RECONCILIATION
Ici' septembre 1899.
Je suis bien rassuré. Nous iDouvons continuer à nous injurier, à nous insulter, à nous diffamer. Nous pouvons appliquer à notre aise la parole de rÉvangile nouveau : « Haïsses -vous les ims au/res, » Nous n'en avons plus pour longtemps : la réconciliation va venir. Dans quelques semaines, le 13 novembre de la présente année, nous fraterniserons tous dans une dévastation universelle. Ce jour-là Unira le monde, et il ne sera plus question, le lendemain, de la boule ronde oli nous promenons nos rêves, nos tristesses, nos joies trop rapides et nos espoirs suivis d'amères déceptions.
Entre deux heures de l'après-midi et cinq heures — un prophète nous l'a dit — la fin du monde aura lieu le lundi 13 novembre 1899, jour de saint Stanislas
Kolska. La date en est marquée sur le cadi^an des âges. Et l'humanité, qui sait si bien s'entre-déchirer, avec une volupté perfidement cruelle, aura pour son plaisir le spectacle d'un five o'clock sinistre au moment précis où la comète annoncée nous enveloppera tous, amis et ennemis, de sa queue embrasée, comme d'un immense feu d'enfer, et finira toutes nos querelles par une épouvantable réconciliation dans la flamme. La flambée pour tous ! Ainsi finit le Prophète^ et la fm du monde sera celle d'un gigantesque et farouche opéra.
C'est un savant astronome de l'Université de Vienne et de Prague qui nous a révélé ce bel avenir. VAhnanach Hachette nous donne son portrait vu de profil. Le docteur Rudolph Falb est un bel homme qui n'a pas du tout l'air d'un oiseau de mauvais augure. Il porte beau, la barbe entière, les cheveux longs et l'air d'un poète. Le légendaire Mathieu Laensberg, en bonnet pointu de magicien, n'a point cet aspect de prophète-gentleman .
Prophète de malheur, dans tous les cas. Le docteur Falb n'admet point que nous échappions à sa comète. Nous n'avons plus que soixante-quatorze ou soixantequinze jours à jouir du beau spectacle que nous donnons au monde, et le monde lui-même n'a plus que le même espace de temps à nous contempler dans nos aimables poses et nos exquises polémiques. Frères, il faut mourir î Et mourir par le feu, mourir par les gaz asphyxiants, mourir sous une mitraille de bolides, dans un immense brasero qui fera de la vieille terre un Bazar géant de la Charité 1
Je ne crois qu'à demi aux prédications des astronomes. Je ne crois, du reste, qu'à mon humble bon sens et ne me laisse ni effrayer par les prédictions dessavants, ni éblouir par les démonstrations passionnées. Ce n'est pas la première fois qu'on annonce à ce pauvre vieux monde qu'il touche à son heure dernière et qu'il est temps pour lui, après tant de folies, de sottises et de crimes, de plier enfin bagage et de faire son testament. La fameuse Comèle de Charles-Quinf devait, en 1857, nous réduire tous en poudre par un. retour inopiné. On l'attendit, elle ne vint pas, et tout finit par des chansons, des couplets de revues de fin d'année sur la scène des Variétés, où la Comète de Chai'les-Qtdnt, après n'avoir pas tenu parole, tint du moins l'affiche.
En 1832, des astronomes allemands — ces Allemands ont la spécialité des inventions gaies — avaient annoncé déjà la rencontre d'une comète avec notre globe et le bombardement ou plutôt la destruction de l'univers. Il fallut même que nos astronomes de l'Observatoire, Aragoen tête, opposassent leurs calculsà ceux de leurs confrères d'Allemagne pour rassurer les bonnes gens timorés qui s'en allaient à confesse en prévision de la fin du monde. Et Béranger, se résignant avec douceur à voir crouler notre planète « à dire adieu aux convives d'une table où
Pour peu de gens le banquet fut joyeux...
