FUNÉRAILLES OFFICIELLES
Les Parisiens, pendant la journée de dimanche, ont défilé devant la chapelle ardente où, entre des cierges, reposait, pâle et raidi, avec le grand-cordon de la Légion d'honneur lui barrant de rouge la poitrine, le corps de M. Félix Faure. Ils ont, par longues files silencieuses, regardé une dernière fois — les uns les traits de marbre du Président, les autres (car avant midi on avait fermé la bière) le cercueil ou reposait celui qui avait été pendant cinq ans le chef de l'État. Des offi-
(1) Sans doute, Félix Faure avait cru à une difficulté qui n'existait pas. Les organisateurs des fêtes belges out réclamé contre l'exactitude de ce fait; ce qui est certain, c'est que le Président me le conta tel que je l'ai rapporté.
ciers de la garde républicaine, immobiles comme des statues, se tenaient debout, l'épée au poing, tandis que des religieuses enrobes noires aux plis rigides priaient, prostrées, devant le catafalque.
J'avais, pour saluer une dernière fois celui que j'avais honoré vivant, traversé les salons attristés où les statues sont voilées de crêpes. Dans le jardin, par où s'écoulait la foule respectueuse devant le Mort, je retrouvais la place où se tenait M. Félix Faure les jours des gardeîi party de leté. Un brouillard gris et fin enveloppait d'un autre voile ces allées où passait la longue théorie noire des visiteurs. Les branches des arbres sabraient de leurs hachures ce fond de brume légère. Et des croassements lugubres se faisaient entendre au fond du jardin. Ce n'étaient plus les paons aux cris funèbres entendus le jour de la dernière fête donnée par M. Carnot, le jeudi qui précéda sa mort. C'étaient, là-bas, au haut des arbres, des corbeaux qui jetaient Leur note de deuil.
Yoilà le second Président de la République que verra partir pour la tombe ce palais de l'Elysée magnifiquement décoré de ses solennelles tentures des jours de funérailles nationales. Les autres y passèrent : on y apporta le cadavre noblement mutilé de M. Carnot; M. Félix Faure seul y est mort.
Quels coups de théâtre que ceux de l'histoire I Paris, dont les fenêtres portent des drapeaux tricolores cravatés de deuil comme des gardes d'épées, voit encore — antithèse éternelle ! — sur ses arbres grêles pendre et s'agiter les fils roses des serpentins du dernier Carnaval et, par ses rues pointillées par
endroits des confetti d'il y a huit Jours, passera l'imposant cortège funèbre du premier magistrat de la patrie. Çh et là, du fond de leurs affiches chromolithographiées, des figurines de Chéret, jaunes d'or et bleu de ciel, les petites Parisiennes saccadées qui appellent le public au prochain bal de l'Opéra, pourront assister à ce touchant et majestueux spectacle ; — et elles sont là comme le symbole même de notre vie moderne où, en dépit des épreuves et des deuils et des angoisses et des tragédies, ce n'est pas seulement ki séance^ c'est le bal — et même Vévohé — qui continue. Je sais un provincial de mes amis qui ne vient à Paris que pour y voir passer les enterrements, illustres et les grands cortèges officiels. C'est sa curiosité et son goût. Il loue une fenêtre et regarde. Il a vu ainsi, du haut d'un balcon de la place Saint-Georges, sortir le cercueil de M. ïhiers qu'on emportait au Père-Lachaise en une heure inquiétante de notre histoire, alors que la lutte était ardente entre la République et les anciens partis. Ce jour-là, le bruit courait que ces funérailles du Président seraient sanglantes, que le gouvernement du Maréchal était décidé à profiter de tout désordre pour réprimer, étouffer l'opposition — et mon ami, qui, après avoir assisté au départ du cortège de la maison mortuaire était ailé revoir encore le convoi boulevard. Poissonnière, regardait là les députés qui, du geste, faisaient à la foule frémissante signe de ne point crier, de ne pas manifester, de conserver sur le passage du premier Président de la République le silence du respect. A la moindre clameur, ils opposaient leur chut! et cette foule, qui comprend tout,
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qu'un mot agite et fait bouillonner, mais qu'un autre mot ou qu'un geste discipline, cette foule se taisait, des milliers de fronts restant découverts devant le cercueil qui montait au Père-Lachaise.
