant au vent, que de couronnes entassées sur ce char s'avançant entre les arbres et les monuments de pierre grise! Jamais Rosa Bonheur ne reçut tant de fleurs en sa vie !

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J'ai été surpris de voir la foule, le peuple du faubourg accourir avec tant d'empressement à ces funérailles de Rosa Bonheur. La grande artiste évidemment était populaire. Derrière ce cercueil drapé de blanc, comme celui d'Opliélie, de la vieille et bonne demoiselle de By^ il y avait ^ montant la rue de la Roquette, beaucoup de braves femmes de Thomery, en habits de deuil et en bonnets de paysannes; mais sur les trottoirs, les ouvriers parisiens faisaient la haie, tous connaissaient le nom de celle qu'on emportait au cimetière et j'ai entendu une petite ouvrière dire à une autre :

— Tu sais bien, nous avons vu de ses tableaux au Luxembourg î

Rosa Bonheur ne recherchait point cependant la popularité. Elle vivait loin du boulevard, solitaire, et c'est en venant à Paris, l'autre jour, qu'elle a pris froid, regagnant, par un soir de bise, — bise prinlanière — la gare de Lyon, en voiture découverte, avec un mince petit mantelet noir sur les épaules. Mais quoi ! ce nom, Rosa Bonheur^ était familier à tout le monde. Le nombre des Anglaises qui ont envahi les allées du Père-Lachaise pour voir le cortège passer était considérable. La princesse de Galles ne vint-elle pas, une fois, à By pour photographier elle-même Rosa Bonheur en blouse de travail, dans son jardin?

J'ai conté, jadis (1), une visite faite à Mademoiselle Rosa dans son atelier près de la forêt. J'avais gardé de sa bonne grâce et de sa simplicité exquise un

souvenir charmé. Elle savait beaucoup et elle contait bien, avec cet esprit spécial dont l'aliment est le cœur. Cette grande artiste, dont le père avait été saint-simonien et qui rappelait volontiers elle-même qu'elle avait été affiliée à l'ordre des Templiers, ressuscité par Fabre Palaprat dans la Cour des Miracles, rue Damiette, était restée une sentimentale et jamais elle n'oublia la moindre amabilité, elle dont — c'est une constatation que je fais quand disparaît une grande figure — ou oublia si souvent les bienfaits.

Elle rappelait, avec une émotion encore communicative le souvenir de sa première médaille — troisième classe — obtenue en 1847, avec un tableau rapporté d'Auvergne, Bœufs rouges du CantaL

A cette époque, les médailles n'étaient point décernées, comme aujourd'hui, en séance publique. Les lauréats allaient chercher leurs récompenses chez M. de Fortin ou M. de Gailleux, Le père de Rosa Bonheur, estimant que sa fille devait apprendre « à se débrouiller toute seule », ne voulut point l'accompagner chez le directeur des beaux-arts, et voilà Rosa Bonheur arrivant, avec l'aplomb de ses vingt-tj'ois ans, dans le cabinet officiel et réclamant sa médaille.

Avec les plus gracieux compliments, le haut personnage remit cette médaille à la jeune fille « de la part et au nom de Sa Majesté », mais il ne put s'empêcher de rire lorsque Rosa Bonheur répondit le plus naturellement du monde :

— Vous remercierez beaucoup le roi pour moi, et vous voudrez bien lui dire que je mettrai tous mes efforts- à- faire mieux la première fois!

« J'étais déjà une sauvage », ajoutait la charmante femme- en contant ce souvenir ».

Pas si sauvage I il y a quelques années, un jour, le duc d'Aumale invita Rosa Bonheur à Chantilly et, après le déjeuner, en fumant sa cigarette dans l'admirable galerie de tableaux du prince, Rosa Bonheur tira de sa poche la pauvre petite médaille de 1847, à l'elTigie de Louis-Philippe et dit au duc :

— Vous voyez, monseigneur, je l'ai pieusement conservée I

— Et, fit le prince, elle vous a porté bonheur!

Tout homme célèbre qui a beaucoup vu, emporte avec soi en mourant un monde de souvenirs. Il reste de Rosa Bonheur tout un chapitre de Mémoires cursifs, dictés dans l'atelier de By, à l'un de ses deux jeanes amis, les frères Gain , peti ts-fîls de ce maître P. -J . Mène , dont V animalière co^\d,\i^ dessinait les petits bronzes, « pour apprendre », autrefois. Georges Gain a écrit — tandis que, sous la lampe, dans l'atelier, Rosa Bonheur causait — les memoranda de l'admirable artiste, et elle en a authentiqué, par des corrections faites de sa main et par sa signature, les pages décisives. Ge chapitre de l'histoire de l'art contemporain, qui, traduit en anglais, a paru dans une revue américaine, sera publié par M . Gain, sans nul doute. Je l'espère et je le demande.

