‹ LA VIE A PARIS 1899Chapitre 17 sur 33 · UN COMÉDIEN · texte numérisé non relu

UN COMÉDIEN

19 juillet 1899.

Je regrette de n'avoir pas bous la main une lettre attristée et poignante que m'écrivait un jour — voilà bien des années — l'excellent Saint-Germain. 11 venait d'être appelé tout à coup chez ses directeurs, au Vaudeville, et, de but en blanc, on lui donnait avis que son engagement ne serait pas renouvelé. Sans avertissement, on le cassait aux gages. Ses succès considérables et constants lui assuraient le droit d'espérer qu'il était, comme on dit, à demeure dans ce théâtre dont il faisait le succès. Un artiste de sa valeur n'était pas de ces inutilités qu'un directeur conserve souvent malgré lui durant des années, par un sentiment de miséricorde dont personne ne lui sait gré, ni ceux qui en souffrent, c'est-à-dire les spectateurs, ni ceux qui en profitent. Saint-Germain était

un artiste de premier ordre, applaudi, aimé, d^emandé par les auteurs (ce qui est la marque absolue du talent), apprécié du public. « Et pourtant, m'écrivaitil, on me remercie, on me renvoie sans presque me donner mes huit jours! Ahl quelle vie que celle du comédien! »

11 ajoutait — et je voudrais pouvoir citer textuellement ces lignes, dont je me rappelle l'éloquence :

« Ah! si j'étais à la Comédie-Française ! Si j'y étais resté î Je serais sociétaire, j'aurais une retraite, je ne jouerais pas tous les jours et je n'en serais pas aujourd'hui à gémir, comme Sganarelle : Mes gages i mes gages f »

Je retrouverai certainement cette lettre intéressante, véritable chapitre cursif d'un <^ roman tragique », des Mémoires d'un comédien. Saint-Germain, qui avait de l'esprit, qui en avait beaucoup, eût pu, comme Samson, comme Laferrière, comme Frédéric Febvre, laisser aussi des Souvenirs. Il causait avec une verve parfois un peu insistante, mais ses propos, nourris de faits, agitaient aussi des idées, et lorsqu'il fut question de donner à Saint-Germain une chaire de professeur au Conservatoire, ceux qui connaissaient l'artiste ne s'en étonnèrent point. C'était un professeur-né. Il représentait une variété de comédien tout à fait spéciale, le comédlen-eonférencler. Aux répétitions, derrière les portants, il « conférenciait )> sur ses rôles, il expliquait et critiquait ses personnages. Il avait le mot amusant et parfois la dent dure. Lorsque Pailleron fit représenter au théâtre du Châtelet cette soi^te de tableau réaliste, défilé de types et

•d originaux qu'il appela Un Grand Enterrement^ il donna à Saijit- Germain le rôle d'un invité qui, sur toutj à propos de tout, d une tenture qui pend ou d'un monsieur qui entre, a une observation à faire, une discussion à ouvrir. Saint-Germain joua le personnage avec un infini comique, comme au naturel.

Ce comédien populaire très apprécié. et mis hors de pair, n'était pas un comédien satisfait. A qui donc, au surplus, en ce monde, la destinée donne-t-elle ce que chacun attend d'elle? Rubens, peut-être, fut enchanté de sa foi^tune. Encore n'en répondrais-je point. Saint-Germain n'était pas heureux des succès obtenus. Il n'civait point — je lui ai souvent entendu redire — trouvé le rôle décisif qu'il eût souhaité.

— Mais Pétition, lui disais-je, ce personnage extraordinairement comique, 'pittoresque comme un croquis d'Hogarth ou de Cruikshank, ce pion râpé et papelard qui donne des leçons de code dansé^ n'est-ce pas une inoubliable figure? Et Jonathan, l'Américain perdu dans la grande ville, le pauvre amoureux timide qui fait sourire et qui fait pleurer ?

Non, ce n'étaient point là les rôles que Saint-Germain souhaitait et, comme dans la lettre en question, que de fois il répétait :

— Ah! si je n'avais point quitté la Comédie-Française !

