CEUX QUI TRAVAILLENT
L'Exposition et son Commissaire Général
n février 1899.
J'ai vu, hier, un coin de Paris, où il semble qu on ne s'inquiète guère des polémiques des journaux et des menaces étrangères. C'est cette partie des Champs- Elysées où s'élèvent, dans l'entrelacement des poutrelles, les futurs palais de l'Exposition universelle. A. travers les gigantesques cages de bois apparaissent les blanches masses de pierre, les murailles qui montent, les colonnades qui se dressent, les arceaux déjà dessinés. C'est une ville neuve qui sort de terre, une cité d'art et de luxe et, tout à côté, les piliers du pont Alexandre semblent déjà les supports pétrifiés de l'immense passerelle jetée sur la Seine et sur laquelle, dans un an, l'an prochain, se pressera la foule, passera le Monde 1
Ce spectacle du labeur humain, du labeur français, est bien fait pour rassurer ceux que nos haines inquiètent. Ailleurs on discute, ici on travaille. J'imagine bien qu'en déjeunant à la cantine les ouvriers de ces ruches de pierre échangent leurs idées et ont leurs opinions sur la Bourrasque. Ils ont dû parler de Quesnay de Beaurepaire. Mais la lâche du jour est leur grande affaire et leur préoccupation, c'est le pain quotidien, le pain qu'il faut gagner pour la femme et pour les petits. Et c'est pourquoi, du fond des terrains remués, des tranchées ouvertes, des allées éventrées, de cette terre parisienne où semblent germer des moissons de pierres, surgissent, peu à peu, avec leurs candeurs de cités neuves — blanches comme des visions — les murailles des palais futurs, des palais de 1900.
J'avoue que j'ai surtout, en ce 1*^^ janvier de Tannée présente, songé au 1^^ janvier de l'an prochain. Ou serons-nous lorsque le calendrier changera en 9 ce chiffre 8 qu'il traîne depuis près de cent ans? 1900! L'année de la Paix, Tannée du labeur couronné, Tan de l'Exposition des travaux, des efforts, des essais, des découvertes de tout un siècle I A travers quelles épreuves y parviendrons-nous? Comment vivrons-nous ces douze longs mois, chargés de menaces, qui nous séparent de Tannée future, de la bonne année consolante?
Je crois bien que les travailleurs du pont Alexandre III et des palais des Champs-Elysées ne s'en soucient guère. Ils vont au chantier de bonne heure; ils en partent quand le jour tombe. Ils ont fait leur journée bravement. Si tous les Français en étaient là, tout
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irait le mieux du monde et j'espère qu'à bien prendre les laborieux et les silencieux sont encore les plus nombreux en ce cher pays de la raison, de l'épargne et du bon sens. Le double alcoolisme, les cabarets et les journaux ne Font pas encore essentiellement modifié.
Et je pense à l'homme qui a assumé la responsabilité de nous donner, à heure fixe, ces palais achevés, meublés d'œuyres d'art, emplis des multiples produits de l'industrie humaine. M. Alfred Picard, le Commissaire général de l'Exposition de 1900, est le grand ouvrier de cette immense œuvre de labeur. Il est, du fond de son cabinet d'ingénieur, le commandant en chef de cette armée de travailleurs et le général qui leur doit, qui leur donnera la victoire. Quand je songe à lui pourtant, c'est sur un autre champ de bataille que je le vois et sur un terrain non plus éventré par la pioche des terrassiers, mais labouré, creusé par les obus.
J'ai passé avec lui une des journées les plus dramatiques de ma vie. 11 doit s'en souvenir, il s'en souvient certainement. Pour moi, il me semble que cette journée du dimanche 7 août 1870 est présente encore et que je la revis, minute par minute.
Depuis des années, je veux la conter.
Je m'étais jeté, tout vêtu, la nuit qui l'avait précédé, ce dimanche ensoleillé et sinistre, sur le lit que j'occupais à Sarreguemines, dans l'hôtel de l'excellente Mme Fistié. J'avais passé, avec des officiers de chas-
seurs, des officiers d'artillerie et le sénateur-maire de la ville, M. de Geiger, toute la soirée du samedi, jusqu'à une heure avancée, près du pont de la Sarre qu'on fortifiait et barricadait en hâte, aux rayons de la lune. Tout le jour, dans l'anxiété de la bataille voisine, j'avais erré, fiévreux, à travers les régiments de la division Montaudon, échangé des nouvelles avec un général très intelligent, très inquiet, furieux de son inaction, qui était le général Clinchant, et son aide de camp, un jeune homme mince, alerte, résolu, qui allait être le général Cremer. On se battait à Forbach, tout près. Les grondements sourds énervaient les troupes impatientes. Et Clinchant, pâle, allant et venant sous les arbres, du côté de la route qui va vers Deux-Ponts — la frontière alors î — de répéter, mordant sa moustache :
— Pourquoi ne marche-t-on pas au canon ?
