A LA GLOIRE DE PARIS
21 juin 1899.
Pourquoi, lorsque j'ai lu, hier, le récit de l'inauguration du monument élevé à Léo Delibes, ai-je revu le musicien de Coppélia et de Lakmé^ non point tel qu'il fut lorsque la mort vint le prendre, souriant, charmant, spirituel, agile, de haute taille, le verbe rapide et clair, la figure joyeuse, avec son profil chevalin et sa barbe blonde — mais tel que je le rencontrai tant de fois, sérieux et le sourcil froncé sous l'uniforme d'officier d'état-major, pendant le siège de Paris?
Pourquoi, après avoir lu Tamical et émouvant discours de Philippe Gille, le camarade de jeunesse et le collaborateur de Léo Delibes, ai-je aperçu, comme dans une vision fantastique, le beau garçon qu'était le musicien si français arrivant à moi dans les rues de Rueil, un matin de janvier, tenant son cheval
blessé par la bride et me disanl en montrant, là-bas, un point maintenant silencieux :
— Ils sont là et ils ont tiré !
Léo Delibes, dans son grand caban taché de boue, avec ses bottes et ses éperons lourds de glaise, ressemblait, ce jour-là, à un vivant croquis d'Edouard Détaille, et c'est à Buzenva], avec le képi de lieutenant de la garde nationale, que je le revoyais obstinément pendant qu'on saluait son buste, à La Flèche. Pourquoi?
J'avais, peu de temps auparavant, visité le Musée du Siège de Paris, encore en foï*mation mais sans doute terminé avant peu, que M. Georges Gain organise au Musée Carnavalet. L'émotion de tant de souvenirs retrouvés là m'était restée présente. J'avais la vision encore de toutes ces reliques accumulées pieusement dans les salles nouvelles du glorieux musée parisien. J'avais revécu, pendant une heure, les heures les plus anxieuses peut-être elles plus douloureuses de notre vie nationale. — Mais non, celles que nous traversons ont plus de cruauté. — Le fantôme du Paris du siège s'était dressé comme un spectre affamé et sanglanL Et Léo Delibes, qui, en ces jours de patriotiques épreuves, portait comme nous, comme tout le monde, l'uniforme de la garde nationale, me réapparaissait dans ce cadre dramatique, parmi les débris sacrés et les vestiges dignes de respect et de pitié.
Il m'avait semblé revivre une vie de rêve — de cauchemar — en me retrouvant dans ces salles remplies d'armes, d'uniformes, de fanions, de proclamations, d'affiches, de journaux, de gravures, de bulletins de campagne ou de bulletins de votes et, rajeuni de
trente ans^ je revoyais Dellbes, le brillant Delibes,dans cet hôtel de la place Vendôme où j'allais le prier d'intercéder pour Alfred Assolant, l'écrivain alors célèbre, qui avait manqué à je ne sais quelle- prescription dans son service de garde national.
Ah! ces capotes maintenant rongées par les mites, ces képis dont les neiges et les pluies du terrible hiver ont, autant et plus que le temps lui-même^ tordu la visière, roussi le drap, mangé les galons, nous les avons portés cependant et nous étions fiers de les porter 1 Nous jouions aux soldats en conscience et puisque les armées étaient, à Metz, assiégées, ou^ hélas I captives, il fallait bien opposer aux fusils Dreyse d'autres poitrines revêtues d'uniformes nouveaux! Nous avons fait de notre mieux, jeûnant avec résignation, gelant sans nous plaindre et demandant à sortir, comme des collégiens dont la sortie pourrait cependant devenir tragique.
Les bataillons de marche, lorsqu'ils marchaient, étaient même si bruyants et si gais, que du haut de la redoute de Saint-Cloud, les Allemands les entendaient répétant leurs refrains dans le Bois de Boulogne saccagé et dénudé.
— Ils sont très gentils, vos gardes nationaux, disait Bismarck, le reître gouailleur, à Jules Favre ; mais ils sont si contents d'aller au feu qu'ils nous avertissent de leur arrivée en chantant comme des gamins ! Une façon à eux de nous prévenir 1
C'est qu'il y eut, durant ce siège, une somme considérable de bonnes volontés et d'énergies mises, le
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plus simplement du monde, au service de la patrie. Le souvenir du siège de Paris restera grand et il faut vivement féliciter M. Georges Gain d'avoir eu la pieuse pensée d'en perpétuer la mémoire.
