LE HÉROS DU BOURGET
. 81 octobre 1899.
Le Bourget î il y a vingt-neuf ans, dans les angoissesdu siège et les colères du 31 octobre, comme il sonnait tristement, ce nom, comme il revenait lugubre, ainsi qu'un son de glas sur les lèvres ! Le Bourget, enlevé dans une attaque la nuit par les francs-tireurs du commandant Roland, avait été repris, perdu, et les mobiles de la Seine et voltigeurs de l'ancienne garde y avaient été écrasés. Une défaite de plus. On disait violemment : une honte. Et rien pourtant n'avait été plus glorieux, plus digne de notre vieux renom et plus héroïque, rien de plus fier que la défense du Bourget par une poignée d'hommes (1).
(1) Le héros du Bourget m'a légué ses papiers et je possède son Journal de captivité où je tirerai peut-être un jour quelques pages pour compléter Fhistoire d'une journée glorieuse et quelques traits d'une noble figure militaire.
La vérité est lente à venir, mais elle vient. J'ai connu le héros de cette inoubliable journée, l'homme qui soutint, sous le feu des obus allemands, la lutte suprême dans la petite église du Bourget, le chef intrépide que nous a représenté Alphonse de Neuville, debout, les bras croisés, parmi ses officiers blessés, ses :Soldats sanglants, devant Féglise, calme et désarmé sous les injures et les menaces de l'inombrable foule noire arrivant, fourmillante, avec les éclairs de ses canons et de ses casques. Il avait, le commandant Brasseur, arrêté si longtemps ces masses envahissantes devant la bicoque éventrée et écroulante ; ses voltigeurs avaient, autour des murs troués, jeté bas tant d'assaillants que ceux-ci furieux, exaspérés par une résistance acharnée, voulaient achever ces quelques gens — • sept officiers et vingt hommes — qu'ils n'avaient pu réduire, ces enragés qu'il avait fallu fusiller du haut des fenêtres de l'église en montant là, du dehors, par des échelles.
La présence d'un chef, d'un grand-duc, arrêta la colère des vainqueurs. Le prince de Wurtemberg donna l'ordre de rendre au commandant Brasseur l'épée dont le vaillant venait de se servir en héros et qu'il avait remise, avec des larmes, de rage à un officier du régiment Kaïser-Franz. Il le loua de son courage. Et le héros du Bourget devait la rapporter en France, cette épée dont il disait :
« Elle a entendu siffler bien des balles. Elle est toujours restée haute sous le feu. Elle sera couché avec moi, dans le tombeau. »
Elle ne Ta pas suivi dans le cercueil, elle est com m
Tépée d'un paladin, conservée pieusement dans la mairie de ce Bourget qu'elle a si noblement défendu. Mais je n'oublierai jamais la dernière fois que le soldat la saisit devant moi avec une volupté d'amour et, dans ses 3^eux à demi éteints, un éclair de gloire.
Je l'avais connu dans toute la force de son âge, superbe, la tête haute, une belle tête de soldat, la moustache et la barbiche longues, le visage un peu maigre, type absolu de l'officier bien français, correct, sans raideur. Il faisait partie du détachement de voltigeurs de la garde qui, tandis que les autres chargeaient à Rezonville ou enlevaient à la baïonnette le château de Ladonchamps, veillait à Paris. Après l'avoir gardé, ils allaient le défendre. Au Bourget, ces soldats, fondus dans le 28® de maixhe, conservaient encore l'uniforme de l'empire, la tunique galonnée, aux rayures pittoresques. Les petits mobiles du commandant Baroche prenaient modèle sur ceî^ vieilles moustaches^ dont était fier, parce qu'il en était sûr, le général Carrey de Bellemare, celui qui avait, à Frœschwiller, ramené vers la fin de la journée, avec une colère superbe, ses soldats sur les Allemands débordant de partout, et les avait un moment bousculés, ces vainqueurs.
Longtemps, le commandant Brasseur était resté le personnage de haute et fine taille du tableau de Neu- %âlle ; puis un jour, l'âge venant — l'âge de la rétraite et des rhumatismes — le héros, oublié, n'avait trouvé, pour abriter ses vieux jours, qu'une cellule aux Invalides, un coin où mourir. Cet homme devant qui s'inclinait le général prince de Wurtem-
berg, le temps en avait fait un vieillard tout cassée tout blanc, de gros favoris encadrant son mâle visage^ et qu'on promienait en petite voiture, avec son képi d'invalide dont les galons étaient du même grade que lorsqu'il défendait le Bourget, moellon par moellon.
Et je me rappelais les obsèques du vieux commandant, qui me demandait à aller le voir souvent, làbas, aux Invalides!