Engagé le 1^'' juillet 1854 dans l'emploi des comiques, parti le 30 juin 1859, Yictor-Arthur-Gilles de Baint-Germain avait eu là l'occasion de se tirer de

pair dès sa jeunesse, lorsque Léon Laya donna à la Comédie ce Duc Job qui est bien moins une bonne 13ièce qu'un rôle merveilleux, un de ces rôles qui mettent pour jamais en vedette l'artiste dramatique qui les joue. C'était par un hasard de distribution que le rôle — un jeune premier à tout prendre — était échu à M. Got, dont l'engagement portait aussi ce libellé : « les comiques »,

Léon Laya, l'auteur, un impatient et un nerveux (il le 23rouva plus tard en finissant par le suicide), eut avec son interprète je ne sais quelle discussion comme il en survient tant au courant des répétitions dans ce milieu surchauffé d'une atmosphère chargée^ d'électricités contraires qu'est le théâtre, et M. Goi écrivit alors au Figaro une lettre dont Léon Laya se trouva froissé.

L'auteur bondit chez l'administrateur.

— Je retire à M. Gôt le rôle du duc Jean, répétait-il à M. Empis, qui, vainement, représentait à Laya que M. Got, avec son allure militaire, Got, ancien chasseur d'Afrique, camarade de du Barail et amusant le public parisien comme il avait diverti les longs bivouacs d'Algérie, Got. avec sa brusquerie cordiale et ses coups de boutoir, était tout à fait Vïumime du rôle,

— Peu m'importe, insistait Laya, il ne le jouera pas î

— Et qui le jouera?

— Saint-Germain!

Saint-Germain était fort alerte, spirituel dans Figaro^ amusant dans Gros René et dans la Famille Poisson^ avec ce peu de voix sans doute qui faisait

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dire de lui, par l'admirable Thiron : « Saint-Germain? C'est un excellent comédien pour chambres de malades » ; mais avec, aussi, ce sentiment profond de Fémotion Juste qui nous tirait des Uirmes des yeux lorsque, dans les Petits Oiseaux, àQ Labiche, il répondait, étudiant pauvre, à son père qui, durement, lui avait coupé les vivres : « Oh 1 ça ne faisait rien ! Quand je n'avais pas d'argent pour dîner, avant de me coucher, ehl bien... Je buvais ma carafe! )>

Saint-Germain eût été remarquable dans le Duc Job et, du soir au lendemain, mis en lumière par ce rôle. Laya lui en avait parlé, lui apportant le manuscrit et lui disant : « Apprenez-le vite! » Et déjà le jeune comédien voyait la partie gagnée, la gloire conquise. PuiSj entre M. Got et Léon Laya tout s'arrangea. Tout s'arrange toujours lorsque l'intérêt d'une œuvre est ce jeu. Got joua le Diic Job d'une façon merveilleuse, amenant à tous les yeux cette peliie larme dont parle Sterne lorsque le duc Jean contait qu'à travers la fumée des batailles d'Afrique, il revoyait toujours <( la petite boucle blonde » de la jolie cousine. 11 fit de ce bourgeois roman d'amour, ce Got si puissant et si humain, un véritable drame de passion, et Laya lui dut un triomphe, tandis qu'Augier préparait au comédien les éclatantes soirées de Giboyer,

— Qui sait? répétait Saint-Germain, si j'avais joué le Duc /o6, j'aurais peut-être créé Giboyer, et alors!... Il ne se disait pas que sa carrière, pour avoir été indépendante, un peu errante aussi, n'en était pas moins glorieuse. Non, il regrettait cette création qu'il avait cru tenir et qui lui avcdt échappé, il

regrettait Voccaslon perdue et cette déception aussi qui lui avait fait brusquement quitter la Comédie et jeter — c'était son mot — le manche après la cognée.

Lorsque je donnai Monsleu.r le lUlnùlre^ au Gymnase, Saint- Germain joua, avec une maîtrise extraordinaire, une finesse et une ironie irrésistibles, une scène épisodique : un rôlel d'ouvrier ébéniste venant raccommoder un petit meuble chez la maîtresse du ministre Yaudrey, le ministre étant présent.