On lui disait : « Prenez garde î Une accumulation des reliques du temps du siège : armes vieillies, draps déchirés, tronçons d'épées, débris d'obus, ce sera lugubre et, au-dessus des salons de la Marquise, où les œuvres d'art s'accumulent, ces salles auront l'air d'une Morgue! )> Il ne s'est pas arrêté devant l'objection et il a bien fait. Désormais, le Paris de 1870, le Paris de la résistance, le Paris du siège, aura son Panthéon aussi, son musée de reliques, dans ce délicieux et paisible coin de Paris qu'on appelle l'Hôtel Carnavalet.
Peut-être, si elle revient parfois on son logis, Mme de Sévigné sera-t-elle étonnée d'y rencontrer, sous les toits, tout cet appareil militaire, ces brassards d'ambulance et ces drapeaux déchiquetés ; mais elle a su, elle aussi, la divine Marquise, ce que coûte le sang de France et elle eût été, vivant deux siècles plus tard, une de ces admirables femmes qui consolèrent, pansèrent, sauvèrent les blessés de l'Année Terrible. Ces femmes de Paris ! Je les revoyais en regardant tous les documents, la masse de reliques que classent en ce moment M. Georges Gain et M. Ilobic|uet : — sabres et gibernes, bons de boucherie, morceaux noirs de pain du siège ; je les revoyais faisant, par les froids matins, la queue, la longue et lente queue devant les portes des débitants de viande de cheval. Blêmes, silencieuses, la tète enveloppée de châles de
laine, elles attendaient, dans la neige et le vent, comme les faméliques de l'an III à la devanture des boulangeries. Et pas un cri, pas une révolte, pas une plainte. On mourait de faim — comme on mourait du fer et du plomb — pour le pays, pour l'honneur.
— Paris, avait dit un diplomate étranger, ne résisterait pas huit jours s'il manquait seulement de fraises I
Il manqua de pain et résista cinq mois.
Ceux qui les ont traversés, vécus un à un, ces mois lugubres, n'y songent pourtant qu'avec fierté. Tout était bon. A tout on était résigné d'avance. On avait le fier sentiment de faire son devoir et, de plus, il restait l'espérance.
Le cheval, devenu comestible^ paraissait excellent. Ahl l'habitude! Quelques mois après le siège, chez ma mère, on fit du bouillon, le bon bouillon de bœuf, le pot-au-feu familial, dans une marmite qui avait servi du temps de la guerre. Nous eûmes tous l'impression écœurante et bientôt les symptômes d'an véritable empoisonnement. Or, c'était simplement la marmite qui servait quelque temps auparavant à cuire le bouillon de cheval, ce bouillon qui nous paraissait délicieux alors et dont l 'arrière-goût seul maintenant nous semblait un toxique.
Paris sera très fier lorsqu'il visitera ce Musée nouveau, ouvert à sa gloire. Il y retrouvera les fanions multicolores de ses bataillons de volontaires qui, massés près de l'Opéra, partaient pour Champigny ou pour Montretout. Il y rencontrera ces uniformes de mobiles, ces peaux de moutons dans lesquelles, contre
la fluxion de poitrine, s'enveloppaient les ^pauvres petits gars toussant au fond des tranchées, dans les ruisseaux gelés du Bourget. Il y reverra, tangible et comme vivant, tout le bric-à-brac admirable et vénérable de son inutile héroïsme. Mais non, nul sacrifice n'est inutile, et les nations ne durent que lorsqu'elles savent défier la mort.
Lorsque les portes de ce Panthéon — j'ai bien dit — oui, de ce Panthéon des petits, Panthéon des anonymes — • s'ouvriront, évidemment la curiosité publique ira tout d'abord aux reliques de ceux qui, en tombant, ont laissé un nom, lettres de Seveste, masque de Regnault; mais le respect de la foule n'en saluera pas moins Paris tout entier, et s'inclinera là comme devant la noble fosse commune du Dévouement.
