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L'ECOLE DES JOURNALISTES

S novembre 1899.

C'est le titre d'une comédie en vers de Mme Emile de Girardin et le nom d'une institution que veulent fonder des écrivains de talent, bons orateurs ou fins causeurs, tentés par un professorat spécial. Il a paru en Angleterre, l'an dernier, un petit volume intéressant, qui pourrait être comme le Manuel Roret du publiciste: l'auteur y enseigne Comment on devient journaliste. L'art du reportage ou de la critique, la science du fait-divers ou du grand fait historique, les divisions et les branches diverses du métier y sont étudiés avec cette netteté que les gens pratiques apportent en toutes choses. V École du journalisme qu'on veut instituer a de plus hautes ambitions. Elle entend traiter de la moralité même du journalisme, apprendre le passé aux journalistes futurs et leur

donner, je le répète, au point de vue moral, certaines idées qui semble devenir de plus en plus utiles.

Je ne sais trop si l'entreprise, qui ^st évidemment généreuse, pourra être réalisable. Enseigne-t-on le |ournalisme comme on enseigne la cuisine? Le mot est courant dans le métier: la cuisine du joiirnaL lais c'est la facture même, la confection du numéro dont il s'agit ici. Je ne méprise pas ce point particulier: la cuisine d'un journal, c'est sa vie même. Il est des Yatel et des Carême, des gens de génie, dans cet art de cuisiner une gazette. Ceux-là ne sont pas toujours les plus glorifiés, ils sont souvent les plus utiles.

Mais le journaliste de race, le journaliste de vocation et de tempérament est le journaliste-né. « On devient cuisinier, on naît rôtisseur », dit l'auteur de la Physiologie du Goût, S'il écrivait une Physiologie du JourualismCy Brillât-Savarin dirait qu'on naît aussi gazetiex. Le journaliste-né, très différent du journaliste-amateur, aura beau faire, il restera journaliste, fidèle à ce labeur attirant et vivifiant qui est comme l'escrime de la pensée et auquel il ne peut pas plus renoncer que l'amateur d'armes qui, le matin, plastronne ou fait quelques reprises, par habitude, comme M. Legouvé, à quatre-vingt-dix-ans.

Et cette escrime de l'esprit lui donne, lui conserve pour tout le reste une alacrité nouvelle. Émilio Castelar occupa, pendant des années, le poste le plus élevé de l'État dans son pays. Il garda toujours la correspondance politique et littéraire que lui demandait le directeur de la Prensa de Buenos-Ayres, et, se reposant d'un travail par un autre, ce qui était

la méthode du grand Littré, il faisait de l'histoire à la plume, après avoir essayé de faire de la liberté en action. Le mot tant de fois cité du fameux doctrinaire: « La littérature mène à tout, à la condition qu'on en sorte », et qui pourrait s'appliquer plus spécialement au journalisme, est moins vrai que celui-ci : « Le journalisme mène à tout et console de tout, à la condition qu'on y reste ».

Tl mène à tout! Hélas! il mène parfois autre part qu'à la fortune pendant la vie et à la postérité après la morti J'ai connu un journaliste de grand talent qui, après avoir fait trembler un souverain et façonné des ministères balayait pour vivre, le matin, le carreau des Halles. Je ne citerai pas son nom : l'homme est mort, mais il n'est pas oublié.

Il n'était point haineux. 11 n'était point amer. Résigné? Ce serait trop dire. Mais, quand il repassait, remâchait les années qu'il avait vécu non sans succès, il pouvait du moins se rendre cette justice qu'il avait toujours mis en pratique l'admirable précepte de Fiévée : c< Je parle toujours des gens comme si je leur parlais à eux-mêmes. »

C'est un des principes que devra faire respecter et enseigner l'École du journalisme. Je sais bien qu'une certaine politesse, une apparente courtoisie exclut tout naturellement des colères que la conviction peut rendre légitimes. L'indignation, qui fait les vers, fait aussi les articles. Allez donc empêcher un homme révolté d'exprimer sa révolte même î II y a cependant, en toutes choses, la manière, corn oie dit l'autre. Ce n'est pas seulement une affaire d'épithètes, c'est peut-

être tout simplement une affaix^e de talent. Veuille t^ maître écrivain, peut à son gré attaquer, pourfendre^ ridiculiser, caricaturer les libres-penseurs. Sa verve rabelaisienne, son verbe de pur accent gaulois forceront à l'admiration ceux-là mêmes sur qui s'abat sa main de fils de tonnelier. Il y a pamphlets et pamphlets. Quand c'est Louis Veuillot qui parle — ou qui crie — on l'écoute. Il est vivant, il a le génie de la colère.