J'en ai retenu ce renseignement tout à fait curieux, que Rosa Bonheur m'avait, du reste, donné à moimême en riant :

— Telle que vous me voyez, j'ai connu deux femmes

qui avaient eu riionneur de gifler l'empereur Napoléon PM

Et comme je m'étonnais :

« Parfaitement, disait-elle. Rien n'est plus exact. La première était une créole, Mme de Ranchoup, qui venait souvent, il y a bien des années, dans l'atelier que j'occupais vers 1849-30, en une maison habitée par d'autres peintres, Signol, Heim, Yvon, Droz et où je travaillais du matin au soir. Veuve d'un ancien intendant des armées de Napoléon P% Mme de Ranchoup avait, la première, importé en France les plantes, les fleurs, les animaux de son pays. Elle portait encore, en 1849, les modes du temps.de Joséphine; le châle à plis brodés, la jupe tramante et la taille dans les seins. Elle avait des perruches ondulées, chose rare aloi^s, et des oiseaux des îles I Quand elle venait dans mon atelier de la rue de l'Ouest, elle arrivait toujours suivie d'un nègre, son nègre. Elle a légué, vers 1857, à sa mort, sa galerie de tableaux, qui était fort belle, à la ville de Blois, et j'ai l'honneur d'y figurer avec Un LroU' peau de montons en Nivernais. Or, Mme de Ranchoup avec son impétuosité de créole, avait, un jour, souffleté tout net Napoléon P^ qui oubliait quelque peu la bienséance auprès d'elle. Le soufflet avait, tout naturellement, fait scandale. M. de Ranchoup dut démissionner et fut, jusqu'en 1815, exilé dans ses terres, du côté de la Nouvelle-Orléans (1).

(1) M. Descubes, ancien député de la Corrèze, me dit qi>e Mme de Ranchoup — d'abord Mme Faurès — mourut en 18(i> à quatre-vingt-douze ans, après avoir défruit toutes les letties qu'elle avait reçues de Bonaparte. (J. C).

» La seconde personne que j'ai connue et qui avait souffleté l'empereur était la générale Fabvier, femme du héros de l'indépendance hellénique, et qui, née d'Hervas, avait, en premières noces, épousé le maréchal Duroc. Elle était fort jolie^ Mlle d'Hervas, Espagnole délicieuse. Le maréchal en était très épris et très fier. Un jour, dans une grande réception aux Tuileries et dès les premiers temps du mariage, l'empereur, en descendant quelqifts marches de son trône, dit à Duroc :

» — Sais-tu qu'elle est charmante, ta femme?

» Et, ce disant, il prenait le menton de la maréchale.

» La riposte ne se flt pas attendre. La jolie Castillane répondit, instinctivement, par un soufflet. Un maître coup d'éventail campé sur la figure du maître. Celuici prit la chose en riant.

» — Mes compliments, dit-il à Duroc. On voit bien que ta femme est Espagnole ! »

La veuve de Fabvier pouvait, comme Mme de Ranchoup, se vanter d'avoir fait rougir la joue de César.

De ces curieuses IVotes^ dictées à M. Georges Gain, je ne copierai que quelques lignes encore^ mais qui, dans leur simplicité quasi-stoïque, montrent toute l'âme de la très grande artiste disparue :

« Arrive 1870. La guerre, l'horrible guerre, et les heures de misère pour mon pauvre pays. Les Prussiens occupèrent Moret et les environs. By ne fut pas épargné. Mon vieil ami Gambard, consul d'Espagne, ne m'avait pas oubliée, et un jour de novembre, quel fut mon étonnement de recevoir un sauf-conduit pour

moi « et ma maison «, signé du prince Frédéric- Charles 1 Avec cela, vingt sacs de blé, à moi expédiés d'Odessa. Ce chargement me fut bien utile : tous les paysans de By, ou à peu près tous, ne s'étaient-ils pas réfugiés chez moi, eux, leurs femmes, leurs enfants, leurs bestiaux ! Ces sacs de blé furent donc les très bien venus. Quant au sauf-conduit, il ne me convenait pas d'accepter un traitement meilleur que celui que nos vainqueurs infligeaient à nos pauvres compatriotes — et je le déchirai. »

On me reproche souvent de m'attacher à ces nécrologies. C'est que j'ai le respect de ceux que j'ai aimés et qui partent, découronnant chaque jour un peu plus ce grand pays. Que ceux-là qui m'adressent ce reproche se rassurent d'ailleurs r je ne parle pas de tout le monde I

J'aurais voulu donner un souvenir à l'homme illustre que FEspagne pleure aujourd'hui. Je l'ai connu, il me faisait l'honneur de m'appeler son ami. Emilio Castelar avait le charme, et cet homme d'État fut un grand citoyen et un maître artiste. C'était une joie que de l'entendre. Depuis combien d'années le connaissais-] el Et, le connaître — c'est à propos de lui surtout qu'on peut rééditer ce Iruism — c'était l'aimer. Je me rappelle lui avoir rendu visite, vers 1868, à Madrid, avec mon vieil ami Francis Magnard, au moment où l'on venait de proclamer la Constitution nouvelle.