Je l'ai contemplé, je l'ai touché, ce masque d'Henri Regnault, moulé en plâtre sur le pauvre mort. Il est admirable. Le nez, écrasé par la chute en avant, dans la boue du champ de bataille, donne à cet énergique visage de jeune homme, l'apparence de quelque face de kalmouck. Mais la figure reste belle. Un petit trou à peine visible, à la tempe gauche, marque la trace de la balle stupide qui est entrée là — et c'est par ce trou que s'est envolé tant de génie! Tout un monde de grands rêves pittoresques, lumineux! Et, comme pour les regretter ou les railler, ces vains rêves, la bouche du mort à jamais relevée par un amer rictus ironique !... Il semble dire, le jeune maître endormi : « A quoi bon les songes puisque la mort vient si vite? » — Ou encore : « Imbéciles et bêtes brutes, qui ne saurez jamais ce que vous avez tué ! »
 quelque temps de là, avant Buzenval, Regnault riait, étant de grand'garde, en passant la nuit dans une maison abandonnée, effondrée. Georges Clairin a fait et donné à Carnavalet un dessin tristement amusant, où il se montre lui-même à côté de Regnault, enveloppé dans quelque touloupe fantastique, son chassepot à ses côtés. Les deux amis, enserrés de fourrures, pareils à des ours fabuleux, semblent, couchés ainsi dans un grenier, des compagnons de Nansen ou de Nordenskjiold perdus on ne sait où,, parmi les glaces, en quelque hutte. Regnault a inséré ses jambes dans les manches d'un pardessus fourré et sa tête grossie d'un tas de peausseries donne iïdée de quelque phoque velu, épouvantable. Comme il riait sans doute de cet accoutrement de bal masqué, sublime mascarade faite pour gouailler la mort qui venait 1
Un quart d'heure avant qu'il ne tombât, il s'était, — harassé de s'être bien battu — arrêté, un moment, à quelques mètres du fameux mur sinistre contre lequel nous nous brisions, acharnés, affolés — et là, assis au bord d'un fossé, il causait de la journée dure avec Clairin, avec d'autres camarades du bataillon, résolus comme lui, noirs de poudre...
L'un d'eux rappelait, en riant, les paroles « engageantes » de leur colonel, M. de Brancion, au moment de marcher, le matin même :
— Allons, mes enfants, pensez une dernière fois à vos mères, à vos sœurs, à vos femmes, à vos maîtresses!... C'est maintenant l'heure de mourir!
Un général vi|nt à passer qui aperçut le groupe des jeunes gens et dit, avec colère :
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— Qu'est-ce que vous faites là? Est-ce que vous êtes déjà las de vous battre, vous, eh! les trente hous?
Les Français, les malheureux Français, aiment à s'injurier. C'est une maladie gauloise. Au temps du siège, les soldats apostrophaient les gardes nationaux en les appelant les trente sous; les gardes nationaux appelaient les pauvres gens, les braves gens, des capitulards, Henri Regnault se redressa sous l'injure. Il n'avait pas besoin de ce coup de cravache. Il marcha vers les Prussiens, dans la nuit tombante.
Le général, que j'ai retrouvé chez Dumas fils, aurait pu voir, quelques minutes après, comment on meurt pour trente sous. Et celui qui mourait là pour l'honneur de Paris, était une des gloires de la France.
Quelle émouvante constatation : en prenant le masque funèbre, ce masque coulé sur le cadavre, on peut voir, dans ce plâtre dès longtemps refroidi, des toufTes de poil de la barbe du pauvre mort. Ils sont adhérents encore à ce moule. Blonds et rudes, ils apparaissent à la lumière, et c'est là tout ce qui reste d'un homme de génie sacrifié en pleine jeunesse laissant, du moins, à défaut des œuvres rêvées, l'exemple civique, l'exemple qui ne saurait périr.
Qui sait si Regnault, en choisissant d'être, au lieu d'un maître, un héros, un immortel héros, n'a point pris la meilleure part?
Entouré de lauriers et de drapeaux tricolores, le masque de Regnault attirera là bien des curiosités pieuses.
Mais, dans ce Musée du Siège, à Carnavalet — dans^ ce musée dont l'ouverture, qu'elle ait lieu demain ou
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l-e 14 juillet ou le 4 septembre sera un événement — ce qui m'a le plus frappé peut-être et le plus touché, c'est la plume blanche, blanche d'un blanc de neige, la plume d'un pigeon apportant aux assiégés des nouvelles de la France! Elle porte encore, cette plume immaculée, le numéro matricule de ce pigeon, numéroté, en effet, comme un soldat — éclaireur de l'air qui nous arrivait, grelottant, mouillé, souillé, cherchant un asile au coin d'un toit et, sous son aile, ayant ce trésor, cet inappréciable trésor d'espérance et de vie : dçs dépêches, des dépêches que l'ennemi n'avait pu lui prendre,
Ahî nos battements de cœur, quand nous apercevions — colombe de l'arche battue par la tempête — un-pigeon dans l'air gris du sombre hiver!... Louis Blanc eût voulu qu'on ajoutât un pigeon symbolique à l'écussion de la Yille de Paris. Les pauvres pigeons furent, en effet, les auxiliaires et la poésie de la défense.
