SOUVENIRS
26 avril 1899.
J'étais à Sienne, vendredi dernier, et dans cette cité pittoresque, entrevue pour la première fois, après quatre où cinq voyages en Italie, le souvenir du beau drame la Haine, avec l'assaut des murailles crénelées, le dénouement terrible dans la cathédrale ^ les rues pleines de processions et de cadavres me hantait — et j'avais la pensée et les yeux pleins de décors de théâtre — une affiche même, sur ces murailles noires, portai f le titre de la Fernancla de Sardou — lorsqu'enfm je vais au télégraphe pour avoir, au bureau restant, les dépêches que j'attendais et de chez moi et de la Comédie.
De ces dépêches, sur papier jaune saumon, il y en avait deux que l'employé me tendit, mais en hésitant
à me livrer la deuxième, car le nom du destinataire était, sur l'enveloppe, orthographié Clarède.
— Vous n'êtes pas M. Clarède ?
— Non, mais il est plus que probable, il est certain que la dépêche est pour moi 1
L'employé n'en étaitpas convaincu et gardait entre ses mains ce papier fermé que je faillis, un moment, ne pas ouvrir. Et c'est une particulière angoisse, un peu énervante que celle-ci : avoir devant les yeux un papier clos, contenant sans doute quelque nouvelle qui est comme une parcelle de votre vie et ne pas pouvoir en déchirer les plis, parce qu'en transmettant la dépêche, un employé a fait erreur sur l'orthographe du nom du destinataire.
Clarède I Y avait-il vraiment un ^'/a/Y'^^^ qu'une dépêche guettait à Sienne et qui viendrait réclamer ce pli fermé ?
Et je me demandais si, dans cette dépêche que je ne pouvais lire et qui était pour moi, j 'en avais la certitude, il s'agissait de la représentation de Racine ou de cette fétedeLaFerté-Milon, à laquelle, avec la meilleure volonté du monde, arrêté en chemin par un misérable hasard de voyage, il me seraitimpossible de prendre part. A la fin, l'employé se décida à me livrer la* dépêche de 3L Clarède^ mais conditionneller^nt :
— Ouvrez-la, lisez-la et, si elle n'est pas pour vous, rendez-la î
Elle était pour moi !
Elle était pour moi et contenait ces mots de M. Guilloire : « Pailleron mort, Obshpies samedi. Faut-il relâche ? Comité convoqué par Monnet pour déci^
sion. » Ainsi, voiiàla nouvelle navrante que me donnait ce papier jaune, qu'un moment on avait refusé de me délivrer ! Edouard Pailleron, dont le Monde où Von s'ennuie figurait encore sur le dernier programme envoyé par moi de Messine, venait de disparaître après Augier, après Dumas, après Meilhac, plus jeune que les deux premiers, plus vigoureux en apparence que le dernier — avec sa forte carrure de Parisien qui sait se faire rural pour demeurer robuste — et je restais, dans cette rue de Sienne, stupéfait et désolé de ce coup inattendu.
J'aurais appris trop tard, pour envoyer les instructions à Paris, cette mort brutale, si l'employé n'avait consenti à me laisser décacheter la dépêche de J/. Clarède^ et, une fois encore, le hasard eût été malencontreux. Les journaux toscans annonçaient cependant, en une ligne, ce même soir, la nouvelle de la disparition de M. Pailleron, commœdiogy'aphe.
Ce fut, en effet, un auteur de comédies dans toute la force du terme et s'il se risqua une fois dans le drame avec Hélène^ qu'il appela sur l'affiche une tragédie bourgeoise^ il s'en tint îà et se cantonna sur un terrain très personnel qui me faisait l'effet d'un jardin de Paris où il eût cultivé, çà et là, des fleurs tombées des mains exquises de Musset. VÉtlncelle est de ce coin de terre.
El, tout à coup, pendant que je télégraphiais au théâtre pourlesobsèquesdulendemain — ces obsèques oti je ne serais pas — tous les souvenirs d'autrefois se levaient en
LA VIE A PARIS. 8i
foule, m'empêchaient de voir ces ruelles étonnantes de Sienne, ces percées de pierres et ces horizons délicieux, ces louves sinistres et maigres se dressant comme pour défendre encore la cité, comme au temps farouche de Biaise de Monlluc — tout ce qui m'avait saisi le matin, d'une impression si profonde. Mais la vie chassait ces images — la vie ou plutôt la mort. Et comme tout paraît décidément une vision, une sorte de cinématographe tantôt grotesque^ tantôt dramatique — toujours affreusement rapide — dans ce que nous appelons une existence humaine I
J'avais connu Pailleron voilà bien des années. Je Tavais beaucoup aimé. Qui ne Ta point rencontré quand il avait vingt-cinq ans ne peut savoir ce que contient de vitalité, d'esprit et de charme un être solide et jeune. J'avais écrit, je crois bien, mon premier article de critique sur son premier livre^ qui était naturellement un volume de vers.
