‹ LA VIE A PARIS 1899Chapitre 21 sur 33 · FETE DE SAINT-CLOUD FÊTES DE POÈTES · texte numérisé non relu

FETE DE SAINT-CLOUD FÊTES DE POÈTES

'20 septembre 1899.

Et, SOUS toutes ses formes, avec ses préoccupations et ses joies — de pauvres joies amèrement comptées — la vie continue. Les théâtres rouvrent, les cafés-concerts ferment. Les derniers rayons dorent les dernières feuilles, A bientôt, le froid et la grande rentrée automnale :

A la Saint-Michel, La chaleur remonte au ciel,

La Saint-Michel est toute proche. Et déjà les paquets sont faits, dans les villas des environs, pour le retour à Paris. Par les grandes routes de Seine-et- Oise et de Seine-et-Marne, les voitures de déménagement ramèneront bientôt lentement les meubles emportés en mai sous les arbres et la saison parisienne

reprendra, tout naturellemenl:, à heure fixe, comme une machine bien agencée qui se remet à marcher au premier tour de clef. Il faut bien qu'il en soit ainsi. C'est une des constatations cjui semblent amères et stupéfient, après tout grand deuil, mais qui sont inétables et toutes naturelles puisque — si la fameuse comète n'intervient pas, et elle n'interviendra point — le monde doit durer.

Il y avait plus de monde que jamais, dimanche, aux grandes eaux de Saint-Cloud, et pas un chasseur ne fut assez préoccupé, au jour voulu, pour manquer Vouverttire. Les petites grisettes (car il en est encore; qui revenaient de la fête de Saint-Cloud en tenant à la main — trophée de victoire — le mirliton classique ne semblaient se souvenir ni de politique ni de guerre de races. Et ces mirlitons, qui, au lendemain de l'incendie de Saint-Cloud par le pétrole officiel des Allemands repoussèrent comme les roseaux accusateurs de la légende, ces mirlitons éternels m'ont paru, l'autre jour, symboliques et consolants. Ils chantent la chanson des vingt ans, celle que tous les amoureux de Mimi Pinson ont tour à tour chantée et que leurs fils et petits-fils clianteront aux petites-fîlles de Musette et de Bernerette. Et ce n'est pas la chanson de l'oubli, la folle chanson des amourettes égoïstes. Ce dernier dimanche, sur plus d'un mirliton de Saint- Cloud, j'ai entendu jouer, après quelque refrain qui remue les cœurs, cette Marche de Snmbre-el-Meusé qui, sombre et résolue, remue les âmes. Augier s'amusait de Déodat jouant le Dles irœ sur le mirliton. Que m'importerait l'instrument si la chanson^

îiasillée par la pelure d'oignon, était celle de nos revanches !

Ah 1 le pittoresque tableau de genre !

Sur les pentes des ruelles qui grimpent vers le chemin de fer, elles sont nombreuses, les tables en plein vent, où, en manchesde chemise, les« fêtards » populaires boivent l'âpre vin bleu qui mord la nappe et tord les entrailles. En bas^ les violons des tsiganes. Sur le coteau, les refrains et les rasades du repas libre. C'est la gaieté du peuple, celle que vantait Figaro. Et c'est aussi là comme une halte dans la dure vie quotidienne : un flonflon de Paul de Kock entre deux chapitres de Tacite.

Grandes eaux à Saint-Gloud. Rentrées à Paris. C'est la fm d'été, et sous forme de feuille roussie, la carte cornée de l'automne. Nous aurons la vie de Paris pour nous consoler des jours plus courts, des soirs trop prompts qui tombent déjà sur le jardin frileux, pareil, avec ses fleurs un peu fripées, à quelque jolie femme à sa premièi-e ride. Et Paris, c'est le retour des comédiens dispersés à travers les villes d'eaux €omme une volée de perdreaux; ce sont les premières sensationnelles, les expositions des cercles, les concerts, les dîners privés, tout ce qui^délasse et tout ce harasse, tout ce qu'on a été heureux de fuir il y a trois mois pour se mettre au veiH comme on dit, et qu'on retrouve avec une joie d'alcoolique retournant à la liqueur accoutumée . Dans quelques mois, on refera ses malles pour fuir de nouveau Paris, aller aux

champs, aller à la mer, aller à la montagne. Pour le moment, on boucle sa valise et on la fait enregistrer avec, sur le bulletin, cette adresse qui sonne comme une fanfare : Paris !

