CHARLES:EDMOND
2 décembre 1899.
On m'apprend la mort d'un ami. Celui-là eut pour moi une affection de frère aîné. Je dirai un jour ce qu'il fut, en quelle atmosphère vécut cette âme haute, cet esprit d'élite. Avant tout je pars pour Bellevue le revoir et Fembrasser une dernière fois,
GhaTles-Edmond Choiecki, d'une noble famille polonaise — j'ai là son portrait en costume de son pays — après avoir pris part à une insurrection de sa patrie, avait quitté Varsovie et demandé, en 1845, un asile à la France, à cette France, sa seconde mère. Écrivain et publiciste, il était aussi poète dans sa langue maternelle, et l'on trouvera des extraits et des traductions de son œuvre poétique — digne de cette anthologie — dans une série d'études intitulées les Poètes polonais (deux volumes in-12). H avait,
tout jeune, à Varsovie, fondé un journal, VÉcha, dont le patriotisme avait alarmé l'autorité russe. En France, à vingt-trois ans, il redevint ou plutôt resta journaliste, collabora à la Revue indépendanle^ au Peuple de Proudhoa, à la Voix du Peuple.
Cet homme de doctrine était un homme d'action. En mars 1848, les tribunaux autrichiens le condamnaient pour sa participation à la' Diète révolutionnaire de Prague. En 1849, il quittait la France après avoir pris part à nos luttes politiques. Victor Hugo et Lamartine le recommandaient alors à leurs amis d'Italie, et Charles-Edmond resta à l'étranger jusqu'au jour où il reprit, à Paris, sa plume pour reprendre bientôt, au moment de la guerre de Grimée, son épée. Il faut lire dans ses Souvejiii'^ d/un dépa f/ se les draraditiques épisodes de sa vie de soldat en Orient, et comment l'incendie de Varna le sauva de la mort par le choléra. Il avait été aide de camp d'Omer-pacha sur le Danube ; il devint chef d'état-major du général Prim lorsque celui-ci vint, en Grimée, combattre à côté de nos soldats, avec un faible contingent espagnol. Les récits de Charles-Edmond sur ce point spécial de notre histoire étaient d'un intérêt capital.
Le prince Napoléon, en Crimée, et avant la Crimée, avait pu apprécier les rares qualités de vaillance et le talent du soldat. Il en fît son compagnon lorsqu'à bord de la corvette Reine- [lorlense il entreprit un voyage aupôle Nord. Charles-Edmond fut l'historiographe de l'expédition. Il publia à son retour un beau volume illustré et tira même de ses impressions saisissantes un drame à spectacle joué sous le titre : les
3îers polaires. C'était du Verne avant Jules Yerne.
Bibliothécaire du ministère de l'Algérie au temps du prince Napoléon, puis nommé à la Bibliothèque du Sénat, Charles-Edmond, commissaire du gouvernement égyptien pour l'Exposition de 1867, publia des œuvres spéciales remarquables, comme V Egypte à V Exposition universelle^ et abordait en même temps le théâtre, où il apporta de rares qualités d'invention ■et d'émotion. V Aïeule^ un des plus beaux drames du répertoire du boulevard, repris plus tard par l'Odéon, est de lui, en collaboration avec d'Ennery. Il avait donné à la Comédie-Française une pièce saisissante, V Africain, où fut si remarquable l'acteur Geffroy^ qu'il demandait plus tard, à TOdcon, pour créer la Baronne (une œuvre forte et originale). A ce môme Odéon, Charles-Edmond avait débuté, en 1856, par un drame historique, la Florentine, que George Sand saluait comme une magistrale étude. L'œuvre dramatique de Charles-Edmond est nombreuse : le Dompteur^ le Fantôme rose (un acte émouvant), Elsy, Idi Bûcheronne, qui parut trop mélodramatique à la Comédie-Française et contenait un poignant épisode — dangereux, du reste — celui de la transfusion du sang. Charles- Edmond n'a pas imprimé sa pièce : on lira du moins le roman d'où elle fut tirée. Ces romans — Zéphijrin /Jazavan en Egypte, Ilarald, le Trésor du guèbre, Jean d'Hasp, la Maison /. i?. Cossemant, le Neveu du comte Sérédine. — Charles-Edmond les écrivait avec une verve heureuse.
Il avait l'imagination la plus puissante et les inventions les plus personnelles. Son Alkhadar, roman
de mœurs écrit en polonais, est resté populaire, là-bas,, et les libraires de Leipzig le réimpriment{ 1) . L'Académia française a couronné ses récits. Tous eurent un succès d'émotion profonde. Mais ce qui eût été par-dessus tout captivant, si Charles-Edmond s'était décidé à l'écrire, c'eût été l'histoire de sa vie. « Vos Mémoires^ donnez-nous vos Mémoires ! » lui répétions-nous bien souvent. Les Souvenirs ctun dépaysé nous avaient mis en goût. Il répondait : « A quoi bon ? »
Quel dommage ! On eût vu là l'histoire d'une âme haute, d'une sorte de paladin du droit, resté fils de sa chère Pologne, mais plus Français que bien des Français, dévoué de cœur et d'âme à cette patrie qui l'avait adopté, à cette France à laquelle il avait voué sa vie, pour laquelle il avait versé son sang. Oui, je dirai sans nul doute quelque jour ce que je sais de ce chevalier de l'idée, doux aux petits, fidèle aux faibles — un caractère d'un autre temps, un esprit droit, un cœur d'élite. Aujourd'hui, je ne peux pas. Il n'y a qu'à saluer le disparu et, quand on perd un tel ami, à essayer de consoler (sans pouvoir être consolé soimême) ceux qui l'ont soigné, veillé, aimé, ceux qui, à côté de l'admirable compagne du mort, demeurent et pleurent.
(1) Un compatriote d'Adam Micliiewicz a cloquemment parié^ sur la tombe de Charles-Edmond, de ces Polonais qui ont essaimé à trayers le monde et de notre ami demeuré fidèle à l'âme héroïque de sa Pologne tout en devenant si ardemment^ si résolument et fièrement Français.