IL Y A CENT ANS
12 juillet 1899.
ÏA juillet 1899, J'ai voulu, par curiosité, rouvrir la Gazette nationale de 1799, et chercher ce qu'à pareille date Paris voyait passer d'hommes et de choses. Les fantômes parfois attirent autant que les vivants. Et, d'un siècle à Fautre, où en sommes-nous?
Il y a cent ans, au jour du 14 juillet, on aurait presque pu tirer sur le Pont-Neuf le canon d'alarme. La coalition rejetait sur la France les ennemis de la patrie. Lavaux, au Conseil des Anciens, s'écriait que la devise de tout Français devait être : Quand motirral'je pour vivre toujours f — et Marie-Joseph Chénier, au Ghamp-de-Mars, disait aux soldats :
— Marchez î Vous avez reçu le baiser maternel et la bénédiction du vieillard! Marchez! Ceux que vous allez combattre sont ceux que vos frères ont vaincus
dans les plaines de Fleuras et de Julicrs, sur les collines de Jemmapes, sur les ponts d'Arcole et de Lodi!
— Faisons, ajoutait le tribun, faisons donc enfin disparaître les soupçons injustes, les défiances exagérées ; que le feu sacré ne brûle pas seulement sur cet autel ; qu'il embrase encore les âmes de tous les Français et que l'opinion publique, cette pi^emière puissance du monde; vénérée, fortifiée dans Fintérieur de la France se lance tout armée à la tête de nos phalanges î
Marcher I Oui, il fallait marcher, et presque contre l'Europe. Les plénipotentiaires français venaient, deux mois auparavant, en un odieux guet-apens, d'être égorgés à Rastadt par les hussards de Szelker, et Jean Debry, échappé au massacre, était venu, pâle et le bras gauche en écharpe, i^aconter le crime à la tribune des Cinq-Cents. Les Prussiens, dans leurs gazettes, disaient des meurtriers : « Ce ne sont pas des Allemands, ce sont des Autrichiens! »
De nouveaux Directeurs avaient pris le pouvoir. Fouché était ministre de la police ; Cambacérès de la justice ; Robert Lindel, des finances ; Merlin (de Douai), démissionnaire, partait pour Douai, et Larevellière- Lépeaux, suivant son collègue, se retirait à Andilly, pauvre et fier. Rewbell, à la tribune, défendant Rapinat, s'écriait : « Souvenez-vous que ce sont les calomnies qui ont traîné Bailly et Beauharnais à l'échafaud! »
Boulay (de la Meurthe), à propos des prêtres réfrac- •taires, prophétisait : « Je crois qu'un usurpateur habile se ferait des partisans en garantissant la liberté des cultes 1 »
i92 LA VIE A PARIS.
Lucien Bonaparte demandait qu'on veillât au salut de la République.
Un nouveau ministre de la guerre venait d'être tout récemment élu (le 17 messidor, 5 juillet). C'était Bernadotte, succédant à Milet-Mureau, nommé général de division dans l'arme du génie.
Et le général intrépide, en prenant la direction de nos armées, s'écriait :
— Je jure de ne point avoir de repos que je ne sois parvenu à vous procurer du pain, des habits, des armes. Vous, camarades, vous jurez cjue nous terrasserons ensemble la monstrueuse coalition. Nous tiendrons nos serments I
Et, aux officiers de tous grades réunis à Paris et auxquels il offrait une feuille de route :
— Les dangers de la patrie vous rappellent aux frontières, disait Bernadotte. Si vous n'avez plus besoin de gloire, plus que jamais vous avez besoin de la liberté conquise par tant de sacrifices!... Réarmezvous pour défendre cette liberté sainte !
MioUis commandait à Livourne ; M asséna commandait à Zurich Varmée du Danube ; Boult combattait au Saint-Gothard ; Macdonald évacuait Florence où il était entré venant de Naples, où il avait, avec le commissaire Abrial, présidé au miracle de Saint-Janvier; Berthier écrivait de Modène et ne « pouvait signer » à cause des coups de sabre qui lui tailladaient le bras.