J'ai eu une petite larme aux yeux en regardant la petite plume blanche du 'pigeon de 1870-71. Hélas ! aujourd'hui, de cette plume sans tache qui eût, en effet, pu figurer {et nous l'espérions alors) dans les armes de la Grande Ville, les haines des partis feraient une arme de polémique et prendraient la plume sans tache pour écrire quelque injure et salir quelque renommée! Nous ne savons plus que haïr. La plume blanche du messager et le masque pâle de Regnault rappelleront du moins peut-être aux visiteurs qu'il y a quelque joie, une joie sublime, à se dévouer — et à aimer.
Paris en été. — Le soleil et les théâtres. — Un paradoxe de Nestor Roqueplan. — L'enuetni des lecettes. — Le secret des crises ministérielles. — La bataille pour la fricassée de poulet. — M, Thiers et M. Guizot. -- La cuisine et les cuisiniers. — La cassure de la France. — L'apaisement et l'arrivée de Dreyfus. — Souvenir des Vêpres siciliennes. ~ Madame Mathilde Serao et Paris. — Feux de la Saint-Jean et Congrès de la Paix. — - Les Français du temps de Charcot. — La pitié. — Le ténor Sellier. — Un sauveteur. — Une découverte d'Edmond About. — Mlle Deina. — Quelques dessins du Daily graphie : vues de Bretagne. — Ce que penFcraii Sterne refaisant en France un Voyage sentimental.
20 juin 1809,
Nestor Roqueplan, Parisien, de légendaire mémoire, fut un directeur de théâtre d'une espèce très particulière. Il allait à l'aventure comme un marin qui serait sûr d'un gras temps irait au naufrage. Comme il prenait la direction du théâtre du Châtelet, alors difficile, quelqu'un lui disait : « Mais, mon cher, vous allez perdre un million là-dedans ! )) Roqueplan, sou-
riant, répondit : « Oli ! non, non, cher ami, non I » Et d'un ton indifférent : « A peine huit cent mille ! » C'est Roqueplan — on a souvent rappelé l'anecdote — qui, écoutant aux Variétés, lorsqu'il les dirigea, la pièce d'un auteur aussi bègue que Bridoison, lui dit simplement après la dernière scène :
— L'ouvrage est fort joli, il n'a qu'un défaut. J'ai peur que tous ces personnages bégayant à la fois ne paraissent un peu monotone au public 1 Votre comique est trop uniforme,
— Mais, monsieur Ro...ro...ro..,queplan! Ce ne sont pas mes per...per...sooonages qui bé...bé, qui bégaient! C'est moil moi... mé... même!
Alors, Roqueplan, imperturbable :
— En ce cas, mon cher monsieur, la pièce ne saurait convenir au théâtre des Variétés. Il n'y avait que ça dans votre œuvre de vraiment original !
Quand je pense que ce sceptique avait jadis signé, un des premiers, la protestation des journalistes en 1830, je me dis qu'à l'analyse on trouverait peut-être quelque dissolvant dans cette essence de pmnsme àoni Roqueplan usait volontiers après l'avoir inventée. Parmi tous les paradoxes lancés par lui à travers le boulevard comme autant de ballons plus ou moins crevés maintenant, il en est un qu'il risqua — en vrai directeur de théâtre, cette fois — et c'est la malédiction du soleil. Il assurait que le soleil, ruine des théâtres en été, fut simplement inventé pour plaire à son ami Méry et à quelques Méridionaux, et que ce globe lumineux — brutal calorifère — pourrait être avantageusement remplacé par un poêle ou une serre
chaude s'il n'avait pas pour unique circonstance atténuante de faire pousser le blo.
— La cloche de verre de Potel, disait Roqueplan, fait mûrir les melons plus sûrement que le soleil, et jamais le gros astre embrasé n'a doré des raisins comme le chasselas de Thomery î Le soleil est un préjugé. On ne s'amuse que lorsqu'il se couche. Le monde ne vit qu'aux lumières. Qu'est-ce qu'on fait au grand jour, si ce n'est des affaires ?
