‹ LA VIE A PARIS 1899Chapitre 25 sur 33 · LE PÈRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE

Dans cette vente des reliquœ de Francisque Sarcey, il y avait un précieux paquet de lettres ; — quarantetrois vieilles lettres d'amour enveloppées dans un carton — que j'avais prié Sapin d'acquérir pour moji compte. Je les connaissais, ces lettres quasi-septuagénaires. M. Parigot les avait analysées dans sa thèse excellente sur le Drame A' Alexandre Dumas ^ et les ayant eu entre les mains, j'en avais pu moi-même faire des extraits. Lettres d'amour de Dumas père à celle qui fut l'Adèle d'Hervey à'Antoiiy, à cette Mélanie àqui la pièce est dédiée devant la postérité, et dont l'amour inspirait alors à l'auteur ces vers d'ui»e violence passionnée

Jusque dans tes baisers je retrouve des peines; Tu m'accables d'amour; l'amour, je m'en souviens. Pour la première fois s'est glissé dans tes veines Sous d'autres baisers que les miens.

.... Et je ne pourrai pas, dans ma fureur jalouse, De l'infidélité te réserver le prix I Quelques mots à l'autel t'ont faite son épouse Et te sauvent de mon mépris!.,.

C'est, avec plus de frénésie et de douleur, la situation qui fit plus tard le succès de Fanny : l'amant jaloux

du mari ; mais, avec Dumas, l'amant s'arme d'un poignard, se moque des lois humaines et n'obéit qu'à une suggestion unique, celle de la passion, de la passion (( diabolique et sainte ».

Et celte voix m'a fait comprendre le mystère Et du meurtre et de Téchafaud.

Viens donc, Ange du mal, dont la voix me convie. Car il est des instants où si Je te voyais, Je pourrais pour son sang t'abandonner ma vie Et mon âme... si j'y croyais!

« ,1e pour rdiis pour son sang... » Le sang du mari! Le bon Dumas n'y va pas de main morte. Il raisonne {si c'est raisonner) comme Antony lui-même. Antony, colère, plante machinalement son poignard dans une table d'auberge « et le fer, dit l'indication de l'auteur, y disparaît presque entièrement». Alors, riant : « Elle ■est bonne la lame de ce poignard f » Alexandre Dumas rit de même, de ce rire satanique à la mode en 1836, Il met, en manière d'aveu ou de bravade, comme épigraphe à son drame, cette ligne de Byron : « Ils ont dit que c^ était moi qui étais Chil-Harold. Peu m'imj>orte ! » Pour lui, il lui importe, au contraire, «emble-t-il, de bien constater qu'Antony n'est que le pseudonyme d'Alexandre Dumas et que son drame a la valeur d'une confession.

C'est surtout en Usant les quarante-trois lettres qu'on devait vendre aux enchères, l'autre jour, que cette vérité apparaît. Elles sont comme le vivant et brûlant commentaire à' Antony. Je ne sais pas de monument psychologique plus curieux. L'amour qui, comme l'esprit a ses formes et ses formules, son jar-

LA VIE A PARIS. 'Mo

gon, ses modes et ses tics (tout en gardant ce qu'il y a en lui de sublime et d'éternel), nous apparaît là dana toute sa fureur byronienne, échevelée, romantique, exaspérée. C'est TA mour- Fureur, l'Amour-Meurtre, l'Amour-Macabre, avec, pourtant, les cotés grisette, et chambrelte, et bois de Meudon. Odeurs de Morgue et senteurs de réséda mêlées.

J'aurai bien voulu — vous me comprendrez, autographomanes, mes frères! — posséder cette collection de lettres qui sont, à vrai dire, comme là Préface ou le commentaire à.'Antony. J'ai déjà une sorte de Journal à.Q cette Mélanie adorée, des impressions déjeune fille, des confidences faites, à dix-neuf ans, à une amie : « D'où vient que je pense sans cesse à lui? que je ne puis l'éloigner de mon cœur? Ah! Maria, je le sens, je l'aime plus que jamais ! Comme le temps me paraît long I Comme le printemps tarde î Encore quatre mois sans le voir î C'est plus qu'un siècle ! » Mai& il ne s'agit point là d'Antony. Lui n'est pas encore Alexandre. Mélanie n'a que dix-neuf ans, et ce n'est qu'à trente-quatre ans qu'elle rencontrera Dumas, qui en aura vingt-six.

