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LE BALZAC DU GLERGE

8 février 1899.

Il y aura un an dans trois jours que Ferdinand Fabre ^st mort. Sa disparition fut une perte amère pour les bonnes lettres françaises. Le maître écrivain avait encore des œuvres à donner et il allait réaliser un de ses rêves, son plus beau rêve après la joie d'avoir accompli sa tâche : l'Académie allait l'élire et réparer €nfin l'injustice de la longue attente infligée à un des grands romanciers de ce temps.

Ce ne furent cependant ni ce stage académique, ni les échecs immérités qui influèrent sur la santé de Fabre. Philosophiquement, ironiquement, Fauteur des Courhezon avait pris son parti des aléa de la vie. Il voulait, depuis des années, ajouter à son premier livre de souvenirs, à Ma Vocation^ un autre volume d'impressions personnelles qu'il appelait Mon Cas litté-

7'aire, C'est au papier, au papier seul, qu'il confiait le secret de ses désillusions. Quelques amis, parmi les plus chers qui lui furent fidèles, songent aujourd'hui à réparer, par un témoignage visible, les torts qu'eut envers Ferdinand Fabre l'inconstante destinée. Et, comme Alphonse Daudet, comme Léon Cladel, comme Banville ont leur nom inscrit sur une plaque au coin d'une rue de Paris, des fidèles veulent demander au Conseil municipal parisien un angle de muraille où accrocher cette inscription, qui serait glorieuse : Rue Ferdinand Fabre.

Il ne fut pas, ce fier écrivain français, ce qu'on désigne par un écrivain parisien. De Paris, il aima l'âme et la rumeur de ruche. Mais son cœur était resté là-bas, à Bédarieux, dans les Cévennes. Cependant, c'est à Paris qu'il fit son oeuvre, c'est Paris qui devint son studio et son laboratoire. Chaque heure de sa lutte avec la destinée a pour théâtre Paris.

3Ion Cas littéraire} La bonté de Mme Ferdinand Fabre, qui porte si noblement le nom illustre du mort, m'a permis de jeter les yeux sur les feuillets inachevés de ces confidences qui nous promettaient un beau livre. Pieusement, j'ai lu ces confessions d'un honnête homme et noté au passage quelques souvenirs d'une simplicité touchante. Je ferai partager à ceux qui me suivent ici cette triste bonne fortune littéraire. Il me semble que je viens de causer avec un ami, d'écouter la parole vivante, colorée et aiguisée d'un vif accent du pays, de ce Fabre qui fut un si merveilleux causeur. C'est lui qui s'explique et se livre. C'est lui qui mélancoliquement conte les étapes de sa vie :

... Des amis trop bienveillants, écrit -il au début de Mon Cas l'Utéraire^ ne cessent de me répéter : <( Sortez de votre réserve! » Autant me dire : « Sortez de vous-même. » Est-ce que cela est est possible ^ Le moyen, je vous prie, d'échapper à sa nature? On n'est pas parfait, et peut-être ne demanderais-je pas mieux, comme nombre de mes confrères dans les Lettres, chez qui l'habileté, l'aplomb, l'intrépidité à parler de soi à toute heure du Jour et de la nuit n'ont pas entamé le talent, peut-être ne demanderais-Je pas mieux, moi aussi, que de pouvoir aller et venir librement dans ma carrière, de « savoir me tenir » dans un bureau de rédaction, d'être capable d'imposer mon nom au boulevard. Je ne connaîtrai pas cette gloire.

Il en connut une autre pourtant et plus durable. Mais le « mélange singulier de timidité et d'orgueil » qui fut le fond même de sa nature l'arrêta longtemps. « Je rapportais, dit-il, de là-bas toutes les rudesses, tous les hérissements, toute la sauvagerie d'un loup cévenol, plus habitué à l'escalade des bergeries qu'aux gentillesses de la patte de velours. »

Et, dans ces pages inédites, que Mme Ferdinand Fabre publiera sans doute, le romancier nous conte avec émotion son arrivée à Paris, en octobre 1849, accompagné de son père, et ses premières promenades à travers la grande ville, où il errait, « ahuri, regardant droit, dépaysé comme un louveteau de l'Espinouse )).

