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CHOSES DE THEATRE

2I février im

ïï ien de nouveau sous Je soleil. Le stratagème qu'ont 1 inventé les directeurs de théâtre pour combattre le droit des pauvres — j’entends cette majoration du prix des places qu’ils viennent de proposer — cet expédienL ne date pas d’aujourd’hui. Le procédé fut appliqué déjà. On s’avisa, un beau malin, voilà des années, de faire payer au bon public les dix pour cent de droits que prélèvent les indigents sur la recette des lieux de plaisir. Deux guichets séparés fonctionnèrent en meme temps : l'un où. le publie venait prendre son billet, louer sa place, l’autre oà il était obligatoire d’acquitter l'impôt exigé par l’Assistance publique. Au-dessus de ce second guichet, une étiquette, fort apparente, donnait cette indication au public : « Droit supplémentaire des pauvres. »

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Le système de dura pas longtemps. Ce furent!

autour des deux guichets, des contes Lu lion s et des réclamations à n'en plus finir.

— Quelle absurdité! pourquoi cette augmentation de prix?

— CeiTcstpas une augmentation de prix, répondait remployé du théâtre. La place coûte 6 francs. Seulement l’Assistance publique réclame 10 p. 100 pour le droit dos pauvres. En versant 60 centimes au second guichet, vous acquittez l’impôt des indigents, voilà tout C’est un supplément obligatoire.

Mais le public est « simpliste ». Il n ad ni et pas les complications. Ou il se refusait à payer les 10 p, 100 d'augmentation, ou il le faisait avec colère. On renonça à l’expédient, et le droit des pauvres fut perçu en bloc dans le prix des places.

Je sais bien que des industriels ingénieux viennent de trouver le moyen d'éviter les deux guichets en donnant un double billet à la personne qui vient, je suppose, louer un fauleuil ; un billet d’une certaine couleur pour le prix officiel, un billet d'une autre couleur pour le droit des pauvres. La buraliste délivrerait du même coup les deux billets. Encore un coup, le public ne voit pas de cet œilda. Quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, si on majore le prix de la location, il ne s’en plaindra pas à l'Assistance publique, institution lointaine et invisible, il s’en prendra à l’administration avec laquelle il traite, à ce bureau de location qui augmente de 10 p, 100 1e prix de ses billets, H ne se dira point que l'impôt va dans la caisse des pauvres; il se figurera qu'il

tombe tout droit dans la poche des directeurs. Il se plaindra. Et il aura raison.

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Le problème acluel du théâtre — assez, épineux — ne consiste pas à couvrir des frais toujours plus gros par des majorations de prix toujours plus fortes. Le problème à résoudre, ce seraiL plutôt, c'est la diminution du prix des places.

La difficulté esL grande pour y parvenir. Chaque jour les frais d'une administration théâtrale sont plus grands. L'électricité, par exemple, qui victorieusement a remplacé le gaz a augmenté dans des proportions considérables les frais d'éclairage, La mise en scène atteînL des prix inattendus. Il y a, chez tous les directeurs, une émulation singulière, et il s’agit de surpasser, en fait de décors et de costumes, les théâtres voisins, les rivaux. Àhl je le répète où est-elle la petite robe de mousseline de Mlle Mâts?... Et les décors sommaires des tragédies classiques de ma jeunesse !

M. Émile Perrin fut un admirable metteur en scène, et il fit plus que personne pour la vérité et le luxe des décors et des accessoires. Cependant, à chaque pièce autrefois montée par lui et reprise aujourd'hui, il me faut apporter des modifications inévitables. — «Bah ! disait Got philosophiquement, à quoi bon ?IVous avons eu nos plus grands succès avec des décors modestes, et des pièces jouées devant la rampe à huile ! » Soit! Maïs la rampe h huile est aussi abolie que les chandelles du bon vieux temps, et il faut suivre le

progrès, même et surtout quand il va en automobile !

« Il Taut jeter l'argent par les fenêtres, pour qu'il rentre par la porte! » Gâtait encore un des axiomes de M. Perrin. Seulement pour le faire rentrer par la porte encore ne saurait-on lorsque les frais grossissent, diminuer le prix des places. Et celte diminution do prix des places, ce serait pourtant le salut du théâtre. Un théâtre populaire à l>ou marché — vaste par conséquent et pouvant abriter des milliers do spectateurs — serait, je pense, une entreprise à la fois artistique et fructueuse. Mais « le bon marché » en devrait être la base.

Un jeune docteur qui vient de publier une thèse sur l'existence des étudiants en médecine au temps de Louis XIY, M. Fauvelle, a calculé qu'un clerc allant à la Comédie au temps de Molière et en payant sa place quinze sols donnait exactement le même prix qu'un étudiant d'aujourd'hui. « M dépense i Pr. 20 de notre monnaie, mais l'effort pécuniaire fait par lui équivaut à 2 fr, 40, ce qui nous montre, on comparant cette somme avec le prix actuel de la même placeâ la Comédie-Française, qu'il ne s’est produit que peu de change ment . » Encore peut-on (mieux encore) aller écouter Racine et Corneille â ïa Comédie pour vingt sous.