Je me vois encore achetant cet in-18 à couverture blanche, portant ce titre : les Pasasites^ et le lisant, tout en marchant. Edouard Pailleron venait de faire applaudir à l'Odéon une première pièce, l'éternelle comédie antique qu'on apportait alors régulièrement — depuis la Ciguë — au second Théâtre-Français, comme on y a apporté depuis — depuis Banville — des Pierrots et des Colombines.il avait donné à son volume de vers le titre de sa pièce^ et ses vers étaient bien vraiment des vers de jeune homme, ardents^ vibrants, alertes, spirituels^ éloquents^ dont la forme aujourd'hui ferait peut-être sourire nos habiles joailliers, lesmaîtres émailleurs de la poésie, mais dont le souffle était
vraiment printanier, avec des accents amèrement virils, comme lorsque cejeime disait aux jeunes gens d'alors :
Qui mourra pour ta cause, ô sainte Liberté ?
On ne s'imagine pas le railleur que fut Pailieron en ces dernières années, poussant ces cris de foi et de colère. Il connut aussi nos révoltes, pourtant. 11 n'avait pas en vain fréquenté, en sortant du régiment (car il avait été dragon, on a dû le redire dans les articles faits sur lui) son compatriote, le poète Pierre Dupont. Ce bon et entraînant Pierre Dupont, dont Lyon a le droit d'être fier, avait pris Edouard Pailieron en affection, et comme deux gênes des Brotteaux ou de la Croix-Rousse, les deux compagnons allaient aux environs de Paris chercher des rimes, des chansons et des fleurs.
Un jour que Pailieron avait à la boutonnière une magnifique rose, quelque Gloire de BiJo?i achetée chez un fleuriste, Pierre Dupont, au sortir d'un cabaret de Chaville, eut une idée de poète.
— Donne-moi ta rose, dit-il à Pailieron, Je vais la greffer sur un églantier du chemin, et vois-tu la surprise et la joie des amoureux qui, aux floraisons futures, trouveront des roses glorieuses sur les haies des sentiers de Chaville 1
J'ignore si les Gloires de Dijon ainsi greffées ont produit des roses nouvelles. M. Moser, le maître horticulteur, mon voisin de Yiroflay, seul pourrait nous le dire. Mais s'il en était ainsi, il serait juste que la variété nouvelle portât le nom du chansonnier des blés, de la vigne et des bœufs.
Hjélas I ces souvenirs datent de longtemps et les rosiers de nos vingt ans ont passé fleuri Pailleron aimait à conter ces histoires dans les dîners intimes du quai Malaquais — alors qu'il habitait, avec le docteur Gharcot, l'ancien hôtel du Ministère de la Police Générale sous le premier Empire. Ces réunions étaient charmantes. Il y eut là des lundis de causeries où l'esprit flambait comme une illumination. Augier et son verbe gaulois ; Dumas, conteur savant et causeur plein de ripostes ; Alphonse Daudet étincelant de verve, avec le geste, avec le mot^ avec la voix ; Edouard Thierry, Ed. Got — qui ne s'aimaient qu'en Pailleron — le bon Louis Leroy, un vieux peintre resté jeune ; Pierre Yéron, Henri Lavoix, Henry Fouquier, notre ami Charles Edmond qui écrirait, s'il le voulait, les plus étonnants Mémoires du monde, car il atout vu ; Adrien Marx, Harpignies, Ghenavard, Henry Rivière dont les Pavillons-Noirs devaient promener la tête au bout de leurs piques — combien d'autres et combien de morts qui étaient alors jeunes, vibrants, apportaient leur note originale, leur propos, leur conte et joyeux devis à ces réunions calculées sur le nombre exigé par Brillât-Savarin î
Après le dîner, on montait dans la salle de billard où, sur un bureau de bois, dans un coin, Pailleron travaillait d'ordinaire. Ce billard entendit aussi, comme le billard fameux de Meilhac, bien des histoires. Un chroniqueur eût trouvé là de la copie pour vingt articles. Autour de lui, sur les murs tapissés d'aquarelles, il eût pu déchiffrer des autographes précieux, encadrés comme les plus beaux tableaux que
pût avoir un littérateur: vers de Musset^ lettres de Balzac, odes de Hugo, méditations de Lamartine.
On me dit qu'en ces derniers temps, ces lundis étaient plus tristes. De fins causeurs, tels que M. Paul Hervieu, que goûtait particulièrement Pailleron très frappé de ce fier talent, y avaient cependant ramplacé les conteurs d'autrefois, pris un à un par la mort.
Et voilà que la mort a pris le maître du logis luimême!... Elle est venue (elle vient toujours, mais elle choisit son heure avec un plaisir cruel), au moment où Pailleron quittait sa maison nouvelle, quai d'Orsay, chassé, cette fois, par les démolisseurs, pour emporter tous ses bibelots précieux, ses tableaux, sesstatues et ses livres, et les caser enfin — en jouir tout à fait dans une admirable installation près du parc Monceau, dont je ne savais pas même l'adresse. Car, en ces derniers temps l'auteur du Monde où l'on s'ennuie^ très préoccupé sans doute ou très las, n'apparaissait plus guère au théâtre ni à l'Académie.
