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LA CAUSERIE FRANÇAISE

13 novembre 1899,

' Je lisais, Tautre soir, un très pénétrant article où, à propos de la mort de Mme Aubernon de Nerville, un confrère anonyme, d'un esprit aiguisé, cherchait à expliquer pourquoi les salons, qui firent la supériorité de la société française — de la société parisienne en particulier— disparaissaient outend aient àdisparaître. Ce n'est pas de l'accueillante femme qui « donnait à causer » que je veux parler :

Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passés. Et, dans ce pays-ci, quinze jours, Je le sais, Font d'une mort récente une vieille nouvelle. De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle, L'homme, par tous pays, en a bien vite assez.

Il a raison, Musset, Aussi bien n'est-ce pas l'hôtesse, mais le logis que je veux évoquer.j

On a dit du salon de Mme Aubernon : « C'était le dernier salon ! » On le redira lorsque la mort en fermera un autre, puis un autre encore, comme ces portes poussées une à une, à travers le monde, par la noire visiteuse. Il y a et il y aura toujours un dernier salon, qui ne sera jamais que Vava?it-dprnier salon.

Mais la causerie y est-elle aujourd'hui ce qu'elle étail autrefois? Ya-t-on chercher, dans le salon d'habitude, la contradiction, qui est le levain même de la conversation, ou simplement le plaisir de se rencontrer avec des gens qui pensent exactement comme on pense soi-même? Toute causerie est un peu une joute en son genre, un jeu de raquettes si l'on veut, où l'on se renvoie quelque mot spirituel en manière de volant. Si la passion s'en mêle et n'admet ni divergence d'opinions ni répliques courtoises, adieu ce qu'on appelle le salon ^ le coin où l'on cause, le refuge de la liberté d'esprit, de la parole affinée, de la discussion sans orages ! On discute, on s'emporte, on ne cause plus, et comme un salon ne peut devenir un club — pour la sécurité de la porcelaine de Sèvres des tasses à thé — les salons ne sont plus composés que d'éléments d'une homogénéité désolante, car c'est la variété même des opinions qui faisait autrefois le charme de ces réunions disparates où l'on pouvait tout dire, à la condition qu'on le dît bien.

C'est un grand malheur pour les mœurs actuelles qu'on ne puisse plus avoir, entre contemporains, une pensée divergente sans se fusiller au moins du regard. C'est une preuve de débilité que cette impossibilité où

sont la plupart d'entre nous de ne pouvoir supporter «ans énervement la moindre contradiction. Un contradicteur! Autrefois, le contradicteur était le prétexte même à quelque causerie brillante, le vivant tremplin pour le paradoxe étincelant ou la riposte décisive. « On n'a d'esprit, disait le causeur par excellence, Méry, que quand on a un liomme d'esprit pour vous répondre. Le contradicteur, c'est la lime qui donne du piquant à la pointe. »

Mais les passions sonttelles et les colères, qu'aujourd'hui un contradicteur est quelque chose comme non pas simplement un escrimeur ou un adversaire, mais un ennemi. Je suis tombé, un jour, dans un salon où, dès l'entrée, après les saints réglementaires, la maîtresse de maison m'a posé cette question à brûle-pourpoint : « Ah ! vous arrivez bien ! Vous allez nous dire ce que vous pensez de l'amour! » Encore était-ce plus agréable que l'invitation : « Préalablement, que pensez-vous de l'Affaire? »

Et comme sur l'Affaire en question et sur bien d'autres affaires, hélas I nos contemporains avaient pris l'habitude, quelle que fût leur opinion, de n'admettre ni discussion, ni doute, on peut se figurer ce que sont devenues les conversations ou plutôt ce qu'elles deviendraient fatalement si cet état d'esprit continuait. €e qu'elles seraient? de purs monologues. On ne pouvait, cet hiver, parler qu e?itre soL On en arrivait à consigner à la porte tout individu qui n'était pas un initié et ne. partageait point les idées ou les passions du salon . Comment faire alors pour se convaincre ? C'est que personne en ce monde ne tient, je crois