Et, l'Excellence se trouvant, hicogniU) en face de l'artisan, de l'homme du peuple, du Suffrage Universel incarné dans ce pauvre diable d'ébéniste, Vauclrey, successeur de Pichereau, l'ex-ministrC; demandait à l'ouvrier « ce qu'on pense de Yaudrey, dans les ateliers, les faubourgs » :

— Ce qu'on en pense^?... Ce (pie J'en pense J... Qu'est-ce que ça me fait à moi que l^icbcreau on Vaudrey soit ministre?... Est-ce que le pain vaut meilleur marché avec Vaudrey qu'avec Pichereau ? Est-ce que le terme ne revient pas lous les trois mois? Pichireau ou Vaudrey, voyez- vous, monsieur, Vaudrey ou Pichereau, c'est bonnet blanc et blanc bonnet I

Il fallait entendre Saint-Germain débiter cette façon de monologue tout en réparant les cuivres du peJil bonheur du Jour. C'était la perfection môme. Mais l'excellent artiste était désolé de se faire applaudir tous les soirs dans ce bout de rôle :

— J'avais pourtant bien compté, soupirait-il, que je jouerais le minisire !

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Navré, il disait et redisait :

— C'est toujours mon loti Ma malchance éternelle I Je n'ai jamais eu le rôle que je rêvais !

Et, vainement, lui expliquais-je que pour des raisons particulières — une ressemblance à éviter ~ je donnais le rôle à Marais; il hochait la tête et, de sa voix cassée, faible et cependant mordante :

— Oui, oui, je le saisi C'est toujours l'histoire du Duc Job ! Le coche est toujours parti sans me donner la place souhaitée I

Saint-Germain se plaignait à tort. Pas un acteur ne fut plus apprécié que lui en ses multiples créations. De cette voix de laryngite, il avait fait une originalité et comme une force, se faisant entendre parce qu'il contraignait le public à l'écouter, ce Vousreproche-t-on un défaut? disait superbement Victor Hugo : exagérez-le!» Saint-Germain exagérait la faiblesse de sa voix; mais, avec un naturel admirable, il parlait, sur le théâtre, comme dans la vie et cependant il « gardait le style >y. C'était un diseta^ merveilleux.

« N'usons du pittoresque qu'avec ménagement », répétait volontiers Lekain. Saint-Germain en lisait^ mais avec art. 11 a joué Pétillon. Il eût joué Don César. Il savait trouver dans un rôle le 'mot décisif, le geste qui disait et peignait tout. Très érudit, il avait interrogé les textes après avoir suivi l'enseignement des maîtres.

— Il y a dans chaque rôle, disait Talma, deux ou trois vers qui en sont la clé. C'est là ce qu'il faut savoir saisir.

Cette cléj Saint-Germain la cherchait et s'en servait.

Molière notait muslcalemenl certaines intonations et ce même Talma disait encore : « Je suis musicien avant d'être acteur! » Saint-Germain, de sa voix brisée, savait aussi donner la mtmque d'un rôle. Comédien pour chambres de malades, soiti Encore un* coup, il s'imposait par l'art de dire, par Vcirt den (enips, si précieux au théâtre. Ses silences commandaient, faisaient faire le silence.

Le conférencier en lui manquait d'indulgence peutêtre, mais, excellemment informé, on l'écoutait avec plaisir, non sans protester. Il récitait, par exemple, des vers d'Hugo pour en montrer V exagération. Il n'en comprenait guère le lyrisme. Mlle Clairon ne redoutaitelle point Corneille? « Il est, disait-elle, si grand ou si familier, que sans l'extrême sûreté des intonations, on court risque de paraître ou gigantesque, ou trivial. » Saint-Germain, entre deux scènes de comédie moderne, allait, derrière les portants, répétant que Hugo, selon le mot de la Clairon, était (ji(janle^{j}ie. Soit. Que le sort et la nature nous rendent de tels géants !

Peut-être Saint-Germain, analysant et dénionlanf ainsi les œuvres et les hommes, ne fut-il pas assez naïf et instinctif dans son art. Le comédien (attirant problème) est ou doit être un impulsif. S'il devient critique, comment se livrera-t-il tout entier, car il a besoin, dans le combat, de toute sa personne? Rachel prononçait, dans Mademoiselle de Belle-hle, avec une terreur indignée, ce mot : la Bastille, sans savoir ce que c'était que la Bas/ille... Heureux les ignorants en ce monde I

Un jour, devant le Théâtre-Français, Saint-Germain,

vieilli, rencontra M. Got qui annonçait alors sa représentation de retraite :

— N'êtes-vous pas attristé, mon cher ami^ dit au doyen de la Comédie le créateur de Jonathan^ n'êtesvous pas désolé du sentiment de peu de durée de notre gloire? Gloire de comédien, c'est-à-dire fumée l Qu'est-ce que nous laisserons après nous? A peine un nom! Rien!

