LE FILS
22 novembre 1899,
EleonoraDuseest malade, à Vienne. Une congestion pulmonaire. Elle ne pourra venir sans doute, l'admirable artiste, lorsque nous donnerons la représentation promise au comité de la statue de Dumas. Le monument est maintenant sorti des limbes et M. René de Saint-Marceaux en montrera le projet, cette semaine, au Directeur des Beaux- Arts.
L'autre matin, quelques membres de la commission se trouvaient réunis devant la maquette, et j'ai, le lendemain, frappé moi-même à la porte de Fatelier de l'avenue de Villiers, voulant savoir où en était l'image du maître. Ce sont là de tristes pèlerinages, bien qu'on y ait le plaisir de sei^er la main d'un ami. Tous
ceux qu'on a aimés deviennent statues, et la mort, ou l'immortalité, a pour jamais figé leurs traits. Saint- Marceaux a déjà sculpté, au cimetière Montmartre, Dumas couché dans sa robe de moine et, au Père- Lachaise, le profil de' mon vieil ami Pierre Tirard, sous une symbolique figure du Devoir.
Lorsqueje pousse la porte de ce rez-de-chaussée, ouvrant sur l'atelier encombré d'esquisses, défigures, de blocs de marbre, le statuaire, au travail, le visage souriant et aimable d'un Shakspeare qui porterait un binocle, s'avance, et parmi les statues ébauchées, en terre ou en plâtre, un praticien travaille tout près de lui à copier une petite figurine exquise placée sur une sellette : une tête polychrome pensive et attirante. Plus loin — comme juché sur un socle haut — un modèle nu, assis sur un escabeau, la peau brune, avec de longs cheveux noirs et une barbe assyrienne — quelque bel Italien d'atelier — posait, quand j'entrai, pour la statue d'Alphonse Daudet et, me saluant, inclina sa tête de fin méridional ressemblant à la fois à Daudet lui-même et au pauvre Feyen-Perrin qui, tout justement, peignit Daudet.
Saint-Marc eaux, précisément, travaillait à cette statue de Daudet, qui est là, quasi-achevée, en terre glaise, et dont un premier projet se dresse aussi à côté, en plâtre. Pour le poète de Mon 3Iouli?i et l'analyste de SaphOj le sculpteur n'a pas eu à chercher longtemps : Alphonse Daudet, en sa juvénile fierté, était. un modèle tout trouvé. Il l'a assis, méditatif, sur un bloc de rocher — quelque roc de Provence — où il a écrit simplement : A Alphonse Daudet. Et le nom
dit tout : tant de poèmes de grâce, d'émotion profonde, de pages inoubliables, souriantes ou mouillées de larmes. Â Aï 2Jho7ise Daudet! Tl est là, vêtu de la vareuse de velours que nous lui vîmes en notre jeunesse, beau, élégant, avec ses cheveux divisés sur le front et sa barbe à double pointe. Rien de plus vivant et de plus ressemblant. Les passereaux du square, ses voisins, qui l'ont vu souvent, jadis, devant l'église, un peu courbé et amaigri, le reconnaîtront aussi facilement que les oisillons reconnaissaient, là-bas, M. le sous-préfet aux champs.
— Et maintenant, où est Dumas ?
Le statuaire avait eu un moment l'idée de placer Alexandre Dumas fils au centre d'un immense jardin que le dramaturge eût dominé de toute sa hauteur, debout, les bras croisés, comme un contemplateur. Mais c'était là Hugo ou c'était Dante. Ce n'était plus le Parisien à la fois supérieur, hautain et simple, dont la familiarité militante avait surtout pour caractéristique le sourire, un sourire spécial, d'une bonté mâle, et où tant de dévouement tenait en un pli de lèvres. Je me rappelle Dumas souriant à Meissonier qui lui tendait la main, un des dernie?5 jours que Meissonier dîna à nos côtés. 11 y avait dans le sourire accompagnant le shake hand une expression d'affection profonde et sûre : toute une vie d'amitié vraie tenait là-dedans. C'est ce sourire qu'il fallait fixer.
Saint-Marceaux a donc renoncé à son idée primitive et il a bien fait. Le monument que nous dresserons, place Malesherbes, à Dumas fils, sera bien le monument de Dumas fils.
— Vous voulez le voir ? me dit le statuaire : le voici.
Je regarde. Oui, cette fois, c'est bien Dumas, et le maître a symbolisé avec bonheur l'œuvre même de Dumas.