Mon ami était près de la Madeleine le jour où, interrompant les fêtes données aux officiers russes de l'amiral Avellan, Paris célébra les funérailles du duc de Magenta. Ce fut encore une journée singulièrement poignante. Agité, turbulent, enthousiaste, joyeux, pris de fièvre la veille et Favant-veille, Paris, tout à coup, se recueillit, devint silencieux, comprit jusqu'en ses fibres les plus intimes le mystère de la mort et aussi le rapprochement singulier que se plaisait à faire la destinée dans ce cortège funèbre de l'homme qui avait, jadis, pris d'assaut Malakoff et qu'escortaient maintenant des compatriotes du noble amiral, l'héroïque NakhimofF, défenseur de Sébastopol.
Je revois, à mon tour, cette journée inoubliable. J'entends un des compagnons de Mac-Mahon dire derrière moi : « II a toujours eu de la chance. Arrivé à point en Crimée pour prendre la ville, arrivé à temps à Magenta pour sauver l'armée, emporté blessé du champ de bataille et laissant à un autre la tristesse de la capitulation de Sedan, il meurt en pleine apothéose et les fleurs des marins russes se mêlent sur son cercueil à celles de l'empereur d'Allemagne! » Aux Invalides, dans l'Église pleine d'uniformes, les drapeaux autrichiens, déchiquetés, brûlés à demi par le dernier incendie, semblaient s'incliner sur le catafalque qui étincelait devant nous comme une châsse, et le dernier maréchal de France, le vieux Canrobert, goutteux et
courbé, en son uniforme fané de bataille — l'uniforme noîr de poudre de Saint-Privat — venait saluer une fois encore, avant de mourir lui-même, le camarade d'Afrique, de Grimée et d'Italie...
Je me rappelle, du maréchal de Mac-Mahon, une conversation tout intime qui m'a souvent fait réfléchir à ce qu'on appelle par antiphrase éYidemmentles jouis ■ sances du pouvoi7\ C'était presque au lendemain de la première représentation de Francillon^ qui fut un éclatant succès et le dernier triomphe d'Alexandre Dumas fils. La foule était grande au bureau de location de la Comédie, et, un jour, dans l'après-midi, l'excellent M. Bodinier vint m'avertir que le sergent de ville préposé à la surveillance du défilé du public était — un peu effaré, l'ancien soldat — monté lui dire : « — H y a en bas, faisant queue, attendant sans s'impatienter, mais risquant d'attendre encore longtemps, le maréchal de Mac-Mahon! »
— Si l'agent vous a dit vrai, répondis-je^ priez le maréchal de me faire l'honneur de monter !
L'agent ne s'était pas trompé, il avait bien reconnu le maréchal de Mac-Mahon. L'ancien Président, qui pouvait, quelques mois auparavant, venir à toute heure à la Comédie-Française (il n'y venait que très rarement et, à chaque fois, laissait cinq cents francs pour les ouvreuses, le personnel du théâtre), le chef de l'État de la veille attendait, comme un bon bourgeois, que la file eût passé et que son tour vînt devant le guichet de la location.
Je le priai de vouloir bien accepter l'hospitalité de ma loge personnelle. C'était le seul moyen de voir,
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comme il le souhaitait, Francillon assez vite, toutes les places étant louées pendant fort longtemps encore. Il hésitait, embarrassé, presque timide. Enfin, il accepta.
Et dans la semaine qui suivit, on m'annonça la visite du maréchal de Mac-Mahon, qui tenait à venir me remercier en personne. Dois-Je avouer que je fus très profondément touché de cette visite? Un directeur de théâtre est plus habitué aux demandes qu'aux remerciements et la moindre reconnaissance l'étonné. C'est de l'inattendu.
Le maréchal tenait, lui, à m'exprimer sa gratitude. Il s'assit. Nous causâmes. Et tout en causant, il me dit, très simplement et cordialement, la joie qu'il éprouvait à n'être plus Président de la République.
