LE CHAMP DE BATAILLE
4 octobre 1899.
— Et maintenant, face à l'étranger!
C'est M, Alfred Picard qui résume ainsi une con- Tersation, faite sous la pluie, dans la boue du Champde-Mars, après une rencontre du commissaire général de l'Exposition allant en petit chapeau de feutre, pantalon retroussé, parapluie ouvert, visiter par ces temps d'octobre les travaux qui s'accélèrent. Nousmêmes, voulant nous rendre compte de l'installation des postes de secours pour les ouvriers, nous avions suivi, depuis quelques heures, le médecin en chef du service médical, notre ami le docteur Gilles de la Tourette, et c'est en venant de l'Esplanade que nous rencontrions le général en chef de cette armée d'ouvriers achevant leur tâche.
— Serons-nous prêts dans six mois?
— Nous sommes en avance! répond M. Picard dont le maigre et énergique visage s'illumine d'une victorieuse confiance. Déjà, quelques sections pourraient recevoir leurs produits. Nous ouvrirons le 15 avril, à date fixe, et ce jour-là, Paris aura plus fait que La Haye pour la paix du monde î
Champ de bataille pacifique, tout ce coin de Paris — de la place de la Concorde au Trocadéro — donne, à le voir même en passant, la sensation d'un vaste camp qui serait une ruche immense. Partout on travaille. C'est une ville sortie de terre. Ville singulière, aux silhouettes fantastiques, de styles contrastés, avec des pignons du moyen âge faisant face à des dômes bizantins en forme de bulbes. Ville de rêve dont les tours et les toits inachevés se profilent, comme éventréspar un bombardement ou dévorés par un incendie. Ville en travail qui, avec ses pylônes à claire-voie, ses armatures de fer, ses charpentes non recouvertes, fait songer aussi à de gigantesques et improbables toiles d'araignées. Vision bizarre, formidable, de tourelles et de blancs minarets, de coupoles rondes et de flèches grêles ou flottent des drapeaux divers, où notre étendard tricolore clapote, çà et là, dans le vent et la pluie au faîte de quelque monument... Ville multiforme qui est comme quelque Moscou, ou Delhi, ou Kairouan. Ville asiatique, hindoue, égyptienne et qui pourtant reste Paris.
Je reviendrai bientôt vers ce coin de terre attirant comme un théâtre où l'on pose en hâte les décors pour une pièce à grand spectacle. Il y a là des paysages à fixer dans le déshabillé de ces bâtiments^
avec la fièvre des ouvriers-machinistes qui nous préparent l'enchantement du printemps prochain. Ne fût-ce que cette partie du Trocadéro où, en costumes de leur pays, lourdes demi-boLtes aux pieds, casquette énorme au front, les ouvriers russes travaillent à la construction de je ne sais quelle isba géante, fendant le bois de- leurs courtes haches, sciant les troncs jaunes des sapins. On se croirait en quelque usine, au bord de la Yolga, chez les moujicks à longs cheveux. Et, tout près — antithèse étrange — les murailles blanches, d'un blanc incandescent, de l'Exposition tunisienne : un coin d'Afrique se prolongeant en steppe moscovite.
Mais ce sont, dans les Champs-Elysées, les palais neufs, les palais des Beaux-Arts qu'il faut voir : immenses à la fois et gracieux, sortes de Trianons gigantesques dont les galeries supérieures se détachent sur le ciel libre, comme des terrasses à la Véronèse. Blancs, d'un blanc de marbre, ils enserrent tout ce qui reste du vieux Palais de l'Industrie, dont les murailks grises et ternes vont tomber dans quelques jours, dans quelques heures, avec cette figure de la France par Regnault, qui, depuis 1855, tend aux passants, à VArt et à VIndustrie accroupis près d'elle, des couronnes de pierre.
Nous avions, pour voir de près les palais neufs, traversé le large pont de fonte qui, sur la Seine, coupe maintenant l'horizon, le sabre d'une large raie rouge. Combien de milliers et de milliers de gens passeront sur ce pont Alexandre III encore sans parapets où nous étions seuls tout à l'heure ! Il est
vaste, il est immense. Aux deux bouts, des statuaires, derrière des voiles de toile, achèvent de sculpter les quatre figures géantes qui orneront les quatre piliers^ hauts comme des tours. Ils ont devant eux la statue petit modèle et la copient, agrandie.
Et comme, descendu du pont, je regarde dans la bande de terrain laissé aux travailleurs, qui longe le Cours-la-Reine, tas de terre où au pied des marronniers roussis, les ouvriers des chantiers ont fait pousser des salades, un mouvement se produit autour d'un de ces piliers, parmi les travailleurs qui font rougir des boulons au feu de forge — et j'aperçois alors, descendu de l'escalier qui contourne le pilier et soutenu par deux camarades, ses bras en croix appuyé à leurs épaules, un ouvrier qui gémit et qui vient — sans qu'on ait entendu aucun bruit — de tomber du haut d'un échafaudage.