Le public n entend pas qu'on lui fasse supporter les charges, injustes souvent et exagérées que Ion impose aux directeurs. Que si les impresarii ont à se plaindre, qu’ils sc plaignent! La raison Unit toujours par avoir raison. Mais qu'ils ne rejettent point brusquement sur les épaules du public les frais qui les écrasent. Je sais tout ce qu'on peut reprocher au

droit des pauvres. C'esL un reliquat des institut ions du moyen âge. L’impôt sur Le plaisir est une forme ancienne de fa pénitence, « Tu veux t'esbnudir ? Songe à Lazare qui souffre et donne â l'indigent sa part! » Le principe est généreux et touchant. Mais depuis lors le théâtre, celte forme quasi-satanique de la joie pour Je clergé du temps de jadis, est devenu une industrie comme une autre. Depuis que la liberté du théâtre a été proclamée, pourquoi împose-t-ori aux industriels qui en prennent la charge cet impôL de rachat dont la raison d'étrc n'existe plus, au point de vue moral, s'entend?

Pourquoi les industries somptuaires ne payeraientelles point comme le théâtre, l'impôt des indigents? Pourquoi les modes, les cafés, les cabarets, ne feraient-ils point la part du pauvre ? Ce serait inique, mais un.négociant exposé à la faillite parce qu'il gère une entreprise théâtrale ne doit-il pas trouver injuste aussi ce prélèvement quotidien de 10 p- 100 sur les recettes qu'il encaisse?

— Ah ! disait Marc Fournier, — l'homme de ïa Biche au Bots, — comme je serais riche si j’avais à moi tout l'argent que j'ai donné aux pauvres î

On a souvent conté ce trait d'un directeur de théâtre forcé de déposer son bilan. Tout bien calculé, son passif s'élevait précisément — ô ironieI — à la somme totale des droits qu’it avait, depuis douze ans, versés à l'Assistance publique. Le droit des pauvres enlevé, le pauvre diable, non failli, était sauvé L*.

C'est donc au droit des pauvres en lui-méme que les directeurs doivent s'en prendre s'ils veulent plaider une cause juste et â cette cause intéresser le public. Quant à faire supporter à ce même public, qui n'est point corvéable â merci, la mauvaise humeur et îa charge même de l'impôt, c’est un calcul déplorable» C'est aller à une lourde déception et peut-être il une catastrophe.

Il se révoltera, le public, n'en doutez pas. Il fera grève. Il ira ailleurs. Je suis stupéfait de la quantité d'attractions qui vont, au boni de l'eau, solliciter la curiosité de la foule pendant l'Exposition universelle. Y aura-1-il vraiment assez de spectateurs et de visiteurs pour tous ces établissements accumulés, dressés côte à côte Ig long des quais, comme les théâtres d'autrefois au légendaire boulevard du Temple? Ginéoramas; Grand Globe célesLe, sphère gigantesque de Aü mètres de diamètre ou l'on nous jouera de la musique de Sainl-Saëns; Vieux Parts de Robïda; Tableaux vivants de Silvëstre; Maison du Rire; Palais de la Danse; Palais de la Femme; Palais du Costume; Monde souterrain ; Catacombes de Rome et tombes étrusques; Andalousie au temps des Maures; Lune à 1 mètre; Panoramas; Sléréoramas ; Dioranïas ; Phonoramas; Aquariums; Volcans; Combats navals; Village suisse; Village algérien ; Palais lumineux; Venise à Paris; Pompéi à Paris; la Mer a Paris; Rome a Paris; Fachoda à Paris; Madagascar à Paris; le Congo à Paris; et les amusantes caricatures vivantes de Léandre et les bonshommes animés de Guillaume — des merveilles — et le théâtre Indo-

Chinois elle Manoir ii l’Envers, et la Tour du merveilleux, tout un monde, toute une collection de petits inondes, de microcosmes excentriques : — des clous, des clous, un cent de clous I Ou le public donnera-t-il de la tête — et do la bourse?

À Chicago, un entrepreneur fît fortune en montrant des monstres: hydrocéphales,pieds bots, malheureux affligés d'éléphanüasis* nègres à trois mains, géants abrutis, nains ridiculement atroces, toute une collection d'horreurs qui faisaient songer à quelque hôpital, à une galerie tératologique, G^ynplaine et sa bouche fendue eût semblé charmant comparé à ces êtres misérables et contrefaits- C’était l'épouvante en action. Pourvu que que le « manager » de Chicago ne fasse pas irruption à Paris avec ses vivantes caricatures humaines!,.- On me signale déjà l'arrivée d'un montreur de crocodiles chanteurs, jouant de la guitare, une sorte d'esludianUna aux carapaces monstrueuses.

Et je songe, ô crocodiles! au chagrin que fit Alexandre Dumas à M. Alfred Picard qui voulait (et je le soutenais dans cet artistique projet) ajouter, dans les Champs-Élysée s, aux palais des Beaux-Arts, un palais du Théâtre, ou plutôt un théâtre modèle, bâti d après les dernières recherches architecturales! un tliéàtrë de construction supérieure comme aménagement, comme éclairage, comme ventilation, comme température- Dans ce théâtre, qui eût survécu à l'Exposition de 1900, les troupes célèbres des théâtres étrangers eussent défilé pendant les mois qui vont s’ouvrir.