Béranger, las d'attendre sous un rayon du ciel l'éclosion de l'œuf d'où devait sortir, d'où doit toujours sortir, l'Oiseau-Phénix, l'Oiseau-Liberté, l'Oiseau-
Bonté, rOiseau-Bonheur, le vieux Béranger, las des sots, des ambitieux, des abus, des erreurs, des rapines, des guerres, des laquais-i-ois et des peuples-laquais, des géants de paille et des dieux de plaire, Béranger se mita célébrer, à appeler la fm du monde, sachant bien, du reste, que, disparaissions-nous en un cataclysme d'épouvante, il y aurait d'autres soleils encore pour éclairer d'autres terres inconnues dans cette immensité dont le mystérieux espace épouvantait Pascal.
Finissons-en, le monde est assez vieux, Le monde est assez vieux I
Oui, le monde est vieux. Et il est triste. Mais, vous le savez, il n'a plus pendant un long temps à tourner en sa sénilité. Caduc, il est condamné. Le docteur Falb lui a signifié sa sentence : « Entre deux et cinq, le 13 novembre ! » — Souvenez-vous-en 1 Et s'il en est temps encore, débarrassons-nous de tant de préjugés et de haines qui nous écrasent, qui nous étouffent, des sinistres fardeaux sous lesquels nous succombons. Il faudra pourtant bien, le 13 novembre, lorsque la comète, nous réduira en poudre, essayer d'oublier un peu nos dissensions et nos rages, et le monde du moins pourrait finir par un immense baiser Lamourette et une embrassade à travers la flamme.
Eh 1 bien, si, par impossible, la prédiction du docteur Falb se réalisait, vous verriez que le monde finissant tiendrait encore à mourir dans la haine et la colère finales ! On prétend que pour tueries scoi'pions,
il faut les enfermer dans un cercle de feu. L'animal venimeux tourne alors son dard contre lui-même et meurt du poison qu'il distille. Je crains que si nos aimables contemporains se voyaient entourés de flammèches, jusque dans l'étouffement par les vapeurs délétères, jusque dans l'épouvanlable dénouement, ils ne vinssent à finir comme des scorpions humains en se poignardant encore, et jusqu'au râle, de leurs armes empoisonnées.
Mathieu de la Drôme, autre prophète, parle des Jours critiques de ce vaste et pauvre univers. Il prédit les vents, les gelées, les orages, les ouragans, la grêle, les tremblements de terre, tout ce que M. Jourdain aimait à trouver dans « l'Almanach ». Il est scientifiquement aussi peu rassurant que peut l'être Mlle Couesdon prophétisant en verselets des désastres successifs. Les jours critiques^ nous les traversons. Grêle de polémiques, ouragans de violences, tremblements de la conscience humaine, « Peu d'espoir sur terre, guère ailleurs »; dit Michelet en parlant d'un temps lugubre où notre chère et grande France parut chanceler...
C'était l'heure où, après Crécy, la peste noire — la Peste! — pour sembler en finir avec l'humanité, arri- •vait au secours de la Guerre. On mourait partout, découragé. Boccace a conté les horreurs de cette peste dont on accusait les juifs, empoisonneurs de fontaines. On ne croyait plus à rien qu'à la mort. Des flagellants parcouraient l'Europe par centaines de mille, hurlant, fakirs errants, des cantiques sacrés et se lacérant, labourant la chair « batianl leur charogne » avec des
fouets armés de pointes et de dents de fer. Comme on était vaincu, on ne se sentait même plus le courage de vivre. On n'avait qu'un désir^ qu'un espoir :
... La grand'inisère De Dieu et sa piteuse mort.
