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LE DECOR

18 août 1899.

Depuis quelques jours, Eennes est « le nombril du monde ». Tous les yeux sont fixés sur ce coin de terre et hypnotisés comme ceux des fakirs. Les fils télégraphiques qui partent du chef-lieu d'il! e-et- Vilaine vibrent comme les nerfs de la terre entière, et par jourtroiB cent mille mots, plus de trois cent mille, répandent à travers les continents les nouvelles de ce qui passe dans la salle on, il y a peu de semaines, les jeunes lauréats Tecevaient leurs volumes gaufrés.

J'avais à côté de moi, tout à l'heure, une reportere^s — en supposant que le nom soit adopté — qui envoyait à Chicago le compte rendu de la dernière séance du procès. Elle souriait, toute hère, car à Chicago on peut lire à dix heures du matin, tout ce que nous pouvons lire nous-mêmes, sur le boulevard pari-

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sien, à huit heures. La différence entre les heures d'Europe et d'Amérique est telle, que les Américains peuvent même, chronomètre en main, connaître ce qui nous préoccupe avant l'heure officielle marquée par nos montres.

Je ne crois pas que Rennes ait eu souvent une pareille animation, toute locale, il esi vrai, et se résumant en certains points de la cité. En réalité, la ville reste ce qu'elle est, silencieuse et comme austère entre ses murs de pierres grises. Elle a la fierté solide des Bretons, fils de la terre chantée par Brizeux, la terre de granit que couronnent les chênes. M. de Jouy, qui fut un chroniqueur très averti et, voyageant en France, écrivant VEi^mite en province après VErîniie de fa chaussée d'Antin, m'apparaîtlà comme une sorte de précurseur des reporters d'aujourd'hui ; le bon M. de Jouy, si cruellement jugé par le général Thiébault dans ses Alémoires^ a laissé sur Rennes une page hostile que n'ont point dû lui pardonner les littérateurs du pays, Alexandre Duval, Hippolyte Lucas, lîdouard Turquéty ou Paul Féval.

Rennes, visiblement, lui a déplu, et il a même fait à la ville une réputation que démentent les journées de soleil que nous y vivons, « Le climat de Rennes, dit- il, ne j ouit pas d'une grande réputation de salubrité ; il est constamment froid et humide ; /a- Vihdne ne tire-telle pas son nom des brouillards fétides et malsains qui la couvrent habituellement? Les morts subites sont ici plus fréquentes que partout ailleurs ; mais on remarque que les individus qui peuvent atteindre à la vieillesse parviennent souvent à l'âge le plus avancé. »

22i LA VIE A PARIS.

La dernicre phrase atténue les autres ; mais Jouy, qui était un curieux des mœurs de son temps, ne fut pas un rat de bibliothèque. La Vilaine, ainsi nommée parce qu'elle n'est point belle ? le piètre étymologiste !

— - Monsieur, me dit un Rennais, du temps des MedoneSj nos aïeux, la rivière s'appelait Visnonia^ dont le vieux français fît Visnaine^ puis Villaigne et €|ui finalement devint Vilaine. Voilà bien, Monsieur, un exemple des choses dont les journalistes parlent saas les savoir î

Villaigne ou Vilaine, la rivière coule entre ses hauts quais de granit, et c'est elle qu'on rencontre après avoir descendu cette avenue de la Gare où, dès l'entrée, se précise le décor qui encadre le drame du procès Dreyfus. En face le Champ-de-Mars, voyez-vous, en effet, la grille fermée de cette maison bourgeoise qui, à votre droite, commence la rue, en fait presque l'angle? C'est la maison Godard où une femme en Têtements noirs, Mme Dreyfus, attend le résultat de la dramatique affaire. Des gendarmes sont là, se proîienant lentement, tandis que d'autres, au coin d'une Pue qui semble, en devenant, plus étroite, en s'étranglantet se contournant, continuer celle-ci, se tiennent devant les murs de la Manutention et surveillent les gens qui passent. Nous avons voulu, des amis et moi, técher d'apercevoir, par-dessus les murailles, les fenêtres du prisonnier. Des hottes de bois peint en brun, et dont on ne voit que le haut, les décèlent aux

passants. Il y en a trois. La plus rapprochée de la rue est celle qu'on a appliquée à la cellule de Dreyfus, Les gendarmes ont paru intéressés par nos regards jetés, et nous ont suivis pas à pas. Nul ne va de ce côté, et les kodaks ne quittent Dreyfus que lorsqu'il traverse pour se rendre au Lycée, l'avenue de la Gare. Ces braves gendarmes étonnent un peu les paisibles habitants de Rennes, bonnes gens qui ne demandent qu'à respirer en repos. L'excellent dessinateur Paul Renouard, qui est un observateur des 7nols autant que des types^ me disait la stupéfaction des braves Bretons attristés et lui répétant : — Mais vraiment q\x' avons- nous fait pour qu'on nous envoie quinze cents gendarmes ?