C'est un vieux, un pauvre homme d'une pâleur verte, très maigre, avec des moustaches militaires, et, sous une casquette enfoncée jusqu'aux sourcils, des joues creuses et un nez pincé. Il se plaint, il souffre. Un des camarades qui le portent demande simplement, sans cri :
— Un brancard i
Il en est partout dans des dépôts répartis sur les chantiers.
Les médecins s'approchent, l'homme peut se tenir debout : la colonne vertébrale n'est donc pas brisée. Le malheureux est tombé d'une hauteur de sept mètres.
— Il en tombe de quinze mètres quelquefois et qui survivent, dit quelqu'un.
Un coup de téléphone au Palais de l'Industrie, au poste de secours, pour appeler, en hâte, une voiture d'ambulance. Dans cinq minutes, la voiture sera là, venant au galop. L'homme en attendant est couché, sur un matelas, dans une maisonnette de bois, et les camarades retournent au travail, silencieusement.
Ce n'est qu'un blessé de plus, un soldat hors de combat. La bataille continue.
Une bataille, oui. Et lorsque les discours ofiiciels salueront entre deux cantates, les merveilles de l'Exposition, au jour glorieux de V Ouverture, je songerai — si on les oublie — à ces obscurs collaborateurs du succès final qui auront donné leur temps — et quelques-uns leur vie — à la victoire nationale.
Chaque jour en prend plus d'un, qu'on emporte et à qui les compagnons disent adieu du coin de l'œil. Ils ont leurs ambulances, comme les troupiers. Comme les troupiers, ils ont leurs chirurgiens et ceux-ci méritent aussi qu'on les salue. Internes ou docteurs, ils veillent, depuis le 15 décembre 1896, sur les blessés des chantiers. Ils sont là toujours, les médecins se relayant de trois heures en trois heures. Au début, un seul poste médical était établi, provisoire, au Palais de l'Industrie. Ce poste médical, à lui seul, transporta, pansa dans une salle du Palais de l'Industrie, les blessés ou les morts du Bazar de la Charité. Des internes ayant fait atteler la voiture d'ambulance avaient couru au feu. On les récompensa, mais combien il fallut insister!
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A ce poste du Palais de l'Industrie aboutissent non seulement les blessés de l'Exposition, mais les accidents de la voie publique. Sait-on bien que, de la place de la Concorde à la porte du Bois, il n'y a pas un poste de secours — à peine quelques pharmacies — et beaucoup d'écrasés par bicyclettes, chevaux en chair et à vapeur? Tout vient au poste n^ 1, au Palais de l'Industrie et, cette année, plus de cent cinquante passants ou bicyclistes y ont été portés. Quand l'Exposition aura pris fin, lorsque le poste médical aura disparu, que deviendront les blessés des Champs-Elysées?
Au Champ-de-Mars, avenue de Labourdonnais et sur l'Esplanade des Invalides, deux autres postes sont installés, d'un aménagement plus moderne que celui du vieux Palais de l'Industrie. Nous les visitons l'un et l'autre. Sur l'Esplanade, un interne en blouse blanche, M. d'Anfreville — celui qui tira si bravement un malheureux tombé au fond d'un des piliers du pont Alexandre dans un tube, sous l'eau — veille sur un ouvrier blessé qui trempe son pied dans un baquet plein de sublimé.
— Surveillez cela, dit le professeur Gilles de la Tourette. Avec les plaies au pied, le tétanos est toujours à craindre.
La règle générale, très importante, est que ^tout ouvrier blessé, même légèrement, doit être immédiatement conduit au poste voisin afin que la plaie ne s'irrite pas. La sanction, c'est la menace de la suppression de l'indemnité : moitié du salaire journalier pendant la durée du chômage, allocation de moitié du
salaire normal pour une année s'il y a infirmité permanente, secours variable donné par le nédecin en chef et jamais contesté par l'administration, s'il y a infirmité partielle ; enfin, s'il y a mort, mille francs à la veuve ou à la famille si le disparu en était le soutien. Indemnité tout à fait étrangère à celle délivrée forcément par les assurances qui, désormais, d'après la loi nouvelle, est moitié du salaire normal. L'ouvrier qui cliôme touche donc journée entière. Et la crainte de la suppression fait qu'à la moindre égratignure tous se rendent au poste médical. De telle sorte que, depuis trois ans, sur les chantiers, il n'y a pas €u un seul phlegmon grave.
