‹ LA VIE A PARIS 1899Chapitre 5 sur 33 · COMMISSAIRE GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

COMMISSAIRE GÉNÉRAL

Mon cher Maître,

Votre réceot article du Journal vient de m'être communiqué. J'ai l'honneur de vous adresser mes plus vifs remerciements.

La lecture de cet article m'a profondément ému... parce qu'il retrace des épisodes inoubliables de notre vie.

Bien des années se sont déjà écoulées depuis 1870. Cependant mes souvenirs sont aussi précis que si les événements dataient d'hier.

Je revois les ponts de bateau que j'avais construits sur la Sarre pour le passage de notre armée envahissant l'Allemagne et qu'il me fallut ensuite couper précipitamment pour protéger notre retraite, la glorieuse mais malheureuse bataille de Forbach, l'encombrement des places de Sarreguemines par nos troupes et nos canons, la tristesse de nos vaillants officiers. Voici Thôtel Fistié avec sa table d'hôte, où vous étiez aux côtés d'Edmond About, de M. Lockroy et de tant d'autres dont beaucoup ne sont plus; voici les vedettes de l'armée allemande ne pouvant encore mesurer l'étendue du succès de leurs armes et restant eu observation sur les hauteurs avoisinantes. Je refais notre voyage mouvementé vers Metz, par Mittersheim et Loudrefing, avec ses multiples incidents et en particulier celui du soupçon d'espionnage.

Plus tard, ce sera pour moi le siège de Metz et ses douleurs; la fuite après la reddition, Texode par des routes couvertes de trois pieds de neige, le service à l'armée de la Loire, le deuil de la paix (deuil pliis cruel eccore pour un Alsacien), le retour — partie en chemin de fer, partie à pied, avec ma valise sur le dos et des gites devant lesquels eût reculé un mendiant!

Si je n'avais pas eu le goût inné du travail, tant d'infortunes auraient suffi à me Tinculquer. Le devoir de tout bon citoyen, quelque modeste qu'il fut, était de consacrer toules ses forces au relèvement de la patrie mutilée.

Voilà pourquoi, aujourd'hui encore, je donne à l'œuvre de 190O le peu d'énergie qui me reste.

Nous sommes là une pléiade d'ingénieurs, d'architectes, d'administrateurs, d'entrepreneurs, d'ouvriers qui accomplissons notre tâche, sans bruit, pensant aux effets salutaires de l'Exposition pour l'apaisement social et la grandeur du pays. Bien remplir notre devoir est notre seul but; en avoir conscience est notre seule récompense.

Vous nous y aidez, vous nous encouragez. Mille fois merci.

Quand vous écrirez plus longuement les débuts de la guerre

L il VIE A PARIS. 43

Défaste, très honoré Maître, vous pourrez recourir non à ma collaboration (ce serait trop ambitieux), mais aux ressources de ma mémoire. Toujours, vous me trouverez.

Veuillez agréer l'expression de mon dévouement et de ma haute considération.

A. Picard,

Et voilà qu'elle me rappelle encore, cette lettre, et avec plus de précision peut-être, les moindres faits de ce dimanche d'aoïlt, paisible et silencieux, succédant à ce samedi G, gros de rumeurs et de canonnades. Voilà que les campagnes lorraines, où les pigeons blancs roucoulaient sur les maisons forestières — tandis que, là-bas, si près, agonisaient nos soldats — se lèvent du fond du passé comme un paysage cpi'envelopperait la brume. Hélas! il était rouge sur la Sarre, le brouillard de ce mois d'août d 870!

Nous allions, nous allions, à travers champs, pour gagner Metz, Et nous avions fait prix avec un voiturier, maire d'une petite commune qui touchait à celles de Loudrefmg et de Mittersheim. A chaque tour de roues il était tenté de nous planter là, en rase campagne, le pauvre homme, rongé d'inquiétudes, pour retourner à son logis, bride abattue.

— Ma femme, ma fiUe, que deviennent-elles si les ulhans sont chez moi? Et mes bestiaux? Et mes fourrages ?

Mais d'un mot nous ramenions le brave et bon Lorrain à son devoir :

— Vous devez nous conduire à Metz. Allons jusqu'à Metz. Nous avons votre parole. Un honnête homme n'y manque jamais !