Et les Parisiens reviennent à leur logis, à leurs •cercles et à leurs théâtres, avec le teint légèrement basané, tonifié par les embruns, bruni de soleil, tout prêts d'ailleurs à perdre ce haie de matelots ou de paysans et à retrcmver la pâleur délicate des « marcheurs », jeunes ou vieux, et des anémiés. L'été n'est qu'une halte. Ils aspirent un peu de soufOo et d'oxygène, les Parisiens; ils respirent; puis, l'haleine reprise, en avant et en route ! On recommence. Il faut bien être dans le train, et les philosophes seuls, ces imbéciles, ou les attardés, restent en gare.

L'autre jeudi, à l'Académie, nous avons nommé jusqu'à quatre délégués pour représenter les lettres dans quatre cérémonies très différentes sans doute, mais fort intéressantes. A Boulogne-sur-Mer, M. Gréard louera en maître Sainte-Beuve dont précisément il étudie l'œuvre dans un livre certainement définitif. Le grand critique, qui demandait pour toute récompense un buste sur une cheminée dans la Bibliothèque de sa ville natale aura, au pays, comme il l'a dans le jardin du Luxembourg, son image en plein air. Je le vois d'ici, furtif et timide, fuyant les hommages publics pour se réfugier dans son studio et ouvrir quelque livre d'un solitaire de Port- Royal, relire aussi les Provinciales. « Tant de bustes et tant d'inaugurations ! Qu'on me laisse dans mon trou ! »

M. André Theuriet saluera, en Anjou, le poète

Loyson, celui dont Henri de Latouche disait méchamment :

Même quand Loj^son %^ole on sent qu'il a des pattes s

et qui valait mieux que ce vers — et même que ses propres vers. Mort trop tôt, comme tant d'autres.

A Gaillon, M. Gaston Boissier ira donner un salut à Marmonte], le bon Marmontel qui mourut là-bas — avec le xviip siècle lui-même — le 31 décembre 1799 — et qu'on enterra dans un joli jardin, celui de la Rivette. Depuis, le jardin ayant été acheté par un propriétaire qui aime peut-être les Contes moraux^ dont plusieurs sont charmants, il j^araît qu'il y eut une discussion assez originale : des admirateurs de Marmontel, voulant faire déterrer les ossements de Fauteur des Incas pour les mettre en un cimetière sous quelque stèle de marbre, et le propriétaire répondant qu'il avait acquis cette tombe de Marmontel comme il avait acheté les arbres et les rosiers du jardin. Et, au total, c'est une relique 23récieuse que la dépouille de l'honnête et bon écrivain qui a laissé tout au moins de délicieux Mémoires — de ces confidences où la vérité se venge — Mé^noires qui lui font, par la postérité, pardonner bien des tragédies.

« Nous avons, disait, on s'en souvient, un personnage d'une comédie dont l'action se passait à Meaux (dans une comédie de Théodore Barrière) — nous avons ici le tombeau de Bossuet qu'on chercher ai( vainement ailleurs ! »

On chercherait vainement ailleurs que dans le jardin de la Rivette le tombeau de Marmontel, et je n&

hi\ VIE A PARIS. 267

rri étonne point que le propriétaire du coin de terre tienne à l'y conserver.

On posera donc, à Gaillon, une plaque sur la maison où mourut l'auteur de ce Bélisalre^ censuré-par la Sorbonne, déclaré hérétique à Paris tandis que l'impératrice Catherine II le traduisait en russe, en dédiait même la traduction à un archevêque de son pays, et que Marie-Thérèse en ordonnait l'impression dans ses États. En France^ Béluaire se vendait, du reste, à quarante mille exemplaires, et Marmontel, devenu secrétaire perpétuel de l'Académie française après la mort de d'Alembert, souriait des épigrammes qui voulaient l'atteindre.

Ce Marmonte], si long, si lent, si lourd.

M. Boissier, en sa qualité de secrétaire perpétuel, veut lui rendre, à Gaillon, un dernier hommage et il n'aura pas grand'peine à dire du bien de ce très brave homme dont je retracerai peut-être aussi la hgure au moment voulu. On lui reprochait de refaire les opéras de Quinault, et, pour dire le mol qui courait aloi's, de marmontéllser Quinault. Il est bon de rendre publiquement justice à ce type loyal de l'homme de lettres convaincu, se contentant après une longue vie de labeur de deux arpents de jardin et fuyant les injures, les calomnies et les injustices dans une maison de paysan. Avec son esprit et son érudition vivante, xVl. Gaston Boissier fera donc revivre et niarniontélis.era Marmontel.