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bien, ou ne se résigne à être convaincu. On aime à garder sa chimère. Ou sa foi. La preuve en est dans la fidélité qu'a tout homme à lire uniquement et obstinément so?î journal. Je sais des gens qui, avec un entêtement héroïque, se refusent à ouvrir jamais une feuille où se puissent trouver des opinions qui ne sont pas les leurs. La vie est trop compliquée et trop triste. A quoi bon se donner mal aux nerfs? On lit un journal pour y rencontrer non des préoccupations inattendues, mais l'agréable écho de sa propre pensée. Il en est de même des salons où l'on fréquente. On y va non pas pour y coudoyer des invités dont les idées, ne fussentelles point exprimées par eux, vous sont désagréables par la personne même qui les incarne, mais pour y rencontrer des visages amis dont les pensées de derrière la tête et les paroles sont identiques aux vôtres. C'est dommage. La diversité y perd. Et aussi l'apaisement souhaité. On ne peut se convaincre, s'entraîner, se convertir les uns les autres. Se fuir, c'est déjà se méconnaître. Or, on s'évite, on se boycotte pour parler le néo-argot. Le diable soit de cette humeur nouvelle qui fait des maisons oti l'on cause non plus des salons mais des camps très tranchés et même retranchés!...

C'était notre grâce et notre attrait, pourtant, cette causerie vivante et légère qui risquerait, si l'on continuait ainsi, détourner à la polémique violente ou au prêche. 11 est de bonne prudence d'empêcher, dans les cercles, toute discussion politique pour éviter les

froissements et les incidents. Pourtant, il fut un temps où Ton parlait politique, même dans les salons, sans irriter personne. C'était l'heure où l'on savait tout dire. « On ne cause qu'à Paris, affirmait en ce tempslà un diplomate illustre. Partout ailleurs, on jacasse! » On ne jacasse pas tout à fait dans les salons parisiens, mais, on s'y emporte. On n'y peut rencontrer sans froncer le sourcil un voisin dcsagréaÎ3le, et désagréable simplement parce qu'il a émis un avis contraire au vôtre. Que de fois ai-je entendu cette phrase funeste à toute relation possible :

— Je ne vais plus chez Mme X... Elle y reçoit Un tel qui m'agace. Je ne peux plus le voir!

Et Un tel est souvent un charmant garçon, spirituel et bon, qui vous fait fuir tout un milieu attirant parce qu'il soutient une thèse contraire à la vôtre, et que vous discutez sur quoi ? sur des mots. Ah ! que de victimes pour l'interprétation d'un mot, en politique, par exemple î Et quels désastres inutiles quand on pourrait, semble-t-il, tout expliquer par la seule et naïve question du catéchisme : « Qu'entendez-vous par ces paroles ? »

La politique aura été pour la causerie aimable et sans passion forcenée ce que les cartes-télégrammes sont pour la correspondance courante. Les télégrammes ont supprimé, ou finiront par supprimer, la lettre intime. A quoi bon, en effet, écrire des confidences débordantes, lorsque quelques mots rapides disent tout, expédiés rapidement par un fil ? Et la causerie elle-même, les visites, les rapports familiers ne sont-ils point tout à fait modifiés par le téléphone?

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Causer, à quoi bon! Allô^ allô / En deux minutes, on a tout dit. L'intervention ou, plutôt, l'interrogation tranchante de la demoiselle du téléphone est le mot d'ordre même de la vie nouvelle qui va si vite, si vite :

— Tei^rnlné ?

Oui, terminé \ Et il faut que, dans la vie courante, tout soit terminé, à la vapeur, dans une impatience et une course vertigineuses. Terminé Q^i le mot fatidique. Il coupe tout, achève tout. Comment causer dans un salon devant des gens qui savent le prix formidable du temps et qui ont toujours dans T oreille, comparable à un petit coup d'éperon impatient, l'interrogation de la téléphonUte :

— Terminé ?

A un autre I

il est donc convenu qu'il n'y a plus de .salons. Mais €e qui me console, c'est qu'on a toujours déclaré que les salons parisiens sont morts, définitivement morts. On a écrit leur histoire, on a composé leurs épitaphes. Ils meurent; mais ils revivent. Le salon de Mme Aubernon de Nerville avait des salons rivaux : il aura des successeurs. Dumas fils était un causeur étincelant : il a des remplaçants. Rien ne meurt collectivement en ce monde. Individuellement, nous disparaissons; mais l'herbe pousse, les printemps renaissent et tout •continue.

Mme de Bawr, qui précisément eut un salon où le vieux chancelier Pasquier laissa tomber plus d'un mot

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célèbre, écrivait, en 1853, dans ses amusants Souvenirs : « Ce qu'on appelait les salons de Paris n'existe plus. )) Et la charmante vieille femme, dont Sardou nous a parlé bien des fois, les regrettait, ces salons, surtout pour les jeunes femmes qui y trouvaient le ton parfait, la tradition bien française de la grâce et, en écoutant simplement ce qui se disait de vaut la cheminée acquéraient, disait la douairière, ces connaissances « qu'entre dix-huit et vingt-cinq ans on n'a pas le courage d'aller chercher dans les livres ».