Je dirai, une autre fois^ ce drame de la journée du 6 où, certain de la victoire, — je vis s'avancer, grandir, grossir en quelque sorte, d'heure en heure, cette chose sinistre et inattendue, la Défaite. Vers une heure de la nuit cependant, le bruit courait à Sarreguemines que l'armée du général Frossard — le précepteur du petit — comme disait un rival, le général Castagny — avait finalement résisté à l'armée allemande et, sur cette parole rassurante, j'avais pu me coucher, tout habillé et dormir.
De quel sommeil î Avec quelle fièvre! A l'aube, un bruit m'éveille, comme d'un ruisseau humain qui coulerait dans la rue, roulant des cailloux. Je me lève, je regarde : sous ma fenêtre, dans la lumière pâle du
petit jour, c'est l'armée de Frossard qui bat en retraite : fantassins, chasseurs à pied, sans grand désordre, mais lasse, mais lugubre, avec des apparences de légion-fantôme.
Pour mieux voir, pour savoir aussi, je descends en hâte. Les bataillons succèdent aux bataillons. Les soldats sont muets. Les officiers froncent le sourcil, blêmes de colère. La lourde fatigue d'une marche de nuit, après une journée de bataille, ne les a pas abattus. Ils n'ont pas l'air d'être écrasés, non : ils sont étonnés. L'un d'eux me dit : « J'ai vu MalakoflP, j'ai vu Solférino, j'ai vu Puebla — je n'ai jamais vu pareille tuerie, dans le waïd^ là-bas! » Il passe.
Ils passent comme un torrent d'hommes. Ils battent en retraite sur Puttelange.
Parfois ils traînent avec eux des groupes de prisonniers prussiens, et ces Allemands qu'entourent nos fantassins armés ont l'altitude arrogante de vainqueurs. Ils marchent, ces prisonniers, parmi les Français qui les gardent, avec un air de défi ou, philosophir|uement, fument leur pipe de porcelaine.
Alors, c'est donc la déroute? Non, mais décidément réchecsinislre,le recul. Des soldats blessés montrent, tout en boitant, les balles qu'ils ont reçues : a Elles sont énormes, voyez \ Ah! les sauvages ! »
Je cours, en hâte, éveiller Edmond About qui loge tout près du pont, chez un médecin de ses amis :
— Levez-vous ! Frossard est en retraite !
Il pousse un cri de colère, puis un « mot » lui vient :
L'empereur peut faire recoller du papier à Saint-
Hélène, par exemple! » Ensuite il songe à sa maison de Saverne et me dit :
— Partons, je voudrais revoir mon pauvre chez mo^ avant de rentrer à Paris.
Il avait été assez aimable, les jours précédents, pour me donner place dans une carriole qu'il avait louée afin de suivre la campagne — la campagne à travers l'Allemagne ! « — Je ne sais pas trop comment vous ferez pour suivre l'armée quand nous aurons passé le Rhin », m'avait même dit le général de Saint- Sauveur, grand prévôt de l'armée.
Passer le Rhin ! Hélas !
Pendant qu'Edmond About s'habille, fait atteler ses chevaux, je vais, attiré par la pitié et l'admiration navrée pour ces pauvres soldats qui piétinent, se traînent, je vais revoir l'armée qui s'écoule, traverse Sarreguemines, monte, là-bas, la côte de Metz. Je cherche, dans ces rangs éclaircis, quelque visage ami, quelqu'un de ces officiers avec qui nous avons causé, Edouard Lockroy et moi, les jours précédents, avec qui nous avons, à la santé de la France, bu sous les arbres le petit ^m gris de Moselle! Et je m'attarde à fouiller des yeux ce défilé à la fois sinistre et superbe, à saluer ces drapeaux troués qui passent noirs de poudre et dont parfois une balle a cassé l'aile de l'aigle d'or...
Et puis, je rentre chez le médecin qui est l'hôte d'About.
— M. Edmond About? me dit-çn. Mais il est parti I
— Parti !
— H vous a attendu cinq minutes, dix minutes.
Puis il a dit : « Ma foi, tant pis pour lui ! » et il a pris le chemin de Saverne !
About avait raison et j'avais tort. En temps de guerre, les minutes sont des siècles. Mais, très désemparé, je me trouvais là, seul, à pied, dans une ville affolée où tous les équipages avaient été réquisitionnés, et ne sachant, à travers la Lorraine brusquement envahie, comment gagner Metz.
Que faire? Aller au hasard par les champs? Suivre, vers Puttelange, Tarmée en retraite? — Je rentre à l'hôtel, je laisse là ma valise — qu'Amédée Achard me rapportera plus tard — et, pour tout bagage un sac d'officier au côté — je me décide à suivre le cours de la Sarre, en allant vers Metz. A la garde de Dieu I
Sur la rive, c'est un désordre épouvantable. Des convoyeurs du corps d'armée, paysans réquisitionnés, un ruban tricolore au chapeau^ jettent au hasard, sur la rive^ des caisses de biscuits, des provisions, des vivres, et se sauvent. Des officiers d'artillerie attelleut en hâte les pièces mises en position cette nuit pour défendre le pont.