Et, paieil à Henri Heine, qui louait surtout dans Shakspeare la poésie lunaire^ ce diable de Roqueplan ajoutait, ne pardonnant pas à Vanlre du Jour de faire, en juin et juillet, des recettes théâtrales un déjeuner ou couper de soleil :
« La preuve que le soleil est une boule insupportable, c'est que ses adorateurs les plus fanatiques n'apprécient guère que son lever et son coucher, c'està-dire le moment où il disparaît !
« Que gagnons-nous donc, ajoutait le directeur irrité, que gagnons-nous donc, nous autres Parisiens, aux visites du soleil? Delà chaleur. Ahl vraiment, que Paris est beau par un jour de canicule ! Ah I les fraîches émanations qui s'échappent de cet amas de pierres malpropres! Que cette population glutineuse est belle à voir I Ah I les beaux visages rouges et perlés, les beaux cheveux frisés en chandelles, les belles mains gonflées, la belle poussière, la bonne asphyxie, les bons chiens enragés L.. Mais le blé n'est qu'à ce prix. »
Le soleil se moquait d'ailleurs du satirique, VAmî Soleil^ chanté par Plouvier et Gustave Mathieu, et
tandis que les recettes des Variétés baissaient comme les papelltos de la Bourse en temps de panique :
L'astre, poursuivant sa carrière, Versait des amas de poussière Sur riiumoriste directeur.
Roquelan (pourquoi son souvenir me revient-il aujourd'hui?) avait j en politique, les mêmes façons paradoxales de penser. La politique lui était comme le soleil : aveugle volontaire, il ne la voyait pas. Il prétendait, par exemple, que toutes les fluctuations des affaires publiques et toutes les complications parlementaires n'avaient qu'une cause, une cause ignorée mais certaine, c'est la façon toute particulière et vraiment magistrale dont -le cuisinier en chef de tel ministère important faisait la fricassée de poulet. Cette fricassée de poulet, véritable chef-d'œuvre culinaire, gardait, pour ceux qui en avaient une fois tàté, un arrière-goût idéal. M. de Rémusat, rendu aux lettres, songeait à la fricassée de poulet que le chef officiel lui avait préparée et que sa cuisinière, en son kome^ ne savait pas faire aussi bien. M. Thiers disputait bien moins un portefeuille à M. Guizot que l'idéale fricassée de poulet et c'était pour goûter la fricassée de poulet incomparable et célèbre que M. Mole ambitionnait le pouvoir. Ministères de dates diverses et de divers programmes, ministères du mois de mars ou du mois d'avril, ministères d'action ou de réaction, ministères de coalition ou d'abnégation, tous n'avaient en réalité qu'un moteur commun et un but incontestable : la fricassée de poulet de l'admirable cuisinier du minis-
tère. Striiggle for chlcken! Et c'est ainsi que Louis- Philippe voyait se succéder, autour de la table du conseil, les ministres passagers essentiellement préoccupés de l'inamovible fricassée de poulet du chef^ du véritable chef de toute combinaison politique.
J'ai souvent pensé « à la fricassée de poulet >> de Nestor Roqueplan, en me disant que les chansonniers de Montmartre et les coupletiers de Tabarin, moins délicats que l'humoriste, lui donneraient le nom plus réaliste et plus faubourien de « l'assiette au beurre ». Il est des cas, au surplus, où la fameuse fricassée de poulet d'autrefois devient un metsfortpeu appétissant et aussi dur à digérer que peut l'être la vache enragée des poètes et des rapins de vingt ans. Lorsque des hommes qui pourraient s'asseoir sans nul souci à leur table de famille consentent à s'en nourrir et à descendre dans la cuisine pour savoir comment et montrer comme on tient la queue de la poêle, on ne devrait, ce semble, avoir d'autre sentiment que celui du respect et d'autre cri que la parole consolante des jours d'angoisse : a Ah ! les braves gens ! »
Mais allez donc demander une unité de pensée à cette France littéralement coupée en deux et qui, nerveuse, agitée, s'affole autant à l'idée du débarquement d'un capitaine prisonnier que s'il s'agissait de la descente d'une flotte anglaise I J'ai grand 'peur qu'en dépit de notre beau rêve d'apaisement il n'y ait pour longtemps quelque chose d'irréparable et de brisé, et des blessures profondes dans ce pays qui n'était point, au temps jadis, le pays de la haine. Et, pour commencer, la conversation, la causerie, les libres propos
qui sont le charme même de la vie française, semblent quelque chose comme les oiseaux envolés. La volière reste, mais on n'y entend plus de battements d'ailes. Les salons se ferment. Fort heureusement. On ne s'y paillait plus. On interi"ogeait la physionomie de son voisin avant de risquer une opinion. On se tâtait, comme à l'escrime, en citant quelque nom, en prononçant quelque mot. Juslice devenait une façon de thermomètre. Ce qui nous réunit le plus, ce qui est la nation même, armée^ prenait des significations inattendues. Il eût fallu refaire à tout moment le dictionnaire, comme à l'Académie. Ouf! On respire! Le soleil a éteint les lampes électriques. Séparation annuelle. On a fait ses malles. Mais ces propos interrompus ne vont pas reprendre sur la plage et, avant d'arriver à la mer, que d'épreuves! Il y a les promiscuités de wagon à braver, le journal détesté que votre voisin de face dépliera sous votre nez et dégustera sous vos yeux. Il y a l'espèce de conseil de revision passé par le compagnon déroute, qui semble dire : « Celui-là, coimneni pense-t-il? » Et les sourcils froncés, et les mines bourrues aux stations, aux buffets, partout!