Et puis — pourquoi M. de Heredia ne prendrait-il pas la parole à cette cérémonie? — on posera, le di-

manche l^*" octobre, une plaque commémorative delà naissance du poète Racan, à l'ancien manoir de Champmarin, commune d'Aubigné, dans la Sarthe. Je rouvrirai volontiers Racan, ce jour-îà, et aussi le vieux et toujours jeune poète Charles Coran, qui est un Racan en son genre et qui vit toujours et qui publie ses œuvres complètes, ses Dernières élégances, à quatre-vingts ans passés. Quelle belle occasion pour fêter le survivant et porter à Coran une suprême couronne !

Mais la grande fête littéraire ou plutôt française à laquelle l'Académie sera représentée, c'est — puisque nous en sommes aux statues — l'inauguration de l'image de Ferdinand de Lesseps dressée debout, devant cet isthme de Suez qu'il a ouvert pour la prospérité du monde. Quelle journée ! Et quelle revanche! J'ai vu cet homme tour à tour dans tout l'éclat de sa gloire et dans toute la douleur de sa chute. Je l'ai vu gai, souriant, ardent, vaillant, intrépide, causant, discourant, agissant, voyageant, militant, l'œil incendié de vie, la moustache en croc sur la lèvre éloquente. Je l'ai vu acclamé, je l'ai vu encensé. Puis, je l'ai vu las, affaissé, courbé, silencieux, isolé à sa place d'habitude, lorsqu'il venait aux séances académiques. Spectre de lui-même et fantôme vivant de sa gloire. Il avait fait envie, il faisait pitié. Maintenant le lutteur, le remueur d'hommes et d'idées, le transformateur de mondes, reprend sa place, à la place même où il a bien servi l'humanité, et M. de Vogue, jadis secrétaire d'ambassade en Orient, jeune ami de Mariette-Bey, qui a parlé avec émotion de cette antique

Egypte où le vieux nom de France n'est pas oublié, donnera le salut de la France à la statue de cel homme que salueront désormais aussi, en passant devant elle, les pavillons des nations reconnaissantes.

Je sais bien, j'aurais fort à dire sur Lesseps, épris de son œuvre et songeant uniquement à cette œuvre lorsque les marins de Famiral Conrad pouvaient poser le pied sur la rive d'Alexandrie. Ah! la minute tragique, la journée fatale î ■ — Détournons-en la pensée comme de tant d'autres dates sinistres I Le passé est le passé (1). L'avenir nous reste et c'est déjà une consolation de voir et de savoir qu'on peut fêter, qu'on va fêter les poètes qui consolent et aussi les poètes qui agissent, les poètes de la pioche et du pic, comme Lesseps, après les poètes du microscope, comme Pasteur, et les poètes de la vie combattant la mort, comme Roux, tous ceux, enfin, qu'on peut appeler les poètes en action !

(1) Un ami m'écrit sur ce point : « II n'était pas du tout cpiestion d'un débarc[uement à Alexandrie. L'amiral Conrad mouillait à Port-Saïd, avec un seul navire. Impossibilité matérielle et flagraute de coopérer en quoi que ce soit avec les Anglais ; démonstration évidente d'indifïerence. — Les dépêches annonçaient cependant que M. de Freycinet préparait pour les Chambres, un projet d'occupation de Port-Saïd à Kantara, entrée du canal de la Méditerranée. Les Musulmans de Port- Saïd étaient très surexcités; les Européens s'en inquiétaient avec raison. L'amiral Conrad eut l'idée, pour rassurer les Européens, de débarquer quelques hommes. M. de Lesseps exposa que ce débarquement insuffisant déciderait plutôt les Musulmans à agir. Il offrit d'nsor de son influence personnelle sur les Arabes pour éviter la catastrophe. L'amiral Conrad se rendit aux observations de M. de Lesseps. On a confondu cette intervention de M. de Lesseps à Port-Saïd et la question de Foccupation politique et militaire. La Chambre repoussa la proposition de M. de Freycinet et la politique de « complet désintéressement » l'emporta. Hélas!

Page 1