Il leur semble que c'est une preuve de mésestime et comme un soupçon vexant. Leur préfet, M. Duréault, les aime cependant et leur i^end justice. A charge de revanche, car il est fort aimé.

A vrai dire, les Rennais ne sont plus chez eux, et l'arrivage des nouvellistes de Paris et des journalistes étrangers a fait de la cité sévère une sorte de ville « essentiellement parisienne » et à la fois aussi cosmopolite qu'un roman de Bourget. On y entend parler toutes les langues, et tel publiciste anglais, en sortant du télégraphe, soupire, son bâton à la main, après une partie de golf. Dans la ville granitique, parmi ces rues silencieuses, quelques points spéciaux ont la fièvre. Il y a, çà et là, des éruptions. Le reste sommeille.

C'est comme un chapitre de Balzac. La Ville Basse, voisine du Lycée, du Musée, de FËcole de médecine, a VHôtel Moderne; la Ville Haute, l'ancienne cité

parlementaire, solennelle comme un arrêt de magistrat, a VHôtel de France logé dans l'ancien hôtel des Monnaies, avec ses toits ardoisés et ses larges chambres aux plafonds hauts. Plus turbulent, l'hôtel de la Yille Basse, avec ses promiscuités étonnantes de personnalités diverses, ses rencontres, d'ailleurs sans verbesvolcaniques, d'adversaires de la parole ou de la plume. La Yille Haute laisse à son hôtel une sorte d'apaisement. Et, ici et là, on cause, on guetta, on suit les nouvelles comme un chasseur une compagnie de perdreaux en temps à^' ouverture. A Paris, on se passionne pour ce qui se passe à Rennes. A Rennes, on s'inquiète de ce qui se passe à Paris. Quel étrange été! Quellesfiévreuses vacances, pour ceux qui auront pris des vacances ! Sur les plages, là-bas, à Houlgate ou à Dieppe^ aux Pyrénées, à Luchon, à Biarritz, on attend les dépêches qui partent d'ici, et les Parisiens, devenus •Rennais pour quelques jours, sont à rafTût des moindres racontars venus de ce Paris qu'on emporte, quoi qu'on fasse, quand vient Pété, à la semelle de ses souliers jaunes l

La fièvre, à RenneS; est surtout dans ce café tout proche de la poste où les gazetiers^ comme on disait au siècle passé, échangent les nouvelles. Le Caffé^ comme au temps de Thévenot de Morande. On y parle, on y entend de la musique et, le soir, de la musique encore, jouée par un orchestre d'Italiennes ou de Hongroises, on en peut écouter près du théâtre maintenant désert. Ce sont là tous les plaisirs de Rennes. Une lente promenade sous les beaux arbres du Thabor vaut mieux, dans le silence et la paix qui font de

ce jardin un lieu de repos, comme une sorte do Luxembourg plus mélancolique et plus froid. Les hauts marronniers ont des allées d'une ombre épaisse longeant les murs et caressant les toits de je ne sais quel vieux couvent pittoresque, vénérable et moussu, dont une porte s'ouvre, mystérieuse, au fond d'un fossé semblable à la douve de quelque castel abandonné.

J'ai passé là, loin de tout, une heure délicieuse.

Loin de tout? Non. Une statue est là, dans le carré Du Guesclin, qui se dresse, toute blanche, sur l'herbe verte. C'est l'image du Connétable qui pourchassa les Anglais et refit la patrie. Et, plus loin, en face de ce profond bassin de gazon humide qu'on appelle, paraît-il, VEnfer^ sur une colonnette, des lettres de bronze m'apprennent que la ville de Rennes a élevé ce petit monument à deux jeunes Rennais morts, aux journées de Juillet, à Paris, pour la Liberté. Cette figurine sans grand caractère et qui semble une fillette d'un Jean Goujon qui ne serait pas de la Renaissance — cette femme surmontant la colonne, c'est la Liberté :

Liberté, Liberté chérie, Combats avec tes défenseurs î

Et c'est pour elle, pour cette y mage, pour avoir un nom gravé sur une plaque dans le jardin de leur province que Vanneau et Papu sont tombés aux jours chantés par les ïambes. Vanneau î 11 était élève de l'École polytechnique et je croyais que c'était son nom qu'on avait donné à la rue et à la cité Vaneau.