En causant, Castelar me dit, souriant :

— Il nous faut peut-être, pendant deux ou trois ans, une monarchie libérale en attendant la majorité de la République i

Magnard n'eut rien de plus pressé que d'imprimer en plein Figaro le mot, prononcé siib rosâ^ et Castelar en fut un peu froissé.

Des mots, il en avait, et de charmants, enchâssés dans une causerie étincelante. Je l'ai entendu, un soir, prouver à Victor Hugo que le grand poète était un génie castillan,

— Castillan! Castillan! répliquait Hugo, je suis Français, profondément Français, mon cher Castelar!

— Certes, mon cher maître, et vous savez que j'aime trop votre noble France pour lui disputer un homme tel que vous! Mais vous aurez beau dire, Fauteur d'IIe?ma?ii, de Rug Blas, des Otnenlales, est un génie castillan I Vous êtes un génie castillan 1

Et le léger accent espagnol de Castelar ajoutait un piquant singulier et comme un piment à cette affirmation dont il ne démordait pas : Vous êtes un génie castillan !

Emilio Castelar avait raison de dire qu'il aimait notre chère France. H l'adorait. Ses lettres mensuelles sur la Politique eurojyéenne^ qu'il envoyait à la Nont^elle Revue internationale sont pleines de sentiments français, d'amour pour la race latine, de tristesse aussi et d'angoisses. Il faudrait relire aujourd'hui les dernières lignes écrites par lui, il n'y a pus un mois ! Après s'être écrié : « Le masque qui cache les gouvernements représentatifs se substituant aux gouvernements parlementaires ne peut nous tromper, non :

derrière lui nous voyons César, comme derrière les revues tribunitiennes de Marc-Antoine on voyait le prétorien. » Après avoir ainsi prophétisé et jeté l'alarme, Castelar ajoutait, parlant à ces générations nouvelles qui n'ont point connu le poids du despotisme :

— Jeunes, écoutez un vieillard que les vieillards écoutaient quand il était jeune !

Au moment de la forte floraison du boulangisme, - Castelar était à Paris. On lui demande s'il voulait connaître le général Boulanger.

— Moi? A quoi bon? Je le connais !

— Vous l'avez vu ?

— Jamais.

Et, de son accent à la fois souriant, aimable et narquois :

— Je ne le connais pas, mais je le connais : c'est oim général espagnol I

Il est, souhaitons-le pour la noble nation qui, au dire de Castelar, n'a jamais été à plus dure épreuve depuis la bataille du Guadalète, d'autres généraux en Espagne. Et l'ancien professeur d'histoire, le publiciste qui avait repris sa plume pour vivre, après avoir fait de l'histoire en action, eût été fier d'écrire la biographie de ces généraux prêts à mourir pour leur patrie, comme, chez nous, sont morts les Raoult, les Margueritte et les Renault — Renault V Arrière-Garde l

Cette nécessité du labeur quotidien où EmiUo Castelar se trouvait réduit après avoir gouverné son pays est un de ses plus beaux titres de gloire. Il en a d'autres. Mais je me rappelle que, lorsqu'il fut mis à la tête de

J50 LA \ÏE A PAKIS.

l'Espagne, il adressait au rédacteur en chef d'un journal de Buenos-Aires, la Prensa, dont il était le correspondant, une petite lettre à peu près conçue en ces termes : « Gardez-moi ma place. Je serai probablement très heureux de la retrouver. Le pouvoir passe, le journalisme reste. »

Et tombé du pouvoir, il s'en revint très simi^lement à ce que les railleurs eussent appelé ses chères études. C'est une autre sorte d'héroïsme, l'héroïsme résigné. L'héroïsme, d'ailleurs, a diverses formes, et ses gestes. comme on dit aujourd'hui, varient de dessins bt d'allures. Il y a l'héroïsme d'un Marchand et d'un Baratier traversant avec une ténacité admirable les espaces inconnus. Il y a l'héroïsme d'un Ballot-Beaupré parlant sans haine et sans crainte et jugeant selon sa conscience. A de certaines heures la parole d'un honnête homme vaut, pour la grandeur d'une nation, l'épée loyale d'un soldat. La gloire morale égale toutes les gloires.