De même, pas d'épidémie. On a souin de l'excellente boisson hygiénique du médecin en chef. Par Jour, en été, on en a délivré de dix à douze mille litres. Et partout de l'eau de source. Les travailleurs avaient là le réconfort. Aussi toute vente de spiritueux était-elle interdite sur les chantiers. Il y a des ouvriers qui les font passer par-dessus les barrières et même des entrepreneurs qui leur versent des arrosoirs d'absinthe, quand on a des coui^s de collier à donner.
Tous les mois, la statistique détaillée et nominative des blessés est établie par M. Gilles de la Tourette avec le pourcentage d'accidents par Journée d'ouvriers. Le pourcentage le plus fort a été pendant les travaux de démolition (chute de gravats, abatage des fermes) : 0,6 0/0 de journées d'ouvriers. Il est descendu à 3 0/0 pour les travaux neufs moins périlleux.
C'est une retenue de un pour cent sur tous les tra-
vaux de rExposition qui alimente les ressources du service médical. Ce service est riche, mais il a ses postes à bâtir et l'indemnité à délivrer, sans compter son personnel. Il soigne les ouvriers des constructions annexes, Vieux Parls^ Maréorama, future Maison du Rire\
L'intérieur de ces postes médicaux valait certes une visite et il n'est point de légendaire propriété hollandaise comparable à l'installation du Champ-de-Mars. Tout y est reluisant neuf, des murs recouverts d'opaline aux instruments de chirurgie, scalpels ou pinces en nickel. Il y a là le strict minimum de meubles : au centre, la table d'opération et, sur le sol, une ouverture pour l'écoulement central. En face, une large baie lumineuse ; au-dessus de la table un plafond de verre. Tout serait complet, parfait, s'il y avait l'électricité. Dans une pièce latérale, un poêle de faïence à grand tirage devient le brûleur des linges et des ouates ; pas de résidus ; pas de détritus ; la tarlatane et le coton vont au poêle et deviennent fumée. C'est l'hygiène et l'antisepsie poussées jusqu'aux limites suprêmes.
Le poste du Palais de l'Industrie, logé dans des murs de pierre, est plus primitif, M. Gilles de la Tourette, admirable de zèle intelligent, y apporte le même souci de propreté et d'activité et ses collaborateurs lui assurent un même dévouement.
C'est par ce poste, situé en face le palais de Glace, que nous finissons notre visite au champ de bataille
de la Paix et pendant que nous examinons "^cette ambulance, dont une des pièces fut (je la reconnais) la salle servant de greffe où étaient déposés les objets ayant appartenu aux victimes du Bazar de la Charité — bagues, montres^ bracelets corrodés par la flamme, souvenirs noircis, détritus de luxe ramassés sur des cadavres, et que les parents, les amis, venaient reconnaître, arracher aux revendeurs futurs — pendant que je regarde, dans la grande salle, les antiseptiques qui, en des barils de verre, sont rangés de façon à former comme un drapeau — le sublimé bleu, le blanc de l'acide borique et Tacide phénique rouge — tricolore pansant les blessures — ■ le téléphone sonne un appel. Il y a un blessé encore, encore un combattant fauché auChamp-de-Mars; et, après avoir apporté le vieil ouvrier tombé du pilier du pont Alexandre, la voiture galopera en hâte vers le blessé nouveau...
Elle apparaît justement, cette voiture, les chevaux vivement fouettés, sous les marronniers dont les feuilles tombent. Yoici son guidon blanc marqué de la croix rouge. Elle s'arrête, et j'aperçois, étendu au fond, toujours gémissant, livide, le maigre vieux travailleur que j'ai vu descendre tout à l'heure, qu'on ausculte maintenant, à qui l'on tend, pour le soutenir, un peu d'alcool de menthe, et qu'on va, au galop, porter à l'hôpital, pour aller chercher Vautre,
— Qu'est-ce que c'est? demande le médecin en chef, au docteur de garde.
— Une côte enfoncée l Et, à mon tour :
— Rien de désespéré?
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— Non. A moins que... (|ui sait? une pneumonie traumatique !
Et je regarde le pauvre vieux à moustache grise qui gémit toujours en buvant son alcool de menthe. La croix rouge du drapeau d'ambulance flotte au-devant de la voiture et fait un ironique contraste avec cette autre draperie, rayée de rouge aussi sur fond blanc, qui s'agite là devant nous, formant portière à la devanture du palais de Glace, le palais qui va s'ouvrir, avec ses five o'cloks élégants, en face même du poste où l'on descend, où l'on panse les invalides du travail.
Le vieux ira à l'hôpital Tenon. Jamais l'hôpital ne refuse un blessé qui vient de ce côté. S'il était soigné à domicile, ce serait par le docteur Gaillard que M. Gilles de la Tourette charge de visiter les blessés en ville. Ainsi, au logis ou à l'hospice, les ouvriers hors de combat ont les soins, le coup d'œil, le savant dévouement de ces maîtres.