M. Got se mit à rire, et de sa voix brusque :

— Ali î vous tenez à vous 2^e7'pétueï\ vous?

Puis, haussant les épaules :

— Tous les hommes doivent en prendre leur parti : pas de lyerpétiiité pour aucune gloire, mon cher!

Saint-Germain était un observateur. M. Got est un philosophe. Mais, sur la lettre de faire-part du comédien, Je lis : « Saint- Germain, artiste dramatique, président du Caveau! » Il a voulu, le Figaro chansonnier, montrer une fois de plus que, dans la vie comme au théâtre^ tout finit par des chansons!... VA par le caveau!

Un journaliste à rinstitut. — Le feuïlklon et rAcadémie. — Philippe Gille. — Un scuipteur ignoré. — SouTeuirs du pas sage GhoiseuL — Léo Delibes. — Les opérettes d'autrefois — Lakmé chez Francis Magnard. — Un mort d'hier : Vi, Ghcsnelong. — La restauration du comte de Chanibord. — Le drapeau blanc et M. de Manteuffel. — Un suicide. — - Victor Hugo. — Le cri d'un légitimiste. — Au Conservatoire.— Les concours.

— Juges et jugés. — H y a cent ans. — Un discours de François (de Neufchàteau). — Le nouveau jeu et la tradition. — Le Fils de quelqu'un, — L'appel des lauréats au Conservatoire.

— Croquis et souvenirs. — Mile Patrj^ — M. Coquelin. — Les lendemains de l'existcuce. — Ce qui s'appelle lyïvre.

27 Juillet 1890.

Le temps est loin où un critique littéraire à qui un directeur de journal offrait de publier ses articles en feuilleton répondait :

— iNon, dans le corps du journaJ^ s'il vous plait. Ea variétés^ comme les Lundis do Sainte-Beuve. Le feuilleton n'entre pas à l'Académie I

Le] feuilleton^ en ce temps-là, passait en effet

pour léger, et à dire yrai^ le journalisme tou.t entier pour un métier subalterne. L'opinion, depuis, s'est fort modifiée, le feuilleton triomphe et c'est bien un peu comme journaliste — critique d'art — que M. Philippe Gille vient de faire son entrée à L'Institut.

Le Figaro, où il publie depuis tant d'années sa très vivante « Bataille littéraire », le constatait, l'autre matin, non sans orgueil. Le journalisme mène à tout, à la condition qu'on y reste. C'est un dur et un fatigant métier souvent ; c'est — pour ceux qui en ont tàté — un besoin toujours. Vous auriez offert à l'excellent et vaillant Francisque Sarcey une des premières places dans l'État pour lui faire renoncer à sa plume, il eût répondu vivement : Tainie mieux ma plume, 6 guél et il eût laissé les places à d'autres. Qui a touché à l'écritoire du journaliste y revient toujours comme à la coupe où Ton boit l'ivresse sacrée. Et le journaliste qui endosse l'habit d académicien, comme Philippe Gille, a pour première pensée, reconnaissante, de remercier ce métier de gazetier, où l'on fait les autres, comme dit Desgenais, mais où quelques-uns se /on/ aussi eux-mêmes, de par leur talent et de par leur labeur.

Quand je pense que peut-être notre ami Philippe Oille a rêvé jadis — qui sait ? — d'entrer à l'Institut non point comme publiciste, historien de Versailles ou de Trianon, mais comme sculpteur! Il m'a conté souvent ses odyssées de statuaire envoyant au Salon des bustes qu'il fallait aller ensuite retirer, avec des soupirs! J'ai près de moi, comme presse-papier posé

sur les feuillets où j'écris ces lignes, un petit bronze, une tête de femme, un profil régulier et classique, qui est Tœuvre de Philippe Gille, sculpteur avant d'être écrivain et pétrissant la glaise avant de donner à Léo Delibes des scénarios d'opérettes .pour les Bouffes- Parisiens.

Ah! souvenirs de jeunesse 1 Étonnantes soirées du Bœuf Apis f A cette même époque un charmant homme, i^emarquable et qui devait marquer sa place dans nos assemblées parlementaires, Léon Journault, donnait aussi une opérette aux Bouffes, Dldon^ sans se douter que quelques années après, avec une haute intelligence, il gouvernerait l'Algérie.

