DES HEROS
Il faut, cette semaine, rouvrir le livre de Thomas Garlyle et y chercher la définition du héros. Le héros est l'homme subi une. C^est celui qui donne sa vie, sa fortune, sacrifie tout à quelque immolation supérieure, à ce qu'il sait le vrai, à ce qu'il croit le juste, à ce qui peut servir l'humanité ou grandir la patrie. Le héros aime la gloire et parfois la violente. Le lieutenant Poitevin disant : « Je serai mort ou immortel demain I » et se faisant tuer en plantant, à l'Aima, le drapeau de son régiment sur la tour du Télégraphe, est un héros impulsif et spontané. Ses camarades attendant la mort, pendant des mois, dans des tranchées de Sébastopol, avec, parfois, de la neige Jusqu'au ventre, sont des héros patients et résolus.
L'héroïsme a toutes les formes. L'usine à ses héros;
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les champs, aux heures d'incendie ou d'inondations, ont les leurs. Ces êtres d'élection réconcilieraient Alceste avec la nature humaine, et peut-être rencontret-on beaucoup de misanthropes simplement parce que ces pessimistes ne se donnent point la peine de regarder autour d'eux. Il y a plus de vertus méconnues en ce bas monde qu'il ne s'y trouve de vilenies triomphantes.
Paris aura, demain, salué un héros. Ce iîls du peuple, qui revient au pays après avoir, de Laongo à Djibouti, de l'Atlantique à la Mer Rouge, traversé l'Afrique, cet officier qui, pour l'éternité, a marqué son nom dans le sable, sera reçu comme un fils glorieux qui apporte un motif de consolation et d'orgueil à sa mère. On ne saurait trop honorer ces intrépides qui, dans ce siècle égoïste et pratique, marchent droit devant eux, guidés comme par une étoile, la petite lumière de l'idéal éclairant encore notre nuit.
Le soir de la reprise du liol n'amuse^ dans un couloir de la Comédie-Française, je vis Jules Ferry, alors tout-puissant, rencontrer un homme grand et maigre qui naguère encore, à demi perdu dans les défilés du Congo, venait assister à cette représentation du drame de Victor Hugo. C'était Savorgnan de Brazza.
Le ministre l'aborda en se découvrant, lui tendit la main et, comme Brazza restait devant lui tête nue, Ferry lui dit :
— ' Couvrez-vous, je vous en prie, monsieur de Brazza. C'est à des hommes comme vous qu'il faut parler chapeau bas !
Je n'ai jamais oublié ce trait de l'homme d'État se
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découvrant devant l'homme d'action et de science. Les pionniers qui, comme Brazza, suivent aussi la « marche à l'étoile », sont les consolateurs des nations attristées, les fournisseurs de nouvelle gloire.
Ceux-là n'auront point manqué à la France depuis que la France a subi la plus dure épreuve de son histoire. Ils auront tout tenté pour donner à son pâle front de blessée des rayons nouveaux. Grâce à eux, l'héroïsme n'a pas été une vertu morte. Avec quelle fièvre 5 quelle ardeur vaillante, les plus enflammés de de ces jeunes gens se sont précipités dans les aventures coloniales, avides de ramasser un brin de laurier vert dans les rizières du Tonkin ou les brousses du Dahomey I Ce furent les meilleurs et les plus ambitieux de péril, et pour beaucoup le laurier fut taché de leur sang — quand la mort héroïquement rêvée ne leur apparut point, sinistre, sous la forme atroce du délire, de l'insolation ou de la dysenterie î
Le beau livre du lieutenant-colonel Lantonnet, que l'Académie couronnera sans nul doute, est le plus tragique et le plus émouvant de ces nobles martyrologes. Il me fait penser à ce mot du général Duchesne écrivant au duc d'Aumale : « Mes pauvres soldats fondaient comme de la neige. » Les glorieux drapeaux de Madagascar n'ont pas volé leur apothéose aux Invalides, ce Panthéon des étendards, troués.
Mais il en est des héros comme des hommes euxmêmes : les uns ont pour eux la souriante fortune, les autres subissent l'ingratitude de la destinée. Salut
à Marchand! Qu'il reçoive, dans ce Paris vif3rant à toute émotion généreuse, la récompense de ses longs mois de luttes, de dangers, d'énergie, de courage! Que cet enfant du paysan de France soit glorifié par la patrie tout entière ! Que le seuil de sa maison natale, le collège où s'est écoulée sa jeunesse, nous soient montrés pieusement comme pour affirmer, une fois de plus, que c'est bien la démocratie qui monte!
Ce sont des journées heureuses que celles où Von fête un héros. Je songe seulement à un autre héros oublié, dont la patrie et l'armée ont le droit d'être fîères et qui, retiré je ne sais où, dans un coin déterre de province, a vaillamment défendu le drapeau de France, ajouté une page de gloire à notre histoire et n'a jamais connu les justes et enthousiastes ovations prodiguées au commandant Marchand.