J'aurais voulu aller, dimanche, saluer le monument que le sculpteur Thabard a élevé aux enfants de la Haute- Vienne morts pour la patrie en 1870-71. Coiffée du harhichet national qui ressemble au bonnet à ailes blanches des sœurs de charité, une grande belle fille limousine veille sur le trépas des soldats qui tombent, et des branches de châtaigniers sont là, évoquant les grands bois de la terre natale que les combattants avaient quittés pour défendre le pays. Je n'ai pu me rendre à Limoges, à la ville de mon enfance, Mais j'ai songé aux compatriotes en visitant ces chantiers du Champ-de-Mars, ces merveilles nées du
cerveau des artistes et du travail des hommes, et j'ai salué aussi ces soldats de la bataille pacifique qui ont leurs ambulances et leurs périls.
C'était peut-être un Limousin , ce vieux maçon à moustache grise, tombé du pont Alexandre, et peutêtre avait-il été, tout jeune alors, un des mobiles de la Loire et de Terminiersl.., Quoi qu'il en soit, c'est aussi un soldat qui tombe. Chair à canon, chair à scalpel, chair à mortier, la France a et aura toujours des combattants et des héros pour la guerre et pour la paix.
Le 15 avril 1900 approche. Le mot qu'on m'a dit est un mot d'ordre :
— Et maintenant, face à l'étranger î
XX vu
Où allons-nous ? — Un causeur qui prophétise. — Le drame du Soudan. — La guerre du Transvaal. — Le roi de Grèce et le Paris nouveau. — Annonces électriques. — Les soirs de Paris. — L'exposition vue d'un bateau-mouche. — Une vills dans une ville. — Acteurs disparus : Jules Brésil. — Mélodrames d'autrefois. — La Case de Voncle Torm -— Les OEuvres du démon. — Si pétais roi ! — - La Comédie-Française et Théodore de BaJiville. — Souvenirs d'autrefois. — Petits complots. — Un mot de Dumas et une lettre d'Edmond About. — Comment on fait campagne. ~ 1863. ■— Emile Perrin. — Un mot de théâtre.
W octobre 1899.
Je causais hier avec un homme que j'aime infiniment et chez qui j'ai constaté plus d'une fois un don singulier, le don de prophétie. C'est mon vieil ami Charles Edmond. Je lui posais, sur les lendemains des jours troublés que nous traversons, la question que doivent répéter, en plus d'un logis, bien des gens :
— Que va-t-il arriver?
Il me répondit, souriant :
— Rien.
— Gomment, rien? Et Tavenir?
— L'avenir est bien simple : le lundi ressemblera au dimanche, le mardi au lundi, le mercredi au mardi, ainsi de suite et les semaines passeront et les anaées s'écouleront et nous irons voir, dans ce qu'on appelle un monde meilleur, s'il est vraiment meilleur en effet que celui-ci, et la machine continuera à rouler et la terre à tourner, parfois comme la tête d'un alcoolique. Il faut nous dire qu'il en a toujours été ainsi et que les comètes qui brisent les univers sont plus rares encore que les Messies qui les sauvent,
— Alors?
— Alors, il faut suivre son chemin, faire son devoir, fuir les coquins, mépriser les méchants et éviter les imbéciles. Je reconnais que c'est malaisé. Mais la vie serait trop ennuyeuse si elle était unie comme le palais de Glace.
C'est bien mon avis et on ne saurait reprocher à ce dernier mois d'avoir manqué de péripéties. Je ne crois pas que Gabriel Ferry, l'auteur du Coureur cfes bois et Gustave Aimard, qui fut son succédané, eussent inventé un plus tragique roman d'aventures que le drame du Soudan, le meurtre du colonel Klobb et la fm de Voulet et de Chanoine. Quelles péripéties et dans quel cadre ! Le soleil africain échauffant les cervelles et la terre qui brûle buvant le sang encore chaud.
Elle est assez tachée de rouge, à l'heure présente, îa terre d'Afrique. Les mères et les épouses, les
sœurs anglaises suivent, sur la carte, ïa marche des opérations au Transvaal et épellent des noms exotiques, comme la pauvre femme à'ihi cœur simple, l'humble servante héroïque, suit du doigt l'exode de l'enfant qu'elle a élevé. Et l'on se fusille et l'on se canonne et les Boers tombent pour ce grand rêve d'une nationalité nouvelle, la terre des Afrikanders^ tandis que la vieille impératrice-reine, sachant ce que coûte la gloire que chanteront les Rudyard Kipling, pleure sur le sang versé.