On recevait de Constantinople la nouvelle d'une proclamation de Bonaparte, alors en Egypte, et se heur-
LA VIE A PARIS. d93
tant à Djezzar- Pacha enfermé dans Saint- Jean-d'Acre et Bonaparte — disait le Monileur — adjurait les juifs de se ranger sous ses drapeaux pour aller avec lui relever les murs de Jérusalem. De Londres, une dépêche annonçait queP'ox, au club des WliigS; portait un toast à l'indépendance de l'Irlande telle qu'elle avait été établie en 1782. Le grand Conseil Helvétique défendait l'établissement d'une troupe de comédiens à Lucerne, de crainte qu'à côté d'une affiche de spectacle on n'en vît une autre annonçant la mort des défenseurs de la patrie.
A Hambourg, les émigrés français insu! taient Lagau, consul général de la République française, et fêtaient les échecs des armées de Masséna.
Le Directoire déclarait qu'une armure publiquement décernée serait désormais une récompense nationale. Premier pas vers la reconstitution de la Chevalerie.
On reprochait au Directoire d'avoir (léporféQu Lgypte Bonaparte, l'élite de l'armée d'Italie, des savants, des artistes et des hommes de lettres.
Chénier faisait décréter que le corps du général Chérin, mort à Strasbourg, des suites de ses blessures, serait réuni à ceux de Hoche et de Marceau, dans le monastère élevé sur les bords du Rhin.
L'épouse du déporté Barbé-Marbois demandait au Conseil des Cinq-Cents, à cause de l'insalubrité du climat de Cayenne, que son mari fût transféré à l'île d'Oléron. La pétition était renvoyée au Directoire.
Paris s'amusait. Des crins-crins partout. Des bosquets et des bals champêtres. L'Opéra-Gomique venait
de donner la première représentation du Trente et Quarante^ paroles de Duval, musique de Tarchy.
Le Théâtre-Français était réorganisé. Un citoyen réclamait contre le compte rendu de l'opéra à^ Adrien^ paroles du citoyen Hoffmann, musique du citoyen Méhul, dont le ministre de Fintérieur François de Neufchâteau supprimait des vers. Picard faisait représenter une pièce nouvelle V Entrée dans le monde ^ Un théâtre libre, le Théâtre des Troubadours, à Paris, jouait le Val de Vire.
Delille faisait des vers, très retiré, à Altona.
Souwarow marchait sur la France et, le bottier Sakowski ayant inventé les bottes à la Souwarow^ Paris portait des bottes à la Souwarow — le vainqueur. La chouannerie renaissait. Autour d'Angers, les cantons de Maine-et-Loire étaient infestés de leurs bandes. Les Compagnons de Jéhu pillaient les caisses publiques. Constant (des Bouches-du- Rhône) se plaignait des ravages exercés dans son département par une troupe d'assassins. Il y en avait dans FArdèche, il y en avait aux bords de la Loire. La ville de Toulouse, pour avoir résisté à l'émeute, recevait du gouvernement, en signe de récompense civique, un tableau représentant Guillaume Tell renversant la barque du tyran G es s 1er.
Au jardin des Tuileries, le 13 juillet, devant la salle du Manège, on se battait à coups de chaise sous les arbres, à l'heure même où les Autrichiens entraient dans le département du Mont-Blanc. « A bas les JacO' bins ! — 3Iort aux chouans ! » — Licroyables et patriotes en venaient aux mains. Les grenadiers du
LA VJE A PARIS. 195
Corps législatif, attaqués, sortaient du corps de garde. Joubert (de l'Hérault) demandait que la garde du Corps législatif fût augmentée de trois cents cavaliers et de cent cinquante artilleurs à cheval.
On discutait un projet de Bertier sur la liberté de la presse. La Licence de la presse! disait Jacqueminot. — Dulaure proposait de forcer tout journaliste qui inculperait un citoyen à insérer la réponse de celui-ci.