Justice distributive du destin! Il faut arriver à son heure. Le général Dodds, au dire des tacticiens expérimentés, a fait au Dahomey une campagne extraordinaire. On ne parle plus guère du général Dodds, cet admirable soldat. Et l'homme à qui je songe, le plus jeune colonel de l'armée èi un moment donné, le défenseur de Tuyen-Quan, le colonel Dominé, qui maintenant citerait son nom ?
Ce fut un héros cependant, lui aussi, et, à côté des plus fiers épisodes de notre histoire militaire, le-siège de Tuyen-Quan peut figurer glorieusement. Il y eut là une continuité de résistance, une volonté et une bravoure qui égalent tout ce que nous avons appris à admirer dans le passé. Et Tuyen-Quan, c'est hier! Tuyen-Quan: cette bicoque, résistant, a,vec une poignée
d'hommes, à l'assaut des milliers et des milliers de Pavillons-Noirs î Tuyen-Quan, sans vivres, presque sans poudre, devenant, sous le feu des Chinois, une forteresse imprenable! Les légendaires soldats de la Légion renouvelant, heure par heure, les exploits des mousquetaires de Dumas au bastion Saint-GervaisI Un enfant de Paris, un romancier de journaux populaires, engagé volontaire, épris de poudre et de renommée, Bobillot, sergent du génie, s'improvisant ingénieur, espèce de Vauban faubourien, construisant en riant, en chantant, des abris, des fossés, des casemates, et mourant sans se plaindre^ ne regrettant même pas cette gloire des lettres qu'il avait, comme tant d'autres, ambitionnée un moment !
Tout cet épisode est sublime. Le vicomte de Borelli, le poète de la Légion étrangère^ qui combattit à Tuyeh- Quan tout en rêvant à des sonnets futurs, me contait les émotions de ces claires nuits d'Asie où la petite garnison affamée, décimée, entendait les officiers chinois donner leurs mots d'ordre en français — par gouaillerie — et où, tout à coup, autour de la forteresse où flottait, déchiqueté, le drapeau tricolore, on Yoyait apparaître, un à un, puis se multiplier, sortir des tranchées comme d'une fourmillièi'e, grouiller, grimper les Pavillons-Noirs, escaladant les barrières de roseaux et montrant leurs féroces faces jaunes marquées au front d'une étoile rouge — tatouage symbolique signifiant : « Guerre à mort I »
Il fallait, corps à corps, à coups de baïonnette, à lîoups de crosse, les repousser, ces assaillants sans peur et sans merci dont les lames trouaient les poitrines
et dont les coupe-coupe menaçaient les têtes. On les repoussait ; ils rentraient, fusillés par les tirailleurs,, dans leurs taupinières. Et le lendemain, la terre creusée laissait sortir encore et remontera un nouvel assaut les innombrables fourmis jaunes.
Intrépide, impassible, le commandant Dominé voyait- les jours passer, les munitions s'épuiser, les soldats mourir. Il disait : « Tenons toujours I Tenons jusqu'à la fin 1 » Et l'on tenait, comme Gordon à Khartoum. Elle venait, d'ailleurs, elle approchait, la fin terrible. La famine, prenait aux entrailles ces hommes noirs de salpêtre dont rien ne faisait faiblir le cœur. L'histoire aurait vu, hélas I un dernier assaut tragiquement épique, si le clairon du général Giovanninelli, arrivant au secours de Tuyen-Quan avec ses zouaves et ses turcos, n'avait, là-bas, retenti dans les rizières 1
Il y eut un moment de joie délirante lorsque le général et le commandant Mahias — le frère d'un journaliste mort et que j'ai aimé — embrassèrent Dominé et ses compagnons en guenilles. On ne célébrera jamais assez Tuyen-Quan, les légionnaires et l'héroïsme de leur chef.
Or, à quelques mois de là, il y avait une revue de l'armée de Paris pour l'anniversaire d'un 14 juillet. On y avait convié les soldats du ToDkin^ tirailleurs algériens avec leur nouba^ troupes de l'Indo-Ghine en tenue de campagne. Le commandant Dominé eut mérité de déliler en tête des troupes, de toutes les troupes, sous les acclamations des tribunes, de la foule, du peuple accourra. On lui laissa bien commander ses soldats ; mais perdu dans le long défilé de ces milliers
de fantassins, les Parisiens ne se doutèrent pas, ne devinèrent pas que cet homme, là-bas, qui passait, maigre et raidi sur son cheval, correct en sa tenue militaire, l'epée droite, était le héros de Tuyen-Quan, le chef intrépide à qui la patrie devait une gloire, le lieutenant-colonel Dominé.
Le jour de cette revue fameuse, je rencontrai, derrière les tribunes, le général de Négrier en tenue bourgeoise. Je lui dis :
— Général, les soldats du Tonkin défilent Us doivent s'étonner de ne pas vous voir les commander î
Vous ne comprenez rien, mère, à la politique...