Ah! c'est un moment gai et je crains bien que le& casinos des villes d'eaux ne soient assez mornes, cet été l Comment même se baignera-t-on ? Côté de& hommes, côté des femmes, soiti C'est le vieux jeu de la baignade. Il faudrait (ô Xerxès!) planter de nouveaux piquets et tendre de nouvelles cordes dans la mer immortelle afm de ne pouvoir en toute sûreté se baigner qu'entre révisionnistes ou antirevisionnistes. Je gage que plus d'une 07uUne — comme on dit —
avant de se livrer au baigneur s'inquiétera moins de ses biceps que de son opinion, et lui demandera non pas : c< La mer est-elle bonne ? >> mais :
— Que pensez-vous ici de la réunion du conseil de guerre à Rennes ?
Cette très spirituelle et aimable Mme Mathilde Serao, qui a visité Paris et l'a étudié, un moment, a dû être surprise de la vivacité de nos passions, et elle l'eût été bien davantage, sans nul doute, si son Italie ne lui présentait point, de son côté, des contrastes aussi dramatiques. On raconte que, le jour des Yôpres siciliennes, à la porte de la petite église de Palerme où les Français étaient entrés pour prier, les massacreurs se tenaient les armes levées et ordonnaient aux fidèles qui sortaient de prononcer le mot : SiriUa !
Ceux qui disaient Slrllla et non Trisllla^ aussitôt dénoncés comme Français par leur accent, étaient impitoyablement assommés, poignardés, égorgés sur place ; — et quand l'impératrice Eugénie visita l'église en compagnie du savant professeur Satinas, elle voulut, ainsi que les vieux Français du temps des Vêpres dont les ossements sont enfouis en ce cconpo sanlo^ subir l'épreuve, au seuil de l'église. Elle prononça, du reste, à la sicilienne, le mot Sicilia.,
Je ne désespère pas de voir se lever le jour où les millions de Français qui sont la France, la chère France, s'entre-déchireront selon la manière dont ils prononceront le nom de Dreyfus. — Dreyfus ou Traifous? — « Prononce comme moi ou je frappe! Sois de mon avis ou je tiétrangleî » Et vraiment nous en sommes venus à des mœurs et à des colères qui
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eussent fort étonné et parfaitement attristé les philosophes tolérants du dix-huitième siècle. Dors-tu content, Voltaire? On a brûlé, l'autre jour, dans l'Ardèche, un mannequin de paille portant, sur un écriteau, le nom de Zola!... La fête patriarcale de la Saint-Jean prend ainsi, tout à coup, des allures d'autodafé intime. Je regarde, le calendrier : oui, nous sommes bien au mois de juin 1899 et on prétend même, on assure officiellement qu'un congrès international se réunit à Londres pour abolir la traite des blanches et un autre encore à La Haye, pour tâcher, sinon d'abolir, du moins de domestiquer la guerre l
Dompter les tigres, rogner les ongles à « Bellone » c'est un noble idéal ; mais, à l'heure présente, est-ce que ces congrès, dont l'un se préoccupe du sort delà femme et dont l'autre soupire en l'honneur de la paix entre les hommes, ne constituent point une sorte d'anachronisme ? Et si l'on ne craignait de passer pour un ironiste, un fabricant de paradoxes à la Roqueplan, ne pourrait-on ouvrir aussi, à Paris, un congrès,de la paix entre les Français ?