Nous aurions vu là Henri Irving jouant « Hamiet » avec Ellen Terry ; Mme Agnès Sonna inlerprétan L HaupL matin, puis la * Jeanne d’Arc » de Schiller ; Norvellî, Zacconi, làDuse, jouant du rî'Annunzio ; Maria Gucrrcro apportant le « Don Juan » de Zorrilla ; les comédiens du théâtre de la Burg, venant de Vieillie pour nous montrer comment ils comprennent Wallenstëin; Mme fîarkany quittant Berlin pour Paris; Beerbohm Tree jouant « Triby », ou les « Mousquetaires » do Dumas, qui ont séduit Londres ; For h es Robertson et ç^tteétrange et délicieuse Mme Patrick Campbell, la créatrice de la « Seconde Mme Tanqueray » jouant « Macbeth » et même (elle va donner la pièce en Angleterre) les « Romanesques » de Rostand. Nous aurions eu des acteurs moscovites, des comédiens Scandinaves, des acLeurs américains, des acteurs portugais (et il y a à Lisbonne des artistes de premier ordre). C'eût été, dans un cadre admirablement aménagé, une exposition internationale du théâtre vivant,

— Allons donc! s'écria Dumas fils, qui ira à voire théâtre? Le public se précipitera vers les danses du ventre et les veaux â deux tètes. Construisez un cirque, si vous voulez, c'est le théâtre de l avenir ; un nouveau théâtre, jamais î

Il fut éloquent, il fut eu Irai liant dans son paradoxe; il « retourna » la commission spécialement nommée pour fonder ce théâtre. Mais, quand on réunit des commissaires, c'est comme lorsqu’un général en chef convoque un conseil de guerre dans une place assiégée: — pour ne rien faire. On ne fit donc rien, malgré mes adjurations, malgré la confiante

intervention de Gailhard. Le beau projet du commissaire général fut à vau-l'eau, Que n’a-i-Ü fait, M. Picard, bâtir son théâtre modèle sans consulter personne !

Ln vie de Paris se dirige de plus en plus vers le bois de Boulogne, en suivant le cours de la Seine, Un admirable théâtre, tel que celui-là, près de la place do la Concorde, mi auditorium pour les concerts, eôl trouvé, j’en suis certain, même après l'Exposition, un public et le succès.

C’est le passé.

Le rêve de demain commence. Dimanche, la l'ouïe a pu voir — le vieux Palais de l'Industrie étant nu ras du sol — la perspective féerique de l’Esplanade aperçue du pont Alexandre. Un éblouisssement. Le lever d un rideau sur une vision de cité nouvelle. Des tours, des bâtiments blancs, des échafaudages, des coupoles, dos minarets, oit ne sait quelle ville de songe qui semble, là, sortie de terre avec ces groupes dorés brillan t au soleil sur les pylônes du pont neuf, hardiméBt jeté sur le fleuve.

Lorsque l'électricité — la grande triomphatrice de cette féerie — illuminera ces bâtiments, flambera, par un tour de clef, de ses milliers d'escarboucles, le spectacle sera unique. Quelle mise en scène et quels décors vaudront ces merveilles qu'on peut toucher du doigt?...

Que les directeurs de théâtre songent bien à la concurrence redoutable de ces soirées des Mille et une

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r,A vie a levais.

Nuits, et qu'ils aient la prudence de ne point majorer leurs prix, comme les restaurateurs qui rêvent la fortune, augmentent à la fols et diminuent leurs beefsteaks.

En attendant, les démolisseurs détruisent les dernières murailles du Palais, et, dans les Champs-Elysées, L'autre jour, la foule était grande qui regardait jeter bas, au bout d'une corde tendue, les moellons qui eurent leur gloire,

El c elait une joie quand les pierres tombaient dans un grand fracas de désastre. Poussière et tapage! Elle a toujours plaisir, cette foule qui passe, à voir tomber, a voir abattre quelque chose —- ou quelqu’un.

Et puis, j'ajoute bien vite à propos du droit des indigents, que je ne voudrais rien prendre aux « pauvres ». Les prélèvements de l'Assistance publique sont un peu comme la tirelire des malheureux ; peintres, sculpteurs, acteurs, écrivains trouvent ainsi asile et secours aux heures dures, lorsque la vieillesse arrive, M. le docteur N api as le sait, fait ce qu’il peut avec un grand zèle. Et, pour secourir, il faut des ressources. Où les trouver ? Le problème est poignant. Nous chercherons,

Ni lettres de faire-part, ni fleurs, ni couronnes, un service religieux loin du milieu parisien, dans ht petite église de Fresnes* Telles ont été les dernières volontés de celle qui fut El mire, Alcmène, Céliraène, la Jacqueline de Musset, la reine de Navarre et qui, en pleine possession de son talent, quitta la scène sous la couronne de cheveux blancs de la duchesse de Réville, sa dernière couronne. Des funérailles intimes, avec les fils attristés et ceux des amis que les obstacles n’éloignaient pas de la cérémonie accourus pour donner â Madeleine Brohan le dernier adieu. Et c’est ainsi que disparaît cette exquise comédienne et celte femme admirable dont les débuts, en 1850, furent un événement comme on n’en vit pas souvent au théâtre. Tout un public enamouré delà belle jeune fille qui apparaissait, dans l'incomparable éclat de sa grâce,