A Paris, on écrit Vaneau. L'orthographe de Rennes est Vanîieau. J'avais, en traversant Versailles, l'autre matin, rencontré, sur une maison de la rue Duplessis, une autre inscription de la même époque placée là en mémoire de Décourty « mort en combattant pour la Liberté ». Jeunes héros de vingt ans : Vanneau, Papu, Décourty — et Georges Farcy avec eux — qui donnèrent leur sang pour un rêve encore irréalisé et que poursuivent même les fronts grisonnants.

Vanneau, polytechnicien, Farcy, normalien, mouraient pour une cause qui embrasait alors toutes les âmes et qui faisait que l'Allemand Ludwig Bœrne, en arrivant à la frontière de France et apercevant au schako de la première sentinelle française la cocarde tricolore — la cocarde de Valmy — se mettait à genoux et pleurait!...

J'ai songé à ce passé sous les arbres du Thabor, au pied du chêne de Saint-Melaine. Papu et Vanneau seraient-ils morts pour rien? Ils sont morts heureux, voilà le certain, ayant fait leur devoir et défendu le droit.

En sortant du Thabor par la rue^ de Fougères, au numéro 1, à l'angle de la rue et en face de la Préfecture, j'aperçois un vieil hôtel attenant aujourd'hui à un presbytère et que nulle inscription, aucune plaque ne désigne à l'attention du passant. Antique maison de parlementaire, castel de petit gentilhomme ou de gros bourgeois, ce fut la demeure de La Chalotais, C'est là qu'il est mort. J'ai vu, dans plus d'un journal,

ce nom de La Cliatolais qui fui celui d'un martyr et que des publicistes ont, non pas déterré, mais remisen lumière parce que, ces jours-là, chômait le conseil de guerre,

La vérité est que Louis-René de Caradeuc de La Chalotais, procureur général au Parlement de Bretagne, méritait ce salut de la part de ceux qui tiennent une plume. Ce défenseur de la liberté des Parlements contre l'autorité royale usa de la plume aussi, après s'être servi de la parole.

On a conté qu'il s'était attiré, par un bon mot^ l'animosité du gouverneur, le duc d'Aiguillon. Je ne parlé pas de la guerre faite aux jésuites par le magistrat. C'est de l'histoire. Mais on a affirmé que lors de la descente des Anglais àSaint-Cast, le duc d'Aiguillon s'étant réfugié dans un moulin, tandis que les grenadiers de d'Aubigny et les volontaires bretons jetaient l'ennemi à la mer, quelqu'un dit à La Chalotais : — Le duc d'Aiguillon s'est couvert de gloire ! — Non, mais defarinel répliqua le procureur général. De là la haine. L'histoire du moulin est apocryphe. Le mot de La Chalotais aussi, peut-être. Ce qui est sûr, c'est l'emprisonnement du magistrat réclamant les droits du Parlement, Dans son cachot de Saint- Malo, tandis qu'on dressait son éohafaud, il écrivait sa justification. On ne lui avait laissé ni plume, ni papier. Avec un mélange d'eau, de suie, de vinaigre et de sucre, La Chalotais fit de l'encre. 11 i^emplaça le papier par des enveloppes de chocolat et prit un cure-dent pour plume. C'est ainsi qu'il traça son : Exposé justificatif de ma conduite.

— Malheur à toute àme sensible qui ne sent pas le frémissement de la fièvre en le lisant, s'écrie Voltaire , Son cure-dent grave pour l'immortalité 1

C'est en 1766 que se passait cette tragique histoire de La Ghalotais. Le duc d'Aiguillon tomba. Louis XYI, en 1774, leva l'exil de La Chalolais.Et, dans cette vieille maison aux murs jaunis et aux toits d'ardoise que je regardais en quittant le chêne vénérable de Saint- Melaine, La Ghalotais vécut jusqu'en 1785. Il avait quatre-vingt-quatre ans quand il disparut. M. de Jouy a tort d'être trop sévère pour le climat de Rennes.