— Je vais et viens oti je veux, je vis à ma guise; moi qui étais quelquefois souffrant à l'Elysée, je me porte comme un charme. La liberté, c'est la santé. Je me promène h mes heures, je chasse quand il me plaît et je fais mes cartouches moi-même... J'ai de l'air, enfin I... De l'air!... Il me semble que je suis délivré :
De Francillon^ il m'entretint d'une façon remarquable et qui eût enchanté Dumas, malgré plus d'une critique piquante. Mais ce fut surtout lorsque je lui parlai de son fils — alors lieutenant de Mac-Mahon et qui venait, au Tonkin, de se distinguer, pour ses débuts, par un héroïque fait d'armes, enlevant un poste de Pavillons Noirs — ce fut là que le soldat, timide, modeste, au parler doux et simple, s'émut, et qu'une rougeur joyeuse monta à son visage déjà coloré et comme cuit par le grand soleil.
Le fils ajoutait un peu de renommée nouvelle à un
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nom déjà illustre. Le maréchal en était tout fier, et je sentis que, seul, le juste orgueil paternel palpitait en ce chef d'armée sans pose.
Jamais je n'oublierai cette visite, cette causerie et ce mot, soupir de prisonnier qui aspire le grand air libre : — Il me semble que je suis délivré !
De quelles haines, de quelles ambitions, de quelles rancunes, de quelles trahisons, les hôtes de ces palais d'où l'on gouverne — Tuileries ou Elysée — sont les otages!
L'ami qui vient à Paris pour les jours de grandes funérailles était près du Panthéon lorsque, devant les chers et vaillants fils du Président, M.Challemel-Lacour salua éloquemment la mémoire du martyr. M. Carnot ne savait pas, en partant pour Lyon, où l'on organisait des fêtes, qu'il y allait pour y mourir; mais eût-il su que sa vie était menacée, qu'un couteau-poignard le guettait là-bas, qu'avec sa même simplicité résolue il serait parti — n'ayant jamais reculé devant « ce qu'il faut faire ».
Relisez aujourd'hui les chansons comiqueB dont on s'amusait à l'heure où les caricaturistes représentaient un Carnot « en bois » , dans lequel on enfonçait, sans qu'il bronchât, des épingles ! Ce n'était pas à coups d'épingles, pourtant, que Caserio devait le toucher ! Les satiriques du crayon, du fredon et du flonflon, les Ferny et les Fursy, qui ont de l'esprit à revendre, amusent les éternels frondeurs en soulignant le trait spécial de tout chef d'État qui, parce qu'il est plus haut placé — je !n'y vois pas d'autre raison — tout aussitôt devient cible, ,
La raideur, plus apparente que réelle, de Sadi Carnot, la haute stature, le chapeau planté de côté et le port de tête de Félix Faure, furent, tour à tour, des thèmes faciles. Et, comme les Parisiens sont toujours peu ou prou d'humeur chansonnière ainsi qu'au temps de Maurepas, les légendes se créaient toutes seules, de par la puissance irrésistible du couplet.
Carnot, qui ignora peut-être ses chansonniers, souriait, tout le premier, des caricatures de ses caricaturistes :
— Est-ce ma faute ? disait-il avec beaucoup de bonne grâce. J'ai beau vouloir donner des plis à ma cravate et la briser, elle se reforme et redevient correcte I
J'ignore ce que pensait M. Félix Faure de ses satiriques en ponts-neufs. Il avait assez de belle humeur curieuse pour être tenté d'aller écouter, dans la loge des grands-ducs de Russie, quelque chanson du Tréteau de Tabarin et assez d'esj^rit pour en rire.
Mais tout ne finit pas toujours par des chansons en France, quoi qu'en dise Beaumarchais. Il arrive une heure où les couplets se taisent, où les crayons s'arrêtent, où la vérité se fait jour et où, aux larmes de ceux qui aimaient, se mêle le respect de ceux qui contemplent et qui jugent. Hélas! il suffît de mourir!.,.
Et mon ami, le spectateur éternel de ces grandes manifestations de deuil public pourra, en regardant passer, à travers la tristesse et les douloureux et suprêmes hommages d'une ville, le convoi du Président d'hier, saluer et songer à la parole du maréchal, affranchi de toute glorieuse servitude :
— Il me semble que je suis délivré !
Un mot d'Albert Bataille. — Toujours V Affaire, — Un mort d'hier. — Emile Erckmann. — Une légende littéraire. — Le jugement des Jeunes. — Lamartine et le Conscrit de 1813. — Une page du Cours de littérature. — Le passé. — Les deux collaborateurs. — Phalsbourg et Soldatenthal. — La chronique de layieiile Alsace. — Le cahier de notes d'uQ soldat inconnu.