Pauvres lettres d'amour ! Au moment ou elles allaient être mises en vente, quelqu'un les a réclamées. Elles n'appartenaient pas à la succession Sarcey. Elle& avaient été seulement prêtées au critique. Par qui? M. Parigot met en note, en son livre : « Ces lettres ont été rachetées par Alexandre Dumas fils, son nom et celui de sa mère s'y trouvant parfois mêlés. » C'est donc aux héritiers de Dumas fils que ces lettres sont revenues sans doute, et je ne regretterai qu'à demi

de ne les avoir pas à moi, en relisant les extraits de ces pages à l'encre parfois effacée, feuillets de papier jauni qui sont, aujourd'hui, de l'histoire.

Et quelle histoire I La plus ardente de notre histoire littéraire î L'heure des batailles romantiques, du bouteselle de la jeunesse ! Dumas, comme Hugo, comme Soulié, comme Balzac, travaille à quelque drame et interrompt une tirade pour écrire à celle qu'il aime. Il rêve à la, fois la gloire du théâtre, l'amour dans sa chambre pliuvre et la liberté pour la chère France. Il est patriote, romantique et paroxyste. Il déteste autant que les Bourbons le mari de son adorée. Il brandit (à distance) le poignard sur l'un ; il prendra le fusil contre les autres.

Il écrivit à Mélanie :

-/ heure, — Quelques mots entre deux vers de Christine^ cher aaiour : elle vient d'avoir une scène terrible avec Monaldeschi et elle se repose un instant pour se remettre. Moi, son secrétaire par intérim, J'en profite pour griffonner sans lui faire tort quelques lignes à mon Ebba, avec qui malheureusement je ne suis pas marié, même secrètement...

Puis, faisant allusion à H. de Latouche, sans doute, il annonce que grâce à Fauteur de Fragoletta il va connaître Victor Hugo :

« Je lui devrai probablement la connaissance d'Hugo qui pourra m'être très utile aux Français. Tu sais combien Tayîor l'admire. )>

Cependant Chrlsthic à Fontainebleau est achevée ; mais à lire ces lettres, on voit que c'est A ntony qui bouil-

îontie chez Dumas. Les cris à la bien-aimée ont parfois la douleur de ceux que poussera le héros sur le théâtre :

Je suis seul au monde I... Pas un pareut sur qui je puisse m'appuyer pour lui demander un service î Quand je me manque à moi, tout iBanque, non seulement à moi, mais à ma mère d'un côté et à mon fîls de l'autre. Tout ce qui est bonheur pour un autre est peine pour moi. J'ai mon fils, et je n'en puis tirer encore aucune aide. J'ai ma sœur, et c'est comme si je n'en avais pas. Mon Dieu! que faire?

Que faire ? Il répond tristement (et c'est de VAnlo7iy tout pur) :

« Vivre seul, comme un bâtard ! »

II y a pourtant de douces promenades par les bois, et qui consolent. Mais que d'obstacles î « Je ne crois pas qu'Alexandre ait sa petite toilette d'hiver, et il ferait trop froidpour une toilette d'été. Mais dimanche en huit 1 » Ce dimanche, il est vrai, ne plaît qu'à demi à l'amoureux : « J'aime encore mieux notre petite chambre que le bois de Meudon. Les feuilles sèches ont bien leur charme... Mais ta mère ! Elle est un tiers!... »

Rappelez- vous A Mon y qui, lorsqu'il entend quelqu'un sonner pendant qu'il rend visite à Adèle, s'écrie (pour une sonnette !) :

— Maudit soit le monde qui vient me chercher jusqu'ici!

Volontiers, Dumas maudirait la mère de Mélanie comme Antony maudit la sonnette d'Adèle d'Hervey.

Que dirait-il, aujourd'hui, des tintements saccadés du téléphone ?

Ces quarante-trois lettres d'amour contiennent trois ans de passion et, par dessus le marché, des impressions de Révolution. Car, pendant que les amoureux vont à Meudon^ autour du Louvre et des Tuileries l'orage gronde.

Aux journées de Juillet, Dumas Joue son rôle. Il l'a conté, il Fa même corsé dans ses 3ïémoires. Ses lettres sont, du moins, des documents précis, irréfutables :

Je t'écris trois lettres à la fois, mon amour. Par trois Toies différentes. Tranquillise-toi. Tout est calme ici et les nouTelles télégraphiques de la Vendée sont bonnes. On n'aura pas même besoin d'envoyer des troupes. D'ailleurs, Paris, avec un signe, aura 200 000 hommes sous les armes.

Je n'accepterai, mon ange» aucune mission militaire. Mais un mouvement comme celui-ci ne pouvait se faire sans que fy mêlasse 7non nom,. Dieu merci, c'est fait. Mais du repos, mon ange, du repos. Le roi {c'est Charles X) n'ira pas dans la Vendée : il est reconduit hors de France par des commissaires. On lui donne six millions par an, et toute son énergie se borne à pleurer. 11 a perdu avec quatre points une bien belle partie.