le sourire vainqueur, sur la scène de la Comédie- Française* Hier, un premier prix de comédie au Conservatoire et, brusquement, une reine de Parts, reine del'art, reine par toute la puissante beauté* Nous n'avons connu Mme Madeleine Brohan que dans la maturité do sou talent et l'épanouissement de ses charmes. 11 est toujours malaisé de faire revivre pour les générations nouvelles les comédiennes disparues, les comédiens oubliés. Imaginez des pastels effacés, des fantômes, des ombres* Les échos des coulisses no gardent pas le son des voix éteintes; le public ne s’intéresse qu'aux visages aimés qu'il a sous les yeux* Mais les écrivains restent, et les peintres, et Heilbulh, qui peignit Madeleine Brohan, Paul Baudry, qui nous la rend encore vivante, se rencontrent alors avec un Paul de Saint-Victor pour nous montrer, dans toute la séduction de la jeunesse, ce heau visage de marbre, mais de marbre animé, avec des yeux noirs enjoués, malicieux et profonds el un sourire — ali! un inoubliable sourire qui devait être irrésistible sur les lèvres de la jeune fille eL qui était si délicieux encore, et si fin, et si spirituel f ironique et doux à la fois sur les lèvres de la femme et de la mère*

« Sa main pourra lancer ce geste d'éventail de Céliaiène qui est le coup d’Élal de la coquetterie dramatique », disait de Madeleine Paul de Saint-Victor lorsqu'elle apparut, pour la première fois, dans les « Contes de la reine de Navarre ». Elle le lança, en cfl'ct, mais avec une bonne grèce qui faisait dire à Mme Arnould-Plessy, retraitée et assistant à une représentation du « Misanthrope »(ah ! ces rivalités de

comédiennes I) : « Qu’es t-cè que c'est do ne que cette pièce qu’on joue là?-. Il y a là une dame qui na point de méchanceté. » Puis» Madeleine était, dans CélimenGjla « bonne Madeleine » et ce lut le nom, le surnom qu'on lui donna! qu’elle garda et qu'elle méritait.

S'il eût connu son ca?ur, Alceste ML resté l

disait d’elle une poésie d’album. Cependant, cette bonté n’était point désarmée et Madeleine Brohun avait assez, d'esprit, du meilleur, du plus fin, du plus franc, un véritable esprit de fille de France, pour se défendre et, après le sourire qui charmait, montrer les ongles et s’en servir.

Pendant Longtemps, tous les bous mois qui se débitaient à Paris étaient inévitablement mis sur le compte de la sœur aînée de Madeleine, Le nom applaudi d’Augustine Brohan était comme une sorte de patère à laquelle on accrochait les traits d'esprit courant la ville... Augustine Brohan, très spirituelle, en effet, auteur dramatique et, qui plus est « chroniqueuse » à ses heures [elle signa Suzanne, la Suzanne de Beaumarchais des « Courriers de Paris » au Figaro »} Augustine était la Sophie Arnould de ce temps; mais on pouvait dire, en toute justice : — et les bien informés le disaienL tout bas : « Madeleine a tout l'esprit qu’on prêle à Augustine ! »

C’était un esprit spécial, piquant, jamais méchant. Caressant plutôt, comme ce regard de velours qu’a fixé le portrait deBaudry. Je me rappelle des causeries exquises avec la bonne Madeleine, les souvenirs qu’elle évoquait, la façon dont elle comparaît les comédiennes

d aujourd’hui avec celles d autrefois, disant, avec une co que lier ie charmante, le pli souriant de sa lèvre ressemblant alors à Tare tendu qui lance la llèche :

— Il n’y en a pas une aujourd'hui qui soit capable dùinc bêtise I

El celait la légende étonnante d'une Comédie- Française que quelques survivants ont encore connue et qui semble antédiluvienne comme les plaisanteries préhistoriques sur POdéon, une Comédie aux affiches pneumatiques dont Madeleine Brolian me disait :

— Quand je pense que j’ai vu An tony Béraud se faisant remettre an vésicatoire par un musicien de l'orchestre tandis que M. de Lamolhe-Langon mangeait, dans un autre coin, un poisson étalé sur du pain. Et Samson et Régnier et Prévost jouaient ce soir-là I

Un des plus jolis mots de la bonne Madeleine, et qui porte bien sa marque, son estampille spéciale, fut dit au maréchal Canrobert le soir de la première représentation du a Monde où L'on s'ennuie ».

Ce soir-lû, Madeleine Brolian jouait une forte partie. Sarcey, dans sa biographie qu’il avait écrite en scs volumes de « Comédiens et Comédiennes», avail avec beaucoup de bonhomie, indiqué que la carrière de Tac tri ce qui venait de jouer un dernier rôle, « l 1 Etrangère », lui semblait finie, et Édouard Pailleron avait très longtemps obstinément refusé de donner sa pièce parce qu’on ne lui accordait point, pour incarner la duchesse de Ré ville, de faire sortir de sa retraite Mme Arnould-Plessy.

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— Mme Àrnould-PIessy peut, seule, jouer ma duchesse de Réville, disaïL-il à M. Perrin.

Or cette indulgente et charmante duchesse de Réville — dont Puillcron avait peut-être dessiné le profil chez la marquise de DIoeque ville, la iille de DavouL, sa voisine du quai Malaquais — cette duchesse narquoise, finement gauloise, c’était, sans que hauteur y eût songé, le portrait même de la bonne Madeleine, ctM. Perrin eut raison de tenir bon pour qu’elle jouât le rôle, son dernier rùle — et son triomphe.

Mais, tout naturellement, au moment de risquer la partie, Madeleine Brohan avait le sentiment de sa responsabilité, et, au Foyer, où les habitués se rencontraient plus souvent alors que les élèves du Conserva Loire aujourd'hui, la belle comédienne, assise en un fauteuil, semblait préoccupée parmi ses camarades silencieux : Got, qui allait jouer Bellac, Jeanne S<rmary, Suzanne Reichenberg, la nièce et la filleule de la bonne Madeleine.