44 LAVIEAPARIS.

Alors il soupirait un « Allons I » il fouettait ses chevaux et continuait sa route, notre route.

11 nous arrêta en chemin, chez un curé, son parent, qui nous accueillit avec une bonté chaleureuse. Désolé, d'ailleurs, le bon prêtre, et se préparant vaillamment à toutes les tristesses, à tous les devoirs de l'avenir :

— Si les Prussiens nous prennent la terre de Lorraine, je leur en disputerai le cœur!

Un bon gros Lorrain lui disait :

— Ce n'est pas une guerre, ça, monsieur le curé! Non, ce n'est pas une guerre ! La Chine, le Mexique,

l'Italie même, oui, c'étaient des guerres! C'était loin! Mais chez nous, des batailles, des combats, chez nous, on ne me fera pas dire que c'est une guerre, ça!

Ah ! que j'en ai entendu de ces « mots », pendant ces heures sombres — comme celui de cette paysanne devant son plant de choux écrasé sous les roues d'une batterie :

— De pauvres légumes qu'on a tant de peine à élever 1

Cependant nous allions, nous allions toujours, à travers les campagnes, par les villages où les petites communiantes en robes blanches passaient, effarées et comme tremblantes, en regardant cette voiture qui filait au galop avec son conducteur arborant au chapeau un ruban tricolore — et ce jeune homme, à côté de moi, une casquette galonnée au front î

Ce fut cette casquette d'ingénieur, portée par le futur commissaire général de l'Exposition, qui faillit

nous perdre. A Herbitzeim, à neuf ou dix kilomètres de Sarreguemines, nous nous arrêtons pour déjeuner. Rapidement. Du jambon, des œufs. On nous sert dans la grande salle du rez-de-chaussée ouvrant sur la rue. Machinalement, je regarde à la muraille, des imageries d'Épinal, des scènes de la Tour de A' es le ^ avec légendes explicatives en français et en espagnol. Pourquoi en espagnol? Et — je m en souviens comme de la journée d'hier — je' lisais la scène où Buridan demande à Marguerite de couper les cordes qui l'enserrent : BuiHdan dice a la Beina que quiere salir de la carcel.,, lorsque, par la fenêtre ouverte, entre un murmure grandissant, une rumeur de menaces. De grands gars lorrains entourent notre voiture, interrogent le voiturier. Des visages irrités apparaissent. Les poings se ferment. De l'autre côté de la rue les femmes, accotées contre la muraille, regardent, pâles et peureuses, anxieuses du drame qui va venir. Et j'entends de rauques clameurs d'où sort, dix fois, cent fois répété, ce mot : Preiiszein f

Des Prussiens ! M. Picard et moi, on nous prend pour des Prussiens 1 Les gestes des paysans désignent, pleins de haine, la casquette à galons d'or. Preussein !

Je laisse là la Tour de Nesle. La porte de l'auberge s'ouvre. Un gros homme, glabre et gras, qui ressemble étrangement à Louis Ulbach, entre, suivi de trois ou quatre gars solides; il porte sur son ventre en tonnelet une ceinture tricolore. C'est le maire d'Herbitzeim. 11 s'avance et nous interroge.

Mais — ô ironie ! — il nous interroge en allemand.

et c'est, je le répète, parce que je ne sais pas Tallemand que, Français, je suis pris pour un espion prussien par ces braves gens de Lorraine.

M. Picard pai4ait cependant un peu la langue allemande et la comprenait d'ordinaire passablement. Mais les habitants du bourg, à défaut du français qu'on ne leur avait pas inculqué, ne connaissaient qu'un allemand tout à fait dénaturé, un véritable patois.

J'entends cependant qu'on regarde M. Picard comme un officier, et le maire, s'adressant à moi, me pose des questions où je devine, par le mot papier, papÎ7\ souvent répété, qu'il me demande mes papiers.

