UN PEINTRE DE LA GUERRE
20 décembre 1899.
On ne le croirait pas, mais une réunion d'hommes s'occupe, à l'heure qu'il est, de rechercher l'œuvre qui, en ces dernière&années, a « le plus contribué au maintien de la paix », afin de lui décerner un prix de deux cent mille francs, fondé par Alfred Nobel. Le maintien de la paix : ce n'est pas une ironie. Vous avez bien lu. La scène se passe en Norwège, et ce jury humanitaire continue l'œuvre du Congrès de La Haye où nos représentants, M. Léon Bourgeois et M. d'Estournelles de Constant ont si éloquemment plaidé et si vivement combattu pour l'arbitrage entre les nations.
Alfred Nobel a voulu que le couronnement d'une œuvre de paix achevât dignement ce siècle et, à tout prendre, le prix Nobel pourrait être décerné au Tsar qui eut l'idée d'en finir, avec la guerre, par une conférence internationale. Un beau rêve, nous le dîmes
tout de suite lorsque l'admirable projet fut soumis au monde. Comment même donner un prix à l'œuvre « qui aura le ijIus contribué au maintien de la paix^'>, puisque la conférence de La Haye, elle-même, s'est achevée au son des premiers coups de canon tirés au Transvaal, ou du moins au bruit de l'embarquement des troupes anglaises pour l'Afrique ?
Aucune œuvre d'homme n'aura donc imposé la paix aux hommes. Homo homini lu.pus. Et ces loups, quoi qu'en dise le proverbe, continuent à se manger entre eux. \j.ç> Graphie illustré est plein de portraits de beaux jeunes hommes en brillants uniformes, officiers de highlanders ou des rifles brigades, suivis de ces mots sinistres : Killed^ wounded, et les Boërs ont aussi leurs War portraits. Les mères de Pretoria ouvrent la Bible pour se consoler de la perte de leurs fils tombés pour la patrie. Les hécatombes de Maggers- Fontein et de Colenso « étonnent le mondé », mais le navrent. « Le massacre a été terrible et triste », disent avec une sorte de ferveur et d'anxiété religieuse les télégrammes des Boërs. Ce siècle finit dans le sang, et elle boit et boira longtemps la liqueur rouge, cette terre d'Afrique, la grande et noire mystérieuse, disait Hugo, nourrie de la chair des enfants d'Europe.
C'est l'heure choisie, à Christiania, pour s'occuper du prix Nobel et de l'œuvre la plus pacifique de ces derniers temps ; et voici que la commission permanente du Northing norwégien a enregistré la candidature d'un peintre parmi toutes celles des philosophes ou des réformateurs qui aspirent à la récompense oiFerte par Alfred Nobel.
Ce peintre, c'est Verestchagin, dont on a yu plus. à' une ioisles œuvrer kVdiYis et queVÂlmanac h Hachette nous représente, cette année, en son costume de voyage, bonnet fourré d'astrakan, les épaules couvertes d'une touloupe à haut collet, tel qu'il devait être quand il peignait, d'après nature, la neige vierge au sommet de THimalaya.
— Mes tableaux, écrit Yerestchagin, ont fait le tour du monde, et partout où ils ont été exposés, on n'a pas, de sitôt, songé à glorifier la guerre I
J'ai connu Yassili Verestcliagin, il y a une vingtaine d'années, alors qu'il exposait ses premiers tableaux de l'Inde, ses palais de marbre, d'un blanc incandescent sous des ciels de cobalt, ses vallées hindoues, parfumées de roses, ses visions éclatantes de cités quasifabuleuses. Et tout de suite, cette chevaleresque nature de voyageur aventureux, d'artiste et de soldat, me séduisit (1). J'avais vu de lui, pour la première fois, des peintures militaires, à Londres, d^s scènes de bataille au Turkestan, entre les Russes et les Derviches asiatiques. Le peintre avait suivi là Skobeleff, son ami, et, avec lui, combattu dans les circonstances difficiles. Cet artiste était un héros. 11 parlait volontiers de la guerre. Jamais de lui,
Parisien de Russie, élève de Gérôme et, je crois, de Bida, il habitait alors près de mon appartement de la ru^ de Douai, un atelier, rué Pigalle; puis, un jour, ' il se fit construire à Maisons-Laffîtte, au bout de cette avenue de la Gloire qui s'appelle ainsi en souvenir des
(1) Voir sur Vereschagîn un chapitre spécial de la Vie à Paris de 1896. Les pages présentes complètent ces pages d'autrefois.
jours suprêmes où Napoléon campa pour la dernière fois, un vaste atelier tournant où il exécuta de vastes toiles pittoresques ou dramatiques. Un beau jour, la guerre éclate entre la Russie et la Turquie. Verestchagin fait sa valise, prend ses pinceaux et court vers le Danube.
