‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 12 sur 46 · LA VIE A P AH J S · texte numérisé non relu

LA VIE A P AH J S

foule et ne devait être jusqu’à sa dernière heure, que l'inventeur de plaisanteries colossales, un Cabriou de haute race.

Et il multipliait ses petits cahiers d observations souvent banales! plus souvent subtiles et curieuses. Il écrivait pour Coquelin cadet des monologues amusants. Il inventait tout un opéra, avec chœurs de manants battant l'étang aux grenouilles du châtelain qui rappelait les folles opérettes d’Hervé et dont il jouait, lui, Vivier, à lui tout seul, tous les personnages, comme cet extraordinaire Pregoli, le Phénix du travestissement, qui vient de renaître de scs cendres. Il avait fait mieux, Eugène Vivier, et il me demandait de reprendre à la Comédie-Française, avec Coquelin cadet dans le rôle de Lesueur, le Mariage dans un chapeau, cette « bouffonnerie » en un acte que représenta, en 1859, le théâtre du Gymnase.

-— Àh ! m’écrivait-îl, ce serait mon apothéose I

Que de reprises on demande ainsi à l'administrateur de la Comédie! Le Théâtre-Français donnerait quatre représentations par jour qu'il ne suffirait pas aux nécessités du répertoire et aux espérances de ceux qui voudraient grossir ce répertoire même.

— Le Mariage dans un chapeau Ÿ me dit alors Alexandre Dumas fils. Mais c T esl de moi! Je Fai écrit chez Emile de Girard in, après dîner, en ayant parié que je F aurai s achevé avant la iïn de la soirée. Vivier avait conté Faventure à table. Au dessert je Fai jetée sur le papier [

Vivier, je crois, contestait cette collaboration. Les deux anciens amis pourront, liélas ! faire valoir leurs

droits respect!fs devant le tribunal de Mînos où nous comparaîtrons tous. Ainsi disparaît un représentant attitré d'un genre que je déclarerais aboli si, hier encore, nous n'avions eu Salis et Sapeck, Je disais qu'on pourrait choisir l'occasion pour étudier les variations de l’esprit. L’esprit de mode, l'esprit de scie est, en vérité, aussi éloigné de l'esprit français qu'une réplique de Madeleine Brohan pourrait l'être d’une facétie de Mardi Gras, Un mot de Rivarol, une méchanceté de Chain fort, une légende de Gavarni, parfois une boutade de Roqueptan, une piqûre de guêpe de K eut, une riposte de Dumas fils, certains traits boulevard!ers de Schoil ne se démodent point. Au contraire, la drôlerie des mystificateurs ne dure pas plus qu'un gros ballon crevé. El puis, lespriL vrai a deux formes très distinctes: Ta merlu me et la bonté. L’amertume môme peut être consolante; elle fait réfléchir. Elle est profonde. C'est la revanche de la confiance trahie, La bonté est souriante ; mais elle est aussi une vengeance — par le dédain et par l'oubü. J’avoue, que je donnerais toutes les plaisanteries d*un Ba mata b ois pour un pou de l'esprit des Brohan. Col esprit-là, c’est l'esprit ailé — armé aussi et barbelé parfois — c’est l'esprit de France !

Un temps de pluie, quelques artistes groupés autour d'un cercueil dans une petiLe église, des parents accourus, deux fils qui pleurent, et voilà, par un triste jour de mardi gras, les obsèques de colle qui, après avoir été « la belle Madeleine » était devenue « Ma-

daine Madeleine », une sorte d'aïeule encore très jeune recevant chez elle ceux de ses camarades de la Comédie qui ne l’avaient pas oubliée. Ces dimanches de Madeleine Brohan — interrompus depuis deux ou trois ans — ils eussent été pour un annaliste au jour le jour un véritable nid 4 récits parisiens, à renseignements, à souvenirs,

Madeleine, restée gaie, du moins en apparence, malgré les tristesses de la vie, présidait la ce salon très spécial et très choisi de la rue de Rivoli, avec une bonne grâce de douairière restée jeune. C était, ce fut pondant longtemps, son plaisir. EL, quelquefois, la réception touchant a sa lin, elle retenait quelque amie plus intime, pour causer de ce qui la touchait le plus près du cœur et alors, laissant un peu tomber son beau sourire qu éclairait des dents blanches, elle disait, comme à Mme Darretta-AYonos, un jour: f

— E L main tc n a n L , ôtons le ma .sv/ ue !