Non, vraiment non, l'histoire contemporaine n'est point fade. Elle serait plutôt mélodramatique. « Il est, écrivait Louis Veuillot, condamné au silence par l'empire, des heures où l'on voudrait crier la vérité à raison d'un mois de prison la ligne. » On peut aujourd'hui la dire, du moins, en toute liberté, cette vérité, à ses risques et périls, à raison d'un tombereau d'injures par mot. Le roi de Grèce, qui sort de l'hôtel Bristol pourvoir Paris à pied, en se promenant — comme il sied de voir les villes — n'en aura pas moins retrouvé, malgré tout, un Paris aimable et brillant, un Paris agréable, un Paris moins féroce que les polémiques de ses journaux et qui, le soir, avec ses illuminations-annonces prend l'aspect un peu forain, mais amusant, d'une exposition d'électricité en plein vent et d'un kaléidoscope.
Annonces lumineuses, grandes lettres rouges ou blanches qui éclatent au fronton des maisons, s'allument sur les toits en majuscules fantastiques, se profilent sur le ciel assombri et — étoiles de la réclame — éteignent les véritables étoiles, celles du
firmament, celles qui troublaient Pascal. Le spectacle est assez curieux. Un bon bourgeois du Paris d'autrefois, comme Auguste Villemot ou un boule vardier à l'épiderme sensible, comme Roqueplan, ne recoiv naîtraient plus leurs rues discrètes et pousseraient les hauts cris devant ces flambées de la reine Réclame. Ils auraient tort. Ce Paris nouveau, éclatant, divertissant, cinématographique, c'est un Paris de plein air qui a sa séduction, très spéciale, son charme un peu bruyant, sa gaieté assez aveuglante — mais qu'il faut prendre comme il est, et goûter comme il est, tout simplement parce qu'il est, qu'il est ainsi, qu'on ne le modifiera pas et que plus il ira, plus il sera coupé de pétrolettes, assourdi de cornets d'automobiles et aveuglé d'annonces électriques. De tout ce pittoresque nouveau et paroxyste, l'Exposition de l'an prochain sera comme l'explosion, le couronnement, l'apothéose.
On peut dès à présent prévoir ce qu'elle sera, du reste, en prenant au pont de la Concorde, le bateaumouche qui mène à Saint-Cloud. Dès le premier tour de roue, on est entre les deux rives d'une ville nouvelle, inattendue. A droite, les palais blancs, les palais des arts qui montrant leurs lignes élégantes à travers les arbres roussis, blessés et dorés par l'automne. Puis des bâtiments, sculptures délicates, baignant leurs murailles dans la Seine comme des palais de Venise dans les canaux illustres. Une vieille ville sortie de terre par le caprice de Robida, un coin de
moyen âge, ime église, un hôtel de ville, un beffroi-^ des pignons, des ruelles étroites, des places étranglées, où Clopin Trouillefou pourrait tenir sa Cour des Miracles. A gauche, les pavillons des nations, déjà construits aux trois quarts, presque achevés, l'Italie, avec son palazzo, rappelant celui des Doges; la Hongrie, qui fait songer aux monuments de Bude; la Serbie, dont les coupoles à revêtements de cuivre vert étincellent déjà au soleil comme des élytres de scarabées; les Pays-Bas, l'Amérique, la Belgique; un amoncellement de toits, de tours, de bâtiments^ d'échafaudages où les ouvriers, sur les ^ madriers, apparaissent — points noirs et mouvants, gabiers de l'industrie — pareils à des matelots sur les vergues d'un navire. Et des drapeaux divers flottent sur ces constructions harmonieusement disparates qui disent l'universel travail humain.
Le pont Alexandre franchi • — ce pont dont la courbe de fonte semble lancée d'an seul jet, d'un seul morceau sur la Seine — on peut déjà se figurer ce que seront, sur l'esplanade des Invalides, toutes les constructions d'aspect imposant où seront logées les merveilles. C'est une ville inédite née à côté d'une ville. Des gares sortent de terre. Sous la terre même on travaille, le Métropolitain sera achevé sans que Paris ait soupçonné, deviné tant de labeur. Au Trocadéro," c'est l'Orient lui-même, minarets d'ua blanc cru, mosquées d'une blancheur de chaux, c'est Tunis, c'est Alger, c'est Kairouan... Et la tour Eiffel, bronzée à neuf, se dresse au-dessus de cette cité naissante, singulière, artistique et exotique^
comme une douairière géante, une vieille aïeule maigre qui, dans le soleil, là-haut, semble sourire à toutes ces demeures, écloses d'hier, ces pouponnières d'art ainsi groupées à ses pieds...