Des papiers? je n'en ai pas. A Forbach j'ai laissé tous mes bagages, absolument comme cet aumônier du corps de Frossard qui, dans ce grand désastre, me disait, de mauvaise humeur, à l'hôtel Fistié : « C'est bien ennuyeux, je n'ai même plus une brosse à dents. »

M. le maire d'Herbitzeim devient sévère en me voyant répondre par geste que je n'ai point de passeport. Non, rien. Dans la rue, les cris redoublent : Prévisse 171 ! Preussein !

Tout à coup, je pousse un cri. J'ai, le matin de la bataille, gardé — pour lire un article de Philarète Chastes sur V Amérique d'Hepworth Dixon — un numéro du journal le Temps. C'était de la prédestination. Je prends le papier, je le tends au magistrat. En apercevant le titre d'un journal estimé en Alsace et en Lorraine, il sourit, — fait, d'un ton guttural : Ah ! ah! ah! et me rend la feuille, d'un air aimable et protecteur à la fois.

Mais ce n'est pas le Temps qui nous tirex^it d'affaire, la rae gronde et hurle toujours, et il faut l'intervention d'un éclusier des Houillères de la Sarre qui vient certifier de l'identité de M. Picard et dire :

— Ce n'est pas un officier prussien! Je le connais, c'est notre ingénieur 1

En route! Un coup de fouet. Et adieu h Herbitzeiin, que je ne reverrai sans doute jamais I

C'est à Loudrefmg que nous couchons. Le jeune ingénieur, mon érudit compagnon, avait été chargé d'ouvrir là une tranchée profonde à travers le faîte séparatif du bassin de la Sarre et du bassin de la Seille. Elle devait, cette tranchée, permettre de jeter dans la Seille les eaux des grands étangs de Mittersheim et de Gondrexange, d'amener ces eaux à Metz et d'inonder ainsi les abords de la place dans un but défensif.

Ah! cette petite auberge de Londrefing! La terreur de la vieille aïeule qui avait vu déjà 1815 et qui disait» assise au coin de l'àtre, terrifiée par l'approche des Prussiens, en joignant ses mains maigres : Encore si c'étaient des Russes! Et, auprès de la grande cheminée où cuisait le repas, l'ajiparition soudaine d'un cuirassier, perdu dans la campagne, poudreux, et qui racontait un combat qai ne ressemblait pas à celui de Forbach et qui était la retraite de ReischofFen 1 Et, à minuit, alors que ne pouvant dormir, les yeux gros de larmes, je songeais — les allées et venues, les pas de ce commis- voyageur qui se déshabillait tranquil

le ment de l'autre côté de la cloison, et jetait, par sa fenêtre ouverte, au vent de la nuit les gargarismes de le chanson du duc de Mantoue : la Donna e mobile,,. Je l'aurais volontiers étranglé, cet imbécile 1

Le lendemain, à l'aube, nous commencions notre journée par la visite des chantiers où se trouvait alors un nombreux personnel ouvrier mais que l'invasion menaçante allait désorganiser bientôt.

Les braves gens saluaient leur ingénieur, parlaient d'échanger la pioche contre le chassepot.

L'un d'eux me disait :

— Les patriotes d'autrefois, ceux du temps de mon g"rand-père, prenaient Landau î Ceux d'aujourd'hui se contentent de se défendre I Quelle différence I Mon père en pleurerait, s'il vivait I

Jamais, non, jamais, Je n'oublierai la longue journée de causerie, de confidences échangées avec M, Picard, tandis que notre pauvre brave voiturier, silencieux, songeait à sa demeure envahie peut-être. Nous arrivâmes à Metz assez tard. Autour de Metz, tout sentait déjà l'effarement. On fuyait, on entassait sur des baquets les matelas et les meubles. Un ivrogne, au milieu du chemin, voulut nous barrer la route en criant: Vive l'Empereur ! Ce fut la dernière fois que j'entendis pousser ce cri, en 1870.

Et puis des années passèrent, de longues années laborieuses et tristes. La France, pour la première fois, en 1878, eut une journée de joie et pavoisa, illumina pour fêter une exposition des labeurs de la paix. Puis, au lendemain de l'Exposition de 1889, je vis entrer dans mon cabinet un homme grand, maigre, le

visage énergique, les manières à la fois hautes et exquises, et qui, président de section du Conseil d'État venait me demander d'écrire pour une sort^ de ta-^ bleau général de l'Exposition, la partie relative à l'art du théâtre, aux décorations et aux machineriesde la scène.