Alors, sous la comédienne, apparmisait la mère, ramie. La femme d’esprit se changeait en bonne femme, tout simplement, et l'on pouvait s'apercevoir que cette jolie comédienne, applaudie, adulée, adorée, avait, à dire vrai, l ame profonde d'une sainte. Le mot n'est pas trop fort, appliqué i\ une femme de théâtre. Les coulisses, je le répète, ont leurs secrets' qui ne sont pas toujours frivoles.

Madeleine Brohan, très féminine, et jusqu'aux ongles, avait ses idées sur toutes choses et, pleine de pitié, elle eût applaudi à la décision officielle qui va

forcer les patrons il donner des sièges à leurs demoiselles de magasin, condamnées jusqu'ici h rester debout, du matin à la soirée, derrière leur comptoir; mais je me demande ce qu’elle eût pensé de la campagne qui commence pour faire entrer les femmes dans le Comité de la Société des gens de lettres.

Pour les demoiselles de magasin, il n’y a pas a discuter. C’est une question d'humanité et M. Millerand n eu bien raison de les soutenir* Voila de pauvres filles qui, sans repos, sans avoir le droit cl la possibilité de s’asseoir, demeurent, comment un dit, sur iew'ü jambes t et sentent la fatigue les accabler lorsque le soir vient* Les médecins vous diront les troubles internes qui on peuvent résulter* C’est un supplice comme un autre, eL les suppliciées doivent sourire aux clientes, aller, venir, sans « ôter le masque », comme disait Madeleine, Elles exercent, dans leurs magasins, une sorte dû magistrature debout dont elles sont les victimes* Les pauvres filles ! Moins ambitieuses que les bourgeoises parvenues ou les provinciales de petite noblesse qui ambitionnaient autrefois un tabouret à la Cour, elles souhaitent tout simplement un petit tabouret dans la boutique*

Le Ministre du Commerce va le leur faire obtenir* 11 décrétera — heureusement pour la santé des malheureuses — le tabouret obligatoire. Voila qui est excellent* C’est de Phygiêne féministe. L’entrée des femmes dans le Comité des gens de lettres soulèvera plus d'objections. Égales et souvent supérieures à leurs confrères par le talent, les femmes écrivains ont-elles les facultés administratives voulues pour

diriger une grande association ? George Sand était une femme de génie et lorsqu'il s'agissait de ses propres intérêts elle déléguait à quelque ami dévoué le soin de les défendre. Parfois même elle choisissait assez mal ; et c'est ainsi que Pierre Leroux, chargé par elle de vendre un roman ü un éditeur, répondait à celui-ci offrant un chiffre :

— Comment! Vous donnez une somme pareille pour un simple ouvrage d’imagination? V pensez-vous! C'est bien cher !

On peut écrire la Mate au Diable, on peut avoir tes ressources les plus profondes du sentiment et de l'émotion et ne rien entendre aux chiffres. Au point de vue moral et légal, il est certain qu'une associée vaut un associé el que Mme Adam, Mme Séverine, Mme Berlheroy, Mme Arvède Barine, Mme Gagneur, Mme Grèville — et j'en oublie, je m'en excuse — valent même mieux que certains associés. Mais il ne s'agit pas d'un droit moral, de l'égalité devant lo talent; il s'agit de gérer une société, de diriger, de plaider, de traiter au nom de tous.

Augustine Brohan était, comme sa sœur, une femme de beaucoup d’esprit. Demandez à M. Paul Meurice comment elle écouta la lecture d'une pièce de Shakespeare faite au comité de la Comédie (alors que les femmes y siégeaient) par un homme qui n’était point le premier venu, puisqu’il s'appelait Alexandre Dumas père. Il s’agissait de la traduction à'IJamteL Dura ni toute la séance Augustine croqua des bonbons. À un moment donné, Hamlet s'écrie, parlant de la vie qui lui semble inutile et vide:

LA V115 A PAKIS.