David s'est admirablement battu. Je t'embrasse et t'aime.

Ton Alex.

C'est le premier billet au lendemain de la victoire. Un autre suit, pareil à un bulletin officiel :

Sois tranquille, mon ange. Tout va bien. Le duc d'Orléans a été proclamé roi, hier. 3'ai passé la soirée à la cour. Toute la famille est aussi simple et aussi bonne qu'auparavant. Je t'écris aujourd'hui trois lettres à trois adresses différentes.

Adieu, mon amour. Tu aurais tort de venir à Paris en ce moment. J'aurais été passer la fin de ce mois et le mois prochain avec toi.

Ton Alex.

Et puis il s'agit de rejoindre la bien-aimée ! Ce n'est pas facile. Elle est là, la question dure que Dumas fils plus tard appellera la qiie.^fion d'ay^gent :

Il faut 'que je touche auparavant de quoi faire ce voyage. Il faut que je passe un traité avec le Théâtre-Français, je veux qu'il soit engagé vis-à-vis de moi, mais huit ou dix jours peuvent suffire à tout cela, puis je t'arriverai : pour n'être ,qu'à toi, tout à toi, pour travailler là-bas afin de me reposer un peu,, ce que tu me dis de faire. Et si je me repose huit jours, ai-je ' un père ou une mère dont les [revenus courent? Non, mon amour, voilà ce qui me rend triste, c'est qu'il faut que je travaille le double d'un autre et que le monde encore, qui ne sait nullement mes affaires, à moi, répétera que je gagne et dépense mon argent avec la même facilité! Quelle facilité quand elle vous coûte des mais de veille et des jours de maladie!

Ainsi, déjà, ce grand travailleur, brasseur d'idéesj forgeur de drames, ce colosse qui remua des mondes, a déjà la lassitude de son labeur, lui qui, un jour^ tombera harassé, vaincu, n'ayant plus la force, ce Titan, de ramasser une plume !

Il sait déjà qu'on lui reprochera sa faclHlé^ qui est son génie, et il en souffrira tant, — bien que son rire n'en fût pas éteint — que Dumas fils, doué de la même faculté, s'imposera d'adresser des lettres à des amis, d'admirables lettres qu'on ne publiera point, et cela simplement pour tromper son besoin atavique à'éanre.

Et le père, continuant son labeur, continue aussi à donner à son adorée des nouvelles de Paris :

16 août (1830)... J'ai vu tous nos amis. Nous n'avons perdu personne de connaissance dans cette échauffourée. David et Bupré se sont très bien montrés. Les D... se sont cachés, etc.

... Adieu, mon ange, je vais travailler, entends-tu bien, car les places et les emplois, je commence à croire qu'ils sont plus rares que sous l'autre dynastie ! Tout à toi, mon amour mille millions de fois.

Comme tout bon romantique, comme Gautier, à son heure, Dumas (ce géant) crache le sang, et Antony veut passer pour poitrinaire. Ce n'est rien. On pourrait dire : C'est la mode.

Bassure-toi sur ma santé : il y avait deux ans que ce léger accident ne m'était arrivé, et mon mouchoir était à peine coloré. Et comment veux-tu que je meure tant que tu m'aimeras? Oh I c'est alors, mon auge, que je deviendrais athée et blasphémateur, car je ne pourrais croire en Dieu sans le maudire î

Il va au bal ! Au bal ! Et Mélanie est jalouse de Mlle Mars, la duchesse de Guise à.' Henri III, « si admirable que toute expression manque », écrivait Dumas. Mais il rassure Mélanie :

Si tu savais comme toutes les femmes avec leurs manières libres et leur danse dégagée m'ont déplu! Je n'ai voulu danser avec aucune d'elles ; il me semblait que, touchant leurs mains, je profanerais la tienne. D'ailleurs, Mlle Mars n'y était pas I

Toute cette correspondance est pleine ainsi de cris, de traits qui sont comme de VAntony vécu : « Vraiment, je m affecte véritablement sur notre malheureuse espèce humaine, quand je vois combien elle cherche le malheur avec une lanterne ! » Car il souffre et, avec une sorte de volupté farouche, se plaît à souffrir. Avant tout, il aime : «Gloire, fortune, est-ce que c'est nécessaire à la vie, tout cela? Mais l'amour, c'est pour le cœur ce qu'est le sang pour les veines I »