— Procès oublié. — Emile Erckmann et Pierre Chatrian. —
— VAmi Fritz. — Erckmann et le préfet Valentin. — Souvenir du Raiucy. — Une lettre d'Erckmann en 1898, — Autre fois et aujourd'hui. — Funérailles à Lunéville, — Le printemps Pâques et la Trêve des charcutiers.
%% mars 1899.
On raconte — je ne sais si c'est vrai — que le pauvre Albert Bataille, se sentant frappé par la mort brutale, inique et soudaine qui Tarrachait à ses amis, à une femme aimée, disait entre deux serrements de mains à celle qu'il allait quitter :
— Je laisse toutes mes affaires bien en règle ; ce qui m'ennuie c'est de ne pas savoir comment finira l'afFaire Dreyfus.
Jusqu'à la fm le rédacteur judicidire s'inquiétait de son article ; le légiste se préoccupait de la cause célèbre. Albert Bataille, regretté de tous, est parti en même temps qu'un écrivain fort populaire dont le nom fut, il y a trente ans, sur toutes les lèvres et que nos Parisiens ont laissé enterrer sans bruit, dans sa ville de province, là-bas. Pourquoi a-t-on si peu parlé d'Emile Erckniann, le collaborateur de Ghatrian, ou plutôt pourquoi ceux qui en ont parlé ont-ils traité avec cette sorte de dédain la mémoire et les œuvres d'Ërckniann-Chatrian qui resteront, quoi qu'on en ait dit, dans l'histoire de la littérature française?
Et quand je pense que c'est au journal même qui, jadis, dut plus d'un succès de feuilleton à Erckmann- Chatrian qu'il s'est trouvé un juge assez sévère pour dénier aux deux collaborateurs disparus un peu de talent alors que le génie semble, çà et là, courir les rues. La jeunesse est volontiers sévère. Son injustice même est peut-être une de ses vertus, Lamartine au déclin de sa vie, était moins cruel à Erckmann et Ghatrian débutants que les débutants ne le sont à ceux qui partent.
En 1867, Lamartine avait soixante-seize ans et il ne lui restait plus que deux années à vivre. Il publiait toujours son Cour^ faniiUer de liliéralure et l'on s'y abonnait chez lui, « rue Gambacérès, n^ 9, ancien n"" 43 de la rue de la Ville-FÉvéque ». Le malheureux grand homme s'épuisant à sa lâche de journaliste, s'occupait, en sa revue, des auteurs, aujourd'hui classiques et qui n'étaient pas encore populaires, comme Ivan Tourguénief, et, après avoir salué l'avènement de Mistral,
le grand poète de Provence, il saluait l'apparition de deux nouveaux qui venaient d'Alsace,. M. Erckmann et M. Ghatrian.
On retrouvera ce qu'il disait d'eux dans le tome XXIII de ce Cou7\'i de lUtérature, et il est assez curieux de voir que Lamartine avait deviné, dans le Conscrit de 1813, la collaboration de quelque anonyme^ quelque vieillard ignoré de la foule, et à qui les jeunes auteurs avaient emprunté plus d'une des impressions, des choses vues, comme dit Hugo.
« Nouveauté et vérité sont les noms de ce chefd'œuvre i), écrivait nettement l'auteur de Graziella, Chef-d'œuvre, Lamartine n'hésitait pas devant le mot — mais il hésitait devant le problème de cette collaboration qui l'inquiétait. « On comprend, disait-il, le génie qui est personnel ou qui n'est pas dans un seul homme ; mais on ne le comprend pas dans deux hommes égaux en facultés et en aptitudes. Ce serait un miracle que Dieu n'a pas fait. Il y a donc là non seulement un phénomène, il y a une énigme. Laissonsla, l'avenir nous l'expliquera. »
En attendant, il admirait — comme nous le faisions tous alors — la simple histoire du petit conscrit, du pauvre boiteux quittant la bouillie de mais et le pruneau cuit pour aller se faire blesser à Leipzig et revenir à Phasbourg épouser sa cousine et revivre ses souvenirs — car voilà tout le roman, ou plutôt toute l'histoire. Et Lamartine appelait cette histoire « une légende du bas peuple faite pour lui apprendre à détester la guerre et à aimer la justice, la paix, le travail et l'honnête contentement ». « Moi qui vivais,
qui pensais et qui sentais déjà en ce temps-là^ ajoutait le poète, moi qui partageais les angoisses du peuple pauvre et sacrifié à la noblesse des barons d'empire, je retrouve dans ce livre la mémoire minutieuse de cette époque. » Et il s'étonnait, lui qui avait vu J813, 1814 et 1815, de retrouver une France, « divinisant, quarante ans après, le maître, qui faisait de riiéroisme avec le sang inutilement versé de quelques millions de ses pareils ».