Vraiment, je vous le dis, une épingle vaut mieux

On entendît alors, dans le silence habituel du comité, un grand éclat de rire, le rire de Suzanne et de Zerbinetie, le rire de Nicole et de Marinette, le rire du Conservatoire, le rire des Brolian.

C T était Augustine qui répétait, prise de gaieté :

— Une épingle ! une épingle ! une épingle vaut mieux !

Ullümiït de Shakespeare, traduit par Dumas et M. Paul Maurice, fut blessé à mort par ce rire, EL la pièce, refusée, attendit près de quarante ans pour faire son entrée à la Comédie-Française. Vépingle d'Augustine Br oh an avait tout fait.

Peut-être, pour de certaines fonctions, faudrait-il non seulement des femmes, mais, puisque Nietszehe a i n v e n té 1 es uper- h o mme , d es s up et *-fe n t m es .

Quoi qu'il en soit, nous allons avoir, aux Gens de lettres, des discussions de principes et des élections intéressantes* C'est le féminisme tout entier mis en cause et continuant ses revendications* La plupart sonL justes* Mais quel moment singulier 1 Tout se transformé et le vieux monde craque* Un Parisien qui aurait quitté le boulevard voilà seulement vingL ans se trouverait, en revoyant le Paris nouveau, parfaitement ahuri* Les mœurs et les caractères se sont plus modifias depuis la guerre que du siècle passé à celuici* On n'avait changé que de costume jusque-là* On a dès lors changé de tempérament*

— Qu'es Lee que vous dites de ce carnaval mouillé? s'écriait, hier, un promeneur maussade.

— Je dis, fit une Parisienne, que si vous cherchez le Carnaval dans les confetti de la rue et les Iimis des carrefours, vous vous trompez. Il n'est pas lù. Il est dans les esprits !

El Mme X,,. n'est point pessimiste* Mais elle dit la vérité. Elle âte le masque^ pour parler comme la pauvre comédienne disparue.

La grande préoccupation immédiate dans ïe monde des théâtres, c’est la pièce nouvelle de Fauteur de « Cyrano de Bergerac ». Partout où Fort cause des choses de la scène, on parle de V « Aiglon ». L 1 « Aiglon », répété dans le plus grand mystère, a déjà ses admirateurs, qui en ont appris quelques vers, je ne sais comment, et les répètent avec un enthousiasme que partagent rapidement leurs auditeurs. On ma conté de ce drame nouveau des épisodes tout à fait poignants et d'une émotion à la fois profond© et ingénieuse. Il y a là des trouvailles scéniques, des inventions de véritable auteur dramatique, des effets puissants, que je crois irrésistibles.

Je n'en suis pas du tout étonné, M, Edmond Rostand est le théâtre fait homme. Ce poète exquis voit devant

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ses yeux s'agiter, vivre complètement ses personnages, il sait à quel endroit précis iis seront placés lorsque viendra l'heure de la mise en scène, et, quand il écrit, il a devant les yeux ce petit théâtre idéal dont les véritables auteurs dramatiques se donnent l'auto-suggestion. Tout est « théâtre » dans « Cyrano » tout se meut comme emporté dans un tourbillon de gaieté, de l’an lai aie, de bravoure et d'amour, .le suis bien certain que, depuis le duc de Reich stadt jusqu'au grenadier Flambard, tout doit être, dans Y « Aiglon » animé du meme mouvement endiablé et de l'esprit de ce démon dramatique exigé de ses comédiens par Voltaire, qui en manquait quelquefois pour lui-même.

11 me sera très doux d’applaudir au triomphe du jeune maître et de me rappeler que j ai eu l'honneur de jouer sa première pièce, bile a accueilli et révélé plus dan auteur nouveau, cette Corné die-Française, dont le devoir est de maintenir la gloire des anciens v Une fois, j'ai fait établir la liste des écrivains de théâtre qui débutèrent, non pas â FOdéon, théâtre des jeunes, mais rue Richelieu, théâtre des maîtres. Elle est longue et curieuse, celte liste, et je la publierai quelque jour. Le nom glorieux, populaire aujourd'hui dans le monde entier, de M. Edmond Rostand y figure, et. ce ne fut point ma faute si Fauteur des « Romanesques », applaudis au mois de mai 1894, ne débuta pas un an ou deux plus tôt.