Je dois ajouter que, depuis peu, on a publié un livre très documenté, où l'auteur soutient ce paradoxe que, dans leur lutte fameuse et implacable, le persécuteur fut Garadeuc de La Ghatolais, et le duc d'Aiguillon, la victime. L'exilé serait celui qui aurait fait souffrir l'autre. C'est inattendu.

Non. Cela prouve simplement que l'impartiale Histoire a ses partialités, tout comme la plus fiévreuse et la plus palpitante Actualité.

Train d'automne. — Paysage de banlieue, — Lecteurs de journaux. — La vie parisienne en wagon. — Deux enterrements»

— Le général Brauit et M. Scheurer-Kestner. — Deux Français. — Viil^d'Avray. — Un autographe historique. — Le 1^1' mars isfi. — Nos rêves ! — Drames de ce temps-ci, — La curiosité publique. — Benjamin Raspail. — Le père et le fils,

— Une opinion de Ledru-Rollin, — Pasteur et Raspail. — Les chimistes. — L'usine de Thann. — La vie à Paris. — Modes nouvelles. — Les chapeaux torero, — Courses de taureaux. — Théâtres et spectacles. — L'opinion de Dumas fils.

30 août 1899.

Le train de cinq heures vingt sort de Paris et, dèsles fortifications, le coucher de soleil jette aux murailles des logis ses reflets dorés. Au loin, la tour Eiffel émerge, avec ses tons de bronze, de l'amas des toits, et sur le ciel d'un bleu très doux, d'un bleu corrégien, où courent de légers nuages d'étoupe blanche, frangée d'orange, les deux tours du Trocadéro et le dé de l'Are de Triomphe découpent leurs silhouettes connues. Dans le wagon, personne, excepté moi, ne regarde ce

paysage de banlieue cher à J.-F. RaiTaelli et qui, cependant, vaut un coup d'œil. Les collines tachetées de blanc — taches qui sont des maisons — là-bas vers Montmorency, ces cotemxx modérés que chantait Sainte- Beuve, s'endorment dans une sorte de buée mauve et les arbres, touchés déjà par l'automne, semblent en or, du tronc au faîte, avec leurs branches aux feuilles <^à et là cuivrées qu'enveloppe le dernier baiser du soleil.

Cependant mes voisins déplient leurs journaux et les lisent indifFérents à ces couchants d'automne, à €ette poésie de lumière, mélancolique et triomphante à la fois qui serait un manteau de pourpre. Linceul du soir.

- Que lisent-ils, mes voisins ? Des gazettes d'opinions différentes qui semblent dans leur diversité même résumer les passions, les partis qui divisent la France. Et ils les lisent, avec une attention profonde, ils les dégustent mot à mol,, respectueusement comme ils épelleraient une Bible. Pour ces hommes d'une même nation — comme fils d'une même famille — ces journaux de nuances diverses, avec leurs entrefilets qui s'entre-fusillent, sont ici et là la parole de vérité.

Et le train marche, emportant vers la villa des environs que l'on quittera demain pour la renti^ée les voyageurs lisant là, coude à coude, les articles les plus ennemis. Hostiles, ils font le même chemin dans une promiscuité silencieuse, une involontaire fraternité. Et c'est la vie, ce contraste étonnant et cette Iréve forcée. Pourtant, comme si le besoin de livrer sa pensée, défaire connaître ses impressions à autrui,

poussait l'un de ces hommes à quelque confidence inévitable, celui de mes voisins qui est assis en face de moi — un monsieur cravaté de blanc, qui va diner en ville à la campagne — dit au voyageur placé à ma droite (il me connaît sans doute) :

— J'ai vu les funérailles du général BrauU, et elles ont été émouvantes. Le défilé de ces généraux et de ces soldats, ces beaux uniformes bien portés, avaient quelque chose de frappant. On sentait un frisson dans la foule. Et ce soldat, je l'avais connu. C'était un brave. Avez- vous lu un livre excellent qui s'appelle VEpopée des^ zouaves ? Vous y verrez comment le 3^ zouaves, le régiment du capitaine BrauU, combattit à Frœschwiller. Ce fut terrible, et là, BrauU, solide partout, fut admirable, La sonnerie de Palestro enlevait les combattants au pas de charge. Tous ces morts et les rares survivants sauvèrent l'honneur. C'est une belle page d'histoire. Il n'y avait pas de fleurs sur le char funèbre du général BrauU, mais des trophées tricolores. C'est la seule parure qu'eût souhaitée ce bon soldat endormi sous le drapeau qu'il avait si bien défendu.