— Que devient Pailleron ? On ne le voit plus !...
Mon ami Louis Dépret^ qui le voyait cependant, m'en donnait des nouvelles inquiétantes. La veille de mon départ pour l'Italie nous en parlions encore. Mais je conservais de Pailleron l'image vigoureuse du travailleur en gilet de tricot, écrivant sa scène tout en fumant sa pipe et prêt, le lendemain, à partir pour la chasse. On ne s'imagine point qu'on vieillit. Je ne croyais pas à une telle fin, à ce deuil qui a frappé tout un foyer respecté et aimé.
Ahl le beau temps, le bon temps des Parasites et
du 3Iiir mitoyen /Les soirs des premières de l'Odéon F Thiron, l'excellent Thiron, jouant dans la pièce de Pailleron un rôle de collégien, oui, de collégien en tunique, avec ceinturon, et faisant, en ce costume^ une déclaration d'amour^, d'amour hésitant et peureux où nous applaudissions, au passage, ce vers — le joli vei'S dont la sous-préfète sourira plus tard :
Car le cœur d'un timide est un coifre d'avare !
L'Odéon d'Amédée Rolland, de Charles Bataille, de Jean du Boys, poètes dramatiques appelés, croyionsnous, comme Louis Bouilhet, à recueillir la succession de Hugo! Où sont ces noms et ces journées ? Fondues et liquéfiées, les blanches neiges d'antan I
Pailleron, lui, n'avait fait qu'un bond de la rive gauche à la rive droite et de l'Odéon à la Comédie- Française à laquelle — sauf lorsqu'il donna VAge ingrat au Gymnase — il resta fidèle. Il disait de soimême, du reste : « Je suis un singulier auteur, Fauteur qui a peur d'être joué ! » C'était vrai : il avait des rêves de « distribution » tout à fait particuliers. Lorsqu'il apporta la Monde ou Von s^ennide à M. Perrin, il hésita longtemps à donner définitivement la pièce, parce qu'il exigeait pour la duchesse de Réville Mme ArnouldPlessy. On lui répondait que Mme Plessy était retirée. 11 se résigna presque à Mme Madeleine Brohan et la délicieuse Madeleine — l'esprit même et la bonté en personne — fut tout à fait supérieure dans ce rôle, son dernier rôle malheureusement.
— Si ce sont mes cheveux blancs qu'elle a mis, disait d'elle la charmante marquise de Blocqueville,
la fille de Davout, je la remercie de les si bien porter!
Pour la Souris, il lui fallait absolument Delaunay. M. Delaunay était parti. Beaucoup trop tôt. Je lui offrais l'admirable comédien qu'est M. Worms.
— Delaunay a écouté le rôle. Le rôle est pour Delaunay. Pas de Souris' sans Delaunay, me répondait Pailleron obstinément.
Victor Koning, qui savait cela, fit offrir une vingttaine de mille francs à M. Delaunay pour créer la pièce au Gymnase ; mais le comédien, fidèle au pacte social et ne voulant plus jouer sur aucun théâtre après avoir quitté la Comédie, refusa net et la Souris fut représentée à la Comédie-Française. On sait le succès éclatant qu'y obtint M. Worms.
En ces derniers temps, Pailleron rêvait pour l'éminent artiste un rôle de père, dont il me traçait les grandes lignes. Cette fois, l'auteur comique allait droit au drame. C'était vigoureux et hardi. Le succès et^t été grand. Peut-être retrouvera-t-on dans ses papiers la pièce, dont je connais le scénario.
Vinterprète, on le voit, préoccupait fort Pailleron, comme il préoccupait fort Dumas. C'est en écoutant rire tour à tour et pleurer Jeanne Samary qu'il écrivit V Étincelle, si adorablement jouée par l'éclatante comédienne. C'est en voj^ant aller et venir, fureter et causer Mlle Reichenberg sur la scène qu'il eut l'idée du rôle de la sous-préfète du Monde ou Von s'ennuie.
Il n'aimait pas les pièces à thèse. Il aimait avant tout le théâtre d'Augier, peut-être parce qu'il discutait — un peu trop — le théâtre de Dumas, Dumas, à son tour, disait de lui :
— Quand on a écrit dans Petite Pluie cette simple phrase pour définir l'amour: <^ De grands 7nots avant ^. de i^etits mots pendant^ de gros mois après », — on a a écrit ce qu'il y a de plu>î difficile à écrire : une phrase courte qui mérite de rester éternellement.