Dis-moi, Didon, Mais dis-le-moi donc !

Ainsi chantait je ne sais quel Énée de parodie.

C'était le bon temps. Nous, nous arpentions gaiement le passage Choiseul, Gille, Delibes et moi, en causant, pendant les entr actes. Que de fusées de gaieté jetait le cher grand garçon qu'était Léo Delibes! Il n'avait pas encore écrit le ^ballet de Sylvia ni les plaintes de Lakmé. Il en était encore aux amusantes polkas des Deux vieilles gardes et aux folies joyeuses du Serpenta ])!umes ! Ah! Q,(à Serpent à plumes ! Une des joies de nos vingt ans, dans ce petit théâtre où la verve énorme de Désiré et de Pradeau avait pour correctif le sourire de Lise Tautin I

Léo Delibes, en sortant de la répétition de quelque opérette, nous contait alors qu'il avait été enfant de

chœur et que, avant de faire polker les deux vieilles gardes, il servait la messe à la Madeleine.

— J'avais mêncie là pour compagnon Francis Magnard. Oui, Magnard lui-même. En surplis blanc sur robe rouge I Ne le lui dis pas.

Chez Francis Magnard, précisément, à Passy, dans cette maison située près du logis du docteur Blanche et qui maintenant sert de couvent à des missionnaires, de première halte avant leur départ, Léo Delibes nous donna, un soir, la primeur de cette £a te e que devait, quelques mois après, monter l'Opéra-Comique. Il nous chanta par avance, les airs qu'allait faire applaudir la blonde et mince Zandt. 11 joua — avec quelle verve 1 — toute la partition, pétrissant le piano, faisant le ténor, faisant les chœurs, faisant l'orchestre. Gai, animé, bon enfant, riant, gesticulant, JDelibes enlevait son habit, ôtait son gilet, dénouait sa cravate, comme Balzac lisant son Mercadet aux comédiens du Comité et il jouait, il jouait toujours, il chantait, frappait le sol du pied et de la main l'espace ; 11 était le ténor. Imprima donna ^ le baryton, les chœurs, l'orchestre, il était sa partition tout entière, et avec quel talent et quelle bonne humeur ! Je vois encore auprès de lui Philippe Gille et mon cher Magnard qui écoutait, battant la mesure.

Que c'est loin ! Maintenant l'hôte de cette soirée de musique et d'art et le musicien aussi ont disparu.-Lesort a réuni les deux enfants de chœur. Francis Magnard est toujours à Passy, mais au cimetière. Le pauvre DelibeSy mort trop jeune, a son monument, là-bas, en sa ville natale. Et Philippe Gille, qui l'aimait si ten-

drement et qui rima pour lui, avec Meilhac, les vers de Lakmé :

Ta m'as donné le plus doux rêve Qu'on puisse avoir sous notre del î

Gille endosse l'habit vert de membre de Vlnsliluf auquel Delibes ne songeait pas non plus lorsqu'il écrivait V Omelette à la Foll embûche.

C'est très éclatant, les statues. C'est très glorieux, l'habit vert. Cela ne vaut pourtant pas les rires de la vingtième année et les rêves de la jeunesse, alors qu'on ne souhaitait et ne prévoyait pas tant d'officielles récompenses et qu'on était tout de même un peu plus ambitieux puisqu'on rêvait de vert laurier, de poésie et d'un peu d'amour 1

Avec Philippe Gille c'est tout un essaim de souvenirs intimes qui bruit autour de moi. Avec M. Chesnelong c'est tout un chapitre d'histoire qui disparaît — la grande affaire du rétablissement de la monarchie, les négociations à Salzbourg, pour le drapeau, les hésitations, la quasi-acceptation et le refus final du comte de Chambord. Elle est d'ailleurs maintenant écrite, cette histoire, ou comme vous voudrez, cette historiette, et par ceux-là mêmes qui en furent les acteurs.