Ma dernière visite ! L'oubli erai-je jamais?
Dans une petite chambre, au bout d'un long corridor claustral, blanchi à la chaux, d'un de ces corridors qui portent sur leurs murs nus des noms de victoires, le soldat que j'avais vu superbe dans son uniforme aux galons noircis par la poudre, était assis, presque immobile, cloué à son fauteuil par la paralysie, la maladie lâche. Courbé, la tête enfoncée dans les épaules, l'œil toujours vivant, les deux mains crispées aux bras de son siège, il restait là, songeant, parmi des livres épars, au-dessous d'une photographie d'Alphonse de Neuville, où il réapparaissait, en son attitude historique, les bras croisés sous les injures allemandes, debout dans sa mâle fierté. Sur une planche de bois blanc, on apercevait son vieux képi d'autrefois, son képi de commandant de voltigeurs, crevé de trous, traces de balles. Le drap avait été criblé, la crâne éraflé.
Et comme nous lui parlions de cette épée que lui avait rendue les Allemands, il me la montra avec fierté, accrochée à la muraille, et me pria de la lui apporter. Je la détachai, avec émotion, des clous qui la tenaient.
Celait le soir. Une petite lampe éclairait la chambre. Le cher enfant qui était là, avec moi, et qui maintenant est devenu un homme, n'oubliera jamais ce spectacle.
Le soldat esquissait vers la vieille épée de combat un mouvement de son bras tremblant, agité douloureusement par la paralysie. Il n'avait presque plus, semblait-il, la force de toucher à cette arme qu'il avait brandie dans le fracas de la bataille. Tout à coup, ramassant son énergie dans un effort suprême, il détendit comme par un brusque ressort sa maigre main, sa main tout à l'heure hésitante, vers la poignée dorée de Fépée et, cette main se cramponnant, il la tira, cette épée, d'un geste brusque, usant à ce geste superbe une effrayante puissance vitale. L'épée flamba dans la lumière, et le soldat, lui souriant comme à une maîtresse adorée, la contempla bientôt, de ses yeux qui brûlaient avec une sorte d'adoration mystique.
— Oui, oui, répétait-t-il encore, elle dormira avec moi!
Elle portaic sur la garde d'or l'aigle aux ailes éployées.
. —Ah ! disait-il en la serrant, ses doigts ayant des titillations joyeuses à toucher ce fer, c'est que je suis de la vieille armée! Vieux soldat I vieil inutile!
Il était sublime, la main ne tremblant plus, le bras rigide, la prunelle ardente comme s'il eût entendu encore (et il entendait) sonner le clairon et siffler les balles.
Et je îe contemplais. J'avais au coin de l'œil une larme, à mon tour, en regardant ce combattant des j ournées tragiques si profondément heureux de retrouver,
3é0 LA VIE A PARIS.
comme un chevalier des légendes, sa Tisona des grandes épopées. Le pensif et mélancolique amiral que peignit Velasquez, usé, navré, appuyé sur sa canne, tandis qu'au fond des tapisseries poudreuses réapparaissent les batailles navales que ce vieux, quasi caduc, a livrées, le vieil hidalgo du grand peintre chevaleresque me semblait revivre là dans ce héros oublié, mourant doucement sous le tableau célèbre oU un admirable^ artiste avait popularisé sa gloire — gloire d'un jour, envolée en fumée comme la poudre de ses voltigeurs.
Et je revoyais aussi, le jour où, sous la pompe des tentures, sous les écussons posés dans l'église des Invalides, à la gloire du vainqueur de Malakoff et de Magenta, on enterra le maréchal de Mac-Mahon, je revoyais la même église, telle qu'elle était, cet autre jour où je suivais, avec bien peu de fidèles, le convoi de ce compagnon du noble maréchal en Afrique, en Crimée, en Italie. Je re%'0yais les vieux invalides éclopés dans la grande église froide et vide, les drapeaux déchiquetés, brûlés, suspendus aux voûtes, étendards autrichiens, mexicains, chinois, .drapeaux prussiens, je revoyais entre Moncey, duc de Conegliano, etOudinot, ducdeReggio, devant le monument de Napoléon, le pauvre cercueil du héros du Bourget, le képi de commandant d'invalides, tout neuf, placé sur cette bière, à côté de l'uniforme usé de 1870 et de l'épéc du Bourget, de cette épée historique qu'avait tenue devant moi la main défaillante — et les décorations et deux couronnes seulement l'une portant : La ro?nmu7ie du Boiirgel' à so?i défendeur : l'autre.
Mme veuve de Neuville, au commandant Brasseur, et une gerbe toute fraîche jetée là comme une parure de Parisienne, sur le drap noir du vieux soldat.