L'éternité 1 Les pierres mêmes, les noires pierres de Sienne, que je regardais après avoir lu la triste dépêche, n'ont gardé ni la trace du sang versé jadis, ni l'écho des soupirs évanouis — et elles disparaîtront peut-être elles-mêmes quelque jour, ces pierres pittoresques et sinistres. L'éternité ? Question de siècles. Question de minutes. Kt nous faisons, nous, les éphémères, des phrases sur l'éternité de nos espoirs L
-Un Parisien disparu. — Edouard Pailleron. — Le prologue de Cabothis. — Un grand Enterrement. — Souveuir de jeunesse.
— Dualisme. — Confession d'un maître du théâtre. — Pailleron jugé par lui-même. — Un mondain timide. — Lettre au comte Fantoni. — Vers d'album. — Les projets de M. Pailleron. — Port-Royal et le théâtre. — La lassitude des artistes.
— Le rêve de Mlle Emma Galvé. — La Fleuriste d'Ophélie, — Petite histoire. — Les fleurs des champs et les fleurs de marbre. — Pourquoi Mlle Calvé a commandé son tombeau.
21 avril 1899.
On n'a pas fait cette remarque, assez funèbre, que la dernière œuvre d'Edouard Pailleron représentée sur un théâtre de Paris avait été ce Prologue de Cabotins y joué au Châtelet dans une représentation à bénéfice. Prologue ironique et douloureux où l'auteur, avec sa verve cruelle, mettait en scène, marquait d'un trait vif, comme d'un Henri Monnier qui eût conversé avec les fossoyeurs de Shakspeare, les funérailles d'un homme célèbre. C'étaient les obsèques d'un membre de l'Institut, la « dernière journée » de ce
M. Laversée, dont Pailleron nous avait montré le triomphe, l'inauguration de la statue, et, entre parenthèses, c'était au sculpteur Gustave Deloye que j'avais demandé le plâtre de cette statue d'homme d'État, plâtre à hautaine et curieuse tournure qui figure encore dans le magasin d'accessoires de la Comédie- Française. Le bon Deloye avait improvisé cette statue, grandeur nature, en quelques jours et, pour meubler l'atelier du sculpteur, il nous avait même offert — et donné — le propre instrument de travail d'un admirable maître, la plate-forme sur laquelle Houdon pétrissait la terre de ses bustes, souvenir précieux qui restera conservé parmi nos trésors d'art.
Un moment, Edouard Pailleron avait eu l'idée d'ajouter, lors d'une reprise de Cabotins, ce prologue comique et terrible à la fois qu'il appelait Un grand Enterrement et que les acteurs du Paris le plus divers, MM. Huguenet, René Luguet, Saint-Germain, Gobin, Francès — j'en oublie — jouèrent, au bénéfice de la caisse de secours des Artistes dramatiques en compagnie des créateurs de Cabotins à la Comédie- Française. Je ne sais pas quel eût été le sort de ce tableau pris sur le vif des banalités qu'entend le cercueil d'un homme célèbre, regrets exprimés entre deux propos échangés sur la pièce de la veille, Vaff'aire du jour ou la première du lendemain, soupirs légers de camarades, larmes de confrères crocodiliens, chagrins d'inconnus qui sont parfois les meilleurs amis et les admirateurs les plus sincères des gens illustres, tout ce qui fait la petite comédie éternelle de ces deuils où les pleurs silencieux des êtres chers, de
ceux qui demeurent et souffrent sont le drame poignant de la scène qui se joue chaque jour à Paris. Musique militaire et discours officiel où l'orateur ne dit pas du mort tout ce que ceux qui l'aimaient eussent souhaité, ou encore profite de Theure douloureuse et s'arme du deuil d'aujourd'hui pour dénigrer quelque grand mort d'hier.
Je ne crois pas que le prologue de Cabotins eût réussi comme la pièce. On ne badine pas plus avec la Mort qu'avec l'Amour. Lorsque Pailleron nous lut ce tableau spirituel et féroce dans la salle du comité^ M. Mounet-Sully, qui riait comme nous tous à ces saillies funèbres, dit tout à coup :
— Quelle sinistre chose que la photographie !
C'était une photographie, en effet, une phonographie presque des propos inévitables que ce Grand Enterrement et j'y songeais, loin de Paris, alors qu'il m'était impossible d'cirriver à temps pour les funérailles. Je me rappelais le rire de Pailleron lui-même faisant répéter ses acteurs, mouvoir ses personnages, réglant les reprises de la Marche funèbre de Chopin et s'amusant de M. Huguenet, correct et discret comme un ambassadeur dans son rôle d'ordonnateur des pompes suprêmes.
