VICTOR CHERBULIEZ
2 juillet 1899.
Un coup de téléphone au moment ou je songe à me rendre an garden parhj de l'Elysée.
C'est mon jeune ami Schiller qui m'annonce la mort de Victor Cherbuliez décédé, il y a deux jours, à la campagne — en se promenant dans son jardin.
Jeudi dernier, à la séance de l'Académie, M. Victor Cherbuliez avait pris part à la discussion du prix de Jouy et nous avions pu, une fois encore, saluer ce loyal confrère qu'un deuil x^écent nous rendait plus sympathique encore et plus cher. Et voilà que la mort l'a frappé I On peut dire que le coup terrible qui emportait le fils avait atteint le père aux sources mêmes, en plein cœur, et que Victor Cherbuliez — comme jadis Jules Sandeau — meurt de sa douleur paternelle.
C'était, en même temps que le confrère le plus droit,
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l'homme le plus sûr et le plus charmant, un écrivain de race et un cerveau encyclopédique. Le journalisme compte peu de talents aussi éprouvés et aussi fins que le publiciste qui signait du pseudonyme de G. Valbert des articles cursifs d'une valeur définitive, 11 y avait là un mélange d'érudition et d'humour, un ton de causerie savante à la fois et charmante qui donnaient à ces essais d'un moraliste très averti un prix tout particulier. Humoriste et moraliste, Victor Cherbuliez Fêtait aussi dans ses romans, dans ses études artistiques qui, avant ses romans mêmes, firent, parmi les lettrés, sa renommée, très rapide et [très méritée.
On n'oubliera pas Finipression causée par son premier volume. A pj'opos cViin Cheval, où Victor Cherbuliez, étudiant Phidias, abordait tant de problèmes à la fois d'esthétique et de sociologie, avec une grâce attique rappelant, par leur ironie et à la fois leur tour exquis, certaines pages de Courier. Les mêmes qualités se retrouvaient dans un essai tout à fait supérieur sur la folie du Tasse, le Prince Vitale^ où Cherbuliez peignait avec un sentiment délicieux ces horizons de Rome que nous admirions encore, avec le comte Primoli, il y a deux mois, à la place même où le Tasse promena ses rêves.
Victor Cherbuliez aimait ces cas exceptionnels, ces cerveaux étoiles^ comme eût dit le marquis de Belloy en parlant de leur cristal trop fm. Ses romans, le Comte Kostia^ entre autres — un chef-d'œuvre et son chef-d'œuvre, àinon sens — sont peuplés de ces héros un peu singuliers qui donnent raison à la boutade du
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curieux : « J'aime mieux les fous que les sots. « Les sots sont fort rares dans la galerie de cet écrivain de tant d'esprit. On y trouve, comme dans certains hôtels internationaux, des passants de conditions bizarres et variées, des physionomies inquiétantes comme cette Meta Holdenis qu'il peignit avec tant de vigueur, des façons de héros comme Ladislas Bolski, des créatures charmantes comme Paule Méré, de séduisantes figures de femmes et on peut dire qu'avant le cosmopolitisme élégant et pénétrant de Paul Bourge t, Victor Cherbuliez pratiqua, s'il n'inventa point, le roman cosmopolite. Ce fut^a grâce et ce fut sa marque.
Et toutes ses œuvres étaient écrites dans cette langue claire, nette, brillante, avec cette sûreté de main et cette bonne humeur de style qui faisaient du conteur et du publiciste — de Valbert surtout — un des maîtres en l'art de dire, ironiste sentimental, en quelque sorte, nourri de pensées, appuyant son idée par quelque citation savoureuse et imprévue, et donnant un agrément spécial, très original et très français, à tout ce qui tombait de sa plume.
J'ajoute que personne, en notre monde littéraire, ne fut plus aimable, d'un commerce plus agréable et plus sûr que ce parfait homme de lettres. On sentait en lui une de ces consciences toutes de bonté pour qui le bien faire était aussi naturel que le bien dire. Nulle haine chez lui, nulle jalousi'e, nulle rancune. Il était obligeant, aimant, cordial, excellent. La destinée lui devait bien , n'ayant pu lui éviter la douleur suprême, de lui épargner, du moins, le supplice de la supporter trop longtemps.