Les femmes se prenaient au mysticisme de saint Martin, le philosophe hiconmi, Mme de Staël, rue du Bac, et Joséphine, rue Ghantereine, étaient comme les deux pôles de Paris. Chateaubriand, Benjamin Constant écoutaient, attentifs, Mme de Staël s'exalter en parlant du général <V Egypte, Joséphine louait des tambours d'occasion et, les montrant à ses hôtes en s'excusant de n'avoir pas d'autres sièges à offrir, disait : « Ce sont les tambours d'Arcole ! »
La peste était « à » Maroc.
Le jour de son installation au Directoire Exécutif, Sieyès avait dit :
— Lorsque la patrie appelle ses enfants à la semir dans les moments difficiles, son invitation prend aux yeux de tout bon citoyen le caractère du commandement; alors, celui-là même qui sent le mieux tout le prix de la tranquillité se rend sans hésitation au poste, quel qu'il soit, qui lui est désigné par la confiance publique !
11 y a cent ans, jour pour jour, ce même Sieyès, président du Directoire, rappelait à la fête du 14 Juillet que dix années s'étaient écoulées depuis la prise de
la Bastille, et, s'élevaat contre ceux qui « n'étant officiellement chargés de rien, veulent obstinément se charger de tout », adjurait les Français de profiter d'une longue expérience, assez cher payée, pour s'unir, mettre fm aux dissensions et repousser l'ennemi :
(c Rappelez-vous le premier anniversaire de la journée que nous célébrons, de cet enthousiasme ravissant qui semblait ne faire qu'une âme de quatre cent mille Français réunis dans cette enceinte I »
Ce jour-] à, 26 messidor, 14 juillet, la séance du Conseil des Anciens était annoncée au bruit de l'artillerie et au son de la musique. Les chœurs du Conservatoire chantaient le Çà ira. Le soir, Bernadotte, Jourdan, Marbot, Championne t, portaient des toasts dans une réunion patriotique. La Gazette nationale ks enregistrait et deux jours après, dans son numéro du 16 juillet, elle énumérait les noms des généraux tués ou blessés à la sanglante journée de laïrebia : Cambray, général de brigade, tué; Pai^esc, général de brigade, tué; Ollivier, général de division, une jambe emportée; Dombrowski, blessé; Salm, blessé; Macdonald, général en chef, blessé de trois coups de sabre; Granjean, Liébaut, Sarrazin, Blondeau, adjudants-généraux, blessés... et cœtei^a^ disait terriblement le Moîiiteur.
Joubert, nommé le 20 juin commandant de la 17*^ division militaire dont Paris était le chef-lieu, avait accepté le 6 juillet le commandement de l'armée d'Italie — et Marbot prenait le commandement de la place de Paris, tandis que Joubert, le 15 aofit, allait mourir à Novi,
Moreau marchait contre les Piémontais. Masséna contenait les Russes. Sieyès, pensif, allait répétant :
— Il me faut une épée !
Cette épée, il allait la trouver — il allait même la subir. La servir? Non, du moins. Et peut-être, dès Marengo, put-il prévoir lafm logique, la fin tragique : Waterloo.
Les épées ne manquaient pas, au reste, sans compter celle de Bonaparte.
En septembre, il y aura bientôt cent ans, Masséna bousculait Souvi^arowà Zurich et battait « l'invincible » , Brune, en octobre, forçait le camp des Anglo-Russes et le duc d'York capitulait devant lui.
Ki Brune, ni Masséna ne songeaient pourtant à se faire sires,
« C'est, écrivait Bonaparte, le 18 fructidor an V^ au ministre des relations extérieures, un si grand malheur pour une nation de trente-six millions d'habitants, et au dix-huitième siècle, d'être obligé d'avoir recours aux baïonnettes pour sauver la patrie ! »
Et il s'élevait avec colère contre César et contre CromwelL
Ainsi finissait le siècle. Mais ce dix-huitième siècle dont parlait Bonaparte — ce grand siècle qui avait commencé par la lutte des idées et finissait par les luttes du sabre — léguait au dix-neuvième toute une génération d'hommes admirables qui allaient de notre France faire la nation la plus gloi^euse, en dépit de ses malheurs, de 1800 à 1900.