Et puis des détails réalistes viennent couper ces exclamations et ces soupirs. Les confessions sont souvent d'un ordre moins poétique. Une glace mangée après-diner fait mal à Dumas-Antony. Il prend du thé. Il s'amuse de M. de Pongerville et de son jabot aux soirées de Mme de Pongerville. Ilécrità Mélanie — qu'il va voir tout à l'heure — pourle plaisir d'écrire : «Adieu, ma Mélanie! dans dix minutes, ]q serai près de toi I »

LA VIE A PARIS. 32i

Une autre fois, c'est du chevet du petit Alexandre malade que sa lettre part : « 1 h. — Je t'écris près de mon fils qui va de mieux en mieux. »

11 a des colères de jaloux en songeant qu'à la campagne Mélanie retrouve son mari : « Un même litl Quelle torture ! »

Quand elle part, il s'écrie : « Partie ! Les phrases sont comme la vie : la même peut servir à exprimer la peine et la joie I »

Il se sent attristé, douloureux, esclave :

Dans ime nation civilisée, la liberté peut exister pour un peuple, elle n'existe jamais pour les individus. On fait à tout ce qui nous entoure une foule de petites concessions auxquelles le temps et l'habitude finissent par imposer le nom de devoir, et alors qu'on s'en écarte oo est coupable.

Puis les rugissements d'Othello reprennent:

« Je t'aime, ma tête brûle î » Il la voit dans les bras d'un autre!... « Malédiction!... Quel supplice infernal! » C'est, encore une fois, de VAnUmy absolu, complet.

A la date du 22 septembre 1830, voici, par contre du Béranger, ettoutàcoup, Adèle d'Hervey devient Lisette :

a Notre petit géranium est bien aimable d'être arrivé à bon port. Je baise ses feuilles. » Et précisément le chansonnier apparaît dans la correspondance amoureuse : « J'ai reçu une lettre tout aimable de Béranger. C'est déjà beaucoup de croire à la moilié de ce qu'il me dit. Allons, encore deux succès, et l'Académie me fera 1 500 francs de rente !... » Hélas! l'Académie ne devait jamais élire ce merveilleux conteur et ce géant du drame I Les quinze cents francs

qu'il convoitait échappèrent à ce chercheur de mines d'or.

En attendant les palmes qui ne viendront pas, Dumas songe au géranium qui se meurt :

Pourquoi ton géranium cassé te tourmente-t-il?Il datait d'une autre époque, il devait se briser, mais pour revivre, comme notre amour. Soigne sa tige, mon ange, et tu lui verras pousser de nouvelles feuilles que, dans des années, tu me donneras encore avec un baiser dessus 1

Sully-Prudhomme nous l'a dit :

Ici-bas, tous les lilas meurent!

Et les géraniums aussi. Le géranium d'Adèle et d'Antony mourut comme les autres (1).

La dernière des quarante-trois lettres d'amour est banale et triste comme une lettre de faire part. On ne se tutoie plus, on se dit vous. Au lieu des malédictions ! et des enfer ! romantiques, on s'envoie des places pour MXïe première. Ainsi va le monde et s'en va l'amour. Dumas écrit: o Je vous envoie des places, je tâcherai d'aller vous voir dans votre loge. » Et comme il n'a point de monnaie pour le commissionnaire, il ajoute, en post-scriptum : 15 sous au porteur.

J'ai vu bien des P. -S. aux romans d'amour. Aucun n'est plus ironique peut-être que celui à'Antony, Après tout, ironiques, ils 1^ sont tous î Telles les épitaphes des tombes I

Les P. -S. des romans humains — si doux au début et contenant le mot secret de l'amour — ne sont plus à la fin que P. P. G. de la passion.

(l) Il est — plante stérilisée — conservé dans un volume de vers de Mélanie î

Souvenirs parisiens. — La première de la Belle Hélène. — Comment j'entendis la musique d'Offenbach. — Hortense Schneider. — Bouffons disparus. — L'antiquité offensée, — Lucien et Jules Vallès. — Le vieil Homère. — Les sourcils de Paul de Saint-Victor et le rire de Francisque Sarcey. — La bibliothèque d'un homme de lettres. — Vente de livres et d'autographes. — Les dédicaces. — Philosophie des petites trahisons. — Le monument de Louis Veuillot. -— Un grand Journaliste. — Les Odeurs de Paris, — Thércsa et Yvette Guilbert. — La mort de la duchesse de Gastiglione, — Un tableau de Baudry. — Comment a fini Salammbô.

30 novembre 1899.