Le général fit un geste souriant. Les nécessités de la situation ne permettaient pas, sans doute, qu'il y eût pîusieuts premiers sujets à cette revue, et, sur son cheval nc^r, le général Georges Boulanger voulait être seul. '^
Je revis d'ailleurs Dominé quelques mois après, boulevard du Prince-Eugène, à l'inauguration de la statue du sergent Bobiilot. 11 eut son moment d'émotion lorsque les anciens combattants du Tonkin, les survivants de Ïuyen-Quan, soldats d'hier redevenus ouvriers du faubourg, le reconnurent, l'entourèrent, saisirent sa main et, de tous côtés, lui répétèrent ;
— Hein, mon colonel, Tuyen-Quan? Le pauvre Bobiilot? Vous souvenez-vous? Que c'est loin déjàî
C'était très loin, en effet. C'était de l'histoire.
Dominé rentrait dans le rang et tâchait de donner au régiment qu'il commandait une solidité supérieure. Soldat dans l'âme, discipliné et silencieux, il travaillait tout simplement et jamais ne parlait de ce fait d'armes dont se souviendra pourtant l'avenir.
Je me rappelle avec quel espoir d'apprendre de lui quelque épisode du siège héroïque je me rendis à l'invitation d'un savant homme qui est pour Dominé l'ami le plus cher. Nous déjeunâmes aux Batignolles chez l'abbé Misset, l'éloquent historien de Jeanne Darc — qu'il déclare champenoise — et j'essayai de faire raconter Tuyen-Quan au héros de Tuyen-Quan, Il semblait que je fisse soufTrir cet homme d'aspect si simple, courtois et droit, résolu et timide. 11 détournait la conversation. Parler de soi lui était un supplice. Il me parla de ses soldats. 11 en parlait avec une affection paternelle, une émotionsincère—- comme le bon et tendre lieutenant-colonel Lantonnet dans son Carnet de campagne.
— Avec la Légion, me disait le colonel Dominé, on peut tout oser et tout faire ! Tout ce que le courage et la résolution de l'homme peut accomplir, on peut le demander à ces oullatos qui se régénèrent sous l'uniforme I Avec les légionnaires, un chef risquera jusqu'à l'impossible, et, avec eux, l'impossible sera réalisé 1
De ces romanesques existences des légionnaires, enfants perdus de la vie, anonymes venus de tous les points du monde, ramassis de déclassés et de décavés qui, sous le feu, redeviennent des dévoués et deviennent des héros, le colonel Dominé m'entretenait avec plaisir. Il y a eu dans la Légion des grands seigneurs,
des princes authentiques, jusqu a un ex-évêque, sous la capote du soldat. Mais de lui-même, encore une fois, du chef responsable et glorieux, je ne pouvais rien savoir, et Dominé fut muet sur son rôle àTuyen-Quan, dans ces jours d'orage. Il ne me pardonnera même pas, j'en suis certain, d'évoquer cet intime souvenir.
C'était le type du soldat qui fait son devoir et trouve tout simple de l'avoir fait. J'emportai d'ailleurs de cet entretien la conviction que j'avais entrevu une ferme intelligence et une âme haute. Pourquoi ce chef a-t-il quitté l'armée et par quelle succession de circonstances le héros de Tuyen-Quan est-il devenu, si jeune encore et plein d'avenir, un soldat laboureur, retournant à Vitry-le->François, d'où il est parti jadis pour se faire soldat et où peut-être un jour — comme Bobillot à Paris — il aura sa statue ?
Pourquoi? Je l'ignore. Il avait des susceptibilités qui honorent : par exemple, m'a-t-on dit, lorsque, recevant à la gare, expédiées dans une caisse, les couleurs de son régiment, il s'éjonnait qu'on mît ainsi au fourgon des bagages ce drapeau pour qui l'on meurt. Le colonel Dominé était une des firetés, une des espérances de l'armée. Simple citoyen, songeant à la frontière, j'ai vu avec une peine profonde qu'il prenait sa retraite. Il avait devant lui, pourtant, ces étoiles dont Marchand a entrevu la première dans le ciel du Bahr-el-Ghazal !...
Et ma pensée involontairement s'est retournée vers lui, solitaire, quasi-disparu — je ne dis pas oublié — tandis que les ovations vont à Marchand, à fiaratier et à leurs compagnons. Je revois, ferme et droit sur son
cheval, le maigre colonel, à la revue de Longchamps. Je m'imagine Dominé debout sur les murs écroulés de Tuyen-Quan ou saluant d'un dernier adieu la dépouille du sergent Bobillot, enterré là-bas. Je me demande ce qu'il pense, en sa maison champenoise, et si ses yeux et sa pensée sont tournés vers l'Est, vers la blessure mal cicatrisée, tandis qu'à La Haye on fait de l'arbitrage à petits pas, et, à Paris, de la politique à outrance.
Et, au total, je suis heureux de constater que, dans cette nation qu'on dit déclinante, dans ce peuple qui, amoureux de la gloire, garde l'amour de la liberté et delà justice, et dans un temps qu'on nous voudrait faire prendre pour une fin de siècle de décadents, les héros, les^caractères, les hommes en un mot, ne manquent pas !