Et Mme de Bawr nous entr'ouvre la porte de ces salons historiques : le salon de Mme Suard, celui de Mme de Pastoret, de Mme Récamier, du peintre Gérard et d'une charmante femme très riche, très vieille, très spirituelle, veuve d'un ancien gouverneur de l'île Bourbon, Mme Broutin, qui me parait avoir été une Mme Aubernon d'autrefois, donnant la « comédie » à ses invités et opposant ses « actrices » à Mlle Mars ou à MlleBourgoin. Il est certain que ce monde a disparu. Mais, depuis Mme de Bawr, nous avons eu d'autres salons et Paris en a encore. Les jeunes femmes y ap-prennent peut-être moins la vieille tradition française que la liberté des mœurs américaines. Elles n'en sont plus à écouter les gens qui parlent d'or le dos à la cheminée, mais, entre deux arrêts du feuf-teufo\x de la bicyclette, les camarades de record qui donnent en langage rapide les nouvelles du matin. Terminé! Mais il n'en est pas moins vrai qu'elles ont lu plus de livres qu'autrefois et qu'Armande aujourd'hui est bachelière et vous collerait sur la physiologie. Le petit Diafoirus invitait sa fiancée à aller voir disséquer un ca-

davre : Mlle Argan, au besoin, pratiquerait elle-même Tautopsie.

Les sujets de causerie sont donc ou seraient, si Ton voulait, plus étendus qu'au temps de Mme d'Houdelot ou de Mme de Pastoret. Le malheur est qu'on ne peut en établir le programme et qu'il faut limiter les droits des causeurs. Le calme n'est pas dans notre humeur. Nous sommes toujours tout prêts à nous. envo^yer non des arguments, mais des verres à la tête. 11 faudrait, pour bien faire, à chaque maîtresse de maison, en son salon, cette fameuse sonnette qu'agitait en sa salie à manger l'excellente Mme Aubernon de Nerville. Mais lorsque M. Paul Deschanel lui-même en est obligé parfois à casser sa sonnette présidentielle, comment espérer que la clochette mondaine puisse être entendue?

A table, peut-être. On ne discute pas toujours autour de la nappe ; il faut le temps de manger et de boire. Mais le dessert fini, tout redevient houleux si le salon n'est pas homogène,

, On peut, il est vrai, s'en tirer par un peu de tact et une grande bonté. Mme Aubernon était très bonne. Ce fut son rare et charmant mérite. Sans bienveillance, on n'est point aimable. On peut être spirituel, intéressant, curieux, amusant, original, on n'est pas aimé. Et le principal attrait d'une maîtresse de maison, c'est précisément la bienveillance, une vertu que possédait au suprême degré cette femme qu'on a pu railler, dont on a rapporté les inots — un peu affectés, souvent comiques, qu'elle n'avait pas toujours prononcés — et qui, grâce à la collaboration des intimes, invités

de la veille, satiriques du lendemain, est devenue une personnalité légendaire : une comtesse Escarbagnas sans ridicule.

La bonté? Elle s'imposait à M . de Talleyrand lui-même, qui ne péchait cependant point par une tendresse compromettante. 11 parlait, un soir, dans un salon parisien,, de deux sœurs, mondaines alors fort célèbres, et disait, de ce ton infiniment impertinent qu'il, avait, par exemple, lorsqu'il se vantait d'avoir « commis des crimes, mais non fait de sottises, fi donc! »

— Mme de F... est très aimable, quoiqu'elle ait peu d'esprit, et Mme de V,.. n'est pas aimable du tout, quoiqu'elle soit fort spirituelle. L'esprit le plus charmant est encore celui de la bonté.

Cet esprit-là, Mme Aubernon — qui a laissé quelques écrits, seulement autographiés et distribués en plaquettes à quelques familiers — cet esprit conciliant et cordial, Mme Aubernon le possédait. Ce fut sa force. Elle était un lien, elle était un liant. Une liane^ non! Elle subissait les «fatalités du corps ». Mais elle eut une âme très bonne. « Ce que je souhaite à l'homme pour être heureux c'est tout simplement une bonno femme, répétait un philosophe pratique . C'est le meuble précieux de la maison. »

Et ce qui fait le charme, la paix, le prix, l'atmosphère aimable d'un salon : la bonté, est-ce qu'on ne peut pas la souhaiter aussi, cette vertu, la souhaiter surtout à cette grande famille trop désunie et qui serait une, intrépidement, à l'heure du péril, qui ferait bloc devant l'ennemi au jour du danger et qui s'appelle la Nation française?

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