ïl est des reprises qui semblent des retours au passé, des voyages vers les autrefois disparus. Les pièces rajeunissent par quelque mise en scène éclatante ou, toujours jeunes par leur esprit, semblent ne point savoir ce que c'est qu'une ride. Et, à la place même où nous les avons vues dans leur éclat printanier, nous nous retrouvons, nous, vieillis, étonnés de constater que les œuvres sont restées les mêmes alors

qu'autour d'elles tout s'est modifié, transformé — que dis-je? — tout a disparu.

Je me rappelais, hier, en écoutant les airs toujours alertes, d'une bouffonnerie si séduisante — comme de VÂtta Tivoli en musique -— de la Belle Hélène, cette première représentation à laquelle j'assistai debout, dans le couloir côté jardin^ où, ayant mes entrées, mais n'ayant pas de se?' vice, j'obtins du pla~ cier la faveur de rester là, sur mes jambes, du lever au baisser du rideau, passé minuit. C'était le bon temps. Je n'avais point le droit d'avoir ma place marquée aux premières et je me trouvais très heureux qu'on voulût bien me laisser planté là, appuyé contre la paroi du couloir et risquant un torticolis, pour apercevoir, dans un coin de scène, le profil épique de Grenier, qui jouait Calchas, un Daumier vivant, et qui allait jouer Rabagas, ou le sourire de Schneider, Hortense Schneider qui incarnait la fille de Léda avec tant de grâce perverse. Quelle soirée délicieuse. Fatigante, ah! oui I Mais inoubliable. Exquise. Des deux jolies filles qui jouaient Parthœnis et Leœna j'en ai rencontré une, plus tard, la plus jolie, errant, au haul de la rue des Martyrs, parmi les ombres misérables qui offrent au passant « un bon feu » passager, différent du feu des Vestales. Ainsi finissent parfois ces petites reines et petites étoiles.

Hortense Schneider, elle, est aujourd'hui une bonne bourgeoise ratatinée et rapetissée que j'ai eu peine à reconnaître, sous les galeries du Palais-Royal, oti je l'ai rencontrée, certain jour, boutiquant^ un sac à la main. Mais quelle verve et quel éclat en ces heures de

LA VIE A PABIS. 32S

jeunesse ! Elle n'avait pas seulement une voix charmante, elle avait, jusqu'aux ongles et jusqu'aux dents, de l'esprit, une veri^e si drùle^ comme dit Plamlet en parlant de ce pauvre Yt3rick. Elle semblait jongler avec les bouffonneries comme avec des perles. Elle était la Muse irrévérencieuse, mais irrésistible de la Parodie supérieure. Elle avait, par exemple, en prononçant le nom de sa sœur Clytemnestre, des éternuements qui faisaient l'effet de nasardes épiques données aux héroïnes de tragédie. Jules Vallès saluait en elle la grande démolisseuse des choses consacrées et lui criait gaiement de sa voix de cuivre :

— Cascade, Hortense, ma fille, et mène le vieil Homère aux Quinze-Vingts !

C'était grossir le rôle de Mlle Schneider, et les colères des hellénistes respectueux contre les auteurs de la Belle Hélène paraissent aujourd'hui terriblement exagérées. Pourquoi ne s'amuser point de cette antiquité même qui n'en reste pas moins la mère immortelle? Prévost-Paradol, dil-on, soufflait à l'oreille de Ludovic Halévy et de Meilhac des plaisanteries qu'il avait peut-être puisées dans Lucien et les marmoréens seuls pouvaient dire, en fronçant le sourcil :

Comme avec irrévérence Parlent des dieux ces marauds î

La caricature antique s'est adressée, plus d'une fois, aux Dieux eux-mêmes. Jacques Offenbach faisait de même et, d'un coup d'archet, menait, frétillant et Jcvant la jambe, l'Olympe entier à l'Opéra.

Nous nous en amusions et cette soirée passée debout

326 LA VIE A PAKIS.

dans les couloirs obscurs que je regardais hier, du fond de ma loge, est demeurée une des plus agréables de ma vie. Toute cette salle que j'entrevoyais alors là par la découpure du vomitoire était comme soulevée par la musique du maestrino et la voix de Schneider faisait passer des frissons de l'orchestre aux loges :

U nous faut de l'amour, N'en fût-il plus au monde !

Je la revois, la diva du j)aroxysme, fine, mordante^ narquoise, résignée à sa fatalité de descente de la Courtille et dévisageant, d'un air si drôle, ce délicieux Dupuis qui était bien le plus étonnant berger Paris qu'une mythologie d'opérette pût inventer : bellâtre et béat et d'une bêtise qui était le comble de l'esprit.

