UNE SÉANCE PARISIENNE
27 décem}3re 1809.
De Molier à Molière. C'est au cirque Molier, rue Benouville, cjuej'ai fait la connaissance personnelle de M. Henri Lavedan. Le cirque Molier peut être l'antichambre de l'Acadcmie française. Il lut, ce qui est certain, ce soir-là — et je m'en souviens avec plaisir — l'anticliambre de la salle du comité du Théâtre- Français. J'avais déjà beaucoup lu Lavedan, je l'avais applaudi dans les théâtres d'avant-garde, et cet esprit si pénétrant et si fin, d'une originalité incisive, m'avait profondément séduit. J'aimais en lui ce style qu'il s'est créé, qu'il a créé, cette langue spéciale, savoureuse et solide avec tout le saccadé, le curieux^ l'inattendu^ la drôlerie d'un modernisme raffiné» langue d'un lettré qui serait boulevardier, d'un Mari-
vaux qui pailleiterait son dialogue de vocables de cercleux et introduirait dans le dictionnaire des mots comparables aux bijoux et mobiliers du modem style. Avec cela pourtant bien Français, Français de pure race, et ne donnant point dans Texotisme. Un Parisien pur- sang et visiblement, dès le premier trot, destiné au Grand Prix.
Tel je connaissais l'écrivain, tel je reconnaissais l'homme, souriant et spirituel, les yeux plissés et la bouche arquée, soulignant de petits gestes pittoresques ses phrases alertes ou les complétant par de prestes claquements de doigts : un causeur charmant à la physionomie mobile, inquiétant par sa verve narquoise, très rassurant par sa loyauté cordiale et sa visible bonté. On retrouverait tous ces traits divers dans ses livres. Après une scène de snobisme ou un modèle d'inconscience, un dialogue où telle conversation entre un frère et une sœur parlant argot ferait douter de la famille, on tourne une page, et l'ironiste aussitôt amène à nos yeux une larme en nous montrant un père qui grisonne et un fils qui grandit regardant passer un drapeau troué...
Quand je quittai le cirque Molier, après avoir donné à M. Henri Lavedan rendez-vous à la Comédie-Française, je me doutais bien que je le retrouverais quelque jour sous la Coupole, après l'avoir fait applaudir chez Molière. Je l'y rencontrerai demain.
Il paraît (je n'ai pas entendu son discours) que tel qu'il s'est présenté au public dans ses œuvres, tel
Lavedan se présentera à ses confrères dans son éloge de Meilhac. Sa harangue académique est tout à fait nouveau jeu. Il y parle, dit-on, des i< petites femmes » ; il semble y montrer, tout au moins, le profit de celle qui vient d'écrire Myr^rhille, et il n'a eu garde d'oublier que le légendaire appartement occupé durant tant d'années par Henri Meilhac, place de la Madeleine, au-dessous du Grenier familial de Jules Simon, est devenu, aujourd'hui, un atelier de petites modistes. Si Henri Lavedan ne parle pas du fameux billard de Meilhac (et encore en est-il question, peutêtre, en son discours), c'est qu'on ne saurait tout dire en trois quarts d'heure. On vend, aujourd'hui ou demain, le billard du maréchal Junot, duc d'Abrantès. Le billard de Meilhac, un des maréchaux du boulevard, fut presque aussi célèbre. Lavedan aurait pu l'immortaliser.
J'imagine aussi que Lavedan, qui est un collectionneur curieux, ami des autographes attirants et des livresrares, aura rendu justice non seulement à Meilhac écrivain dramatique, mais à Meilhac bibliophile. Ce n'était pas seulement, jadis, dans l'appartement du littérateur, mué en magasin de modes, un défilé de petites actrices venant demander un rôle ou de comédiennes vieillies venant quémander un secours (il donnait beaucoup, le bon Meilhac, il donnait en pestant, mais il donnait toujours, il donnait à tous, il donnait tout) ; c'était aussi une succession de libraires venant présenter au lettré de forte éducation qu'était l'auteur de Ma Cousine^ des éditions de choix, des livres de prix...
Henri Meilhac, fils de libraire, aimait les livres, et comme Charles Monselet, eût pu dire:
Mon père en vendait, moi j'en fis !