— Oui, répondit alors mon voisin de droite, et BrauU n'a eu sans doute qu'un regrel, c'est do ne pas mourir comme les camarades de 1870, un jour de bataille. Il travailla du moins de son mieux à la défense de la frontière, et on m'a assuré que les fatigues de son labeur n'ont pas peu contribué à la gravité de sa dernière maladie. Ce serait une belle mort, une mort pour la patrie I

De l'autre côté des banquettes du wagon, des

voyageurs avaient écouté, et l'éloge du bon soldat les avait touchés aussi, comme moi. L'un d'eux, alors, repliant son journal, dit doucement :

— J'ai assisté, cet après-midi, aux obsèques de Scheurer-Kestner et j'en garderai une impression profonde. Quelle foule et quelle émotion contenue chez tous ces gens pressés, entassés ! Il y avait des fleurs partout, des couronnes par centaines et un drapeau tricolore dépliait ses plis éclatants derrière le cercueil du vieux patriote d'Alsace. Scheurer-Kestner n'était pas très âgé cependant et semblait tailLé pour vivre longtemps, rude et fort comme lyi sanglier des Vosges. Le chagrin l'a tué, et c'est après tout une belle mort aussi que cette mort pour la justice.

Il y eut un silence, un long silence dans ce wagon qui roulait vers la campagne et dont le soleil couchant entrant violemment par la portière dorait l'intérieur, illuminait le drap gris et jetait ses rayons aux visages des voyageurs qui, pensifs, semblaient enveloppés des lueurs de reflets de cuivre.

Et je songeais : « On vient de parler là de deux Français de France faits pour s'unir et s'estimer, braves gens qui ont bien servi leur pays l'un et l'autre, l'un, le soldat défendant l'épée à la main cette terre alsacienne, cette terre française, dont l'autre, le représentant du peuple, devait réclamer l'imprescriptible droit à la tribune de Bordeaux. L'un et l'autre sont partis le même jour, pour la tombe lointaine, celui-ci en Bretagne, celui-là en Alsace, suivis et comme

auréolés de nos trois couleurs nationales. Pourquoi, dans cette antithèse qui ressemble à un rapprochement, n'y aurait-il point là un enseignement et comme un symbole ? Pourquoi cette admirable et éternelle idée de patrie — la patrie, ce foyer agrandi! — ne serait-elle pas à jamais unie avec l'immortelle idée de justice? Pourquoi se haïr quand on a, quand on pourrait avoir la même âme ? Pourquoi se méconnaître volontairement, se calomnier et se déchirer? Pourquoi cette mère adorée qui s'appelle la France ne ressentirait-elle point, la Niobé sublime, une blessure pareille lorsque la mort lui prend ses plus chers enfants?

Ainsi pensais-je, tandis que le train courait, s'arretant seulement à la première station : Yille-d'Avray. Ville-d'Avray I Et derrière les maisons nouvelles qui ont remplacé la demeure où l'on voyait encore, il y a quelques années, encaissé dans la façade, le buste de Balzac; derrière le grand restaurant où les nappes blanches restent [mises, en ces soirs d'automne, je revoyais le petit logis où Gambetta est mort, où l'on conserve pieusement, pour les visiteurs — et pour l'avenir— les couronnes et les reliques des funérailles nationales, où dans une urne, sous les images sculptées de l'Alsace et de la LoiTaine, repose le cœur du patriote qui ne désespéra jamais.

Oui, je revoyais par la pensée, à travers les arbres, le petit logis au plafond bas où, dans un cadre que j'ai tant de fois regardé avec respect, est appendu — telle une lettre de faire part pieusement conservée — le fac-similé de la déclaration des députés de la

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Moselle et du Haut et Bas-Rhin, lue par M. Jules Grosjean à l'Assemblée de Bordeaux et affirmant solennellement au nom des provinces d'Alsace et de Lorraine leur « volonté et leur droit de rester Fran- « çaises ». Cri déchirant que j'entends encore. Puis je me rappelais ces mots mis au bas de ce document consolant et vengeur : « L'original appartient à M. Scheurer-Kestner. »