Et Couder, ce stupéfiant Couder^ ancien zouave apportant au théâtre la verve et l'entrain du zouzou en campagne, abordant les plaisanteries à la baïonnette, à la fourchette^ et préludant aux stupéfiantes j)laisanteries du général Boum par le cancan extravagant et fou du roi des rois I

Il y eut là une heure de belle folie et cette même BeUe\Hélène^ assagie et enluminée, somptueuse, merveilleusement montée, qui va faire, comme autrefois, courir tout Paris, réapparaissait pour moi dans le cadre tout simple du temps jadis et qui suffisait à notre jeunesse. Je revoyais cette même salle des Variétés avec tous les visages disparus, et telle que peutêtre, dans sonjdiscours à l'Académie, le successeur de Henri Meilhacla reconstituera en une sorte d'évocation archéologique.

M. Lavedan a tracé, paraît-il, un tableau très alerte de ce Paris de Meilhac, et le père du père Labosse y place, au centre, le demi-père du père Brigard. On peut tout dire de ce Paris-là, mais on ne saurait affirmer qu'il manquât d'esprit. Il saisissait tout, les demi-teintes et les demi-nuances. Il n'aimait point ce qui est uppuyé.

J'étais, pendant la répétition générale de Grosse Fortune, dans ma loge avec Meilhac. Il avait mis, dans sa dernière pièce, sur les lèvres de M. Coquelin €adet, je ne sais quelle plaisanterie que j'oublie et, aux répétitions, plus d'un'e fois il avait été tenté de l'enlever, la trouvant un peu gi'osse.

Précisément,, lorsque la drôlerie fut lancée, elle souleva dans la salle un formidable éclat de rire et Meilhac, satisfait en apparence,- un peu mélancolique en réalité, me dit (j'ai déjà rapporté le propos mais il est typique} :

— Eh bien! mon cher ami, voilà pourtant une sorte de comique que je n'aurais pas osé risquer, même aux Variétés, il a quinze ans!

Cela prouve que le temps marche et que l'esprit se modifie. Il perd de ses ailes. 11 ne perd pas de ses griffes. M. Levedan aura beau jeu à parler de ces modes de l'esprit parisien et M. Costa de Beauregard pourra répondre. Je n'ai pas trouvé que les irrévérences de la Belle //e/ène aient vieilli et j'ajoute qu'elles n'ont pas offensé la majesté des marbres. Le vieil Homère est toujours le Père et Offenbach, que nous accusions de mener la danse macabre d'une société, est encore le plus gai, le plus entraînant et le plus souriant des ménétriers.

Je me rappelais cependant l'air indigné de Paul de Saint-Yictor à cette première représentation du chefd'œuvre bouffe et aussi la bonne figure épanouie de Francisque Sarcey, quin'étaitpasalors quadragénaire. Saint-Yictor, avec sa moustache de cavalier de Yelasquez, ressemblait à un capitan outragé. Sarcey, gros et gras, la barbe noire, riant de son bon rire, me faisait l'effet d'un hellénisant s'amusant de ce qui avait été si longtemps son labeur accoutumé.

, Ce n'est pas lui qui se fût gendarmé contre une farce mythologique. Toute œuvre illustre est parodiée en ce monde. C'est le sort de la beauté d'appeler la caricature comme celui de l'honnêteté d'attirer la calomnie. Mais quand la caricature est œuvre d'art, elle devient un hommage. Les traits d'esprit d'Or|>/?,ee aux enfers ou de la Belle Hélène eussent amené sur la l)0uche des dieux le fameux rire homérique dont les ^ Lettres de Demoustier sur la Mythologie n'eussent pas même permis à ces lèvres divines d'esquisser le sourire.

— Âmusez-moi, disait Sarcey, et je vous pardonne tout.

Japin eût pardonné, comme Sarcey, et si les Dieux en exil de Heine venaient à Paris, ce mois-ci, ne doutez pas qu'ils ne fissent retenir, par avance, une baignoire aux Yariétés pour se divertir avec le. bon Ménélas. Je le cherchais, ce cher Sarcey, à la place accoutumée où je le voyais autrefois, oii il était, quand, debout dans le couloir, je le regardais s'amusant si fort. Sarcey n'est plus là, ni Offenbach, ni Meilhac, Notre ami Halévy, dans le succès reverdissant de tout

ce passé, regrette à la fois elles collaborateurs, compagnons de luttes, et peut-être le critique, témoin du triomphe. C'est qu'il est des affections qu'on ne remplace pas.