Et à ce propos, j'ai noté jadis, dans un article du Bibliophile Limousin^ certain article de M. Fray-Fournier sur « l'imprimerie et les imprimeurs à Limoges au xviii® siècle », où il est question, d'après les archives départementales de la Haute- Vienne, d'une bagarre où les maîtres-imprimeurs limousins furent, en juillet i703, assaillis par des rivaux et menacés d'être « cruellement homicides « comme l'avait été, quatorze années auparavant, François Charbonnier, maître imprimeur ». Le fait est curieux et le voici :
« Peu de temps après, François Meilhac, se retirant un soir, sur les dix heures, dans son logis, fît la rencontre de deux des fils Bardinet qui, armées d'épées et de pitolets, guettant son passage, se ruèrent sur lui, et lui portèrent un coup si violent qu'il aurait été cloué sur place si un quidam n'avait détourné l'arme, jeté Meilhac dans sa maison et fermé sa porte à clef. »
Béni soit ce quidam^ car, h n'en pas douter, François Meilhac, le maître-imprimeur, doit être l'ancêtre du Meilhac, libraire limousin, qui fut le père d'Henri Meilhac !
J'aurais pu donner ce renseignement à M. Lavedan; mais je l'avais quasi oublié, et le successeur de Meilhac l'a connu peut-être. Son discours est des plus
brillants, paraît-il. Des traits et des mots à foison. « Mais, me disait un de nos confrères, si la voûte de la Coupole ne croule pas d'étonnement, c'est qu'elle sera solide 1 »
Depuis bien des années, j'entends parler de cette voûte qu'une parole trop vive peut faire crouler: Edouard Pailleron, ayant à parler des prix de vertu, me disait: « Tant pis! Je vais fairecrouler la voûte! » La voûte n'est pas même lézardée. Elle s'habitue k tout. Elle entend sans stupéfaction et sans tressaillement tout ce qu'on lui fait entendre. Elle est modem ^tyle aussi, malgré ses grisailles, et le nouveau jeu ne déplaît pas aux statues austères qui décorent l'ancienne chapelle du collège des Quatre-Nations.
Elle a entendu la réception de M. Ludovic Halévy, et, s'il m'en souvient, lorsque fut reçu Meilhac, l'éloge de l'opérette prononcé par l'auteur de la llel^lon naturelle en personne, M. Jules Simon, parlant de la Belle Hélène, était, comme on dit en termes académiques, assez piquant, M. Ludovic Ilalévy, qui mérite, d'ailleurs, tous ces cordiaux hommages, aura eu de la sorte la bonne fortune assez rare d'entendre trois fois son éloge prononcé sous « la voûte » qui n'a point croulé: la première fois, lorsque Pailleron reçut solennellement l'auteur de Froufrou ^iAeV Abbé Constantin ; la seconde fois, lorsque Jules Simon reçut Meilhac, demain, enfin, lorsque M, Henri Lavedan nous fera le portrait d'Henri Meilhac — en n'oubliant point, dans le médaillon, le profil de Ludovic Halévy.
Trois séances où M. Halévy aura pu se rendre compte de la haute estime, mêlée d'affection, qu-e
ses confrères ont pour son rare talent^ pour cette aimable dignité de vie qui donne à son caractère un un charme spécial. Ce maître applaudi fut toujours^ en effet, un guide si1r et dévoué pour les jeunes, inquiets et chercheurs. Bas un de leurs essais ne lui échappe. Un nom nouveau ne surgit jamais sans qu'il le signale, une œuvre forte sans qu'il la loue avec une vivacité singulière. Jeune d'esprit, il va directement aux jeunes, faisant ainsi, avec malice et avec joie, mentir le proverbe qui prétend qii on ?i'aime jamais son héTÎtier, Ne serait-il pas plus exact de dire qu'on n'aime jamais son prédécesseur?
On sent cependant que Lavedan a aimé et aime Meilhac. Il n'en doit point parler, évidemment, comme il paillerait de Socrate ; mais dans la familiarité du portrait, la sympathie reste visible. Meilhaa eût préféré, d'ailleurs, être peint au pastel par un Lévy Dhurmer que pétrifié sous forme de statue par quelque sculpteur bien classique. C'était le plus timide et le plus simple des hommes, un peu bourru, se mo-. quant de lui-même et disant, par exemple, à la fin de sa vie — en songeant à ses feux de paille de sexagénaire (lui qui avait écrit VÈté de la Saint-Mar^tîn) :
— Je suis aussi béte que Bouscarin.
Et il songeait à ce « vieux marcheur >> du Roi Candaule^ à ce Bouscarin dont se moque sans pitié la petite Léonie — que Bouscarin trompé continue à adorer. . On -s'imaginait, en voyant Meilhac, un Marivaux sortant des Folies-Bergère. Il collectionnait les éditions pr inceps de Gavarni. Lui-même était un Qavarni vivant. Jadis il avait signé « Talin », avec un certain Damou-
rette, des dessins intitulés les Loreftes et len Aclnces^ dont les légendes ont l'amertume souriante de celles du La Rochefoucauld de la lithographie.