Ce fut alors que le maréchal Canrobert entra et, après avoir salué çà et là et jeté un regard circulaire sur les acteurs, dlil, étonné, de sa voix de commandement :

— À h 3 çà mais, qu'est-ce que vous avez donc ce soir? Vous n’ê.tes pas dans votre assiette ordinaire! Vous êtes silencieux, vous êtes lugubres. Qthesl-ce qu'il y a ?

— Eh 3 mon cher maréchal, répondit Madeleine, il y a,., il y a que nous avons le « trac ni

— Le trac? Comment cela, le trac? Qu’est-ce que

Aussitôt, Madeleine B roi i an, se levant et faisant un signe à Haussier Picard qui passait, eut ce mot admirable, digne de la plus spirituelle des comédiennes du xviii c siècle.

— Picard, apportez-moi le Dictionnaire de Beschereüe pour expliquer à Monsieur le Maréchal ce que c'est que le « trac », qu'il ne connaît pas!

Voilà l'esprit français, voilà la Française. El Madeleine Brohan était très française par le cœur aussi. Elle fut admirable, pendant le siège, dans celte ambulance de la Comédie-Française oii se multiplièrent les dévouements féminins. J'ai conLé jadis commentun pauvre commandant d'infante rie, amputé et se sentant mourir, dit à Madeleine : a Madame, je n'ai comme remerciement et comme souvenir à vous offrir que îa pipe que je fumais pendant qu'on nie coupait la jambe 1 » El je crois bien que Madeleine Brolian avait gardé, dans son salon, sur un coussin de velours, la pipe héritée du soldat martyr.

Je n'oublierai pas avec quelle émotion die me coulait qu'en voyageant, visitant Munich, ses regards s étaient heurtés aux trophées, aux casques, aux chassep ots, aux shakos de nos soldats, de nos prisonniers ou de nos morts de 187(1.

— Quand j'ai vu tout à coup, nie disait-elle, les cuirasses de nos cuirassiers de Frœschwiller, je me suis senti étouffer. Je suis partie. J'ai quitté Munich et je suis rentrée eu France 1

Cette femme de grand talent était une femme de grand cœur.

J'ai là des lettres d'elle, délicieuses, et qui feraient souhaller qu ou publiât, pour notre plaisir de délicats et pour sa gloire, la Correspondance de la comédienne* Je les relis, je la retrouve* Elle parlait ainsi d'un retour subit de congé à M. Perrin, une année que le choléra interrompît brusquement ses vacances:

«Bonjour, monsieur Perrin l J’arrive de bien loin. J'étais, y a trois jours, h Prague; mais, ayant lu dans un journal français, égaré en ces parages, qu'il y avait des cas de choléra ù Paris, nous avons résolu d’un commun accord de revenir, et vile et vite* Ça, ça se doit. Mais que le diable remporte le choléra! Troquer Pair si pur, si vif des montagnes contre la chaleur des villes, les chamois contre les humains, les belles gentianes bleues contre les ordures du coin des bornes, ce n'est pas le rêve!.,* Je pense souvent à vous, mais j'y ai spécialement songé à Laibach. JJn homme de la police est venu me dire qu'il allait brûler mon linge sale et me désinfecter. Les silhouettes de Gaillard et de Ver Le ni 1 se sont dressées devant moi ! On m'a brûlé mes pauvres chemises, mes cuiolLes, mes bas. On ma aspergée d'eau phéniquée, après quoi on m’a déclaré qu'il fallait rester en ville dans une chambre quatre jours. Une jolie pièce de 20 francs a levé le scrupule et j'ai pu partir. Je reviens à Paris demain soir. J'irai vous voir quand j'aurai passé ma revue sanitaire- Maman meurt de peur du choléra. Je vois cela au soin qu’elle met à dire sans cesse le contraire. Tossico est bardée de sachets de camphre comme une caille dans des feuilles de vigne. Elle joue le « Malade imaginaire » avec continuité. Est-il pos-

sible, bon Dieu, de tenir tant que cela à la vie? Âh I grand Dieu, je ne sois pas comme ça !

« Je crois que j’ai eu tout le bonheur que je dois avoir dans la vie et ne me fais pas un tableau riant de Fa venir. Donc, si Son Altesse le Choléra veut de moi, bonsoir la compagnie ! -le n’en aurais vraiment pas grand regret Je suis sincère,

«L’horrible chaleur (de juillet)) la peur, tout cela doit rendre la maison un peu déserte. À bientôt. Je vous envoie mes meilleurs souhaits de santé et de patience, La « Casa » de Molière est un endroit où il en faut terriblement* »

Cette idée de la mort, qu’elle considérait avec son charmant sourire, ne I 1 effrayait pas, on le voit, elle, l’adorée, l'acclamée, qui, entrant dans sa loge, trouvait, chaque soir, des vers dont la forme et le fond Dam usaient, ceux que voici, par exemple :

Madeleine, la mal nommée,

Ta patronne sévère effarouche l'aman F,

On eût dû t’appeler Aimée :

Ta fête viendrait chaque jourî

— Assez de madrigaux de mirliton! disait-elle.