Celui dont les camelots vendaient le portrait avec ces mots : Scheurer^ industriel^ allemand ! a gardé cette feuille revêtue des autographes de tant de morts I C'est un drapeau qu'une telle protestation, un drapeau de deuil, mais de foi. Scheurer-Kestner, dont la signature figure là entre celles de M. V. Rehmes, de M. A. Saglio, avant cellesde Léon Gambetta, d'Edouard Bamberger et de Frédéric Hartmann, le conservait chez lui, cet étendard sauvé de nos désastres. Que de fois a-t-il dû le relire et en contempler la date : Bordeaux, i^'^ mars 1871 ! Que d'espoirs bafoués depuis lors 1 Que de nobles mains glacées 1

— Dans cinq ans ! Nous verrons dans cinq ans 1 répétions-nous alors.

Cinq ans I Nous nous donnions cinq ans — large mesure, temps qui nous semblait bien long à vivre — cinq ans pour réparer ce qui avait, aux jours du sombre hiver, paru irréparable, et c'était l'heure où Paul Déroulède, le poète de la cocarde, me disait: « Ma seule ambition, c'est d'être préfet... Préfet de Strasbourg I » Strasbourg î Les pantalons rouges sur la promenade de Broglie î La retraite battue par les tambours français en face de la statue de Kléber 1 Le

pont de Kehl ! L'Ile des Épis ! Le tombeau de Desaix! Les chers souvenirs î Revoir, retrouver tout cela ! Ah I les beaux rêves i

Scheurer-Kestner, qui vécut sans doute les yeux tixés sur cette protestation de Bordeaux comme le général de Hseseler, qui commande à Metz, s'endort en contemplant la carte fi^ontière de France peinte à son plafond — le député d'Alsace devenu sénateur ajouta un rêve à ce rêve. Il en meurt. Mais il meurt le jour même où devenait libre celui qu'un des premiers il a cru innocent. Quelle tragédie 1 Et comment le public français, dont les nerfs secoués, tendus à se rompre, sont à fleur de peau, va-t-il s'habituer à se passer des émotions dramatiques et des coups de théâtre dont on le sature depuis deux ans ? Tout, en vérité, lui paraîtrait fade si les bons polémistes n'étaient point là pour continuer à corser les situations. Lorsque les 3Iyslère,s de Paris cessèrent de remplir le feuilleton du Jou7mal des Débats^ une femme d'esprit s'écria :

— Fleur de Marie va me manquer 1 Sans le Choari?ieiir je ne pourrai plus vivre I

Mais Eugène Sue fut bon prince. Il écrivit le Juif errant, et la jolie femme désolée put revivre à son aise avec Dagobert et Rodin. Il en sera de même de l'étonnante histoire qui est notre existence en cette fin de siècle. Après un drame, un autre drame^ et la curiosité publique sera toujours mise en éveil. Le fort Chabrol l'a un moment distraite. On va visiter aujourd'hui la maison bloquée comme on regarderait le fameux mur dont parle Hugo, le « mtir derrière lequel

il se 2msse quelque chose ». Derrière les murs du fort Chabrol il ne s'est rien passé, mais les Parisiens n'en vont pas moins contempler le théâtre d'un mélodrame qui fort heureusement n'a pas existé.

Le fils de Raspail, M. Benjamin Raspail, qui fut député, conme ^on père, est mort inaperçu parmi ces funérailles sensationnelles. Il avait été fidèle au nom qu'il portait. Je crois bien qu'il avait une jambe de bois. J.-Y. Raspail a conté dans son IIistoi?^e delà maladie et de la santé — si curieuse et savamment systématique — commentune pierre habilement Jetée à son fils amena une tumeur au genou et obligea à une opération. L'image colorée de la tumeur et la jambe coupée de Raspail fils figurent d'ailleurs parmi les gravures qui complètent l'ouvrage du père. Je revois encore ces planches anatomiques, €e genou tuméfié, ces chairs malades. On n'ôta jamais de l'idée de Raspail que le caillou lancé à son enfant l'avait été par les Jésuites.