— Un éreintement de Veuillot, disait une de ses victimes, c'est une bonne fortune!

Voilà un mot qui d'ailleurs est assez courant dans le journalisme et que prononça précisément le mari de l'auteur de V École des Joiiima listes. Ce mot fut malheureux sur la lèvre d'Emile de Girardin. « Une rencontre avec vous, dit le polémiste à un adversaire, c'est une bonne fortune pour moi ! » Et l'adversaire, c'était Carrel. Et la bonne fortune fut le duel stupide qui coucha Armand Carrel dans la fosse du cimetière de Saint-Mandé. Lanfrey a écrit que, ce jour-là, c'était le journalisn e industriel qui venait de tuer le journalisme chevaleresque.

Ce n'est pas tout à fait vrai. Je connais encore des journalistes qui combattent pour leurs idées. Ils sont même peut-être plus nombreux qu'autrefois, cesbraves gens qui vivent de peu et dont ceux qui vivent de leurs réclames disent couramment: « Ces journalistes? Je les méprise tous 1 »

Qui contera, tout justement, les misères cachées, les dévouements très simples, les vertus ignorées de tous ceux qui font mouvoir cette immense et superbe machine, souveraine à la fois pour le bien et pour le

mal, qui s*appelle le Journalisme ? Le public ne voit que ceux qui brillent, il n'aperçoit pas ceux qui peinent et qui souffrent. Derrière l'acteur en scène, applaudi et écouté, il y a le machiniste qui monte aux mâts, risque sa vie, use sa peine, et tout ce monde anonyme et ignoré qui contribue au succès sans en avoir la gloire. Ainsi, dans le journalisme. Et la véritable École du journalisme est peut-être, à tout prendre, une école de travail et de résignation.

Le mot de Girardin est du reste tristement vrai pour le journaliste en général: tout accident, toute infortune lui est une bonne fortune. Un beau crime, un beau meurtre, une belle grande guerre, un admirable massacre, une atroce tuerie, voilà, pour le journalisme, des variétés assez sinistres de bonnes fortunes.

Il y avait autrefois un rédacteur de faits-divers dont on cita une réponse caractéristique, un de ces mots types qui peignent une race. Un ami le trouve planté devant un échafaudage sur lequel, assez dangereusement, travaillaient des maçons.

— Que faites-vous là, mon cher ami ?

Le journaliste montre un des travailleurs grimpés au faîte d'une mâture.

— Je regarde cet homme î... Oui, là-haut I... J'attends qu'il tombe !

Un accident, c'est un entrefilet. Un mort, c'est un article. Un massacre, c'est une actualité. Le bon Millaud, qui fut non pas un journaliste né mais un imprésario né, un fondateur et directeur de journaux, admirable d'invention et de ressources, s'écriait parfois^ avec son fin accent méridional :

— Quel malheur 1 Ah I quel malheur ! Plus de causes célèbres ! On n'assassine plus personne î

Il est certain que la plupart des incidents de la vie moderne, politiques ou personnels, finiraient vite si les j ournaux qui y trouvent leur fortune et leurs bonne fv fortunes n'étaient point là pour les envenimer. Y auraitil eu la guerre du Transvaal si les gazettes anglaises n'avaient surexcité outre mesure les rancunes du sentiment national ? Âh l les bonnes fortunes des manieurs de plumes U.. Les occasions de se mettre en scène et les sujets d'articles î V article à faire ^ problème quasiquotidien dont la solution produit si souvent de cruels résultats 1