La vie, en effet, lui gardait des épreuves, mais la bonne Madeleine élaitla brave Madeleine* Elle allait presque chaque jour voir sa mère, la mère des Broban, Suzanne, qui, du fond de sa maisonnette de Fontenay-aux-Roses, suivait le mouvement parisien, savaîL tout du théâtre et du boulevard. Sa sœur, Augustine, l'idéale soubrette, la triomphante marquise de Prie, riche, maïs aveugle, ne songeait, me disait

Madeleine, qu’aux maladies quelle croyait avoir* Àh î ces lendemains d’éclalanles soirées 1

A T heure où la bonne Madeleine s’en va douce ment, sans bruit — a Fânglaise, cette Française de race — je rclcouve une lettre qu’ello m’écrsvaiL en cevenant de Nemours, à propos de la mort de Dressant, dont èlleavaitpartngé les bravos dans le « Lion amoureux» :

« J’avais écrit à Worms pour le prier de faire mettre une lettre de faire-part au Foyer et une h la place ordinaire* Le pauvre Dressant, foudroyé* est bien heureux!,.. Mais quelle douleur a enté de lui! On a fait embaumer le corps afin d’attendre le retour de sa fille, qui est a Cannes* Je vous ai envoyé tont do suite un télégramme, cher monsieur Claretie, parce que je trouve que vous devez, être le premier informé detotiL ce qui Louche la Maison, Mme Dressant m'a demandé de retourner près d’elle. Je repars donc demain. Si vous saviez- comme c’est triste aussi de voir Geffroy, là-bas, dans la maison mortuaire ! À enté du chagrin très réel qu’il ressent de la mort de Bressan L, on lit si bien dans scs yeux les réflexions qui se succèdent en son esprit* « A moi bientôt! Quatre - vi n gt- deux ans !... » Ça m e lai L gr;i n d’pei ne, car j'aime aussi beaucoup Geffroy, un vrai honnête homme. Et bon 1 El indulgent !... »

Ainsi s’en vont ces comédiens, si brillants en leurs beaux costumes ! La vie a des P, S. lugubres*

Un de mes chagrins, lorsque j’entrai h la Comédie, ce Fut d’y arriver comme Madeleine Brohan prenait sa retraite. Vainement, essayai-je de la relenir.

LA VIE a P A RIS .

— À quoi bon? J'ai Uni'. Place aux jeunes!

Elle ne voulu! môme pas donner cëlte représentation d’adieu qui est l'apothéose du comédien*

— Non, non, cela me ferait inutilement de la peine !... Partir sans bruit, c’est plus « comme il faut ».

Elle quitte la vie comine elle a quitté le théâtre, la bonne Madeleine. Sans bruit, maïs non sans larme chez ceux qui demeurent. Ce fut un esprit d'élite, une âme haute, un talent de charme et de nature. Quand on passera devant son portrait par Baudry, qu’elle donne au Louvre, on pourra dire :

— Celte beauté fut une bonté vivante, et, au théâtre on rencontre aussi des cœurs d’or I

De l'esprit et des gens d’esprit* — Eugène Vivier, — Les mystificateurs. — Un drô'.c de cor. — Vivier à Nice, — Les plai sauteries d'un musicien. — Farces légendaires. — Louis XVIII mystificateur et inventeur du serpent de mer. — Napoléon 111.

— üue exécution à Rouen. — Vivier auteur dramatique. — Scs Mémoires. — ‘Un mariape dans un chapeau. — Dumas fils.

— Ce qu'est l'esprit comparé à la scie des mystifications» — L’esprit des Brohan. — Les funérailles do Madeleine, — Lef dimanches de la rue de Rivoli. — Otons le masque! — l'ne féminine féministe. — Les demoiselles de magasin* — On demande des chaises ! «— Les femmes au comité des gens de lettres. — George Sand et ses droits d'auteur. — Augustine Brohan et Shakespeare, — Pour une épingle I — Carnaval mouillé. — Où est le carnaval ?

1 er mars IG00*

J1 y aurait h écrire, à propos de la mort de Vivier, un bien amusant chapitre sur les variations de l'esprit français. Mais, d'abord, Eugène Vivier est-il mort? Il a fait tantde plaisanteries dans sa vie que la nouvelle de sa disparition pourrait bien être une mystification suprême. On ne prend pas au sérieux ces plaisants

éternels, même devant ce qtul y a de plus grave en ce monde. Et cependant, non, ce n'est, point une dernière farce de Vivier. Scs funérailles ont dû, à Nice, précéder de bien peu les vegliones et les mascarades du carnaval niçois et peut-être se sont-elles confondues avec ces défilés travestis. C'est une fin spirituelle pour un homme d'esprit qui se moquait de tout un pou, saut’ de l'amitié, et qui précisément m'écrivait, à propos de Nice où il s'était réfugié depuis des années :

— Je Jais imprimer mes opuscules a Nice, parce que tout y est carnaval- Ici, a pris naissance celte phrase, dite à tous ceux qui arrivent : Quel hou vent vous amène ? Or, le vent souillant toujours en tempête, se fait, à Nice, appeler la //rm\

EL il est assez, ironique d'apprendre que Vivier, le corniste illustre ce drôle de cor , comme l'appelait Alphonse Karr — a eu sans doute, pour accompagner son enterrement, le son des cornets à bouquin des masques grimpés sur les chars, il eût souri, sans doute, à cette apothéose d’un mystificateur.