Ce qui estsingulier, c'est que Ledru-RoUin me disait à moi-même, le plus naturellement et de la meilleure foi du monde :

— Raspail ? (il parlait du vieux.) Yous savez que c'est un jésuite? Oui, oui, matériellement. Je n'exagère pas. De courte robe, mais jésuite I

Le soupçon est décidément une maladie française. Ce qui est certain, c'est que Raspail fut un savant de premier ordre. Pasteur est un homme de génie. La théorie des infiniment petits de Raspail n'est-elle pas

comme la préface des travaux mômes de Louis Pasteur ? L'homme du camphre et des animalcules n'eut-il pas comme l'intuition de ce que Pasteur devait traduire en faits, ériger en lois ? Comme on se moque du camphre souverain de Raspail ! « Nommez Raspail. Camphrez-vous ! {Qu'en ferez- vous ?) » disaient les plaisantins d'autrefois. Le savant, qui s'était si fort irrité jadis de voir donner à Gay-Lussac une chaire sollicitée par lui, n'en continuait pas moins ses recherches. Il signala les poussières, les invisibles, les impondérables au monde. Pasteur vint, qui emprisonna et classa les microbes.

Chose à noter, c'est à Thann, dans l'usine de produits chimiques de Scheurer-Kesner, que l'admirable Pasteur put étudier, faire ses premières recherches sur les relations de la polarisation de la lumière avec l'hémiédrie dans les cristaux. L'usine de Thann est célèbre entre toutes et demeurera immortelle, parce que ce fut là que Pasteur, appelé par M. Kestner, le beau-père du sénateur, fit sur l'acide tartrique, la lie des tonneaux de vin ses premières expériences, celles qui signalèrent pour la première fois à l'attention le grand chimiste, alors salué comme un maître par M. Biot et, je crois bien, récompensé déjà par la Société royale de Londres qui décernait à Pasteur la médaille Rumford.

Scheurer- Kestner lui-même était un chimiste d'une haute valeur, vice-président de cette Société des amis des sciences que préside M. Joseph Bertrand, et plus d'une fois l'Institut recevait du vice-président du- Sénat des communications scientifiques tout à fait intéres-

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santés. La dernière fois que Scheurer présenta un travail à l'Académie des sciences, ce fut une étude sur les difFérentes espèces de houille. A l'esprit scientifique et à l'esprit critique est, comme dirait Victor Hugo, adossé^ chez les âmes hautes, le sens moral.

Et, cela dit, la vie continue. Paris se repeuple et les Parisiennes, coiffées de larges feutres de toreros, y apparaissent sous un aspect nouveau. Le chapeau Mazzantini devient féminin comme est masculin le chapeau Mores. La Parisienne semble faire concurrence à ces niajas andalouses qui posent sur leurs cheveux noirs la coiffure d'un Reverte ou d'un Guerrita. C'est bien tout ce qu'il y a de nouveau dans les modes de la saison, et l'on m'assure que le gi^eat event de dimanche sera bel et bien une corrida dans les environs de Paris.

Je ne déteste point les courses de taureaux et je ne crois pas que Théophile Gautier et Edgar Quinet soient des barbares pour les avoir aimées et les avoir chantées. Mais il faut avouer qu'en ce qui touche les divertissements nous en arrivons aux colossales exhibitions américaines et aux spectacles qui sautent aux yeux^ dédaignant de plus en plus l'art tout simple et tout franc qui parle à l'esprit. Combats navals, défilés immenses, amphithéâtres géants, un pessimiste aurait beau jeu pour crier à la décadence et, lorsque l'excellent commissaire général de l'Exposition, M. Picard, réunit, il y a quelques années, plusieurs maîtres du théâtre, leur demandant leur avis sur la construction^

la création d'un théâtre international bâti dans les Champs-Elysées et où toutes les troupes d'Europe eussent pu passer tour à tour, celle de la Burg de Vienne succédant à la « compagnie » d'Henry Irving et la Duse venant jouer du Dumas après Novelli jouant du Shakspeare ou Maria Guerrero jouant du Zorrilla — Alexandre Dumas fils se mit à soupirer et dit ironiquement :

— Croyez-vous que ce sera cela que viendront vous demander les visiteurs de l'Exposition ? Croyez-vous même que ce soit du théâtre intellectuel que souhaitera le public de l'avenir? Allons donc, l'avenir est aux cirques, aux spectacles monstres, aux kermesses^ aux exhibitions de phénomènes, et nous avons bien fait de naître en un temps où l'on pouvait encore intéresser avec des caractères et émouvoir avec des passions 1 Des bazars, des alcazars, des balthazars, voilà le théâtre de demain, et ce n'est ni Shakspeare, ni Racine qu'on viendra chercher chez nous, c'est la belle Féredjé, la danse du ventre et le kampong javanais, mais gigantesque cette fois et à la quatorzième puissance...