Le père et le fils allaient souvent se planter, dans la rue de Rivoli, en face du pavillon de Marsan. Le père, en qualité d'appareilleur, avait été employé vers 1810 a la construction de cette- partie du palais et il prenait plaisir à montrer à son fils, à l'angle faisant saillie sur le ciel, la longue chaîne de pierres de taille qye luimême il avait fait placer.

Quel temps ! Un jour, comme sous sa direction, on hissait les blocs destinés à l'entablement, l'Empereur parait, gravit le pre-

mier échafaudage, examine toutes choses, et daigne, en présence des ouvriers, lui adresser des félicitations sur la bonne conduite des'travaux. En me racontant cette scène, dans ce Paris grondant autour de nous comme une mer, après des courses exténuantes, la voix du brave homme tremblait, et moi j'avais en vie de pleurer.»

Mais le père s'ennuie, à Paris, dans les brouillards de novembre. Il a hâte de regagner sa petite ville de Bédarieux, « si calme, si claire au creux des montagnes ». Il remonte en diligence, dans cette cour des Messageries Laffite et Gaillard, rue Saint-Honoré, si connue des voyageurs d'il y a cinquante ans, de tous ces provinciaux qui débarquaient là pour conquérir Paris, et, en embrassant son fils, pâle d'émotion, il lui dit, à l'oreille :

— Fais attention, au moins, fais attention!.. Alors, seul dans la grande ville, Ferdinand Fabre, pour oublier la séparation, pour s'étourdir — pour faire son œuvre aussi — se jette à corps perdu dans le labeur. Il travaille, lit, écrit, écoute. Au Quartier Latin, il découvre la Sorbonne, le Collège de France, le Jardin des Plantes, l'Hospice de la Pitié, et, après les i^epas, « si maigres chez les prêtres séculiers du petit séminaire de Saint-Pons, puis chez les prêtres réguliers du grand séminaire de Montpellier», quelle orgie de savoir et d'idées « à la table des Michelet, des Saint-Marc Girardin, des Jules Simon, des J.-J. Ampère, des Flourens ! » « J'en fus malade et je dus, dit-il, aller refaire des provisions de forces au pays natal. »

« La rude terre cévenole me connaît, ajoute bien vite Ferdinand Fabre, elle me releva. Que de surgeons, dans nos châtaigneraies, qui, é tétés par la dent envenimée de la chèvre, reprennent vie dès le printemps ! »

Et Fabre, mordu par Paris, revivifié par le sol natal, revient à Paris. Mais Michelet n'est plus là;, cette fois, pour commenter les Cahiers de la Constituante ; Jules Simon a cessé d'expliquer à la jeunesse la République de Platon. Le 2 décembre a passé, tornade d'hiver, balayant les penseurs. Rue Copeau, dans une chambrette de V Hôtel du Jardin, le jeune homme poursuit solitairement ses rêves, fustigés par le Coup d'État. Du haut de sa fenêtre, il peut voir du moins des oiseaux et des fleurs. Il peut se croire encore, en cette ruelle de couvent, chez son oncle l'abbé Fulcran Fabre, au presbytère de l'ancien prieuré des Frères mineurs de saint François, à Camplong.

Et là il étudie, oui, il « étudie » son métier. Ah! le divin travail des heures de foi et de jeunesse, alors qu'avec un bout de plume on se figure qu'on va soulever le monde î . . . Les illusions, les désillusions 1 Les premiers vers ou le premier roman écrits dans la fièvre heureuse et relus « au coin d'un feu de mottes », tristement, avec la sensation de n'avoir pas étreint, comme on le croyait, la Chimère!

Il y avait alors à Paris une jeunesse qui, comme celle d'aujourd'hui, promenait ses justes ambitions et ses longs espoirs sous les galeries de l'Odéon. Ferdinand Fabre lia connaissance, en bouquinant, avec des jeunes qui écrivaient déjà dans les journaux \ Et il les saluait comme des grands hommes. Les amitiés de rencontre devenaient des relations de cénacles où chacun racontait ses projets, déroulait ses plans. Timide, Fabre laissait dire, demeurait muet devant cesremueurs d'univers.

Un jour, cependant (c'était un soir d'août, dans les bois de Fresnes) un vieux grognard de la bohème, fumant un brûle-gueule dans sa barbe grise, lui demanda :

— Et loi, voyons, que comptes-tu faire?