Car Vivier prolongea, de notre temps, cette forme spéciale de l'esprit (est-ce bien de l'esprit ?) qui s'appelle la mystification. Ce fut la joie du dix-huitième siècle. 11 y eut alors, et fort a la mode, des mystificateurs et des mystifiés et les anus ont répété à satiété les mystifications plus ou moins divertissantes dont le pauvre Poinsinel, raideur du Cercle^ lut la victime et dont le comédien Dugazon fut le héros. Le rôle de mystificateur étai t même, en ce temps-là — où pourtant les gens d'espri t exquis ne manquaient pas — une façon de métier. On avait parmi les invités un mys-

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Lifîcaieur patenté. Le mystificateur contre faisait, pendant tout un repas, ou le bègue* ou le sourd, ou l'idiot, et nos bons aïeux trouvaient dans ces lourdes plaisanteries l'occasion de rire. C’était leur joie, Elle manque de finesse. Voltaire qui n’aimait pas le mol « mystificateur » ne devait pas goûter la chose. Il avait trop d’espr i L pour se divértir d g ces drôl e r ie s subal Le nies.

Et pourtant — Lisez les Mémoires — vous verrez que la tribu des mystificateurs compta des représentants fort illustres. Je nô parle pas du fameux Musson, qui remplit Paris de sa gloire. Mais n'a-t-on point conté —et le Larousse l'a dit et redit après le Diction?! a i re d 'e ! a Convoya t ? on — quel a u te ur de certaines mysti 11 calions imprimées dans le Journal de Paris était le futur Louis XV1IÏ en personne?

Ce gmphomauc couronné, érudit et disert, qui plus lar d, mo n Lé s u r le Irène, de va U env o y c r au x g aze Lies de petites notes malicieuses sur et contre ses ministres, se plaisait à faire insérer dans ce Journal de Paris la nouvelle de la prochaine arrivée d’une « harpie vivante » ou de l'invention de « patins nouveau modèle » qui permettraient de marcher sur la Seine non gelée.

Les bons badauds parisiens lisaient dans les feuilles qu'on avait péché sur les côtes de France un gigantesque serpent de mer, le fameux serpent de me?\ que les faits divers de notre temps ont rendu légendaire. Et pas un de ces braves bourgeois, qu'effrayait la (possibilité de voirie reptile remonter le fieuve jusqu'au quai de la Râpée, ne se doutait que l'invention — ou plutôt la réédition de la plaisanterie,

car oïi trouve des serpents de mer figures dans les livres de jadis — venait en droite ligne de Monsieur, le propre frère de Louis K VL Le futur roi s'amusait!

Eugène Vivier fut donc un descendant de ces mystificateurs illustres. Il fut le Musson de notre temps* D'autres que lui, le préfet Rom i eu, Henri Monnier, Facteur Bâche tinrent aussi remploi; mais la gloire de Vivier, dans ec genre spécial, effaça la leur*

Le mystificateur est d’ordinaire un assez désagréable personnage* Vivier avait reçu du directeur du Zoülûgieal Dard en de Londres, comme remerciement d'un solo de car joué nu Jardin, un magnifique serpent qui valait plusieurs milliers de francs et avec lequel il voyageait, le reptile — qui n'était plus le serpent de mer de Sa Majesté Louis XV111-— enfermé dans une double cage à barreaux de fer deux fois cadenassée* L’animal, à demi engourdi, n'était point dangereux, mais il avait Pair terrible. Au total, il pouvait l'être* EL le plaisir d’Eugène Vivier était de le tirer de sa cage et de le glisser, à l'hétel, dans quelque tiroir de commode. Puis il souriait ensuite il l'effroi du garçon à qui Ü demandait de prendre, dans le tiroir y son linge ou d'un visiteur ouvrant la commode el apercevant ce compagnon de voyage étendu sur quelque couverture de laine,

— Ne faites pas attention, disait froidement Vivier, il n est pas venimeux I

L'aimable Léon Bérardi, le directeur de VIndépendance belge* invitait volontiers Eugène Vivier a diner, en ajoutant en manière de po&sçr.iptum- :

— Au moins, pas de serpent, n'est-ce pas?

La dompteuse de boas cons trie tors, qui menaçait, l'autre jour, le commissaire de police venu pour barré ter de le faire é tou fier — tel Laoeoon — par ses serpents, blottis sous son lit, était de l’école de Vivier.

Toutes ces farces, tous ces souvenirs, Eugène Vivier les voulait raconter sous ce titre : les Petites Histoires de f existence d’un musicien. Il en dicta quelques-unes à un collaborateur qui laissa l’oeuvre inachevée après la publication d’un premier volume de Mémoires qu e V i vie r tr o a va it un peu rit a rg é * 1 lest certain qu'on pouvait altendre mieux d’un homme qui avait coudoyé tant de gens et connu tant de choses. Vivier n’a pas eu le temps de dicter ses impressions des soirées des Tuileries, alors que Napoléon 111, h qui Ton avait dit que le musicien V unit a U à ravir — F porl, démarche, accent., visage — grillait du désir de voir face â face son double, représenté par le cornis te illustre.