Vraiment à voir un tel tableau — en dix minutes, en quelques tours de roues — on se sent un peu porté à trouver que le triste mot de décadence %%i trop employé. Il y a là un effort qui ne donne pas du tout ridée d'un peuple anémié. Je ne parle point de ce qu'il peut y avoir de simplement décoratif et de passager ou de subalterne dans la kermesse gigantesque. Je songe aux résultats acquis déjà, à cette cité neuve, à cette incroyable accumulation de travaux, à tout ce que Paris ne voit même pas, ne regarde pas, quoi quo ce soit là^ non seulement à sa porte, mais chez lui, mais en lui, et qui, dans l'état inachevé où je l'ai regardé, en suivant le fleuve, constitue déjà un des spectacles les plus extraordinaires et les plus beaux vraiment qu'on puisse voir.
C'est bien la vraie féerie de l'heure présente, plus extraordinaire que les ébiouissements de Rohinson Grusoé au Ghatelet. Par ces beaux derniers jours, errer dans Paris est un plaisir de raffiné pour qui a le loisir de le faire. Mais je sais des Parisiens qui ont des cheveux gris et n'ont jamais vu la Sainte-Chapelle.
— Croirez-vous que je ne suis jamais venu à la Comédie-Française une fois en dix ans? me confiait l'excellent acteur Dupuis, le Paris de la Belle Hélène^ si difficile à remplacer. En effet, je joue tous les jours!
Jules Brésil est remplacé dans la Dmne de Mon-
soreaUj car il faut bien que les vieux cèdent (a place aux jeunes. Cet acteur excellent, admirablement beau
— superbe précisément dans ce Monsoreau, terrible comme un Montluc, pittoresque comme une page de Brantôme — est mort assez tard pour voir renaître le Drame qu'il avait illustré, et comme comédien et comme auteur. Car il avait un double talent. Cherchez une pièce qui a pour titre les (E livres du Démon. Brésil l'écrivit et la joua à la Gaîté, et ce fut un double succès pour l'auteur-acteur. Il était arrivé de province pour jouer à l'Ambigu V Oncle Tom, que Dumanoir et
-d'Ennery avaient tiré du fameux roman d'Harriett Beecher Stovi/'e, Ah 1 la vogue de VUncle Toîu's cabin ! On applaudissait à Paris, le même soir, jusqu'à deux drames tirés du roman de Mme Beecher Stowe : la Case de l'oncle Ta m, à la Gaîté, et V Oncle Tom^ à l'Ambigu. Paris, comme Margot, adorait le mélodrame.
Brésil jouait, dans cet Oncle Tom^ un terrible mulâtre, Harris, dur aux nègres, et il y avait, au dénouement, un duel à l'américaine réglé avec un art infini
— poignant tout à fait. Et, bon public, quand nous avions vu Texcellent oncle Tom persécuté par Harris à l'Ambigu, nous allions à laGaîté, le voir repersécuter par un autre.
Dans ces Œuvres du Démon ^ dont j'ai rappelé le titre, le comédien lettré avait mis comme un souffle du Don Juan de Marafia de Dumas. Au prologue, apparaissait Satan, assis sur « des vagues de feu », dans des nuages de fumée et « enveloppé dans ses ailes » — et Satan parlait en vers alexandrins au pu-
Mic de l'Ambigu qui, en 1853, l'écoutait, l'applaudissait :
Et que les fils de Dieu devienneDt les complices Des œuvres du Démon!...
Ce drame fantastique et littéraire — où Taillade jouait un amoureux de dix-huit ans — Jules Brésil était lout lier de l'avoir écrit. Et avec raison. 11 avait eu un succès encore très complet, avec les Orphelines de la Charité, Et la Destinée veut que le comédien-poète disparaisse presque à quelques jours de distance de ta reprise de cet opéra-comique dont il avait écrit te livret : Si fêtais roi !
Si j'étais roi! Un joli titre, qui est tout un programme. Aujourd'hui, les ambitions ont changé de formule : Si j'étais président de la République ! Et l'on ne se doute pas du nombre de cerveaux en qui ce rêve se précise! C'est la marque même de ce temps. Si j'étais roi! est même un minimum. Pour les arrivistes avides, l'espoir lancinant est à vrai dire celui-ci :
— Si j'étais tout!
Empereur ! empereur ! Être empereur! rage.
Ne l'être pas !...