Dans cette École des Jou?malistes^ de Mme Emile de Girardin, que reçut le comité de la Comédie et que la Censure interdit, il est question d'un critique d'art qui, pour acheter un châle de cachemire à sa maîtresse^ fait, sans haine d'ailleurs et par occasion, simplement parce qu'il faut quelquefois payer les châles quand on les offre, un article sur un vieux peintre dont l'énervement désespéré finit par le suicide. C'est l'aventure, malheureusement authentique, du baron Gros, se désolant et allant se noyer, avec un article de journal dans sa poche. Les journalistes de Mme de Girardin, comme ceux de Balzac, du reste, sont, pour la plupart, des irresponsables et qui sembleraient dignes du prix Montyon, comparés au Giboyer d'Emile Augier, pauvre diable, pourtant, digne de rémission lui-même et presque de sympathie, Veuiliot, déjà nommé, lui fut sévère à ce Giboyer 1 II avait tort. La misère excuse bien des choses, et aussi le besoin d'offrir des cache-

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mires à sa maîtresse. Peut-être, après tout, l'auteur du Champ de bataille cVEylaii se serait-il suicidé tout de même. Prenons toutes choses par le bon côté.

Quand je débutai dans le journalisme, j'avais un ami très remarquable, alors avocat, depuis journaliste, et stendhalien en diable, à l'heure où j'étais un hugolâtre forcené. Je travaillais beaucoup, lisant tout et écrivant mon premier roman, tout en tenant les livres d'une maison de commision qui n'allait pas mal. Nous causions parfois de l'avenir, mon camarade et moi, et de la difficulté qu'il y a à faire, comme on dit, son trou dans le monde. Lui me citait parfois le mot de Shakspeare : « 11 faut ouvrir ce monde comme une huître, fut-ce avec un couteau. »

11 n'en pensait pas un mot, étant, au fond, un sentimental. Mais le paradoxe l'attirait et aussi le besoin d'aller vite.

— 11 faut choisir une tête de Turc — et tâcher d'amener le mille ! me disait-il. Le travail n'est rien, le talent est peu de chose. La tête du Turc est tout I

Gela dépend et j'ai vu depuis tant de gens ne rien amener du tout et, en outre, se fouler le poignet î

Un soir, qu'il me trouva, très tard, parmi mes papiers et mes livres :

— Ah ! me dit-il, au lieu de piocher ainsi et de potasser comme un étudiant qui prépare sa thèse, veuxtu un conseil ? Yeux-tu être célèbre en quatre jours? Ce n'est pas difficile. Henry de Pêne est un charmant homme qui tire admirablement l'épée. Son duel avec

le lieutenant Hyenne l'a mis tout à fait en lumière. Laisse la Bibliothèque, va à la salle d'armes, étudie et réétudie un coup, décoche un article au chroniqueur à la mode : il t'envoie des témoins, tu le blesses — ce qui est reluisant, ou il te blesse, ce qui est encore intéressant — et tu as, sur le boulevard, plus fait pour ta réputation avec trois lignes, tu entends, trois lignes, qu'avec trois in-octavo î Tu ne veux pas ? Tu ^s un naïf I

A son tour, mon ami — mort aujourd'hui — quitta le barreau et prit la plume. Il ne fit pas, je dois le dire, ce qu'il m'avait conseillé. Il eut son franc parler ^t son style de bataille. Mais il s'inclina devant les braves gens, tout comme je le fis toujours, et je crois bien qu'il devint le collaborateur et par conséquent l'ami d'Henry de Pêne. Je ne lui rappelai jamais ses conseils si étrangement pratiques et qu'on n'enseignera point, je pense, à V École du Journalisme, Les professeurs qui y prendront place m'en sont garants.

Tout ce qui peut, d'ailleurs, donner une direction heureuse, une force nouvelle, un nouvel éclat à ce quatrième pouvoir qui s'appelle la Presse doit être encouragé et devient utile. Je crois bien que le journaliste idéal est celui qui n'a pas besoin d'enseignements ni de grades et qui n'obéit qu'à sa conscience. Il en est beaucoup de cette école, et je les honore.

Pour moi, cette conversation avec le public, cette lettre ouverte adressée à la foule, cette causerie qui

est comme une sorte de confidence cursive, de journal intime entr'ouvert pour des lecteurs dont les confessions ou les lettres me prouvent qu'ils sont pour moi comme des amis — ce billet écrit le matin et paraissant quelques heures après, m'est une joie et un repos, et j'en serais payé par le plaisir seul que cette diversion me procure, si je ne l'étais déjà par ce qu'il peut y avoir d'utile aux autres dans ce que j'écris pour moi.

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