Il commence, sur la rive, à prendre des croquis, lorsque l'idée lui vint de faire sauter un bateau turc qui descend le fleuve. Le bateau saute, en effet, Yerestchagin, blessé par l'explosion, est porté à l'ambulance. Mais comme les obus de l'artillerie ottomane tombent sur l'hôpital improvisé, on transporte, en hâte, les blessés dans des masures plus éloignées et d'une saleté improbable, ce qui fait dire au peintre, lorsque le commandant en chef vient le visiter :
— Ramenez-moi à l'ambulance. J'aime mieux les bombes que les puces !
Un jour, pendant cette rude campagne turco-russe, on sonne à ma porte. Il était midi. La porte ouverte, voici qu'apparaît VassiliVerestchagin :
— Vous, cher ami ! Ah I quelle joie ! Enfin, vous voiloi revenu î
— Non, non, pas revenu, me répond-il, de sa voix nette, le ton bref. J'ai quitté le Danube pour venir chercher à Paris du papier et des crayons qu'on né trouve que rue Notre-Dame-de-Lorette. Je repars ce soir.
Arrivé le matin, il reprenait le train d'Orient quelc{U6s heures après, pour courir à la bataille.
Comme il estimait, là-bas, que son ami le plus cher, l'héroïque Skobeleff, s'exposait trop, il lui disait :
— Si tu te fais tuer, au moins je serai à côté de toi !
Et partout il le suivait sous les balles qui, d'ailleurs, épargnèrent miraculeusement le beau colosse, le légendaire général hlanc.
J'eus alors une vive émotion lorsque je lus, dans les dépêches, parmi les noms des morts, devant Plewna, celui de Yerestchagin. Ce n'était pas le peintre, c'était son frère, frappé d'une balle tandis qu'aux avant-postes il écrivait à Skobeleff pour demander du secours. La balle lit une éraflure au carnet de l'officier de Cosaques, traversa l'uniforme et troua le cœur.
Puis, Plewna tombée, la passe de Chipka enlevée je reçus de Verestcîiagin, revenu cette fois en France pour S'y reposer, ime lettre pressante. Il m'appelait en hâte à Maisons-Laffite,OLi il arrivait malade, disait-il.
J<î courus à Maisons -Laffitte. C'était un vaste logis bâti sur la lisière de la forêt de Saint-Germain et gardé par de superbes chiens, dogues hindous ou danois tachetés, toute une ménagerie canine avec d'adorables petits chiens russes à la toison blanche frisée comme des bichons de marquises.
Verestchagin était au lit, pâle, amaigri, farouche, l'œil encore empli des visions lugubres de la guerre, secoué d'une fièvre de fatigue et d'hprreur :
— Ah I cher ami, me dit- il avec une expression tragique sur ses lèvres de héros, cher ami, quelles tueries ! Des morts, des morts, des morts ! Je n'ai vu que des morts 1...
•Il rapportait, toute brillante encore, l'impression
de ces épouvantes. Lui, le soldat, le collaborateur intrépide du vainqueur de Plewna, il n'avait plus qu'une pensée : peindre, telle qu'elle est, la Guerre, avec des fosses profondes pleines à l'infini des cadavres nus que bénit un pope — avec ses ambulances, ses plaies et ses charcuteries savantes — avec ses vainqueurs insultant des vaincus, les détroussant et paradant sous leurs dépouilles.
— C'est affreux , affreux , affreux ! répétait le peintre dans ce lit d'où émergeait sa fine tête énergique à longue barbe blonde, le front très haut surmontant deux admirables yeux bleus et clairs de visionnaire.