Le monologue de Charles-Quint (le plus long momologue qu'il y ait au théâtre, disait Victor Hugo fièrement) est à méditer. J'ai été fortement incité;, ces j^urs derniers, par des amis et par des sociétaires plus irrités que moi à prendre la parole à propos de cette
LA VIE A PARIS. 28l>
campagne — le mot doit sembler ironique à des soldats — commencée contre une administration dont il . ne m'appartient point de parler ici (ce sera fait ailleurs^ à l'heure voulue, chiiTres en main). J'ai refusé jusqu'ici. Mais, laissant de côté ma personnalité et faisant purement et simplement de l'histoire, de cette petite histoire rétrospective qui me plaît, je puis bien (puisque aussi bien c'est une actualité) dire et redire et ressasser que si l'on collectionnait tous les pamphlets qui ont été écrits, depuis des années — depuis toujours — sur la Comédie-Française et ceux qui l'ont dirigée on composerait une véritable bibliothèque. J'ai recueilli la plupart de ces écrits éphémères et oubliés, je ne les ai pas tous, les rayons craqueraient, mais j'en ai beaucoup et je les relis, à l'occasion, avec une philosophique bonne humeur. Quelque jour, je les feuilletterai et l'on aura des surprises, car ce qui distingue les gens renseignés, c'est qu'ils ne savent rien.
Pour m'en tenir à quelques traits, il fut un temps où Théodore de Banville écrivait tout un petit livre spécialement, la Coinédie racontée par un témoin de ses fautes, 11 faut lire dans les Souvenirs^ de Jouseliti de la Salle, antérieur à la charge à fond de tram de Banville, comment les comédiens se comportaient lorsqu'avant le décret de 1850 ils étaient les maîtres absolus.
La conspiration est, dans la demeure, une maladie incurable. Il y a toujours quelque requin qui suit le navire et dans le navire quelque révolté plus ou moins net tout prêt à jeter le capitaine à la mer. Je
m'amuse souvent, en regardant et étudiant le passé, à constater que le mot d'Alexandre Dumas, lorsque j'entrai rue Richelieu, est d'une vérité profonde :
— Dites-vous, mon cher, que tout y est d'étoupes avec des amours-propres qui prennent feu comme les décors de théâtre non ignifugés. Dites-vous que ce qui vous parait être au loin un petit nuage rose peut devenir tout à coup un grain d'orage. Dites-vous encore ceci : vous croyez vous ajppuyer sur une colonnette de marbre; vous y posez la main — c'est du carton ou c'est du sable. Et maintenant, allez I Got vous répétera sans doute son mot : « J'ai été administrateur à Londres : je me faisais l'effet d'un diable dans un bénitier de pétrole ! »
Edouard Thierry fut un homme habile et un administrateur avisé. 11 avait une troupe admirable, qu'il légua, d'ailleurs, tout entière à Emile Perrin, et dont j'ai eu l'honneur d'avoir sous mes ordres les derniers maîtres: Samson, Geffroy, Régnier, Provost, Leroux, Maillard, Got, Delaunay, Maubant, Monrose, Dressant, Talbot, Lafontaine, Mmes Augustine Brohan, Bonval, Nathalie, Madeleine Brohan, Judith, Fix, Favart, Emilie Dubois, Emilie Guyon, Figeac, Jouassain, Victoria Lafontaine ,
. Il avait Emile Augier dans toute sa puissance, qui lui apportait chaque année une œuvre forte, très facile à distribuer, très sûrement applaudie. C'était un lettré qui avait fait ses preuves. Or, voici ce qu'en 1863, du fond de sa maison d'Alsace, Edmond About, qui n'aimait pas Thierry, écrivait à Albéric Second, un chroniqueur aimable, qui briguait la succession de
Thierry et « faisait campagne » contre l'administrateur de la Comédie :
Saverne, 30 août 1863.
Mon cher Albéric,
J'écris par ce courrier et je souhaite bien sincèrement que ma prose vous serve à quelque chose. Mais Je dois vous déclarer, pour être sincère, que la personne en question n*a plus pour moi qu'une amitié refroidie, sinon éteinte. Nos rapports se sont à peu près restreints à quelques lettres de souvenir et de politesse et, lorsque je viens à Paris, à quelques visites où le cœur joue le rôle de personnage muet. Cependant, il n'est pas impossible qu^on fasse encore quelque chose par amitié pour moi. Surtout si l'on y trouve un intérêt proche ou lointain.
J'ai trouvé une combinaison qui me paraît assez ingénieuse. C'est d'annoncer votre nomination comme certaine dans uq délai assez rapproché. De cette façon, Ton vous servira en croyant se servir soi-même et l'on déploiera d'autant plus de zèle en votre faveur qu'on sera persuadé que vous n'en avez nul besoin.
Je crois qu'il est inutile, mon cher ami, de vous dire que tous mes vœux sont pour votre avènement à ce trône. J'y trouverais mille et un avantages, sans compter la démolition de Thierry le Nuisible. Mais ce qui m'enchanterait le plus dans une telle révolution, c'est qu'on verrait enfin un de nous, qui a trimé comme nous et mangé de la vache enragée dans la même gamelle que nous, arriver à une de ces positions où l'on se repose en faisant le bien : otiiim cum dignitate^ dirait Sarcey. C'est la grâce que je vous souhaite.
Mille amitiés du fond du cœur.