Ce que Lamartine voyait et admirait dans ce récit d'Erckmann-Chatrian, c'est ce qu'il appelait si bien la naïveté de la vie. La subtilité contemporaine se plaît à des œuvres plus compliquées. L'auteur des Confidences^ lui, épris de simplicité, déclarait tout net : « Ce n'est pas là un roman, c'est lanahirel »
Et, en effet, le bon horloger Goulden, la tante Grédel, la mère Catherine, le petit Joseph formaient un groupe de ce « pauvre peuple qui reçoit tous les coups et chez qui tous les Te Deum se changent tout bas en larmes et en malédictions ». L'œuvre des romanciers alsaciens apportait « cette f/ou(ie de vérité populaire » qui est vraiment l'histoire même. Et Lamartine, encore une fois, retrouvait ses sensations passées, ses colères et ses tristesses, beaucoup plus précises dans le Conscrit que dans les volumes de M. Thiers.
Le poète devinait, dès lors, je le répète, que ce roman avait été vécu — et que le petit boiteux de Phalsbourg était un être de chair et d'os dont les conteurs publiaient les souvenirs, comme les éditeurs du général Marbot, du capitaine Coignet et du sergent
Bourgogne allaient le faire plus tard — après une guerre inoubliable dont les romanciers alsaciens, par avance, nous racontaient l'épouvante.
« La moitié du talent, ici, disait Lamartine, est dans une bonne mémoire. Si ce livre est du père de M. Erckmann, je le comprends; s'il est d'un jeune homme, je ne comprends pas. »
Le Cojiscrit de 1813 était de « deux jeunes hommes », il n'était pas du père de M. Erckmann. Oa plutôt Erckmann avait trouvé dans sa famille le carnet d'un soldat de dix-sept ans — que j'ai tenu moi-même entre les mains — et les notes dés marches et contremarches du capitaine adjudant major Vidal, du 3*" bataillon du 6^ léger ; puis, ces papiers en mains, il avait visité les champs de bataille de 1813, refait les étapes du petit conscrit, retrouvé, de Leipzig à Phalsbourg, la trace des malheureux disparus.
Il faut avoir vécu à la veille de cette terrible .année 1870, que nous pressentions tous, pour se faire une idée de l'action directe, immédiate de ces romans patriotiques. Madame Thérèse^ le Blocus — traînées de poudre littéraire — qu'on accusait de faire craindre la guerre parce qu'ils nous enseignaient l'horreur de l'invasion. Ces livres, en réalité, sentaient le salpêtre-. Les Allemands s'inquiétaient fort de ce Téveil de l'âme alsacienne et les bonnes gens des YosgeS; en lisant les récits des conteurs populaires, ^répétaient volontiers le dicton demeuré familier aux
paysans de l'Est après quelque bon repas bien terminé :
— En voilà un — en voilà deux — que les Prussiens n'auront pas I
Hélas ! les Prussiens devaient les avoir tous les deux, prendre le pays, la terre où Emile Erckmann et Pierre Chatrian étaient nés! Aujourd'hui l'histoire de cette collaboration, dénouée après trente-huit ans d'amitié par la brouille, les procès, et maintenant achevée par la mort, cette histoire singulière, incompréhensible pour Lamartine — qui ne songeait pas alors aux Goncourt — est et restera comme une autre légende.
Je m'y attarde, moi, comme à un touchant souvenir. Ces hommes, je les ai connus. Ces amis, un moment divisés comme leurs frères Rantzau^ je les ai aimés. Chatrian. était né dans un petit village de la Meurthe, Soldatenthal — nom prédestiné pour un des auteurs des Romans nationaux Depuis deux cents ans, dans les forêts des Vosges, ses aïeux étaient ouvriers, gentihhomnies-verrlers\Q\xMv\%v% porte-épée. Un de ses ancêtres, le baron Renaut, avait, dât-on, fondé la verrerie de Baccarat, que son père J.-B. Chatrian, un moment, administra comme directeur et dont les actions faisaient hier la richesse du comte de Chambrun, gentilhomme-démocrate.