On a reparlé du maître critique, cette semaine, à propos de cette Bibliothèque qu'il aimait tant et que voilà dispersée à travers d'autres bibliothèques où Ton se montrera son ex-ilùrls^ celui que lui avait gravé G. Demengeot dans la manière du dix-huitième siècle : deux petits'amours parmi des journaux et des livres, l'un écrivant sur des pages cursives, ces noms familiers au critique; Comédle-Françaii^et.., Coguelm aîné.., l'autre, les bras croisés parmi des numéros du Tenips et du XIX"" Siècle, tandis que, dressé sur un soclCj le buste de Voltaire sourit à l'écrivain et aux rayons qui portent ces mots : BlhlioUièque de Francisque Sarcey,

Point de devise. Le bi^ave homme en pouvait avoir plusieurs. Âticuîie Journée sans une ligne ^ c'est celle de tous les travailleurs de l'heure présente, grands abatteurs de bois vert et bûcherons à la tâche. Bien faire et laisser dire : c'est la devise que doivent prendre ceux qui ont à accomplir une œuvre quelconque et qui trop souvent, dans leur labeur, rencontrent des hostilités et des trahisons aux lieux mêmes où ils pouvaient espérer avoir confiance. Ces révélations qui peuvent sembler pénibles n'ennuyaient pas Sarcey, au contraire elles le charmaient.

— Mon cher ami, disait-il, ce qu'il y a de plus désagréable, c'est un ennemi à masque d'ami à qui vous êtes tenu de faire bon visage, par politesse.

Lorsque l'adversaire ne résiste pas au plaisir de donner le coup de dent que cachait le sourire, vous lui devez un remerciement. Il vous permet de savoir à quoi vous en tenir. Il vous rend service, il vous met à Taise. Recevoir un coup droit de quelqu'un dont la méthode est le croc-en-jambe, c'est tout profit. Et laissez couler Teau, bêler le mouton et rôder le renard I C'était un philosophe, le bon Sarcey, et demeuré, malgré quarante-cinq ans de Paris, un optimiste et un confiant. Je ne lui ai, au coin du feu, jamais entendu parler de ceux qui l'attaquaient le plus qu'avec une douce quiétude, lui dont la bonhomie était si bien armée en ses répliques fameuses doait on pourrait faire un recueil spécial. Quant à ses amis, il les évoquait, morts, ou les jugeait, vivants, avec une sorte de foi attendrie. Il n'admettait pas qu'on discutât ceux qu'il aimait et, paterne et crédule, il ne se doutait point des lendemains de ces affections . Barrière a fait une jolie comédie, le Bout de Van de V Amour. On en pourrait écrire une autre, plus ironique, le Bout de Van de la Gratitude, Les dédicaces de ces volumes emportés au feu des enchères, et que Sarcey gardait en son atelier, eussent fourni, avec tels autres menus motifs, les éléments de plus d'une scène à faire pour l'éternelle comédie des Ingrats,

Il y eut un temps où Francisque Sarcey eût — s'il «ùt vécu à l'heure de la cérémonie — écrit sur l'inauguration du monument de Louis Veuillot quelque page d'une verve heureuse. Veuillot avait

été, un moment, une de ses bêtes noires ou, plutôt, un de ses sujets d'habitude. On trouverait dans 1%^ Mélanges àQ Veuillot plus d'un chapitre consacré à Sarcey. Ces deux adversaires se connaissaient et je dirais volontiers s'estimaient. Louis Veuillot, en sa manière, appelait volontiers Francisque Sarcey « ce garçon ». Sarcey ne s'en fâchait pas et le lettré de haut goût qu'il était prenait plaisir aux articles de haulte gresse du polémiste.

Avec quel enthousiasme Sarcey parlait de la Correspondance de Veuillot, pleine, en effet, de rencontres séduisantes, de récits familiers d'un comique irrésistible ou d'une simplicité touchante! « Quand je pense, me disait Sarcey, que ce diable d'homme reste un grand écrivain en nous contant comment il prend une douche écossaire et même un de ces remèdes que ne déteste pas le bonhomme Argan I » On pourrait presque dire que c'est alors surtout que le grand écrivain apparaît, devenant épique jusque dans la plaisanterie médicinale et faisant tout à coup sonner le verbe de Rabelais parmi les périodes à la Bossuet,

M. Eugène Veuillot vient de nous conter la vie de son frère, vie de labeur, de batailles, de harassements comme toute existence de grand journaliste. 11 y a loin du petit bureau de marchand de vin de Bercy au monument de la chapelle de Montmartre. Mais Louis Veuillot resta peuple et resta gaulois jusque dans ses éloquences sacrées. Le fils du tonnelier devenu une sorte de prélat laïque, de grand évêque consultant, eut

cette vertu de rester fidèle à sa plume. Écrivain et rien de plus. Homme de lettres et pas autre chose. On oublie les colères aujourd'hui et les injustices et les attaques à tout ce que nous aimions. On ne voit que le talent qui rayonne et le style qui «embaume les morts».