Quand je pense qu'il fallait alors qu'un de nos vainqueurs, le maréchal de Manteuffel en personne, dînant à Versailles, donnât une leçon aux partisans du drapeau blanc et déclarât qu'il serait cruel et insultant d'enlever à nos soldats ces trois couleurs qu'il venaient de défendre si vaillamment sur les champs de bataille I

— Non, répétait Manteuffel, ce ne serait pas juste ! Victor Hugo louait alors le prétendant qu'il appelait

« Henri V » et dont il avait « chmité Vaurore » de ce qu'i] appelait ua fier suicide. Et il saluait celui

Qui sait tout abdiquer hormis son vieil honneur ; Qui cherche l'ombre ainsi qu'Hamlet dans Elseneur, Et qui, se sentant grand surtout comme fantôme, Ne vend pas son drapeau même au prix d'un royaume î

Mais les chevaii-légers de l'hôtel des Réservoirs ne trouvaient pas aussi admirable que le vieux poète républicain le suicide de leur Roy. Ils se racontaient avec colère les tergiversations, les demi-paroles du comte de Cliambord et un des hommes les plus spirituels de l'Assemblée nationale d'alors, un fin observateur me contait naguère qu'il avait entendu, lorsqu'arriva la fameuse lettre d'abdication du comte, l'un des plus acharnés légitimistes, s'écrier, plein de rage, en se laissant tomber dans un fauteuil :

— Et quand je pense, quand je pense que ma mère m'a fait, à la messe, prier Dieu pour que ce fût un garçon!...

Ainsi s'en vont les acteurs du drame quotidien auquel assistent les braves gens qui sont la foule et composent le parterre. L'honnête M. Chesnelong disparaît en son intacte loyauté. Et la pièce continue !

L'épisode actuel, c'est l'épisode annuel : le concours du Conservatoire, les prochaines distributions de prix les éternelles harangues moralisatrices : Jeunes élèves !

Au Conservatoire les concurrents espèrent les couronnes attendues et leurs juges souhaitent qu'on accueille sans trop de hurlements leurs sentences. Voilà de très honnêtespersonnages, dont quelques-uns sont des gloires du pays, qui s'en viennent pendant de longues heures braver la migraine et donner leur attention à des élèves souvent médiocres et à des scènes souvent inutiles ; ils seraient fort bien chez eux, celui-ci à écrire quelques fragments de beau drame nouveau, celui-là à tracer le i^lan de quelque comédie amoureuse ; ils donnent leur temps et leur peine et parce qu'ils jugent selon leur conscience — et aussi selonles notes prises durantl'année — on leur réserve parfois des huées pour récompense et comme postscriptum à leur tache !

Un philosophe, il est vrai, vous dira que voilà cent ans, à peu près, qu'il en est ainsi et que, sans doute, il en sera pendant longtemps encore de même. Ambroise Thomas est mort avant d'avoir célébré le centenaire de la fondation du Conservatoire. M. Théodore Dubois n'a pu fêter cet anniversaire. Il y aurait eu pourtant là une belle occasion de répondre à tout ce qui a été dit contre une institution imitée ailleurs et dont tant d'artistes, depuis un siècle, ont eu au total à se louer. L'amas des écrits publiés contre le Conservatoire formerait un tas énorme et François (de Neuchâteau), qui, il y a tout justement cent années, félicitait la Convention d'avoir créé un tel établissement, serait fort étonné aujourd'hui s'il lisait toutes les attaques publiées contre le Conservatoire depuis sa fondation.

En distribuant les prix aux élèves, l'excellent ministre de l'intérieur cfui devait protéger Victor Hugo, collaborer avec lui et, je crois bien, signer même certaine préface écrite par le jeune poète — François (de Neufchâteau) félicitait, en un langage très fleuri, la République d'avoir arraché les artistes à T « humlUanle protection des cours » et d'avoir affranchi la musique <^ des langueurs voluptueuses et léthargiques si favorables à r esclavage »,

Il comparait, dans le style du temps, les flatteries des grands « leurs perfides caresses » à ces « prestiges do7it Armide environne Renaud » et, disait-il, tel serait encore l'état des arts « si la liberté, corn me Ubald, ne leur eût présenté l'univers et ne les e lU fait rougir des guirlandes dont ils étaient parés )>.