Chatrian volontiers racontait qu'en 1814 ce père avait pris le fusil, combattu l'ennemi dans la montagne comme — et peut-être avec — le fou Yégof. Fait prisonnier, attaché par des uhlans au pommeau de leur selle, on emmenait en captivité le brave Alsacien. Sa
femme se précipita vers lui, voulant l'arraclier aux soldats. Elle nourrissait alors Pierre Chatrian, le futur écrivain. Un des uhlans la repoussa, lui perça le sein d'un coup de lance. Il y avait des gouttes de sang versé dans le lait que suça Chatrian.
Le temps passe, l'enfant grandit, se dégoûte du métier de verrier, entre comme maître d'études au lycée de Phalsbourg, jy enseigne aussi l'histoire et^ grâce à l'entremise du vieux principal du collège, le père Perrot, un original qui ressemblait fort à Vllhisti^e docteur Mathéus^ Chatrian fait la connaissance d'un charmant garçon , Emile Erckmann, fils d'un négociant de la petite ville de Phalsbourg, destiné à être avocat, et revenu en Alsace après avoir fait son droit à Paris. Les deux jeunes gens se lièrent d'amitié, échangeant leurs confidences et leurs rêves. L'un et l'autre voulaient écrire î Le père Perrot lisait leurs premiers essais, conseillait, corrigeait encouimgeait. Et, un beau matin, un premier conte fantastique parut, en bonne place, dans un journal de Strasbourg!
C'était le premier rayon de la gloire. Mais la gloire complète on ne la trouve qu'en ce diantre de Paris^ comme Mme de Sévigné disait de ce dicintre de Rhône. Ils partirent donc pour Paris, légers d'argent^ chargés d'espoirs — - et de manuscrits — et tant bien que mal ils vécurent : Erckmann la bourse mieux garnie; Chatrian demandant, comme disait Balzac, la « niche et la pâtée >> à un petit emploi obtenu, par la protection de M. Chevandier, dans l'administration des chemins de fer de l'Est et travaillant à son bureau de dix heures du matin à six heures du soir, puis
Yeillant la nuit pour faire de la. littérature. Notre ami Edouard Siebecker s'en souvient.
Et ce fut Chatrian qui s'avisa, pour faire accepter un conte fantastique à V Artiste^ le Bourginenlre eu àouteille y d'im.a,gmer que ce récit était Tœuvre d'un certain Erckniann, une sorte d'Edgar Poë germanique, célèbre en Allemagne, et Arsène Houssaye, enchanté, publia ce Bourg mesure « conle traduit de V allemand d'Emile Erckmann^ par P, Chatrian ».
Ce fut là l'origine de la collaboration célèbre, le premier chapitre de ces livres qui sont « la légende touchante d'un coin de terre nous tenant au cœur plus que tout autre, » disait au procès M^ Tézenas, qui calculait alors que dans cette ville de Phalsbourg, patrie d'Erckmann, laquelle n'a que cent deux maisons, en moyenne chaque maison a donné à la France deux officiers. « C'est la pépinière des braves I » s'écriait Napoléon P% parlant du prytanée militaire de Phalsbourg.
Le Conscrit de 1813 résume les romans militaires d'Erckmann-Chatrian comme VA mi Frits leurs romans intimes. VAmi Frits^ c'est le François le Champi de l'Alsace. Kobus, au printemps, regardant le pot de fleurs de la voisine, le chat qui se remet en route sur les gouttières et les moineaux criards qui recommencent leurs batailles, fait songer aussi à un autre personnage de George Sand, au fermier amoureux de la Petite Fadette. « C'est le poème de la nature. Il ny a pas une larme qui ne soit du bonheur », disait encore de cette idylle ce Lamartine que
je reviens de feuilleter et de relire avec tant de curiosité et de surprise.
On n'a vu dans cet Ami Fritz que les andouilles, la choucroute, les jambons et les chopes de boekbier, — il y a autre chose : l'analyse d'un état d'âme, l'amour triomphant de l'égoieme d'un bon gros garçon qui croit vivre heureux — tout seul.