Je ne m'y fierais guère, je ne m'y fierais pas, et toute discussion aujourd'hui pourrait bien s'achever dans un orage. Nos contemporains ressemblent tous plus ou moins à des enfants qui joueraient avec du picrate. Ou plutôt ils me font l'effet de bonnes gens qui ont perdu l'équilibre ; et quand on leur offre un balancier, ils ne paraissent avoir qu'une idée, c'est de le briser. Il y aurait un livre à écrire, et d'une
vérité cruelle : les Français du temps de Cliarcot. Mais les hommes ont-ils beaucoup cliangé, d'étape en étape, et la nature humaine n'est-elle pas, du temps de Charcot, identique à ce qu'elle pouvait être du temps d'Ambroise Paré, je suppose ? Nous sommes très fiers de ce que nous appelons le progrès des mœurs, le progrès des idées, la civilisation. Il y a là un vernis en lequel nous nous mirons en nous trouvant très facilement bon visage. Graltons-le un peu, il s'écaille vite et la réalité même apparaît : l'homme n'a point varié. Un atavisme inévitable nous montre bien vite le moyenâgeux sous le citoyen moderne et je dirai presque l'homme des cavernes 'sous l'homme du boudoir. Le costume change, l'être demeure identique à lui-même. Le frac est moins loin qu'on ne croit de la coite de mailles et la science n'a pas modifié le tempérament des humains, Homo fiomini lupus. Le vieux mot est toujours de mise. J'en gémis, nous en gémissons pour peu que nous soyons dlrumeur généreuse et sentimentale, mais qu'y faire? J.-J. Grandville, en ses Melamorphoses^ nous avait déjà montré quellesbêtes humaines et souvent quelles bêtes féroces se cachent sous le masque des traits humains. Victor Hugo prétendait que ce qui différencie l'homme du fauve, c'est la pitié. Il oubliait le lion d'Androclès. Ce bon lion ferait aujourd'hui la leçon aux belluaires. La pUlé suprême n'est plus une vertu qui court les rues. H y a cependant encore des sauveteurs, des philanthropes, des gens que l'Académie couronne et qui donnent, dans leur coin, des exemples de dévouement, de sacrifice et de bonté. Maisonjure-
rait, si Ton jugeait de ce inonde sur son apparence^ que ces humbles se font encore de plus en plus rares et que le champ libre est aux violents. A tout prendre il faut pourtant que la majorité soit composée de bonnes gens, puisque, tant bien que mal, le monde dure.
Et à bien sonder les mœurs, on trouverait — je pense, je veux le croire — plus de bons sentiments que de mauvais. Je lis la lettre de faire part du ténor Sellier, qui vient de mourir à quarante-neuf ans et qui chanta si admirablement Guillaume Tell à ses débuts. « En l'écoutant, disait G. Duprez, je me retrouve dans Arnold ! » Sur cette lettre je rencontre cette simple indicatioû : membre de la Société des sauveteurs. C'est un titre. Je crois même quel'excellent ténor pouvait accrocher à' son habit quelqu'un de ces rubans donnés pour un acte de dévouement — cheval emporté qu'on arrête ou mauvais nageur à demi noyé qu'on retire de l'eau — et qui valent bien le ruban violet de l'officier d'académie.
Ce ténor était un sauveteur I II ne le disait pas, il ne s'en vantait point, l'homme qui sauve étant un peu ridicule comparé par exemple à l'homme qui injurie. Alphonse Karr fut pendant quarante ans de sa vie raillé avec agrément parce qu'il avait, à Charentonle-Pont, tiré de l'eau un cuirassier à demi mort. Voyez-vous cet écrivain sauvant un cuirassier de la noyade î Que ne se contentait-il de rédiger ses Guêpes. !
On aurait pu dire au ténor Sellier: « Chantez Robert le Diable et jDoussez le fameux « Suivez-moi I » de Gtnllaume Tell, mais ne vous mêlez pas d'être sauveteur! Ce n'est point l'affaire des artistes! » Sellier, ce beau grand garçon resté peuple, avec les dévouements du peuple, eût répondu en haussant les épaules. Il était bon et il était dévoué. Sa vocation restera une de ces légendes de comédie dont on parle encore après des années. J'entends encore Edmond About dire en riant :
— Je viens de découvrir un oiseau rare, un brave garçon marchand de vin qui a cent mille francs dans le gosier! 11 faut qu'Ambroise Thomas l'écoute! Découvrir un ténor c'est presque aussi difficile que de découvrir l'Amérique!