Je me plais, dans ces causeries, à ces constatations de souvenirs littéraires.

Un malin, M. de Féraudy, qui a du goût, et le sens et l'amour du vers comique — il a fait et fera quel-

LA Vll>: A PARIS.

que jour applaudir en lui Fauteur dramatique après le comédien — vint me demander si j’avais le temps d’écouler la lecture d’un petit acte signé du nom d’un jeune homme encore inconnu, mais k qui Facteur, son ami, trouvait un talent considérable.

— ïi s’appelle Edmond Rostand !

Je connaissais ce nom pour avoir lu des études remarquables d'économie politique et aussi d'excellentes traductions de poètes latins signées Ed. Rostand* et aussi pour avoir feuilleté naguère un charmant recueil de vers juvéniles, ies « Musardises », où l’auteur chantait les manchons ébouriffés, les soutiers de satin rose, les parfums d’avril, et les jupes claires, et les robes de foulard — vers printaniers comme les toilettes de renouveau, vers d’amoureux et d’amourettes que se disputent aujourd’hui, quand ils les trouvent, les bibliophiles et les curieux.

— Le poète grave, c’est le père; le poète des « Musardises », c’est le fils, me dit M. de Féraudy.

Et il commença la lecture de la pièce en un acte, et en vers.

C’était tout à fait joli, pimpant et gai, d’une alacrité joyeuse. Cela s’appelait, je crois, « Pierrot qui pleure et Pierrot qui rit », et dans ces rimes légères apparaissait la double face de notre humanité dolente et chantante à la fois, le visage d’Héraclite et celui de Démodule. Pierrot lugubre, tout en noir, se lamentait à Côté de Pierrot tout blanc, rieur et philosophe pratique, et l'éternelle Colotnbîne, entre ce saule pleureur et ce nid de chansons, montrait son nez rose et ses dents blanches et se moquait des deux Pierrots.

Le tableau d'une Louchelégère, comme d'un Walteau parisien, me plut infiniment,. Au point que je voulais mettre sur-le-champ la pièce on répétition avec M. Coquelin cadet dans Pierrot-MainlelclM.de Féraudy dans Pierrot-Sancho, la pauvre et charmante Mlle Ludwig allant et venant dans le jupon court de Colomb!no, Mais il fallait que la pièce fût soumise au Comité de lecture. G'esL la loi. Elle a plus d'un bon côté.

M. de Féraudy lut donc au Comité, comme il lit, c'est-à-dire fort bien, « Pierrot qui pleure et Pierrot qui rit », et, chose inattendue, la pièce n'en traîna point les suffrages des auditeurs.

M* Col me permettra de rappaller qu'en sa qualité de Doyen, prenant, le premier, lu parole, il appela l'allen lion de ses collègues sur Pin vas! on de Pierrots qui menaçait alors les planches de la Coniédie-FrEïiçaîse. Depuis que j’avais fait représenter le Baiser », F de Théodore de Banville, tous les levers de rideau qu'on nous proposait contenaient en elleI, des Pierrots* Le

Diuer de Pierrot » était là. D’autres Pierrots encore Irappaient à la porle.

— L’auteur, dit te Doyen, a un talent délicieux* Que ne débute-t-il point ici par quelque chose de plus important qu’une fantaisie de ce genre ?

J’eus beau plaider et dire qu'après tout un caprice souvent a plus de prix et contient peut-être plus d' f< humanité » que telles études d'apparence sévère prises sur la réalité, le malheureux Pierrot, les pauvres Pierrots, Pun en deuil, l'autre eu fête, ne désarmèrent point le tribunal. Et je vis s’envoler cette jolie bnlle

de savon irisée qui emportait toutes les couleurs do l'aie-en-ciel.