— L'ami Fritz, c'est moi! s'écriait, un jour, Erckmann lui-même, ajoutant : Le vieux rabbin Sicheî est le rabbin de Strasbourg, vieil ami de mon père. Et Suze], toute blanche, toute rose, c'est...
ïl s'écria : C'e^l elle! quand il vit Mlle Reichenberg aux répétitions pour la première fois.
— Je peignais, étant à Paris, disait-il encore, les paysages de notre pays, parce que j'aurais voulu les revoir î
Et quand je pense que ce vieillard, dont la joie consistait à voir passer et manœuvrer les pantalons rouges, fut accusé, parce qu'il ne voulait point quitter Phalsbourg, d'être un Allemand, un Prussien, lui qui, aux élections de l'Assemblée nationale en 187J, avait obtenu pour la députation, à Strasbourg, 42,000 voix, deux mille voix seulement de moins que l'héroïque préfet de la Défense nationale, Valentin.
II n'y a plus à rappeler les épisodes de cette triste rupture entre les deux collaborateurs. Tout est effacé et par la mort et par l'oubli. Il y eut là un malentendu sinistre. Chatrian multipliait pour faire jouer le drame Alsace! ses démarches auprès des ministres.
— Savez-vous pourquoi? disait-il. C'est que le lendemain de la représentation d'Alsace! drame patrio-
tique de MM. Erckmann-Chatrian, Fentrée de l'Allemagne sera interdite à Erckmann!
Celui-ci, à la fm, se décida à quitter le cher pays et se réfugia à Lunéville. Il y était honoré dans sa retraite, et voici peu d'années la ville lorraine célébrait avec émotion le jubilé littéraire du vieil Erckmann. On fêtait l'écrivain, ou saluait l'homme. Un jeune critique de talent, M. Emile Hinzelin, prenait la parole pour louer publiquement l'œuvre des chroniqueurs d'Alsace.
Philosophiquement, Emile Erckmann laissait passer les honneurs comme il avait laissé jadis passer les injures. Il m'écrivait à moi, le 5 février 1898 — il y a à peine un peu plus d'un an — une lettre où doucement il me contait qu'ayant pris son parti de la vie il attendait, sur le pas de sa porte, l'inévitable mort. Et la lettre est touchante :
J'ai été frappé d'hémiplégie incomplète du côté gauche ; l'œil, le bras et la jambe de ce côté ont subi tout à coup un affaiblissement considérable. Le côté droit est resté intact. Je puis encore écrire, mais l'oculiste que j'ai consulté me recommande de ménager l'œil droit et dans ces derniers temps je me suis aperçu qu'il faiblissait à son tour.
En hiver, j'écoute bourdonner mon feu. En été, je fais transporter mon fauteuil au fond de mon jardin clos de murs tapissés de vigne et de volubilis et je rêve à mes belles forêts des Vosges, à ma scierie, aux bonnes figures d'autrefois. Du reste, pas de souffrance.
Vous avez parfaitement compris pourquoi ie me suis retiré à Lunéville, derrière la grille de ma maison où je reçois de bien rares visites. C'est pour me dérober à la calomnie. On ne peut rien reprocher à celui qui se tait. Malheureusement, comme dit Tacite dans la Vie d'Agricola, il est plus facile de se taire que d'oublier.
C'est une grande satisfaction, mon cher monsieur Claretie, de n'avoir jamais manqué a ses devoirs ni envers soi-même, ni envers sa famille, ni envers se patrie et c'est la seule qui me
reste au moment, prochain sans doute, de lever le pied pour entrer dans le grand inconnu.
Sur ce, mon très cher et déjà vieil ami, je vous serre la main cordialement.
Emîle Erckmakn.
Elle est exquise dans sa tristesse résignée, cette lettre mélancolique : c'est la vieillesse de VÂmi Frits, En la recopiant, je revois le bon gros Erckmann tel que je l'aperçus pour la première fois, au Raincy, dans le jardin de la propriété qu'habitaient en commun Erckmann et Chatrian. C'était celui-ci qui m'avait invité à passer la journée avec eux à la campagne.
J'arrive, Chatrian me tend sa main cordiale. Puis il cherche Erckmann pour me présenter. Erckmann! où est Erckmann?