II y a cent ans, Michelet, l'historien de la patrie, •avait un an. Lamartine, le dernier des poètes classiques, disait Victor Hugo, avait neuf ans. Yictor Cousin en avait sepL Thiers en avait deux. Guizot, réfugié à Genève, en avait douze. Berryer, l'honneur du barreau futur, en avait neuf. Barthélémy et Méry, les poètes de la Némésis^ avaient, le premier, trois ans, le second un an. Marceline Desbordes- Yalmore en avait déjà quatorze. Hugo, Musset, George Sand, Alexandre Dumas, Berlioz, Wagner, Gladstone, Cobden, Garibaldi, Napoléon III, Mazzini, Bismarck, n'étaient pas nés. Pasteur, génie de la vie, ne devait apparaître qu'après vingt-trois années ; mais, un an après, dans une petite ville du Mecklembourg, Moltke, stratège de la tuerie, allait naître, et celui qui devait être, un jour, à Versailles, proclamé empereur d'iVllemagne, Frédéric-Louis- Guillaume de Prusse avait deux ans et jouait encore sous les arbres de Babelsberg.
Mellinet, le soldat de Magenta, avait un an ; Baraguayd'Hilliers, le soldat de Marignan, en avait quatre.
Et les peintres, et l'art du théâtre? Meyerbeer avait huit ans, Eugène Delacroix avait un an. Ingres en avait dix-huit. Mlle Mars tenait encore, six ans auparavant, les rôles d'enfant au théâtre Montansier et celle qui allait être Virginie Déjazet venait de naître.
Le siècle à venir allait être celui de la science. Gay- Lussac avait vingt et un ans; Arago en avait treize; Saint-Simon, déjà presque quadragénaire — trenteneuf ans — pouvait rencontrer déjà un autre précurseur, Charles Fourier, qui n'avait que vingt-sept ans. Schopenhauer, là-bas, avait douze ans.
Il 'y a cent ans, l'auteur des Deslmées^ Alfred de Vigny, naissait à Loches. Balzac, l'auteur delà Comédie humaine^ naissait à Tours et Beaumarchais, l'inventeur de la comédie politique, maurait à Paris. En Italie, Volta inventait la pile électrique, qui devait révolutionner le monde. Un M. Dànzel écrivait au Moniteur des lettres sur les moyens de diriger les aréostats. Blanchard, l'aéronaute, continuait ses expériences. Le citoyen Bonnemain imaginait un nouveau procédé pour hâter les progrès de la végétation, et le citoyen Prant inventait les éléments d'une écriture qui « gagnait près de trois quarts sur l'écriture française ». Un cultivateur de Cayenne, nommé Martin, proposait de multiplier l'arbre à pin dans la colonie et de combattre ainsi les famines. L'Institut national — qui louait Mercier, un de ses membres — achevait son rapport sur les travaux concernant l'établissement du système métrique. Les étalons du mètre et le kilogramme étaient, par cet Institut, création révolutionnaire, présentés au Corps législatif.
Ainsi naissait le monde nouveau.
Il y a cent ans, l'angoisse étreignait la patrie. La France immortelle sortit du péril de mort, et les Hugo, les Musset, les Michelet, les Lamartine, les Dumas, les Pasteur allaient lui refaire une vie de gloire I ■ — Toutes les années ont leur printemps, — Il y a aujourd'hui, pendant que défileront nos soldats à Longchamps, des enfants, des tout-petits, qui font quelque part des tas de sable et qui seront l'honneur et le lustre et l'orgueil de la France de demain, du siècle futur, des cent ans qui vont venir!