Cet admirable Michelet dit à ce propos une parole profonde, cruellement vraie: <« Les époques d'abattetement moral sont celles de grande mortalité. Cela doit être la gloire de l'homme qu'il en soit ainsi. Il laisse la vie s'en aller, dès qu'elle cesse de lui paraître grande et divine... »
La dépopulation fut rapide au temps de Philippe de Valois. N'en parlons pas trop. Vous savez ce qu'est devenue la natalité française. Dans la comédie de M. Maurice Donnay, le Torrent^ la petite snobinette peut se moquer spirituellement des raseurs qui parlent et reparlent sans cesse de la dépopulation de la France. Il n'en est pas moins vrai malheureusement que c'est un fait, comme l'abaissement par l'alcoolisme , et on ne discute pas avec les faits. Ils ont la brutalité d'un train en marche ou d'un cyclone en tournée.
Oui, la vie cesse d'être aimée lorsqu'elle cesse d'être divine. Elle reste divine tant qu'elle a une foi supérieure, que le croyant adore son Dieu ou le penseur la justice. Le patriotisme aussi est une des ces fois supérieures qui laissent à l'homme un prétexte pour vivre. Il faut croire à la patrie, il faut croire à la lumière, il faut croire à la durée de cette réunion, de cette collectivité d'âmes qui s'appellent la France et qui ne devraient avoir qu'une àme, celle qui fut, celle qui
est encore, espérons-le, la généreuse âme française ! Et j'y crois. Et c'est pourquoi, réflexion faite, quelque tentante que soit la réconciliation par le feu qu'on nous annonce pour le 13 novembre, je voudrais que ce monde terraqué pût vivre quelque temps encore. Il n'est pas toujours consolant, certes non, mais il est curieux. Et puis, vous savez que les tambourins des danses du ventre et les musiques des grands bars de l'exposition prochaine étoufferont à tout jamais les lamentations des prophètes de malheur. Nous avons encore des jours de plaisir sur la planche, et si le Progrès est figuré sous la forme d'une roue qui tourne et tourne incessamment, en voici le symbole tout trouvé dans la Grande Roue de Paris, Point de désespoir, Evohé ! Béranger, poète aboli, est un radoteur. Non, il ne faut pas finir; non, le monde n'est pas assez vieux. Il lui reste encore de beaux jours à vivre et de belles fêtes à donner. De ce Soudan où vient de tomber l'héroïque colonel Klobh assassiné, nous arriveront bientôt de beaux noirs au corps robuste et aux dents blanches qui feront comprendre aux Parisiennes anémiques les bienfaits de la civilisation et calmeront les névropathies par leur vigueur superbe. Je vous assure qu'il serait dommage que ce docteur Falb eût raison.
Il se trompe. Heureusement pour l'Exposition, il se trompe. Et, pour parler vrai, heureusement aussi pour la France, qui a encore de beaux exemples à donner au monde et dont le drapeau lacéré mérite des revanches. Je sais bien que cette comète de Biela annoncée en 1832 — celle que Béranger salua — faillit arriver tout
à point pour en finir avec le gonvernement de Juillet ^ le tsar Nicolas et la Pologne martyre. Si elle n'avait pas eu un retard d'un mois dans sa vitesse, qui est de quinze cents fois plus rapide que celle du train le plus express, elle broyait la terre en passant et tout était dit. VAlmanach Hachette est formel là-dessus. Le point d'intersection des deux astres aurait fatalement amené une collision. Un mois ! Pour un ralentissement d'un mois dans la course de la comète de Biela^ le monde fut sauvé — temporairement.
Espérons que la comète de Falb qui, là-haut, va, va, va, court, vient sur nous avec une rapidité électrique, arrivera avec du retard, comme un train ordinaire, et nous épargnera sa fulgurante embrassade.
Mais, à vrai dire, quand je songe à tant de tristesses profondes, au collier de misère et aux heures sinistres, moi, qui suis des favorisés de ce monde, Je me reprends encore à me demander pourtant si le 13 novembre ne serait pas un jour de fête qui nous apporterait dans le commun péril la réconciliation, l'apaisement, le baiser de fraternité que les braves gens souhaitent, appellent, attendent tous depuis si longtemps!...