Timidement, Fabre répondit :

— Moi? Je compte essayer de peindre mon pays, les Gévennes du Bas-Languedoc.

— Et c'est pour ça que tu as fait le voyage de Paris I

— J'ai traversé une crise i^eligieuse très pénible. Il m'a été donné d'entrevoir l'Église, et, peut-être, avec l'Église..,

On l'interrompit par des éclats de lire « outrageants comme des soufflets ». Il était assis, il se leva, colère. Vainement on essaya de le retenir. Il s'enfuit, se mit à marcher seul sur la route, songeant, s'irritant, se révoltant. La cérébration, consciente ou inconsciente, agissait. En arrivant à Paris il avait trouvé son livre. Les Courbezoîi étaient nés I

Il y a des pages exquises dans le manuscrit que Mme Fabre ma confié et que j'ai là — des pages sur les enivrantes fiançailles avec la littérature bien-aimée.

L'histoire du pauvre desservant des Gévennes consolait Fabre et moralement le faisait vivre. « Je le voyais, je lui parlais. » Ce nom de Gourbezon était celui d'une petite métairie de son beau-frère Vire. Il lui plaisait. Pierre Gourbezon l'absorbait, lui tenait lieu de compagnon, lui faisait fuir toute bohème . Fabre, bourgeois économe — il ne rougit pas de l'avouer —

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avec quatre cent vingt-cinq francs dans son boursicot (une fortune!) louait une chambre chez un paysan de La Celle Saint-Cloud, et, sur les coteaux de Marly encore solitaires, il allait rêver aux Courbe son — à ces chers Courbet on que, rentré à Paris, il relisait sur un banc coutumier du boulevard extérieur, abrité par le talus des fortifications, non loin de la rue de Courcelles.

Mais les Courbezo7i ïmis, il fallait les faire paraître. Où? Dans quelle revue? En quel journal? A qui sa dresser dans « l'immense désert parisien, le désert (ï hommes ? » Ferdinand Fabre hésita six mois, doutant de son talent, dégoûté de son œuvre; puis, un jour de décembre 1860, « par un brouillard fumeux », il alla rue du Pont-de-Lodi, et glissa — comme on mettrait un nouveau-né au tour des enfants-trouvés — son manuscrit épais et lourd des Courbezon^ dans la boîte de la Revue contempoimbie. « 11 y passa, à la fin, par petits paquets. »

Il y avait à la Revue contemporaine un homme de goût qui vit encore, un lettré, M. Alphonse de Galonné. Après bien des mois et des mois d'angoisses, Ferdinand Fabre recevait trois lignes de ce directeur, mais trois lignes fulgurantes : « Les Courbezon étaient un roman remarquable, ils paraîtraient prochainement. »

Ils parurent. — Je me souviens de la sensation pro duite parmi nous, les jeunes.

Fabre doutait cependant. Malgré les encouragements, malgré les témoignages de sympathie, il doutait encore. La voie était ouverte, mais il rappelait la voie douloureuse, « et ces trois mots, écrit-il dans ses notes, contiennent mon cas littéraire tout entier ^>.

Et, tout à coup, un jour, le mardi 7 avril 1863, dans le Constitutionnel , Sainte-Beuve, le maître de la critique, parla « des vaillants essais de M. Ferdinand Fabre, un fort élève de Balzac » ; puis, M. de Pontmartin s'en mêla et, écrit alors l'auteur des Courbez on :

Si M. de Pontmartin, le samedi 22 avril 1803, m'avait rencontré remontant la rue d'Amsterdam, la Gazette de France dans les yeux, puis un instant après, s'il m'avait entendu lisant à ma femme, émue d'une joie Jusqu'alors inconnue, à ma fillette, qui ne comprenait pas et qui riait comme une folle, son article plus que bienveillant sur les Courbezon !.. 11 se trouve amalgamé au fond de nos bonheurs d'artiste quelque chose toujours d'un peu puéril, et je crains bien de fairesouriresi j'avance que le souvenir de cette fête — ce fut une fête — m'attendrit encore après vingt ans. J'étais jeune, j'avais le cœur plein, la santé farcie, la santé entière, et un critique autorisé me criait : « En avant!» En vérité, pour un homme claquemuré, blotti dans le recueillement du foyer familial, n'y avait-il pas là de quoi perdre un peu l'esprit ?