Kt, le cœur serré, je reste là, hypnotisé parle spectacle, lorsqu'un jeune homme grand, mince, élégaut, la tête fine, à moustache noire, couverte d'une casquette galonnée d'or, s'approche de moi, et m'offre, si je dois quitter Sarreguemines, de me donner, pour me guider parles routes, une carte (que j'ai encore), ou mieux, de me prendre avec lui dans une barque qui va l'emmener du côté de Metz, par le canal de la
Sarre. C'est un ingénieur des ponts et chaussées, chargé de suiyre officiellement l'armée et qui étudiait encore la veille les moyens de transporter le matériel de siège. « La guerre sera longue et hérissée de sièges!» avait dit Napoléon dans sa proclamation. Mais la destinée ne veut pas que ce soient les forteresses allemandes qu'on assiège et prenne d'assaut.
— Monsieur, me dit ce compagnon inattendu qui me sort d'un cruel embarras, nous ferons route ensemble, voulez-vous?
Déjà, là-haut, sur la colline, du côté de la frontière, apparaissent — comme de petites fourmis noires — des silhouettes de uhlans prussiens. Je les ai vues, tout à l'heure, en montant aux mansardes de l'hôtel Fistié. Un lieutenant de dragons m'a dit : « Ils nous suivent! Il va y avoir du Uun-tcun ! »
Quittons Sarreguemines — Sarre guemines où, tout à l'heure, hélas I les éclaireurs allemands pourront voir encore, exposée aux boutiques des papetiers, une caricature d'André Gill représentant un gros Prussien, lourd et casqué, paré d'une plume de paon piquée dans sa chair...
Ils riront de nous qui, hier encore, riions d'eux.
L'ingénieur ma donné place dans la barque qui lentement glisse le long du canal, faisant plier les roseaux brillant au soleil comme des sabres au clair.
Tout d'abord, ^nous ne causons pas. Je regarde; Sarreguemines disparaît, au loin, dans ce vert paysage
lorrain, ironiquement inondé de la lumière d'août. Le long de la rive, des charrettes passent, des voitures chargées de paquets et de malles. Ce sont des bourgeois de la ville ou des paysans qui fuient. Pliant sous le poids, traînant par la m-ain leurs enfants, de pauvres gens cherchent, à pied, je ne sais où, quelque asile. Dans les bois, peut-être.
Mon compagnon se nomme. Nous causons. Il a mon âge ou à peu près. Élève de l'École Polytechnique, il a connu là Sadi-Carnot, son meilleur camarade, dont le père veut bien me témoigner de la sympathie. Ces noms cités, sans compter l'atroce hasard qui nous rapproche, nous unissent bien vite.
Ce jeune homme froid, grave, élégant, tout à fait charmant, s'appelle Alfred Picard. Il a, comme moi, la mélancolie, l'amertume, la colère de la défaite.
Et nous la voyons, la défaite, nous la touchons du doigt, sur tout le parcours du bateau ; elle nous apparaît dans ces groupes eflarés qui s'enfuient, dans ces visages pâlis dont les grands yeux inquiets contemplent cette barque qui file avec des passagers aussi tristes que ceux de l'admirable 3IaVaria d'Hébert.
Cette journée, cette longue journée de tristesses et d'angoisses et travers la Lorraine envahie, qu'elle fut atroce! Qu'elle fut poignante!... M. Alfred Picard se rappelle-t-il ce village oti, arrêtés en chemin dans une auberge, nous faillîmes, pris pour des espions prussiens, être écharpés par les grands gars lorrains? La casquette à beaux galons d'or du futur commis-
saire général de l'Exposition de 1900, celte casquette d'ingénieur, à forme inconnue, était regardée par les paysans comme une casquette d'officier prussien. Et
— parce que nous ne comprenions pas l'allemand
— nous avions contre nous la colère et les menaces de braves gens qui, eux, n'entendaient pas le français!... En pays de France! En terre lorraine!
Et quand je songe que l'ingénieur des ponts et chaussées, qui peut-être me sauva la vie le 6 août 1870
— et qui, ce jour-là, avait, comme moi, le cœur crevé du deuil de la patrie — est le même homme, le même, que la destinée devait appeler à l'honneur de nous donner, à la fin du siècle, la revanche par l'art, par l'industrie, par le labeur — je ne désespère pas de la France !
Elle est immortelle, la Patrie !
Et je ne me doutais pas, mon cher compagnon d'aventures par les routes de Lorraine, le jour où nous pleurions ceux qui venaient de mourir, que vous commanderiez, un jour, à ceux qui travaillent et qui veulent vivre I
M. Picard, après avoir lu les pages où j'évoquais ces souvenirs, me faisait l'honneur de m'écrire une lettre où, à son tour, il fixait quelques traits de ce dramatique passé. Singulièrement éloquentes, ces lignes valent d'être lues par d'autres que par moi :