— Ce n’est pas M. Rostand, c'est Pierrot qu'on a discuté, dis-je au poète. ApporLez-nous bien vite autre chose !

M. Edmond Rostand nous apporta les « Romanesques », et Pou se rappelle l'effet de surprise heureuse que firent sur les spectateurs ces vers amoureux, ces vers délicieux murmurés par deux fiancés de dixhuit ans, à l'ombre d'un vieux mur, sons îa joubarbe et les aristoloches. Ce fut une vision de jeunesse, et de tendresse sous la rose lumière de la lune, et Sylveite el Perrin et avaient comme des aspects de héros échappés de la foret de Shakespeare, avec leurs caracos de satin et leurs habits de soie : Roméo écolier, et Juliette colombinette. Et quelle langue si allègrement française, comme d'un Regnard qui eût mis en alexandrins la prose de Marivaux !

Ce fut la aussi que je vis combien le jeune poète avait— comment dire? —le théâtre dans le sang. U te indiquait » avec une précision admirable la façon dont il souhaitait que fussent dits scs vers. Il récitait, il jouait une scène avec la verve et la vérité d’un bon acteur de profession. Il était l'Amoureux, il était l’Ingénue, U était le Matamore, Il était le comédien spirituel et, tout naturellement, très averti de sa poétique comédie. Un détail de décor, de cos lui ?, de mise en scène, il ne laissait rien passer. Il s'in rressait et s'attachait à tout. Il écoutait à la fois la

musique de ses vers et arrangeait F ordonnance de son tableau. A chacun son tempérament ; Dumas et Augier s'inquiétai eut peu de ragenccmenL même de leurs pièces, et M. Surdon ne laisse rien passer qu'il n’ait revu et réétudié, M. Edmond Fi os Land est, en ce sens, de la race de Bardou, et il jouerait — il a joué, ii Marseille, au bénélice des pauvres — la comédie comme le plus alerte et le plus inspiré de ses interprètes.

J "ai gardé de ces répétitions un souvenir charmé Les « Romanesques » sont dédiés « à Itosemonde » ( Rosemonde Gérard, Fauteur dos « Pipeaux », était là, très émue, suivant des yeux la pièce, qu’elle savait par cœur et dont elle récitait tout bas les vers, à Forchestre, en même temps que Mlle Reiehemberg les disait sur la scène, Itosemonde Gérard, c'est Mme Edmond Rostand, et ses « Pipeaux » sont un des volumes de vers que je rouvre avec le plus de plaisir quand je veux, par les temps de neige, sentir le parfum des lilas.

— Elle a beaucoup de taie ni, Rosemonde Gérard, me disait Leçon le de Liste, à F Académie, et ses airs de pipeaux ont de lointains échos de la flûte de Mozart.

La jeunesse, la sincérité dans l amour, le sourire et les larmes douces des vingt ans sont de tels inspirateurs! Il est des heures ou il suffit de chanter pour séduire. Et c'est, paraît-il,une chanson d’amour avant dètreune pièce historique ou poli tique, cet « Aiglon» que Sarah Eernhardt va nous montrer dans F élégant costume de F archiduc d'Autriche*

Pâle figure attirante que celle de ce martyr de la politique, esclave de par le droit de naissance, otage de par le droit de la conquête, lits de Titan écrasé sous le poids de son nom* Eu visitant, à Schombrunn, la chambre où il est mort, devant ce paravent resté là Comme le Tond du cadre de son agonie, on éprouve un serrement de cœur. L'expiation, a dit lîugo. Tandis que la maladie de Toie tuait le père, là-bas; sur le rocher, reniant grandissait, anémié déjà par cette surveillance do tous les jours, demLprinee, demi-prisonnier* Et la destinée voulait qu'il rendit son dernier soupir, de délivrance et d’impuissance, dans la cl 1 a m b r e m è m o uns o n p è r e, ray on Liant, avait c ou c h é après AVagrant. Le malheureux ! Ce qu'il expiait, e était la Victoire !

