LE PRÉSIDENT
18 février 1899.
Tout à l'heure, dans la tristesse de ce clair matin de février — ironiquement doux comme une aube printanière — j'ai vu tomber, abattre poutre à poutre, arracher les tentures de cette marquise dressée depuis des jours pour la fête de jeudi prochain, le bal du 23 au palais de l'Elysée. Il y avait comme un symbole navrant, une sorte de deuil en action dans ce labeur douloureux où les coups de marteau déchirant les bois blancs devenus comme le squelette d'une estrade de gala, faisaient songer invinciblement à ces mêmes coups lugubres frappés sur un cercueil.
Et j'ai là, sous les yeux, les grandes cartes glacées, les invitations bleues et violettes portant ce timbre à la fois officiel et familier : le Président, et invitante venir passer au palais de l'Elysée la soirée du jeudi 23 février, à neuf heures et demie. Oii dansera.
On danserai Ali! l'ironique inscription funèbre! Quel deuil et quelle épouvante dans ces lignes qui semblent comme un rictus du destin î On dansera, et c'est. le jour de cette fête, c'est à la date de ce bal pour lequel une note récente nous avertissait qu'il ne restait plus une invitation disponible, c'est ce jeudi 23 février que les grands corps de l'État conduiront les funérailles solennelles de celui qui était hier, il y a quelques heures, le Président î
Hélas ! à cette fête où il n'y avait plus de place pour personne, voici — le sort se joue ainsi de nos certitudes — qu'il y avait cependant place pour la Mort !
Elle est venue, l'invitée qu'on n'attend jamais et qui nous attend tous autant que nous sommes, et qui est là, derrière la porte, et qui choisit son heure, et l'Elysée en fête est un palais en deuil. De nobles femmes et de pauvres petits enfants sont là qui pleurent derrière ces murailles que la foule, en passant, fouille du regard comme pour y apercevoir le drame qui s'y est joué. Drame de famille qui est un drame national, de telle sorte que celui qui était vivant et souriant, il y a quelques heures, a dô subir l'autopsie de la science, cette science qui veut tout connaître et qui tient à répondre par la constatation des faits certains à cette chose qui est, comme l'herbe parasite de l'histoire, la légende.
Le Président est mort, non de son poste comme Carnot, mais à son j)oste. Sa haute et cordiale figure était et restera populaire. 11 avait conquis le peuple lui-même, dans le sens le plus noble et le plus vaillant du mot. En ce siècle des laborieux, il était fils de ses
o* LA VIE A PARIS.
œuvres. Il était plus fier encore de son origine que de son point d'arrivée, et il avait raison. Très grand, bel homme, dominant la foule partout oti il était, son port de tête un peu incliné, son air affable, son sourire cordial, étaient faits pour séduire la nation qui attend et qui regarde. Dès le premier jour, il prit quelque chose de l'attitude ouverte et attirante d'un Henri ÏV démocratique. La nation l'adopta. Familièrement, elle disait Félix, C'était aussi un salut et un hommage.
Je ne donne, moi aussi, qu'an salut respectueux au Président qui disparaît et que j'ai vu accueillant et simple, dans ce que sa vie officielle pouvait laisser entrevoir d'intimité. Sa joie visiblement était, après un repas solennel, de se retirer dans un coin de salon ou de jardin, et de causer avec quelque artiste qu'il aimait. La première fois qu'il vint à la Comédie- Française^ j'avais eu le grand plaisir de lui annoncer, durant un entr'acte, que la Champagne — qu'on croyait perdue — était arrivée à New-York. Son visage s'illumina. Il dit à un de ses amis d'autrefois, débouta ses côtés :
— Tu es aussi content que moi, Geo-Geo !
C'était Georges Clairin qu'il appelait ainsi, du nom familier des causeries d'atelier. Bien souvent dans une des réceptions de l'Elysée, après le dîner officiel, le chef de TÉtat, en un coin du petit salon — sous le tableau de Philippoteaux — rappelait à Carolus Duran les voyages à Yenise, offrait à Henner ou à Reyer quelque pipe de contrebande apportée d'Angleterre dans « la valise » diplomatique.
— Ne le dites pas!..
Et l'on riait.
Il était heureux aussi de quelque allusion à l'auteur de Médilerranée et d'autres livres de savantes et pittoresques impressions de tourisme — ■ sa fille dont il parlait avec fierté, comme d'un écrivain remarquable en efTet et que je puis louer maintenant en toute sincérité profonde, car il n'est plus là pour me dire : « Ne parlez pas d'elle, mais n'est-ce pas qu'elle a du talent? »
Un jour, le Président reçut de moi un volume qu'un docteur suédois m'avait prié de lui remettre au nom de la presse Scandinave, et je me rappelle la façon dont il me dit :
— J'aime beaucoup ces Suédois, ces Danois, ces gens de Norvège. Jamais je n'oublierai qu'un jour, étant député et délégué pour assister, à Bruxelles, aux fêtes du cinquantenaire de la délivrance de la Belgique, on vint me dire, là-bas, que dans le défilé je prendrais place , moi qui représentais la France, à ma place alphabétique — la lettre F venant après la lettre A, c'est-à-dire après l'Allemagne, l'Autriche et TAngleterre marchant en têteî « x\h ! pardon, disje alors il y a cinquante ans, lorsque les petits soldats de France se faisaient tuer dans les tranchées d'Anvers et de leur mieux travaillaient à l'alTranchissement de la Belgique, il n'y avait pas d'ordre alpha-» bétique ! Représentant de la Franco, je prendrai place au rang qui, en pareille cérémonie, appartient à la France, c'est-à-dire au premier! Et s'il le faut — nous verrons bien! — je m'ouvrirai ma place moimême î » — C'est alors que les Danois et les Suédois,
gens assez bien râblés, vinrent à moi et me dirent : « Monsieur Félix Faure,nous serons demain à vos côtés €t, s'il faut vous aider, nous vous aiderons ! » Il n'en fui, pas besoin. On me fit ma place. La France marcha en avant, mais grâce à ces bons et braves Scandinaves, je n'étais pas seul, — et avec eux, j'aurais volontiers fait le coup de poing comme on fait le coup de feu (i) !
C'est parmi tous les souvenirs qu'évoque présentement cette mort brutale, soudaine, absurde et sinistre, celui qui me paraît le mieux peindre le Français qui dort, maintenant, en une rigidité de pierre, sous le toit d'an palais que surmonte le drapeau tricolore crêpé de deuil.
Chez le Président de 1899, subsistait, palpitait toujours U Soldat de 1870.