— Vous rappelez- vous, me dit-il, entre temps, notre voyage de Sarreguemines à Metz, au lendemain de Forbach ?

Je le regardais, étonné.

Comment ! ce haut personnage de l'État, cet intime ami de M. Garnot, ce magistral ouvrier d'une grande œuvre nationale, c'était le jeune ingénieur qui m avait recueilli jadis, moi, piéton abandonné à travers la déroute, qui m'avait sauvé peut-être, et dont la casquette à galons d'or avait été, par les pauvres gens d'Herbitzeim, prise pour une casquette prussienne?

Oui, vraiment — c'était lui — c'était M. Picard, et tous mes souvenirs, toutes les angoisses de ces heures de triste jeunesse se ravivaient, se réveillaient dans une causerie délicieuse et douloureuse à la fois.

— Vous rappelez-vous, me disait-il, notre serrement de cœur, lorsqu'en approchant de Metz, nous avons vu à terre les magnifiques plantations des routes, les arbres coupés aux abords de la ville? C'était la préparation du siège déjà certain !

— Oui, répondais-je. Et, après la porte Serpenoise, tout près de la gare, nous nous sommes séparés après un long serrement de mains muet. Vous restiez à Metz, alors la Ville'Vieî^ge ;iy allais k Paris, par le dernier train, moucheté, en route, par des balles aile-

mandes. On apportait, — vous en souvenez- vous? — sur un brancard un commandant en uniforme de la ligne, pale comme un linge, et qui, du bout de sa canne, indiquait encore à ses infirmiers le chemin de l'ambulance où sans doute il voulait aller mourir I Tout rhéroïsme de l'armée s'incaruciit dans ce mourant silencieux, dans ce vaincu superbe !

— Que c'est loin !...

— Et c'était hier!

C'était hier! La plaie est toujours vive, la blessure — pour moi du moins — est toujours saignante. J'entendrai toujours le canon de Forbach. Mais il faut pourtant songer à demain et demain c'est l'Exposition, c'est l'apothéose du Travail, le testament glorieux du Siècle des ouvrieî's; c'est — comme le dit si bien M. Picard — l'apaisement social et la grandeur, la revanche du pays. Y pense-t-on bien, parmi les querelles et les haines ?

On n'y pense pas ou pas assez. On ne se préoccupe point de ces hôtes de demain, les étrangers. Couramment, des négociants français, intéressés pourtant au succès d'une telle œuvre patriotique, hochent la tête et disent :

— Ah! bah! l'Exposition ! Est-ce qu'elle se fera?

Non seulement elle se fera, mais elle se fait. Ils travaillent avec acharnement, ces collaborateurs de Fadmirable et dévoué commissaire général, ingénieurs et ouvriers. Ce scepticisme des gens déshabitués de l'action, il faut le combattre, à tout prix le vain-

LA VIE A PARIS. oî

cre. Et le temps presse. Le commissaire du gouvernement anglais, sir Howard Vincent, retournant, l'autre jour, dans son pays, faisait connaître à ses compatriotes de la Chambre des Communes Padmirable effort de la France et il les adjurait d'agir aussi, de se préparer, de c?'oire à cette Exposition future.

— Si vous vous attardez, leur disait-il, vous préparerez simplement, , à Taube du siècle nouveau, un triomphe éclatant à l'industrie, à Fénergie allemandes !

Ah I ceux-là, les Allemands, patients et laborieux, ne s'attardent pas et n'hésitent point I Ils sont prêts. Comme à la veille de Forbach, ils sont préparés, armés, outillés pour la grande bataille industrielle. Il ne leur manque rien. Leur éclairage est essayé. Déjà! Ils pourraient exposer demain. Allons, un coup de clairon et un coup d'épaule! En avanl ! Il y a aussi, du côté des Champs-Elysées, un clairon qui sonne la charge du labeur humain, du labeur national! Il ne faut pas — il ne se peut pas — que cette grande manifestation fraaçaise, qui, magnifiquement, doit couronner le xix^ siècle, soit, de par nos rivalités ou nos anémies, un Forbach industriel.

Aux armes!

Page 1