Je ne m'imagine pas un ministre parlant de la sorte aux élèves nouveau Jeu ; mais François (de Neufchâteau) a > ait raison de dire, avec plus de simplicité, cette fois : « La même année qui vit éclore la Constitution vit naître le Conservatoire! »

C'est une institution républicaine, cette école dont lesrécompenses ne confèrent pas le génie, mais dont les professeurs enseignent du moins à tout un petit peuple plein d'espérances, trop tôt déçues, la règle de leur art et comme l'orthographe du talent. Uorf/iographe f Le mot est précisément de Frederick Lemaître qui, de par son génie, pouvait se passer de tout enseignement et se vantait pourtant d'avoir traversé le Conservatoire.

— Qu'avez-vous appris là ? lui demandait-on. Pas grand'cbose?

— J'y ai appris à marcher et h respirer, j'ai fait mieux, répondit le grand artiste, l'homme-drame. .r^^ ai appris à apjwendre !

M. Mounet-Sully méprise-t-il les leçons de son professeur Dressant? M. Coquelin a-t-il oublié l'enseignement et Vart de dire de l'admirable Samson? M. Worms ne se rappelle-t-il point Beauvallet? Lb tradition, qu'il est de mode de railler, porte un autre nom, qui s'appelle la science. M. Delaunay me disait un jour: « J'ai connu Firmin qui avait connu Mole et qui m'a enseigné la faconde jouer de Mole en pcp sonne. » Et de la sorte, même en ce temps de chaus« sures pour bicyclettes, les talons rouges ne sont pas tous coupés^ comme dit le bonhomme Poirier en par^ lant du marquis de Presle. Le plus indépendant des artistes de ce temps, M. Antoine, n'a-t-il pas écoulé, étudié, analysé M. Got? On est toujours l'enfant de quelqu'un, comme dit le Brid'oisonde Beaumarchais^ petit-fils lui-même du Brid'oie de François Rabelais.

Ainsi, ils emporteront, sans le savoir — et parfois sans la savoir — la tradition du passé, ces jeunes gens qui défilèrent hier devant nous et dont quelquesuns ont donné déjà plus que des espérances! La vie se chargera d'ajouter aux indications de leurs maîtres cet enseignement spécial qu'elle seule peut donner. La vie est un professeur admirable, souvent très dur, excellent souvent.

Je regardais, hier, du fond de la loge du jury, à travers une buée chaude, cette salle du Conservatoire-, illuminée, colorée, parée de claires toilettes, avec, sur la scène, les trois lustres et les six candélabres à

la lumière électrique brillant sur le fond décoré à la pompéienne, et les neuf muses aux poses évaporées, et les bouquets de fleurs sur fond couleur brique — puis, dans ce fouillis de chapeaux fleuris, d'éventails agités, de robes à pois blancs — cette porte, là-bas, ouvrant sur le dernier plan de la petite scène et laissant apercevoir, entassées, les concurrents et les concurrentes se pressant, tendant le cou, tendant l'oreille — pendant que M. Théodore Dubois, la liste des récompenses à la main, se préparait à Jeter les noms des élus à toute cette foule anxieuse, fiévreuse, passionnée, échauffée — et que l'huissier, grave et calme, l'appariteur, s'apprêtait à répéter ces noms et à dire aux lauréats :

— Venez !

Tout un drame de nervosité, d'espoir et d'angoisses se jouait, là-bas, derrière le décor pompéien et j'en apercevais quelques détails par ^la baie de la porte ouverte en face : robes roses, robes bleues, robes blanches, frissonnantes et laissant voir des mouvements saccadés, habits noirs dont les basques semblaient mouvantes comme des élytres. Et ces grands yeux qu'on devinait agrandis encore, ces têtes qui apparaissaient toutes pâles. Pauvres jeunes gens ! Pauvres jeunes filles ! Que de joie chez les appelés de cet autre appel de la Terreur ! Quelles déceptions et quel désespoir chez- les autres !

Les premiers s'embrassant devant la foule qui les acclame, les autres se dérobant à une récompense qui, leur semblant insuffisante, leur paraît dérisoire; celle-ci, gentille et heureuse, envoyant de sa petite

main un baiser en jury ; — celle-lèt, désolée, disparaissant à demi évanouie, la pauvre enfant, sur l'épaule de Tappariieur. Et les frèi-^es d'armes, les rivaux unis par la même récompense, venant, les mains serrées, s'incliner devant la foule. Et les attitudes de statues hostiles des pauvres petites ou des grandes belles filles pas assez récompensées à leur gré, méconnues. Il y a là tout un lot de petits drames qui, pour être petits en effet, n'en ont pas moins leurs grandes douleurs. Ah î si elles étaient les seules qu'auront à supporter ces débutants dans la comédie de la vie! Le mot, tant de fois cité, de M. Auber à M. Coquelin cadet est éternel comme l'existence même :

— Monsieur Auber, c'est une injustice !