Alphonse Daudet, dans ses profondes et douloureuses- Notes sur la vie — livre qui pourrait prendre pour titre celui du livre projeté : Sans phrases ! — a laissé ces deux lignes, qui donnent une sensation d'angoisser « J'ai peur des installations ! La table rêvée, la maison à soi : maladie, mort. »
Pailleron, qui regrettait les quais de Paris, les cou-
chers de soleil embrasés et les aurores exquises sur la Seine, venait de s'installer dans son logis nouveau et, s'il a lu dans l^ Revue de Pains \çi^ Notes de Daudet, il a dû s'arrêter devant cette pensée qui répondait sans doute à quelqu'une de ses inquiétudes. Car cet homme qui eut tant de succès et qui avait autour de lui tant de causes de bonheur fut un inquiet. Notre génération, qui le vit débuter, le regarda longtemps comme un poète riche qui faisait des pièces et des vers à ses moments perdus. 11 fut de mise courante, parmi les petits journalistes de ce temps-là, d'appelersimplement l'auteur du Parasite^ du Dernier Quartier et des Faux Ménages « le gendre de la Revue des Deux- Mondes «. Or la Revue des Deux-Mondes n'était pas toujours fort clémente au théâtre d'Edouard Pailleron^ et cet heureux travaillait ses œuvres, piochait ses scénarios avec un acharnement de mineur détachant de la voûte un bloc de charbon.
J'ai jadis écrit sur Pailleron une étude biographique où je vois que la plupart d'entre ceux qui viennent de parler de lui out puisé sans le dire. Ils ont eu raison. Les éléments mêmes de cette étude m'avaient été fournis par Edouard Pailleron lui-même et, à vrai dire, ces pages ont la valeur d'une confession. Je retrouve, non sans émotion, les notes que l'amitié de l'auteur du Monde où Von s'etinuie confiait à son biographe et me disant d'en faire ce que je voudrais. Elle ont aujourd'hui une valeur documentaire et je dirai testamentaire considérable.
Pailleron se peint lui-même et s'analyse avec une franchise étonnante.
« Dualisme dans le caractère : cordial et correct, sceptique et enthousiaste, gai et attendri, etc., etc. »
C'est lui qui parle, je le 'répète et je recopie ces notes sur son écriture dont l'encre a un peu pâli — mais qui est là, tandis que la main qui a tracé ces mots est devenue glacée. Et il me semble, en relisant ces pages d'autrefois, retrouver un de ces "portraits moraux si fort à la mode au dix-huitième siècle et où ^Q livraient à leurs amis, se peignaient d'aj)rès nature, avec quelque coquetterie parfois, les hommes et les femmes célèbres du temps passé.
« Dualisme daiis les habitudes : très homme d action et homme d'étude : chasse, escrime quotidienne, natation, voyages. Et liseur acharné.
<( Dans les goûts : solitaire et mondain : lo jours seul à la campagne en hiver et 15 jours de suite dans le monde à la ville. Friand de célébrité, ennemi du tapage, jamais de préfaces à sensation ni de discours sur les tombes ; jamais aux premières ni aux dernières, c'est-à-dire aux enterrements à effet. Jamais de réclamations aux journaux, de lettres à Mon cher PréveL Jamais de portraits aux vitrines des photographes.
« Dans le talent : audacieux et habile. Commencé en envoyant en même temps de graves articles de droit aux journaux de jurisprudence et en écrivant la Plombéïde (pour un dentiste, insère c depuis dans le jJIonde ou l'on s'ennuie). A continué : vers, prose, drame, comédie. Railleur comme Petite Ptuie, ému comme VÉtincelle^ passionné comme les Faux Ménages ou satirique comme le Monde. C'est peut-être ce
dualisme qui permet de travailler seul (jamais de collaboration), lly a deux hommes, dont l'an surveille l'autre. Peut-être a-t-on sacriOé trop le côté poète au bénéfice du côté auteur dramatique.
« Caché pour écrire comme une poule pour pondre. Ne parle jamais ou ne lit jamais rien à personne. Autrefois essais de poésie à Cannes : l'été, meilleur marché, personne sur la côte, logé appartement 53 francs par mois, nourri et blanchi 75 francs ; passait sa journée à travailler; nuits étant trop chaudes, allait coucher en mer sur barque du pêcheur Vian-Sotitl. Nuits délicieuses, à la belle étoile, avec la brise de terre apportant parfums de roses, orangers et fleurs. A trois heures, relevé des filets, bain, bouillabaisse, retour à terre avec la pêche. Deux mois de cette vie, afTection des pêcheurs — qui le considéraient comme un hou fou. Au départ arrivent les mains pleines de cadeaux, curiosités, coquillages, un bouquet de fleurs, lettre de recommandation pour un parent à Gênes qu'ils croyaient un haut personnage.
« Habité chez J.-B. Dumas, rue Saint-Dominique, dans une mansarde — quai Malaquais sous les toits.
«Après le succès de VAge Ingrat^ Montigny offrit spontanément 6,000 francs de prime. Refus . Insistance. Combat de ^énévo^iié j^eul-étre unique!!! Acceptation de 3,000 francs seulement, sur volonté expresse et persistante du directeur et à la condition qu'ils serviraient à payer la fête de la iOO'' qui fut donnée sur bateaumouche.