Vivier, fiïsde l’Auvergne, avait été jadis le camarade de collège d’Eugène Boulier, alors touL-puissant, et qui lui facilitait ses entrées chez l’empereur* Mais le musicien n’avait besoin de personne pour être demandé chez les souverains* L'artiste en lui était admirable* Le mystificateur seul pourtant — 6 ironie I — resta et reste populaire* C’est que la chronique bâtissait, anecdote par anecdote, la gloire plaisante de Vivier. Auguste Vi II émoi, par exemple, a conté, je ne sais où, cette drôlerie assez macabre de Vivier voyageant dans le train de Paris à Rouen avec un

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couple de bons bourgeois, le mari et la femme, très préoccupés du spectacle qui les attendait en Normandie.

— Car vous ne savez, pas, monsieur, disaient-ils à Vivier, ce que nous sommes menacés de voir en arrivant ii Rouen : une exécution capitale, monsieur. De main m a I i n t on exécu te quelqu un.

— Mais si, je le sais, répondit le musicien. Gomment pourrais-je ne pas le savoir? Je suis le bourreau,

— be bourreauï Vous?

— Il faut bien que chacun ait son métier et que tout le monde vive !

Les bonnes gens s-étaient reculés, effrayés, et un peu pâles*

— Alors, monsieur, c'est vous qui,,., demain?

— C’est moi, fit Vivier, Et ce qu'il y a de plus désagréable dans l’espèce, c’est que le condamné est innocent 1

— Innocent?

— Parfaitement, On le sait. Mais tout est arrangé. Le condamné lui-même accepte la situation. Le gendarme qui le garde et qui connaît aussi son innocence, lui a fait comprendre son devoir : « Vous devez tout accepter pour rendre llîl dernier service à la société* » EL le brave garçon s’ost incliné. Olil 11 ne me donnera pas beaucoup du peine. C’est un mouton.

Voila Tespril spécial du mystificateur, qui spécule un peu d'ordinaire sur la placidité des auditeurs et beaucoup sur l’insondable bêtise humaine. Lorsque Henri Mon nier abordait un passant cl lui disait :

« Pardon, monsieur, esbee que nous n'avons pas

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ou Vhoiuieurde dîner ense m b le, l’an im so i r, e L n avonsnous pas pris rendez-vous pour nous trouver? »

EL qu’à la réponse de l'in connu :

« Je vous demande pardon, monsieur, vous devez vous tromper, ce n’est pas moi. »

L e m y s ti fi cale u r répl i quai L :

« Abî ec n’est pas vous? Ai ont quel soir e/toh sis-tu ? »

Il est certain qu’il avait La chance de s’adresser a un anonyme peu c nid in à se courroucer, h es mystificateurs savent probablement et d'instinct ii qui ils ont affaire. Us flairent la dupe comme Sbrîgani devine, en le dévisageant, ce bon M, de Pourceaugnac.

Us ont souvent, d’ailleurs, ces collectionneurs de mystifiés, leurs petites mésaventures. Je ne sais à quel propos l’acteur Hache, un grand diable d aspect fantastique n blême comme Pierrot cl maigre comme une perche à houblon, se présenta, une écharpe de commissaire de police au ventre, chez un plaideur qui envoyait du papier timbré à Roger cl e Beauvoir, je croîs. On devina le faux commissaire et Bâche eût pu payer fort cher les frais de la comédie.

Eugène Vivier n'allai t point jusqu’à ces extrémités. H imitait l'empereur, s asseyait parmi des convives respectueux, promettait des rubans rouges et des préfectures mais lu plaisanterie se passait comme en famille chez Arsène Houssaye ou chez Mme Sabatier, et le mystificateur, avant le dessert, reprenait sa personnalité. « Allons, j’abdique ! » disait-il. 11 n’en esl pas moins vrai que cette forme particulière de l'esprit — si c’est de BesprîL et c’est, à coup sûr, de la fantaisie

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et de rhum oui* ~ eut en lui un représentant attitré.

Si Vivier n'avait eu que celte sorte d'esprit-là je ne le cataloguerais point parmi les gens d’esprit. La mystification? La verve de Gaudissart, voilà tout. Victor Hugo a dit du calembour : « C’est la fiente de l'esprit qui vole! » Il a 'est-irrité aussi, dans les Jfixémbtcs, contre le mystificateur qu'il incarne dans l'insupportable M. Bamatâboîs. L’au leur des Mémoires du Diable, n T épargnait pas non plus cette race de plaisantins énervants lorsqu'il traçait le périrait de ce facétieux sinistre surnommé Histoire de rire, Frédéric Soulié avai t dû souffrir de quelque mystificateur.

Mais Vivier était spirituel, Vivier était gai. Vivier était drôle. Il publiai 1, de temps ii autre, à Nice, quelque recueil de pensées, quelques couve rsa lions scrupuleusement nolces et qui faisaient songer aux dialogues de Henri Monnier: les Diseurs de riens. Il y a là des mots typiques et parfois des pensées profondes. Il y en a trop sans doute; niais à.faire un choix, on composerait un précieux volume et qui montrerait que Vivier n'était pas seulement le farceur dont nous ont entretenu les chroniqueurs depuis tant d’années. On rencontrerait même un peu de l'humeur d'Alceste chez ce philosophe el cet observateur que Fou prenait pour un bouffon. Yorick cdrnistel Hélas! on est l'esclave de son masque. Vivier pensait et la galerie se figurait — il n’y a pas d’autre mot — qu’il blaguait toujours. Le mystificateur avait fini par mystifier sa propre destinée. Cet exécutant supérieur, ce musicien hors de pair, aussi merveilleux sur son cor qu’un Liszt à son piano, n’était désormais pour la

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