On ne saura jamais ce qu'un article peut causer de joie et donner d'espoir à un écrivain qui doute de soimême. Voilà Fabre soudain éperonné et qui, d'année en année, donne un livre. Des maîtres livres : Julien Savignac^ Lucifer, VAbhé Tigrane — Tigrane après Courbezon, l'ambitieux après le doux apôtre — le Chevrier. Quand il songe, en ces pages inédites, à ces premières œuvres, il s'attendrit sous ses cheveux qui ont grisonné : « Jeunesse, pourquoi nous quittes-tu? Il est si doux de ne voir que le côté riant, le côté aimable, le côté bon des hommes et des choses ! »

Et, dans tous ses livres, ses chères Cévennes le trouvent obstinément fidèle. Encore un coup, il adore Paris. Balzac avait affronté « le monstre » et, de taille à le dompter, l'avait dompté. Mais lui, Fabre, le Cévenol? Pourquoi se mesurer avec ce Paris « qui le

fuyait »? Il s'en tint d'abord à ses « âpres pastorales », puis il songea à d'autres sujets où il se sentirait plus à l'aise que dans les idylles du Chevrier :

C'est, dit-il excellemment, dans une de ces minutes de fièvre que j'entrevis la possibilité de réaliser, un jour, une sorte de Comédie cléricale. Qui, mieux que moi, frais émoulu de deux séminaires, qui, mieux que rftoi parmi les écrivains de ma génération, avait été préparé a pareille œuvre?... Assurément ces personnages — le mari^ la femme et Vumant — qui défrayent le roman contemporain, qui le défrayeront peut-être toujours, car les combinaisons entre ces trois facteurs sont inépuisables comme la vie elle-même, offraient un intérêt très vif. Mais comment arrivait-il que ces combinaisons, tantôt ingénieuses, tantôt puissantes, me laissaient froid? Où mon cœur était-il placé? Je ne l'avais donc pas à gauche, comme tout le monde?

Dans l'église, au contraire, j'étais saisi, touché tout de suite. 11 n'était pas un détail, du bénitier au tabernacle, dans le do maine des choses, du plus humble desservant au Souverain Pontife, dans le domaine des hommes, qui, empreints pour moi de quelque souvenir, suave ou terrible, ne me remuât tête et cœur.

Balzac avait bien, lui qui embrassait toutes choses, touche à l'Église avec le Curé de Tours, L'auteur de VAbbé Tigrane voulait aller plus loin. DeBédarieux, il entrevoyait Rome.

— Prenez garde, répétait devant moi Alphonse Daudet à Ferdinand Fabre dans une soirée chez M. Adrien Hébrard, en vous spécialisant ainsi, mon cher ami, vous n'aurez jamais pour vous ce public qui fait le grand succès : — les femmes !

Ferdinand Fabre ne songeait qu'à cette lectrice réfléchie qui est femme, perfide aussi comme elle, comme la Fortune, et qui s'appelle la Postérité.

Cette lectrice il l'a conquise, il la gardera.

La vie n'a point permis au « louveteau de l'Espinouse » devenu Parisien., mais resté Cévenol, d'achever

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les « cent actes divers » de sa Comédie cléricale. Mais si la cathédrale n'est pas bâtie jusqu'au faîte, les assises et certaines chapelles sontlà, du moins, solides, mystérieuses et profondes.

Aussi bien, Paris doit-il et donnera-t-il à l'enfant de Bédarieux ce buste que l'Académie décerne à ses morts dans les corridors de l'Institut, et ce buste, elle le lui accordera en plein air, sur quelque place du Quartier Latin, jadis habité par Ferdinand Fabre ou dans un jardin des Batignolles, où il vécut. Et, pour parler comme les arrêts, ce sera justice.

Les amis pétrisseurs de terre ne manqueront pas, ïnjalbert ou Marqueste. Le bon compagnon de l'auteur des Cowbezon, Jean-Paul Laurens, ce Ferdinand Fabre du pinceau — vaillant, dévoué, mâle et fidèle — est là pour mener à bien le projeL Et au bout de la voie douloureuse il aura du moins rencontré l'hommage posthume et la consécration suprême, Fabre, le bon serviteur des lettres françaises qui restera comme le Balzac du Clergé.

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