« Spécialité de virginités au théâtre. Débuis de jeunes comédiennes dans ses pièces. Dans le Parasite :
Mlle Delahaye, depuis Mme Borrelly, et à Saint- Pétersbourg ; elle avait dix-huit ans. Dernier Qualifier: Marie Royer, alors vingt ans. Son premier bon rôle et le seul bon rôle pour elle jusqu'à la veille de sa mort où elle eut un autre succès et prit sa place. Fciux Ménages : Reichenberg avait quinze ans le jour de la lecture. Début dans lOiComédie moderne. Petite Pluie : Samary , dix-sept ans. Débuts dans la comédie moderne . Monde où l'on s'eîinuie : Mlle Durand, dix-huit ans, son deuxième début dans le rôle de Samary; réussit beaucoup. Premier début avait eu lieu dans le De)ni-Monde, « En dehors de toute autre qualité, une des caractéristiques, c'est mouvement, fougue, vie, élément capital de succès, non seulement pour auteur, mais pour artistes, non seulement pour les débutants qui n'ont pas encore renommée, mais pour les arrivés qui les voient faiblir. Dressant assoupi, réveillé par Faux Ménages, Croizette, un peu délaissée par le public, Delaunay lui-même et rafraîchissant leur vogue dans V Étincelle, Mme Plessy crée sa nouvelle manière, « les blagueuses », et jette son dernier éclat dans Petite Pluie et V Autre Motif. Reichenberg, inquiète de son crédit. Madeleine Brohan voulait quitter le théâtre : elles jouent le Blonde où Von s'ennuie et les voilà plus fêtées , plus applaudies que j amais. C'est que la vie amène la vie, c'est-à-dire le succès qui est la vie des artistes. »
Rien de plus précieux aujourd'hui que ces notules qui constituent en quelque sorte une page de Mémoires, Il m'a été donné de constater combien le dualisme
dont parlait là Pailleron et qui, selon lui, faisait le fond même de son œuvre et de son tempérament, est une contribution exacte à l'étude de son caractère. Au thé'âtre, on le trouvait souvent bourru pendant ces répétitions qu'il dirigeait avec un art merveilleux, car, au contraire de Dumas qui se souciait peu de mettre ses pièces en scène, il hidlqucùl comme pas un les intonations des mots et les mouvements des actes. Par exemple, je me souviens l'avoir entendu dire à Mme Broisat, étonnée, et qui jouait dans la Souris une sorte de femme éthérée, corps glorieux lisant avec affectation — le rôle le voulait ainsi — des lettres que lui écrivait un vieux général épris de son esthétisme :
— A çà mais, madame, vous n'avez donc jamais reçu de lettres d'amour ?
Mme Broisat, femme charmante et tout à fait distinguée, se plaignit à l'administrateur. Mais la boutade de l'auteur partait d'une brusquerie qui — je vais étonner bien des gens ayant entendu les traits d'esprit de Pailleron — était une façon de timidité ! Un de ses biographes, un Italienqui parle le français comme un Parisien, ou, si, l'on veut, qui parle le parisiencomme un boulevardier, le comte A. Fantoni, a cité de lui cette boutade : il abordait, lui apportant le manuscrit d'une pièce de théâtre, l'auteur de VÈlincelle pour la première fois, et lui disait, en toute sincérité :
— Je suis aussi timide que peut l'être une femme allant à un premier rendez- vous !
— Timide, les femmes ? s'écria Pailleron. Ah! non, par exemple I Les hommes le sont bien davantage !
Et cela est vrai, surtout pour lui Je Tai vu tout à fait intimidé, avant une lecture, après une répétition, après la lecture au comité de ces deux derniers proverbes, joués Fan passé, et revenant me demander, après avoir quitté le théâtre : « Eh bien! qu'est-ce qu'ils en pensent vraiment ? Ditçs-moi franchement cela 1 »
En réalité, c'était un « solitaire », un solitaire mondain, en sa dualité, mais un solitaire. Il écrivait, avec une joie visible, à ce même M. Fantoni, du fond de la propriété d'Eugène Labiche, où il était allé se reposer en Sologne de toutes les fièvres parisiennes :
Je suis ea ce moment un être grossier, hirsute et insupportable à moi-même. Depuis deux mois Je ne communique plus avec ma famille, qui est à Ronjoux (en Savoie), bien portante, que par la poste. Oui, voilà deux mois que je n'ai embrassé ma fille. Jugez de mon irritation. Depuis un an, j'aurai deux pièces sans débrider, un drame et une comédie qui m'ont mis — intellectuellement du moins — sur les deats. J'ai la littérature eu horreur, le théâtre en abomination, le papier blanc me donne des vertiges, et l'odeur de l'encre des nausées.
... En ce moment, je tue des lièvres, des lapins, des perdrix rouges, voire des écureuils, et Je ne me figure pas le bonheur sous une autre forme. Décidément pour être heureux soyons crétins.