Chatrian appelle : « Erckmann I eh ! Erckmann ! » Puis il me dit :
— Il est peut-être dans sa chambre. Il était un peu souffrant, le médecin l'a mis à la diète. Et puis nous avons eu un petit chagrin, ce matin ! Il faut pourtant que je le trouve 1 Où es-tu donc, Erckmann?
A la fin nous découvrîmes Erckmann. 11 n'était pas dans sa chambre : il s'était juché dans un cerisier, un beau cerisier chargé de fruits rouges, et là, à cheval sur une maîtresse branche, entre deux bouffées de sa pipe de porcelaine, lui mis à la diète par le docteur du Raincy, il mangeait des cerises et en jetait les noyaux aux moineaux, comme l'ami Fritz.
Quant au petit chagrin qu'avaient eu les deux collaborateurs, le matin de ce beau dimanche de juin,
LA VIE A PARIS. 7o
le voici : Ils avaient achevé un roman nouveau qu'attendait le Journal des Débals et, depuis qu'ils l'avaient commencé, ils n'en étaient pas contents. Alors ils avaient pris le parti de le relire et ayant achevé la lecture, ce matin même, ils s'étaient entrereg-ardés en hochant la tête :
— Eh bien! qu'en dis-tu?
— Je dis que ce n'est pas fameux !
— Non, ça n'est pas ça !
— Que faire?
— Bah I .pour un roman de plus ou de moins nous n'en serons pas plus riches I C'est fort ennuyeux de détruire une œuvre achevée, mais mieux vaut encore ne rien donner que de livrer un travail dont on n'est pas content. Les Débats patienteront. Si nous allumions un peu de feu?
Ils avaient allumé le feu et, feuillet par feuillet, le roman qu'ils trouvaient manqué était devenu de la cendre.
C'est leur vieil ami Sichel qui me conta tout bas la chose. Eux n'y pensaient plus ou feignaient de n'y plus penser. Ce que je sais, c'est que ce jour-là, au dessert, ils chantèrent — peut-être pour s'étourdir, oublier le « petit chagrin » du roman détruit — de vieux patriotiques refrains d'Alsace î
Que c'est loin, tous ces souvenirs ! Le Journal de LtmévtUe se plaignait, il y a peu de jours, que pas un représentant officiel, pas un littérateur n'ait pris la parole pour saluer une dernière fois Emile Erckmann — et la mémoire unie d'Erckmann-Chatrian — devant la tombe du dernier survivant ouverte en terre lor-
raine. J'ai voulu, du moins, envoyer de loin ce suprême témoignage au philosophe qui, du fond de son jardinet, parmi les volubilis et la vigne vierge, cherchait, lui aussi, au loin, cette ligne bleue des Vosges &oni parlait celui dont on va dresser l'image à Tunis, Jules Ferry, si calomnié, si attaqué, si bien vengé.
Et voilà tout ce qui s'est passé depuis notre dernière causerie, déjà lointaine. Le printemps vient, repart, se montre un matin, disparaît le soir. Chaque journée apporte son contingent de nouvelles, de discussions, de recontars, d'inquiétudes, d'espérances. Et cela, ce défilé, cette cohue, ces contrastes, ces polémiques, cette course folle qui n'est qu'un piétinement, c'est ce qu'on appelle la vie. C'est à cela que s'use la vie.
Pâques donne, comme tous les ans, son espèce d'accalmie à la fièvre éternelle. On s'arrête un peu pour respirer. On part, on prend des vacances. Le premier bourgeon a fait aussitôt boucler la première malle. Les comédiens vont, libres de bulletins ^ loin des coulisses, au bord de la Marne. Relâche ! C'est la joie annuelle, un brin de liberté tous les douze mois et, chose curieuse, le musée Grévin encaisse, au vendredi saint, la plus grosse recette de l'année.
Treditionnellement, les bouchers et les charcutiers consacrent ce jour-là à une visite aux figures de cire. Leurs grilles sont fermées et leurs étaux font grève ; ils s'en vont contempler les gloires du panthéon Grévin. Et, en vérité, la politique et les-polémiques feraient sagement de prendre modèle sur ces corps de
métier qui donnent l'exemple des trêves heureuses : ù'éi^e des confiseurs sous les frimas de janvier, trêve des charcutiers aux premières fleurs de Pâques !
La troisième trêve sous la troisième République serait plus difficile à trouver.