Un socle rond autour duquel s'enroule uile théorie de femmes pareille à une ronde de v/illis qui monte, grappe ou guirlande humaine, jusqu'à une figure assise dans l'attitude de la méditation, et qui est l'image de Dumas fils. Il écrit. Il est assis, dans le costume de flanelle grise oti il se montrait à ses familiers, le matin, lorsque levé très tôt, après avoir fait et allumé son feu lui-même, depuis des années, il se mettait au travail. Il a sur le papier la plume, une de ces plumes d'oie auxquelles il resta fidèle et, la tête à demi-penchée vers une de ces femmes qui, la main près des lèvres, lui fait quelqu'une de ces confidences que, vivant, entendit si souvent ce grand confesseur laïque de la Femme, il écoute. Il écoute, dans la pensée du statuaire, la plainte, la plainte éternelle de Véternel féminin. Le mot est de Gœthe : il pourrait être de Dumas fils.
Et ces femmes, dont la première est cette Marguerite Gautier, dont il immortalisa l'amour et l'agonie, ces femmes qui sont^ si l'on veut, la Dame aux Camélias et la Femme de Claude, Diane de Lys et Francillon, Mme de Symerose ou l'Etrangère, ces femmes, dans une sorte d'envolée d'une incomparable grâce, font entendre à celui qui les aima, les défendit, les fiétrit
308 LA VIE A PAUIS.
aussi quand elles étaient « la guenon du pays de Rod », leurs revendications ou leurs soupirs.
Lui, les entend, encore une fois, et continue son œuvre. Il pense. Il cherche. Il n'y a pas à se tromper: c'est bien le directeur de consciences, c'est bien Dumas, le Dumas des Idées de Madame Âubi^ay. préoccupé de sauver la femme et la société même par cette vertu qui, de jour en jour, se perd de plus en plus en ce monde : l'Amour.
Autour du socle aussi des attributs de théâtre, des masques tragiques ou comiques, des toufFes de fleurs, des camélias ou des violettes. Ld. Dame aux Orchidées n'existait pas au temps de Dumas.
Le monument sera fort beau lorsqu'il s'élèvera sur cette place Malesherbes, devenue la place des trois Dumas quand le général de la République se dressera, lui, sabre en main, entre ces deux maîtres écrivains, son fils et son petit-fils.
Mais ce ne sera pas avant quelques années.
— Eh bieix 1 disait M. Gérôme à Saint-Marceaux, après avoir examiné la maquette, la voilà faite, votre statue I
Avec son activité prodigieuse, sa faculté d'improvisation ardente, volontiers eût-il ajouté : — A quand l'inauguration prochaine ?
Saint-Marceaux, patiemment, attendra l'heure, et ce groupe de femmes enveloppées de vêtements aux longs plis de voiles ou de suaires, prendra un long temps au statuaire. Il veut lui-même ciseler le marbre, caresser son œuvre. Ce Dumas debout, il veut le rendre plus saisissant encore que son Dumas mort.
Et je pense, en contemplant le monument de gloire, que je me suis trouvé avec René de Saint-Marceaux auprès du lit mortuaire où gisait Dumas fils, un soir d'hiver, dans la petite chambre de Mari y ! Le sculpteur venait mouler la tête pâle du maître endormi. Et, disparaissant déjà sous le masque de plâtre frais, Dumas gardait alors, de ce sourire qui était si doux pour Meissonier, une expression de fière résistance et d'ironie, comme si, du fond de la mort, il eût voulu braver la vie.
Maintenant, Saint-Marceaux a fait un visage immortel de ce masque glacé. Dumas revit. Il revivra dans la pleine lumière de cette place qu'il a si souvent traversée, les mains derrière le dos et la tête haute, saluant dans ses promenades le front crépu de son père, cette statue de Doré devant laquelle, couvert de fleurs, il passa, pour la dernière fois^ nous, tête nue derrière le drap noir, et lui raidi dans le cercueil.
Oui, encore une fois, oui, c'est un pèlerinage à un cimetière qu'une visite à un atelier de sculpteur célèbre. On retrouve sur les rayons et les planches les l)ustes de ceux qu'on a connus, aimés, et qui ne sont plus. Ils vous regardent de leurs yeux blancs et morts. Là-bas, ils sont de marbre ou de bronze. Ici, ils sont de plâtre. Ce sont les fantômes de nos amitiés. La vie continue, comme la séance après la bombe; mais ceux qui sont partis, les premiers compagnons de route, on ne les remplace pas.
Des morts, des morts, des morts! C'est le cri éperdu
3iO LA VIE^ A PARIS.
de Gréon dans Ântigone. Je vais, je cherche^ j'interroge dans l'atelier de Saint-Marceaux, Quelle est cette petite maquette de tombeau, aperçue là-bas? Encore un mort — et un mort d'hier. René de Saint- Marceaux prend dans sa main le modèle de plâtre. Une esquisse lilliputienne qui àevienàvdi grandeur nafure. C'est le projet de tombeau de Félix Faure, qui sera voisin, au Père-Lachaise, du poignant et admirable monument Aux moi-^ts^ de Bartholomé, en face d'un coin de terre qui m'est douloureusement cher.