... Mais à !a campagne! Il y a le crétin des villes et le crétin des champs, et combien celui-ci l'emporte en bien-être sur l'autre. Oui, soyons crétins. Ce n'est pas très difficile, allez! ni très long. Oh 1 mon Dieu, en quelques Jours, loin de Paris, quelques forts repas, quelques longues chasses, ça y est î On ne pense plus, on ne rêve plus; on digère et on dort. Je crois que c'est pour cette fin que Dieu a créé l'homme. Amen.
Ces feuillets inconnus sont précieux qui nous rendent ainsi un «Pailleron peint par lui-même » et dans cette lettre un trait entre tous est à recueillir pour ceux qui l'ont connu, celui qui évoque le souve-
nir de sa fille. Ce fut son grand amour et lorsqu'elle était encore cette délicieuse enfant que peignit Gustave Jacquet comme John Sargent, plus tard, peignit la famille entière de Fauteur du Monde oà Von s'ennuie, il lui adressait un sonnet où toute sa sollicitude paternelle s'épanchait en une crainte émue :
Si je mourais demain, ma ûlle hien-aimée...
La pièce entière est d'une tendresse pénétrante ;
Si je mourais demain, mon vague souvenir S'effacerait bientôt comme de Ja fumée, .
... Ce c|ui me serait dur, si Je mourais si vite,
Ce n'est pas de laisser, ô ma chère petite,
Tes yeux sans une larme et ton front sans un pli,
Mais ne plus exister, môme dans ton sourire!
C'est à ne pas savoir ce que Dieu voulait dire, Lui qui créa i'amour quand il créa roubli.
La vie, du moins, donna à Pailleron la joie de voir grandir, de voir heureux, sous la tutelle d'une femme supérieure et charmante et d'une bonté exquise, les enfants qu'il aimait. Je crois bien que ce fut là son attendrissement suprême. Le sceptique alors, le railleur, se faisait sentimental. Il avait le mot dans le courant de l'existence et souvent le mot acéré ; pour les siens il gardait secrète et discrète la petite larme à rœil dont parle Sterne.
Je lui ai souvent entendu dire en parlant des variétés de Bellac qu'il avait en horreur :
— Ils corrigent nos dévoilas !
Il s'en souciait peu. Mais il s'attendrissait quand il parlait de ses enfants vivants et d'un autre qu'il avait perdu. Dualisme, il avait raison. Et n'y a-t-il point,
deux hommes, souvent très différents l'un de l'autre, en chacun de nous ?
Sollicité de laisser, un jour, un autographe sur un album, Edouard Pailleron écrivit ce quatrain:
Être indéflnisHable et toujours défini,
La femme est l'instrument ou qui chante, ou qui beugle,
Dont le mari joue en aveugle
Et l'amant en Paganiûi.
Je n'ai indiqué que certains traits de ce mondain épris de sauvagerie et de cet homme d'esprit dont on n'a voulu voir que l'humeur railleuse et même un peu chagrine. Il y avait en lui des ressources infinies et je regrette que sa timidité Tait empêché d'achever, de donner tant de pièces dont il me parla bien souvent, drames ou comédies qu'il me contait tour à tour. Nous faisons tous des projets et des songes: il faudrait saisir le jour, comme dit Horace, et réaliser nos rêves dès qu'ils se présentent à nous. L'action, la vie avant tout, Pailleron avait raison, et c'est là le devoir de l'auteur dramatique. Les solitaires de Port -Royal ont seuls le droit de s'abîmer dans leurs douces contemplations et leurs rêveries au désert. Ils ne « faisaient» pas de théâtre et, lorsque Jean Racine se réfugiait parmi ces 77iessienrs^ il reniait presque le théâtre.
Arrive-t-il donc une heure certaine où tous ceux qui ont vécu de cette vie intense, attirante et énervante en éprouvent, je ne dirai point le remords, mais la lassitude ? Cette charmante Emma Calvé, âme ardente et généreuse, ne vient-elle pas d'exprimer l'espèce de sentiment de vanité de tout qui saisit tour à tour un
Charles-Quint sur le trône et un portefaix dans la rue? Elle a été acclamée, fêtée, adorée, elle a le succès, la beauté, la jeunesse, et elle aspire — à quoi ? à" son tombeau. Elle commande à un jeune maître, qui fera un chef-d'œuvre, comme de la Seine ou de la Chimère^ une Ophélie couchée sur le marbre, et cette OphéliC;, ce sera elle, elle-même dont M. Denys Puech sculptera les traits poétiques.