J'en pourrais citer qui, dès le Journal amusanl^ font prévoir la PelUe 3Iar(/uhe ou la Vie Parisienne.
— Qu'est-ce que nous ferions bien, Champaubert, si nous n'étions pas ruinés? dit une lorette à un ami, en lui tendant une cigarette. — Pardieu, nous nous ruinerions!...
— Et quand je pense, dit à une amie une actrice songeuse, que je regrette le temps où Edouard me fichait des tripotées dans sa mansarde ! — Et l'amie: Ça, ça ne fait pas l'éloge des agents de change!
Un monsieur se promène derrière un portant avec une jolie fille vêtue en Espagnole de ballet :
— Sais-tu, vaudevilliste de mon àme^ que, depuis que nous avons l'honneur de nous connaître tu m'as fait déjà chanter pas mal de bêtises?
— Pas tant, répond l'auteur, que tu m'en as fait faire!...
Ces albums àQ « Talin » et Damourette sont devenus ^
rares.
Meilhac devait me donner un dessin à la plume qu'il n'a jamais eu le temps de jeter sur le papier. C'était pendant les répétitions de Pepa^ et notre ami Ganderax doit s'en souvenir. Mlle Reichenberg, qui jouait Pepa, prenait, comme on dit, un béquet au souffleur et, tandis que le bon Léautaud écrivait, au crayon, les retouches sur le rôle manuscrit de l'actrice, la charmante comédienne attendant que le travail fût achevé s'était étendue à plat ventre, sa tête blonde
appuyée sur ses coudes repliés, devant le trou du souffleur — et c'était fort amusant et très pittoresque, cette Pepa étalée là, sur les planches, cette Agnès idéale contemplant fixement le vieux souffleur, comme un petit Sphinx non pas de Gustave Moreau mais de Rops ou de Grévin.
— Voilà, dis-je à Meilhac, tenez, voilà le dessin que je vous demande l
— En effet, c'est tout à fait original. C'est entendu. Vous l'aurez 1 Et ce sera très drôle î
Je n'ai pas eu cet amusant croquis, cet instantané si particulier de Mlle Reichenberg. Meilhac ne l'a jamais ni achevé ni même commencé — et je le regrette comme un souvenir d'un maître du théâtre que j'ai beaucoup aimé, d'une comédienne supérieure que la nature avait douée de dons exquis, et de répétitions qui furent un labeur souriant^ ponctué de traits d'esprit et mené avec bonne grâce.
Pauvre'Meilhac 1 II a disparu vite. Jl a du moins été si heureux, si heureux d'être académicien!...
Le jour de son élection, il avait peur s'il échouait, de tomber, brusquement^ désespéré, frappé d'une congestion cérébrale.
Il disait à un ami, pendant cette période d'anxieuse attente qui précède tout dépouillement de scrutin :
— Je le sens, je le devine, je ne vais pas être nommé. Je suis certain de n'être pas nommé I Ça va me tuer. Oui, l'attaque d'apoplexie, m'attend... Elle me guette!... Et si je l'ai, cette attaque d'apoplexie, voici mes clefs, cher ami. .. Dans le tiroir de droite de mon bureau, vous trouverez de l'argent,.. Vous en prendrez et,
avec cet argent, vous enverrez deux bouquets, deux gros bouquets, l'un à Réjane, l'autre à Crouzet... Les Variétés jouaient alors Décoré !'
— Deux gros bouquets, n'est-ce pas, cher ami ? Puis, tout à coup, insistant et corrigeant (et c'est là
du pur Meilhac) :
— Ah !... moins gros pour Crouzet que pour Réjane,. le bouquet, n'est-co pas ? Beaucoup moins gros !
Si les ombres heureuses reviennent sous la Coupole comme dans les décors à'Orp/iée^ l'ombre de Meilhac sera là pour écouter le très joli et brillant discours d'Henri Lavedan.
On m'a dit tout bas que M. Costa de Beauregard était un peu sévère pour le jeune maître que nous félons demain. Depuis M. Mole qui fit à Alfred de Vigny une réponse que le poète des De^slinées n'oublia jamais, ces sortes dépasses d'armes sont démise à l'Académie. Mais avec l'auteur à'Lhi Gendlhomme d'aiHrefols on peut être certain que le tournoi est à armes courtoises, Henri Lavedan sourira, de son malicieux sourire de philosophe pratique et de moraliste attendri. Et [le succès sera très grand pour cette séance très parisienne, courue comme une p?'e?niêre et dont un de nos confrères me disait :
-— C'est l'Abbaye de Hautecombe répondant éloquemmentà un délicieux écho des Variétés.