Depuis, il a jeté sur la toile ces macabres apparitions de journées de massacres. Paris a vu ces inoubliables tableaux de batailles. Avec Verestchagin, les horreurs de la guerre, encore pittoresques et comme pimpantes dans Caliot, malgré les haillons et les potences, deviennent ce qu'elles sont en réalité : sinistres. Détaille et de Neuville ont laissé à la guerre le caractère épique et chevaleresque de ces tueriees. Ils ont réconforté nos âmes. Ils ont bien fait. Les Dernières Cartouches étaient comme la réponse tangible d'une armée écrasée à celui qui l'écrase. La morne résignation du petit chasseur à pied, les mains dans les poches devant son fusil biisé, le képi de travers, la cravate défaite, le sourcil froncé, cette altitude de défi après le devoir accompli, semblait vraiment celle de tout un peuple. C'était bien la protestation d'un pays, faite par ses peintres. La France, en montrant là ses morts, disait : « Je vis et ne veux pas mourir î »
Verestchagin, peintre d'une guerre victorieuse, avait le droit de la livrer aux regards dans toute sa réalité féroce. Et lorsqu'il écrivait, page par page, tableau par tableau, cette histoire de la retraite de Russie que vient d'illustrer avec un rare talent M. Alfred Paris dans une brillante réédition des xMétîioires du sergent Bourgogne; — lorsque Yerestchagin nous peignit le Kremlin en flammes et Napoléon marchant, un bâton à la main, enveloppé d'une robe de chambre de velours vert garnie de fourrures, il fit en quelque sorte du Stendhal au pinceau et substitua la réalité à la légende. Comme il illustrerait, lui, l'inoubliable livre, la Guerre et la Paix du grand Tolstoï 1
— ^ Avez-vous remarqué; me disait-il, un jour, dans le Napoléon à Eylau, de Gros, le costume de Napoléon P"" ? lie baron Gros a représenté l'empereur dans un uniforme brillant et qui n'est guère celui qui convient au pays de neige. Eh! bien, peut-être toute la mésaventure de la campagne de Russie vient-elle de là, simplement. Au lieu de partir avec des couvertures et des peausseries, la Grande Armée se mit en route en ses beaux uniformes battant neufs. Napoléon crut que le costume de Gros et de la toile d'Eylau était de mise — et l'hiver, le terrible hiver, l'hiver russe, répondit à cette illusion I
Le maréchal de Gastellarie, en effet, raconte dans ses Souvenirs que ses élégants camarades s'étaient mis en chemin pour le Niémen sans se soucier d'emporter des couvertures, et il parle de certaines peaux de mouton qui le sauvèrent.
Pour peindre ces scènes de carnage et ce désastre dans la neige, Verestchagin travailla sur place, sous les sapins chargés de frimas, les mains dans des gants fourrés, le pinceau allant, allant malgré l'onglée. C'est dans la neige qu'il acheva ce poème de la neige, comme il avait peint les combats du Turkestan, les rencontres avec les Kirghiz, les rudes journées d'Orient, sous le sifflement des balles.
Celui-là peut parler de la guerre, qui Ta réellement vécue ainsi et a failli en mourir.
Naguère, avec une ironie digne d'un Swift, Vassili Verestchagin répondait à un reporter qui l'interviewait, à Londres, sur cet éternel et poignant sujet — problème sauvage imposé à l'homme moderne, civilisé et pensif — la Guerre:
— La guerre ? C'est un sport comme un autre, une gymnastique un peu sauvage, mais qui ne serait logique que si chaque ennemi achevait les blessés de son adversaire et ne les soignait pas avec des affections de sensibilité et de chevalerie succédant à des égorgements de bouchers. Quand on fait œuvre de barbarie, il faut être jusqu'au bout barbare. Le reste est hypocrisie I
Il me montrait, à sa dernière exposition, un saisissant paysage représentant un rocher à pic — comne brusquement déchiré par un couteau géant et surplombant une vallée pittoresque — un chef-d'œuvre d'ailleurs que cette étude attirante, souriante et verte.
— C'est, me dit Verestchagin, le ravin d'Inkermann 1
Inkermann I Et ce nom, soudain, me rappela la poussée formidable des zouaves de Bosquet préci-
3o6 , LA VIE A PARIS.
pitant dans le vide les Russes dont les cadavres, des milliers de cadavres, puis les squelettes blanchis, demeurèrent accrochés là^ aux pointes des rochers pendant des mois et Je me rappelais notre vieil ami le général Nicolas, qui prit Malakoff à la tête du 50% me disant, avec cette même expression d'horreur que j'avais notée dans la voix de Verestchagin après Plewna :
— Oh! Inkermann ! Inkermann 1 Quelle vision ! je ne veux pas même y penser 1
Et l'herbe a poussé. sur le ravin désert, les fleurs reparaissent tous les printemps, dans la vallée où s'entassèrent, s'entretuant, « s'embrochant » en tombant les uns sur les autres, les grenadiers russes qui seraient nos alliés aujourd'hui...
— Oui, oui, me répétait Verestchagin, devant son tableau riant sous le ciel bleu, c'est Inkermann î. . . Vous ne l'auriez pas cru ? Voilà : c'est gai comme un jardin — et ce fut un cimetière!
Quels lendemains à toutes ces tueries!
Vassili Verestchagin a raison de poser sa candidature au prix Nobel : après avoir agi comme un soldat, il a, pareil à ces dragons de Napoléon qui se faisaient prêtres, il a fait œuvre de philosophe pacifique en arrachant à la guerre son masque et en lui donnant son véritable nom : le Carnage.