Ainsi parlait Dumas, et M. Alfred Picard en fut attristé. Il tenait à son théâtre modèle et je soutins de mon mieux son artistique projet devant cette commission consultative de maîtres dramaturges et de gens spéciaux. Je trouvais la sentence de Dumas^ fils quelque peu injuste. Et voici pourtant que les cirques, les kermesses et les amphithéâtres monstres pullulent. LWenir est à eux. Les menuisiers achèvent, à vingt minutes de Paris, la construction de la plaza où

Minuto fera son entrée sur les airs de Carmen, Coups de marteau, dirait Dumas, donnés sur le cercueil où l'ou enterre lafme comédie. La comédie fort heureusement est immortelle. Les taureaux abattus ne remplaceront jamais les vices bafoués et les ridicules livrés à la justice des foules. Toujours il y aura, même lorsque les aficAonados en chapeaux de feutre se porteront vers les gradins de la plaza, un public pour s'amuser de l'avarice d'Harpagon, de la bêtise de Sganarelle et même de l'honnêteté d'AIceste, ce brave homme dont, à de certains jours, on serait tenté de suivre le programme en cherchant en un trou de province, en un coin du monde

... quelque endroit écarté Où d'être homme d'honneur on ait la liberté 1

Âlceste, évidemment, à propos des corridas semiparisiennes, raisonnerait comme Dumas fils. Mais il ne faut pas prendre au mot ce brave homme d'AIceste. Je crois que le spectacle d'une naumachie et la représentation d'un beau drame peuvent parfaitement marcher de pair. Je suis certain que nous traversons une période d'épreuves où les colères sontféroces, les ambitions surexcitées, les appétits forcenés. Imaginez une sorte d'orage où la pluie battante serait remplacée par des injures et des calomnies. Est-il un Français qui soit à l'abri de l'ondée ? Balthasar Gracian en son Homme de cour avait, dès longtemps, appris à ses contemporains comment il faut savoir jouer du méprU (c'est sa maxime). « Il n'y a point de plus haute vengeance que l'oubli, dit-il en parlant des petites

gens qui font métier de calomnie, car c'est ensevelir ces gens-là dans la poussière de leur néant. »

Je rêve pourtant mieux que le mépris. Une démocratie a d'autres armes que le dédain d'un courtisan pour ses détracteurs. Je ne désespère pas d'une sorte de fédération morale des braves gens qui sont le nombre et qui n'ont d'autre intérêt au monde et d'autre amour que l'intérêt et l'amour de la France. A lire nos journaux — comme le faisaient les voyageurs de mon wagon — l'étranger pourrait croire que tous les Français, sont insuUables à merci. Il n'en est rien et le mot de- Victor-Emmanuel à Palestro — son beau mot aux futurs zouaves du Niederwald, au S*" zouaves, qui voulaient le précéder au combat : « Allons donc 1 Laissermoi ! Il y a de la gloire ici pour tout le monde I » — ce mot, on pourrait le modifier et dire avec autant de raison à ces Français qui s'injurient et, sous les yeux del'étranger, échangent quotidiennement leurs outrages : « Allons donc ! Nous valons mieux que vous nele dites, et il y a en France de l'honneur pour tout le monde ! »

A m'en tenir au théâtre — puisque les théâtres sont la préoccupation première des Parisiens retour des eaux et prêts à échanger les bains de l'été contre les baignoires de l'hiver — je voudrais, puisque la Comédie-Française reprend Pairie^ drame fait pour faire aimer le patriotisme, qu'un autre théâtre reprît la Haine ^ cet autre beau drame fait pour faire haïr la haine. C'est de la haine que nous finirions par mourir plus facilement que de la peste heureusement confinée à Oporto. Mais voilà : le vaccin de la haine « ce mal

qui répand la terreur », un nouveau Pasteur, apôtre de la paix sociale, ne l'a pas encore trouvé !...

Qu'importe ! Et nous, que voulez-vous? vivons notre vie. Les feuilles jaunes tournoient, ce matin, dans le jardin assombri. Elles tombent, comme des larmes. Il y a des jonchées lugubres dans les allées mornes. La belle saison est finie. Fini l'été! Triste été sans joie. Rentrons à Paris.

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