Autour de ce cercueil, les invalides, avec des moustaches de troupiers ou des figures rasées, de vieux notaires ou de vieux reîtres, les joues défoncées ou les ventres gras. Sur ces poitrines, des croix, des rubans de vieilles guerres ou des campagnes d'hier, lesplus jeunes étant les invalides du Tonkin. Au défilé, deux petits tapins, fils ou petits-fils d'invalides, battirent sur les tambours voilés. Ils escortaient, ces enfants, le vieux commandant qui partait dans le corbillard des pauvres. . Devant la grille, le gouverneur, les deux bras emportés par un boulet, remplacés par deux bras de bois gantés de blanc (depuis, il est mort aussi, ce vaillant), rappela les hauts faits du héros, promit de donner à une salle de l'hôpital des Invalides le nom de Brasseur, puis, la voix étranglée, paillant au mort:
— Commandant, vous avez bien mérité de la patrie î Dans la foule, des voix criaient : « Vive la France I » Un vieil officier invalide disait :
— Pauvre Brasseur, commandant au Bourget, il meurt commandant, après un tel fait d'armes 1 II ne demandait rien. « Ce n'est pas à moi, disait-il, c'est à d'autres de se souvenir ! »
Sous les arbres dépouillés de l'Esplanade — c'était le 25 janvier, ■ — des imntalons rouges faisaient l'exercice « Portez armes î armes bas f » — soldats de l'armée nouvelle, de l'armée de demain — tandis que la dépouille du héros d'hier s'en allait lentement du côté du cimetière Montmartre.
Ah! ces post-scrlpium de la gloire! J'avais lu q^uelques minutes auparavant sur un des piliers de l'Hôtel une affiche portant ces mots : Vente des effets des décédés. Et la petite croix de bois noir portant: ci-gît Jean-Eugène Bmsseur^ et qui s'en allait vers le cimetière, était, dans la cour, appuyée contre une autre: Ci-gft Derrin, caporaldes Invalides,
Le commandant Brasseur, que j'avais vu courbé, cassé comme un centenaire, mourait à soixante-six ans. La guerre tord les hommes, comme l'orage les arbres, et le devoir sans gloire pèse lourd sur les «paules mortelles.
J'avais conservé du héros, dont je suis fier d'avoir parlé le premier au lendemain de nos désastres, une relique qui m'est chère ; c'est le petit cachet d'ivoire avec lequel il scellait la cire de ses lettres. Et voici, que Tan dernier, une cousine du commandant m'a fait l'honneur de me donner des objets auxquels le vaillant soldat tenait beaucoup. Un trophée de victoire, fragile comme la victoire elle-même : six verres de cristal, six verres à Champagne de forme allongée 6t sommaire, chacun deux portant gravée cette inscription qui rappelait au commandant Brassseur ses premières journées de vaillance : Sébastopol^ 1855,
Il les avait rapportés de Crimée, delà ville emportée avec tant de courage, défendue avec tant d'héroïsme. J'en ai un là, sous les yeux, tandis que j'écris ; un de ces verres que le soldat avait gardés précieusement, pieusement, depuis tant d'années. Que de sang versé,
pour conquérir, quoi? Un de ces verres que le moindre
choc fait voler en. éclats I II a peut-être coûté cent mille morts, ce verre que je vois^ que je tiens, et avec lequel le commandant Brasseur a peut-être trinqué, la paix conclue, avec les Russes, qu'il avait combattus sans les liaïrl
Par quel prodige ce frêle cristal avait-il suivi le soldat à travers sa vie de sacrifice, jusqu'à ce retrait des Invalides où il finissait, pensif, cerveau remarquable et plein de souvenirs?... Ahl s'il avait vécu, avec quelle joie sa main paralysée eût fait un effort suprême, prodigieux, pour saisir non plus son épée, mais pour prendre entre ses doigts le pied fuselé du verre de Champagne, et s'écrier : — Vive la Russie I — Buvons à l'avenir 1 Il y a de la place pour faire graver sur les verres du commandant Brassseur, que je garde comme des reliques, un autre nom et une autre date que ceux qu'y fit tracer le soldat de Crimée. Sébas(o/)ol^ 1855.
Et j'ai, comme dans un porte-bouquet, placé dans ces verres qui, sang gaulois ou sang slave, ont coûté tant de sacrifices aux vaillants, oui, dans chacun des verres du héros du Bourget, j'ai placé un brin de moyosotis, enrubanné des couleurs du tzar et des couleurs de France. Le jaune bouton d'or russe se mêle au ruban tricolore, et, au-dessus, les unissant, le bleu doux du ?ie m'oubliez pas sourit dans le cristal que traverse un soleil d'octobre, clair comme un rayon de printemps.