— Ah ! mon cher enfant, vous en verrez bien d'autres 1 Ces autres^ c'est, je le répète, la vie, plus sévère que 'tous les jurys du monde, qui se charge de les commettre ou de les infliger. Les désespérés d'hier ont d'ailleurs pour se consoler la toute-puissance de la jeunesse. Ils peuvent encore en appeler à l'avenir. L'avenir! Personnage ironique, sorte de clown facétieux et macabre, dans cette tragi-comédie de l'existence.

L'avenir IJe me rappelle une des journées les plus^ mouvementées des concours du Conservatoire, le jour tumultueux où le jury, n'ayant pas décerné le premier prix à Mlle Patry, Mlle Patry fut acclamée par la foule qui, la voyant monter tout en larmes dans sa voiture, rue du Conservatoire, eut, pour un peu, dételé la voiture et porté la charmante fille en triomphe : Vive Patry î Bravo^ Patry î Les commis des maisons de commission du voisinage se mettaient aux fenêtres.

croyant à une émeute. On dirait aujourd'hui unprommciamento.

Ce n'était pas un pronunclamen(o^ ce n'était pas mne émeute. C'était Mlle Patry qu'on saluait de vivats protestataires. En ce temps-là, je n'étais pas dans la loge officielle et, comme les braves gens du parterre, l'acclamais la méconnue ; j^ai même fait de l'aventure uïï épisode du roman que publia le Temps vers cette époque, le Troisième dessous, mœurs de théâtre, études de quelques enfoncés de la vie parisienne.

On disait alors de Mlle Patry:

— C'est une Rachel nouvelle 1

Qu'est devenue Mlle Patry ? Oh ! lendemains des Iriomphe d'une heure! M. Coquelin aîné, un jour, me proposa d'engager cette « Rachel » d'autrefois,; la jolie fille acclamée, pour lui faire jouer les <^ duègnes ». Si jeune! Y pensait-il bien, M. Coquelin? Et lui-même, lorsque, presque adolescent, dans toute îa force verdissante de ses vingt ans, il eut son premier prix, est-ce qu'on ne dit pas de lui :

-— Le jury s'est trompé I Le vrai grand comique de la promotion, ce n'est pas lui, c'est Malardl

Malard I — Le bon Blaisot, si longtemps applaudi du reste au Gymnase, avait eu, lui aussi, comme Malard, sa journée d'Austerlitz et l'on disait de Blaisot : — C'est la perle du Conservatoire, c'est l'espérance du théâtre en France î

Moralité : il ne faut ni trop espérer des élus, ni désespérer des noti appelés. C'est maintenant pour

les uns et les autres que l'épreuve commence, une dure épreuve, moins aimable que celle de Marivaux, et la vie se chargera de remettre au plan tout ce petit monde épris de rêve, amoureux de cliimère et de laurier vert. C'est une consolation pour les vaincus de songer qu'après tout les premières victoires ne prouvent rien et ne sont, même pour les lauréats, que des escarmouches avec le sort.

Jeunes élèves — puisqu'aussi bien voilà les mots clichés dont on va se servir le plus souvent, tous ces jours-ci — jeunes élèves, de tous les lycées, de toutes les écoles et de tous les conservatoires de ce monde terraqué, dites-vous que les premières déceptions sont parfois des aiguillons et que les petits orages du début ne sont rien comparés aux grandes tourmentes de demain. Et bénissez vos premières larmes, déçues ou colères, vos tristesses et vos navrements, si ces rages et ces désespoirs vous éperonnent, vous remontent ^ vous fouaillcnt et vous enseignent à supporter les coups reçus, à les*rendre au besoin et à vous dire : « Rien n'est perdu tant qu'on est debout, Encore un effort! Tant pis pour qui tombe I En avant!.. »

C'esttout simplement,' jeunes élèves, ce qui s'appelle conjuguer (un pensum parfois), le verbe oivre.

Et cela jusqu'au monument final qui n'a pas une statue, un médaillon, ni même une inscription pour tout le monde.

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