Edm. About.
About était le plus charmant homme du monde et le plus serviable des amis ; mais il ne lâchait point ceux qu'il n'aimait pas, et que pouvait-il bien avoir à reprocher à Thierry le Nuisible? Dans tous les cas, il se trompait fort s'il croyait assurer « le repos » à son ami Albéric en irritant les intérêts lésés de quelque sociétaire ou en excitant les espérances de quelque pensionnaire avide du sociétariat.
à cette date du 30 août 1863, la Comédie-Française, qui avait débuté par l'éclatant succès du Fils de Giboyer et venait de remonter la Jeunesse d'Emile Augier, qui préparait /^a/i Baudry de Vacquerie, l^Dermier Quartier dç^ Pailleron et la Maison de Penarvan de Jules Sandeau, encaissait 26979 francs en un mois — moins qu'en une semaine aujourd'hui — et les sociétaires qui portaient les noms cités tout à l'heure partageaient à la fin de l'an 6000 francs, et en étaient joyeusement surpris, le Fils de Giboyer ayant été un succès exceptionnel.
Ne regrettons pas ces temps héroïques. Mais Albéric Second eût-il beaucoup grossi les parts que donnait Thierry le Nuisible et les droits d'auteur que versait la Comédie ?
M, Emile Perrin fut un administrateur admirable dont j'ai pu établir, heure par heure, chiffres et documents en mains, toutes les opérations. Il était sévère avec les comédiens (peut-être un peu trop avec les petits), et la Comédie connut (il y eut une reprise de vie et de luxe au lendemain de la guerre) des années fructueuses avec lui. Trop fructueuses, disait-on alors. Et on lui reprochait de ne point préparer l'avenir! Cet avenir, c'était la jeune troupe à qui je suis fier d'avoir donné l'autorité qu'elle a devant le public. Je ne cite aucun nom. Je ne parle pas ici de mes actes. Je fais de l'histoire anecdotique. Thierry était bibliothécaire à Sainte- Geneviève tout en administrant la Maison, Perrin était conseiller municipal; je suis — à mes heures — journaliste et j'en suis fier.
Emile Perrin était donc l'homme remarquable que
je salue. Or, il y eut une heure où on voulut le remplacer — par qui? — par Thierry lui-même, qui se prêtait non sans grâce à la substitution, à ce que m'a conté M. de Bornier, et où Perrin, las des comédiens, accepta de revenir à ses chanteurs, de retourner à l'Opéra, et Camille Doucet, pendant une heure, fut nommé administrateur, eut le décret signé, et le montra à Perrin en lui disant : « Restez! » et finalement forçant lui-même, en ami dévoué, Perrin à ne pas abandonner la Comédie pour l'Opéra.
Or ce même homme dont j'ai placé le buste excellent et vivant, par Guillaume, au milieu du comité, voilà comment on parlait de lui à la page 28 d'un livre très documenté sur la Comédie, la Comédie- Française^ par M. Gaston Bonnefont (1 vol. in-18, 1884) : « Tel — dit M. Bonnefont après avoir parlé des intrigues de derrière le rideau — tel ne voudrait rien moins que la suppression du poste d'administrateur, tel autre parle d'injustice et de favoritisme; les insinuations se succèdent, souvent même les gros mots se mettent de la partie. C'est ainsi qu'il n'y a pas longtemps, un sociétaire qui ne brille pas par l'esprit, disait à un auteur dramatique : « Vous travaillez n'est-ce pas ? Eh bien, s'il vous faut une rime à coquin, prenez Perrin. » Et tout cela parce qu'il comptait jouer un rôle qu'on ne lui avait pas donne!... »
« Perrin Gredin », disait un autre auteur que je pourrais nommer — et qui est illustre — voilà comment on traitait le chef respectable, l'homme d'honneur que la Comédie avait à sa tête. Et Perrin restait, passant avec son regard froid et son sourire
énigmatique, parmi ces intrigues. Je le voyais souvent pensif cependant et silencieux, au Dîner Bixio — et il songeait à la bataille de la vie, et à cette comédie des hommes qui nous console par son ironie des soucis même qu'elle nous cause.
On me contait, par exemple (et voilà un joli mot de théâtre) qu'un comédien, sollicité par des camarades d'entrer dans je ne sais quelle conspiration contre le chef, répondait avec élan :
— Ohl non!... Non!... Pas cette année-ci ! Ceiie année, il a fait décorer mon père 1
Ou « mon oncle » ou mon cousin », je n'en sais rien.
Et je crois bien que cet artiste, dont on m'a cité le nom, exagérait sa reconnaissance en la portant à une année. Chez certaines âmes l'ingratitude pousse vite, comme du chiendent. La reconnaissance? Ça ne dure pas cinq minutes.