C'est bien pourquoi les braves gens, les bonnes gens, les humbles gens, qui ne souhaitent au monde que la fierté du pays et la paix des esprits, voudraient arriver, ici même, chez nous, en famille, à ce désarmement peut-être irréalisable que de bons esprits poursuivent à La Haye entre le déjeuner et le ftve o'clock. Je ne voudrais pas comparer l'éternelle comédie humaine et surtout la comédie politique à l'histoire de la Comédie- Française; mais, pourtant, voilà cent ans, des comédiens désunis pendant des années donnaient un salutaire exemple à leurs contemporains et à l'avenir. Ils se réconciliaient. Et les troupes, un moment rivales,

ne formaient plus désormais qu'une troupe unique, sous le toit qui depuis un siècle a abrité la Comédie.

Il faut tout dire : un accident utile était venu arranger les affaires. A quelque chose malheur est bon. Un incendie avait détruit le théâtre du faubourg Saint- Germain ; les comédiens de la rive gauche se trouvaient sans asile ; ceux de la rive droite leur tendirent les bras. La salle actuelle i^ecueillit les artistes chassés par la flamme et la réalité permet de dire que, vraiment, la Comédie renaissait de ses cendres. On vit alors un touchant spectacle : le soir de mai dont nous avons fêté le centenaire^ Talma-Rodrigue tendait la main à Vanhove et le jacobin Dugazon donnait la réplique à Mlle Devienne sous l'œil de Grandmesnil et de Mlle Mars.

J'aurais bien envie de noter cette remarque assez curieuse : le hasard des centenaires^ nous faisait celébx^er, le 18 mai, le centenaire de Beaumarchais qui, lui, ne poussa pas précisément à la réconciliation des deux troupes et, bien au contraire, étant auteur avant tout, préférant, par conséquent, pour leur donner ses pièces, deux théâtres à un seul, attisa les rivalités et lutta de son mieux contre l'unification de la Comédie. De telle sorte que la Comédie-Française a fêté, à très peu de jours de distance, l'homme qui ne tenait guère à la reconstitution de la Comédie et les hommes qui la reconstituèrent. Mais quoi ! les uns et les autres sont — et pour toujours — réconciliés et dans la mort et dans la gloire. Nous devrions bien les imiter quelque peu, et, sans attendre la vallée de Josaphat, ce qui est un peu lointain, nous réconcilier dans la vie.

C'est un beau rêve. Chacun a ses préjugés et ses colères. 11 y a les positions prises, les intérêts, les habitudes, les relations. On ne saura jamais l'influence que peuvent avoir les relations sur les opinions. Telle conviction peut être sincère, la question n'est pas là. La question, c'est le chic, c'est que cette conviction appartienne au genre chic.

Je me rappelle un vieil article de Nestor Roqueplan sur la façon d'habiller les enfants : il était chic de les déguiser en Écossais et tout enfant non costumé écossais n'était pas chic. Nous en sommes toujours aux carreaux écossais de Nestor Roqueplan, Il ne devait pas être chic, dans les saloiis de Jérusalem, chez les Pharisiens, de se déclarer pour ce maigre prophète que suivaient les pêcheurs, les publicains et les pauvres gens de la Cité. Cette question de chic est encore primordiale dans notre démocratie et ceux-là sont rares qui osent afOrmer des opinions qu'on ne trouve pas chic autour des tables de thé.

Cependant, qu'il soit chic ou ne soit pas chic^ le vrai fait son chemin et les honnêtes gens finissent par découvrir que deux et deux font quatre. C'est peut-être par là qu'il fallait tout simplement commencer. EL si la dure semaine que nous traversons, s'achève sans trouble comme elle a commencé — avec ce besoin ^qu'ont les foules d'acclamer et d'admirer quelqu'un ou quelque chose, se traduisant par des ovations faites en toute justice à Marchand et à ses camarades ; si, là-bas, la grève du Creusot qui ne pourra guère fournir de scènes de vaudeville aux revues de fm d'année, comme la légendaire grève

LA VJE A PARIS. 153

des facteurs, s'achoYe sans tourner au drame; si mon fanatique de la Fêle des fleurs peut aller (ce qui est ehic) au bois de Boulogne dans quelque automobile fleuri — ou fleurie ; — si la grande Ville, qui a la tête chaude et le cœur excellent, reste calme jusqu'à la fin dans ces épreuves morales, avec toutes les tempêtes sous un C7^âne qui s'agitent dans ses millions de cerveaux; si la concorde revient un peu avec le printemps qui nous a fui; alors, en vérité, on pourra dire que Paris, qui perd souvent ses journées, n'aura point perdu sa semaine.

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