Dans l'histoire du pamphlet, l'auteur des Odeurs de Pa7HsdiSB, place au premier rang. Ce livre, les Odeuvî^ de Paris, n'est pourtant qu'une succession d'articles écrits par un journaliste sans journal. Je ne me souviens pas s'il est sévère pour cette Hortense Schneider dont on ne nous a point assez rappelé le charme et la grâce^ d'un pariasianisme incomparable. Il doit l'être et, par là, il fut injuste. Ludovic Halévy a dans son salon deux bustes en ierre cuite qui incarnent tout un théâtre et toute une époque : le buste de Schneider, piquante et provoquante, le buste de Desclée, pensive et morbide. Louis Veuillot a dû être en son temps dur pour la Belle Hélène, Il le fut pour Thérésa et pour les édanches de femmes montrées au public par les théâtres de féeries. Il le serait encore peut-être pour cette Yvette Guilbert, si originale et si curieuse, qui vient de subir une opération douloureuse et a inquiété ceux qui l'applaudissent.

Les pamphlétaires sont les vociférateurs de chaque époque. Quand ils ont du talent, leurs œuvres restent, même injustes. Quand ils n'ont que de l'insolence, le vent emporte leurs colères, d'ailleurs factices, de petits arrivistes réclamiers.

J'avais bien envie de les rouvrir, ce matin, les Odeurs de Paris,, pour voir si j'y trouverais quelque allusion à cette belle duchesse de Castiglione dont

voici qu'on nous annonce la mort. Ombres el fantômes I Il y a, dans une des vitrines de Chantilly, une petite statuette de marbre représentant une femme en costume antique et que le duc d'Aumale, un jour, alla chercher derrière d'autres oeuvres d'art plus précieuses, pour nous la montrer :

— C'est, nous dit-il, le costume de Salammbô !

La duchesse de Castiglione en « toilette » travestie, c'est une date dans l'histoire de la vie à Pai^is. Elle osait, dit-on — elle s'en est depuis défendue — elle osait apparaître, la belle Italienne, en plein bal officiel, dans ce costume somptueux et sommaire, àTheure oti Gustave Droz écrivait Mn tante en V(mus. Fière de sa beauté, l^étrangère, dont cette beauté même devenait une souveraineté, n'avait qu'une idée : étaler cette éclatante supériorité. Elle avait demandé à un grand artiste, Paul Baudry de la peindre sans voiles, sur un canapé, comme le fit Goya de la duchesse espagnole. Cet admirable Baudry fît de cette femme un chefd'œuvre, et la vivante, d'abord heureuse et flattée, en vint peu à peu à devenir jalouse de l'œuvre d'art qui, par comparaison, écrasait, effaçait sa beauté réelle.

Un jour, Mme de Castiglione prit des ciseaux, taillada le portrait de Baudry et jeta au feu celte merveille de chair peinte. Il y eut là un autodafé sacrilège. Mais la chair vivante restait et la duchesse triomphait de sa rivale, l'œuvre du maître.

Elle ne savait pas que la beauté ne demeure durable qu'éternisée par les poètes de la plume ou du pinceau. L^âge était venu et la belle duchesse de Castiglione, pour ne pas voir diminuée cette beauté dont elle

avait fait sa vie, restait dans l'ombre, en pleine nuit, Tolets toujours clos, dans je ne sais quel petit entresol de la place Vendôme où nul n'entrait et où, €omme en un in-pace de coquette impénitente, elle n'avait même pas le courage — proscrivant les miroirs ^t les glaces — de regarder la Salammbô mourir I

Je rencontre, rue de la Paix, un vieux Parisien de mes amis, Alfred Mayrargues qui assiste, comme moi, en observateur, à la liquidation de ce passé de notre Paris :

— Je viens, me dit-il, du logis de la morte. On la transportera à trois heures dans les caveaux de la Madeleine. Point de testament. Une seule recommandation : pas de fleurs, pas de couronnes, pas de prêtre. Derrière le cercueil, les derniers fidèles. Dix amis. C'est beaucoup après tant d'années. Ainsi finit la comédie... la tragédie. Une Italienne du seizième !.,.

Avec elle disparaît un des souvenirs, une des séductions, une des légendes du second empire. Ah î le portrait de Mme de Castiglione au Salon ! Et toute la curiosité haletante des foules autour de la femme idéale, idéalisée encore !... C'est fini. Et Paris qui entend, ce matin, le Dles irœ devant le cercueil de la triomphante disparue écoutera, ce soir, le galop et i'évohé de l'opérette qui ne meurt pas!

Page 1