Ce n'est pas la première fois qu'une telle pensée morbide traverse un cerveau d'artiste et je sais, au Père-LachaisCj un comédien encore vivant qui a déjà son buste placé sur un socle, avec la date de sa naissance gravée là et attendant la date de la mort, Mlle Calvé a voulu savoir sous quelle pierre et quelle image elle dormirait. Elle a voulu d'avance contempler la figure de cette Ophélie qu'elle incarna, qu'elle va réincarner avec tant de poésie et de grâce et qui lui rappelle sans doute un cher et touchant souvenir, que j e connais. Faut-il être indiscret? Oui, car le fait est tout à l'honneur de cette délicieuse àme dévouée et j'ai été tenté d'écrire, sous forme de nouvelle, cette petite histoire, avec ce titre : La Fleinnste d'Ophélie.
C'était à Nice, au pays du soleil, il y a quelques années. Mlle Calvé avait donné un concert au profit des pauvres. Un jour... Mais je vais être indiscret jusqu'au bout et je prends, parmi mes autographes, cette lettre d'Emma Calvé elle-même, que celui qui me l'envoya jadis me pardonnera de citer:
« J'ai une petite histoire attendrissante à vous raconter. J'avais donné, il y a quatre ans, un concert au profit de trois familles très pauvres de Nice, sur-
chargées d'enfants. J*avais réparti très équitablement l'argent en trois parts égales et j'avais conseillé aux mamans le métier qu'il fallait apprendre aux petits. L'une d'elles (une concierge) avait une pauvre petite fille de quinze ans, bossue, paralysée des jambes, avec de beaux yeux intelligents et doux et qui me rappelait la petite bossue de Daudet, dans un de ses romans, la petite Delobelle, qui fait des oiseaux, vous savez I
« J'avais conseillé à la maman de lui faire apprendre l'état de fleuriste et j'avais payé son apprentissage chez une des grandes fabricantes de fleurs d'ici, pour qu'elle fût plus vite à môme de gagner sa vie. J'avais oublié cette bonne action, quand, hier, je vois arriver dans une petite voiture, traînée par la maman, ma petite bossue toute pâle, mourante: « Elle est condam- « née, m'a dit la mère et n'a pas six mois d'existence, « elle crache le sang I » Pauvre petite 1 elle m'appor-^ tait des fleurs faites par elle, des merveilles de délicatesse et de goût, car elle est devenue une grande artiste. On lui paye ses bouquets fort cher.
(< On lui avait dit que pour Ophélie, que je jouais, il me fallait des fleurs des champs. Et elle m'apportait des fleurs des champs. Elle y avait travaillé toute la semaine, car ce qui est curieux chez elle, c'est qu'elle les fait entièrement, ses fleurs, ne voulantpas se servir, comme les autres ouvrières, des choses apprêtées par les apprenties.
« Je vous en envoie trois petits bouquets et pas des plus jolis, car j'en suis jalouse. Ils ont une grâce naïve. Ce matin, en les regardant mieux, ils m'ont
LA VIE A PARIS. iOl
fait pleurer. Regardez chaque fleurette et dites-moi si ce ne sont pas de petits poèmes. « Ils ne sont « pas très fins, très fins, m'a-t-elle dit, mais pour • *« jeter par terre, j'ai pensé qu'ils vous suffiraient! » Quant à ma couronne pour la tête, c'est une merveille.
« Pauvre petite I Elle tousse à fendre l'âme. Maman, qui connaît ces pauvres gens, me dit qu'ils habitent une loge au Nord. Dans ce pays du soleil, cette petite ne le voit jamais 1 Je vais donner à maman l'idée de prendre cette pauvre enfant à la maison et de la laisser mourir là-haut, au bon soleil, parmi les fleurs I Je suis tout émue en pensant à ces pauvres existences. Qu'ont-elles fait, celles-là, et que seront-elles plus tard? J'ai dû être bossue autrefois : je les plains tellement! »
La lettre est touchante, le dernier trait en est irrésistible, et la femme de cœur vaut l'artiste, l'admirable artiste qui, à Nice, chaque fois qu'elle jouait Ophélie, recevait de la pauvre petite bossue qui mourait dans l'ombre, un joli, joli bouquet de fleurs des champs. Oh ! le romarin et les violettes de Shakspeare, nés sous les doigts amaigris de la petite poitrinaire ! Mais est-elle donc morte, la pauvre fleuriste d'Ophélie et n'y a-t-il pas des miracles parfois pour ces êtres d'élection ? Non, il n'y a pas de miracle contre la tuberculose et lorsque Emma Calvé entrera en scène dans Hamlet, à l'Opéra, elle aura le regret de n'avoir pas sur ses cheveux la couronne de la petite fée de Nice, là-bas. Mais peut-être l'a-t-elle gardée, comme un fétiche. Et c'est parce que Emma Calvé a de ces dou-
ceurs, de ces émotions, de ces tendresses d'âme qu'elle a voulu avoir, sur sa tombe, des fleurs durables, des fleurs de marbre, des fleurs que feront naître non plus les petits doigts de la mourante, mais le ciseau du maître statuaire.
Et en regardant les fleurs de Puech, elle n'oubliera pas cependant— elle n'oubliera jamais — les pauvres fleurs des champs créées entre deux accès de toux par la fillette de Nice !