Cet oiseau rare, c'était Sellier, et Edmond About était fier de sa trouvaille. L'apprenti marchand de vin allait devenir, en effet, un maître du chant, comme cette admirable Delna, la Vivandière de Godard et la Fidès du Prophèle, est devenue une chanteuse supérieure, une des reines du drame lyrique, après avoir servi du vin clairet et des omelettes au lard dans quelque cabaret de Belle vue.
About avait raison, c'est quelque chose qu'un ténor. Les belles voix deviennent rares, et M. Gailhard vous expliquera que la suppression des maîtrises de province en est un peu la cause. Il y avait là des pépinières de chanteurs. On se préparait au Conservatoire par le plain-chant^àl'Opéraparlelutrin.Les mœurs changent.
Nous trouverons peut-être parmi les concurrents du prochain steeple-chase du Conservatoire le ténor
18i LA VIE A PARIS,
attendu, comme nous y chercherons l'éternelte Rachel rêvée. Toutes les jeunes têtes s'enflamment et toutes les cervelles de vingt ans se congestionnent à j^iocher la scène de concours. Mais l'attention publique n'est pas là encore, et il se pourrait bien que la première de Rennes fît quelque tort, cette fois, aux séances du faubourg Poissonnière.
Quel étonnement ! A l'instant même, ce matin, j'ouvre le Daily graphie^ dont le crayon tient quotidiennement des milliers de lecteurs au courant de ce qui se passe à travers le monde. Une sorte àHnstmitané de la presse. Et je suis stupéfait : une série de croquis nous montre • Brest et Rennes militairement occupés; à Brest, une installation spéciale de matelots visant ou déchiffrant les télégrammes envoyés parles journalistes pour signaler l'arrivée du Sfax^ et cette scène d'intérieur, à la préfecture maritime, ressemble à quelque séance de bureau d'état-major en temps de fièvre et de mobilisation ; — à Rennes, tout un campement de gendarmes devant la station du chemin de fer : les chevaux descendant des wagons, les cavaliers bridant leurs montures, et les petites bonnes de Bretagne regardant d'un air effaré cet appareil militaire inattendu.
Et voici la pointe Saint-Mathieu, le phare d'où, pour la première fois^, fut signalé le S fax, aussi mystérieux que le oaisseau fantôme f — Voici des postes de troupiers relevant la garde devant un tunnel de la ligne de Brest, Voici des distributeurs de brochm^es (quelles
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brochures?) attendant Ja sortie des hommes en bérets travaillant à l'arsenal de Brest. Croquis d'après nature, dit le Graphie^ paysages de Bretagne. L'artiste spécial qui a noté ces scènes intimes les a vues. On jurerait, je le répèle, qu'il s'agit d'une mobilisation nationale de précautions prises contre quelque éventualité tragique. C'est ce que je constatais tout à l'heure.
Or, tous ces chevaux piaffent, ces cavaliers courent, ces sentinelles veillent, cette population regarde, cette côte française s'arme comme pour une défense éperdue parce qu'un prisonnier, courbé par quatre années de bagne, arrive, porté par un bateau, gardé par des fusiliers marins, et — ■ parti jeune homme revient vieillard. C'est l'arrivée d'un être humain qui va d'une case de planches à une prison de |)ierre qui met en émoi tout un peuple, avec tant de colères sur les lèvres, tant de haines dans les cœurs, tant de pitié aussi chez certaines âmes.
Yoilà un spectacle angoissant. Nous ne sommes plus maîtres de nous-mêmes. Et si quelque Sterne faisait en France un Voyage senllmenlal^ il s'étonnerait de tant de violences et de tant de rages, lui qui s'apitoyait devant un âne mort et partageait lesregretsdu pauvre ânier. C'était le vieux temps, c'était le vieux jeu. Aujourd'hui quand un cheval d'omnibus s'abat, les passants, volontiers, s'amusent de l'étrange silhouette que fait, avec quelque jambe cassée, la bete tombée sur le pavé de bois.
— Baste ! On l'abattra 1 Ce n'est pas une affaire î Et je pense, à mon tour, à la réflexion de l'auteur
de Tristrcwi Shandy devant Fânier désespéré et le pauvre âne mort :
— Quelle honte pour les hommes î Se croient-ils indignes de s'entr'aimer au moins autant que ce pauvre homme aimait son âne !