Le tombeau du Président mort est très simple : Félix Faure couché, le grand cordon de la Légion d'honneur coupant le gilet ouvert sous l'habit noir, dort, la tête légèrement penchée et la main étendue sur deux drapeaux ^jnis, deux tricolores : le drapeau russe et le drapeau français. La tombe n'est pas haute et la figure sera couchée à portée de la main. Deux couronnes immenses aux pieds du mort et c'est tout. Les yeux clos, le président sommeille sur le symbole d'une alliance acclamée, populaire, et dont l'avenir nous révélera la portée dans l'histoire de nos destinées.
Que d'œuvres à la fois dans ce studio de l'avenue de Villiersl René de Saint-Marceaux ne travaille pas seulement à des tombeaux. Voici, accroupie et songeuse, dans une attitude de lamentation ou de rêve, une adorable figure nue, une femme, la Douleur peutêtre, échevelée et exquise, inquiétante aussi. Il y a une pensée toujours chez ce tailleur de marbre. Le monument de Dumas fils est, en cela, comme une idée vivante. C'est le triomphe de la femme ^ .comme dirait
M. F. Bac, en même temps que l'apothéose du féministe-. Je voudrais voir déjà Dumas fils dressé en face de son père, à quelques pas de son aïeul. Dalou a doté Paris d'un chef-d'œuvre, le Triomphe de la République^ Barrias achève le V Ici or Hugo debout entre les Quatre Yents de l'Esprit que nous inaugurerons dans deux ans, Deo oolenle^ dirait Hugo lui-même. Nos statuaires vraiment font honneur à la France en cette fin de siècle. J'ai, dans mon cabinet de la rue de Richelieu, l'admirable buste d'Auguste Vacquerie, par Dalou, offert par la famille du poète à la Comédie-Française. Jamais Florentin de génie ne donna plus de vie à la figure humaine. On peut placer ce bronze à côté de ceux de Donatello, qu'on voit auBargello de Florence. Mais c'est encore la mort que me rappelle ce chefd'œuvre, et décidément j'ai beau faire, cette fois, l'actualité est triste. Si je n'avais rendu cette visite à Saint-Marceaux, j'aurais sans doute feuilleté le catalogue de la bibliothèque de Francisque Sarcey, qu'on vend ces jours-ci. Toute une semaine, à l'Hôtel Drouot — cet autre cimetière — pour disperser les livres qui emplissaient la vaste salle construite, rue de Douai, par l'ami Charles Garnier 1 Toute une semaine pendant laquelle les beaux ouvrages des Amis des Livres, que Sarcey donnait à relier à Franz, iront en des mains nouvelles, sous le feu des enchères î Toute une semaine où l'on achètera les manuscrits donnés, les lettres écrites, les précieux autographes que Francisque Sarcey laissait piller, d'ordinaire, par les collectionneurs et les curieuses !
Il aimait les livres et avait le tort de les prêter. On
ne rend guère les livres. On les prend volontiers, comme les parapluies. Ce n'est pas un vol, paraît-il. Sarcey regrettait les livres perdus ; mais, comme en toutes choses, comme devant les attaques iniques et les trahisons ingrates, il haussait les épaules et disait : « A quoi bon se plaindre ?» Il y avait pourtant bien des raretés, bien des flatteries, bien des platitudes parmi ces lettres qu'on lui prenait, qui sont je ne sais où maintenant, dans les collections d'autographes. Ah î les vieilles lettres jaunies, voilà, voilà encore — quand on les relit — bien des épitaphes de tombes!
Dumas fils aimait Sarcey profondément. « Pour le remercier et non pour le corrompre », lui écrit-il gaiement, en tête d'une brochure des Idées de Madame Aubray^ sur papier de Hollande, « A mon juge ami » , dit-il, à la première page à' Une visite de Noces ^ sur beau papier cher aux bibliophiles. Dans une lettre (est-elle écrite à Sarcey ?) Dumas fils annonce tristement du fond d'une chambre de Puys, pendant la guerre, la fin prochaine de son père :
«J'ai là, sous les y€ux, à côté de moi j mon père, si puissant, si fort, si bon, si généreux, si admirablement doué. Je l'ai, à demi paralysé, immobile, silencieux, dormant en regardant la mer qui ne lui dit plus rien. Cette intelligence prodigieuse est tout àfait anéantie. Ce qui était un foyer n'est même plus un rayon. Il rentre dans l'obscurité, doucement, sans effort, sans douleur. »
Et voilà la fin d'une existence de labeur et de luttes I . . .
Il adorait ce père. J'ai eu l'honneur de prononcer, au nom des Gens de Lettres, le discours à l'inauguration de la statue de Dumas, à Yillers-Cotterets. La
veille, Dumas fils était venu chez moi écouter la lecture de ces feuillets. Il ne me dit rien, pas un mol ; mais, la lecture achevée, il me regarda, me tendit les bras et m'embrassa. Dans ses yeux d'un bleu d'acier, ce jour-là, il y avait des larmes. Les vrais sensibles, ce sont les forts.