Les bons Viennois, quelquefois, quand ils veulent rire, lorsqu’on leur demande à être conduit vers le tombeau du roi de Rome* vous mènent devant le théâtre de l'Opéra et disent alors :

— Voilà, monsieur î

Le duc de Reiehsladt aima, avec toute la fureur passionnée du phtisique, une danseuse célèbre. Mais ce ne sont pas les baisers de cette femme qui le poussèrent au caveau des Capucins, ce furent plutôt les sombres, les lourdes, les lassantes pensées de ce cerveau se débattant contre l'obsession de sa désespérance et se heurtant aux barreaux dorés de la cage.

L’Angleterre prît l'aigle et l’Autriche L'aiglon*

Quelle destinée 1 J'ai là de ses cahiers de jeune homme, aux confidences encore inédites* il souffre, ce

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Français costumé, déguisé en soldat de l'Autriche, J'ai vu au musée de Capo dï Monte, à Naples, un portrait du pauvre adolescent en uniforme de simple grenadier autrichien, Rien de plus ironique et de plus lugubre que ce travestissement, ce front du fils dû l'empereur écrasé par le lourd shako à pompon énorme, à cocarde qui n’a pas nos trois couleurs. Le fi I s de l'U o m m e — co m m e I ’ap p et aie n t Bar 11 1 é le my et Méry — se débattant sous ce drap blanc comme sous un suaire anticipé !

Il n'avait, le pauvre enfant, des renseignements sur le passé — ce grand passé d'hier, rayonnant de gloire — que par un MarraonL, traître a son père. Méry, précisément, voulut le voir, lui parler. L’ambassade française lit des démarches pour permettre au poète de saluer le prince qu'il chantait. Ce fut en vain. I/Àutrièhe ne desserrait point le cadenas de la cage.

Dans cette cour, le vieil empereur, pourtant* le f grand-père aimait son petit-fils. Maïs M. do Met ternîeh élait là, donnant un tour de clef à l’a tiend tassement :

Vous ne comprenez rien, sîre r â la politîquel...

Un homme parmi ces princes autrichiens fut pourtant sublime, avec nue simplicité antique : l'archiduc Charles, un héros du reste, celui qui, au lendemain d'Lssliug, parmi ses soldais groupés autour do sa tente, jouait doucement de îa musique d’Haydn sur la dû!e. Quelquefois donc, l'archiduc Charles venait s’asseoir à la table du jeune homme pensif et maigre. Il dépliait une carte d’Europe, il disait doucement :

* Nous allons étudier telle ou telle campagne, faire un peu de stratégie! »

lit, avec une douceur héroïque, très calme, très sincère :

— Tenez, disait-il, c'est là que votre père nfa battu, et je vais vous expliquer comment !

Hien do plus noble, je crois, que Faction de ce général d'armée expliquant, commentant sa défaite.

Il y avait îà une belle scène de théâtre, à coup sûr. Peut-être M* Edmond Rostand Pa-l-il écrite. Tl en a inventé d autres, certainement, et de très émouvantes. Plusieurs, que je trouve saisissantes, mont été coulées. Nous allons assister à un nouveau triomphe de Fauteur de ces « Pierrots » que je regrette de n’avoir pu donner et de ces # Romanesques» que je suis très heureux et un peu lier d’avoir représentes. Puis peut-être l’auteur de la « Samari faîne » songerat-il ensuite à cette « Maison des amants » dont on parle et que Fon attend dans cette Maison où il entendit la caresse de ces premiers bravos aussi doux que les premiers rayons de la gloire dont a parlé Yauvënargues,

De celle « Maison des amanl s » je ne connais que le premier alexandrin, tracé de la main de Fauteur sur un exemplaire de « Cyrano de Bergerac » . C’est le meilleur des apéritifs,

Jl est une autre Maison aussi où je crois bien qu’on ne fera pas attendre M. Rostand, et où il ira s’asseoir bientôt entre Fauteur des « Tenailles » et Fauteur d J « Amoureuse ». Je ne serais pas, je l’avoue (et tout peut arriver cependant), très enchanté de lui donner

mon fauteuil ; ce serait le suffrage « in extremis » ; mais, là, connue jadis au Comité, à l'heure de « Pierrot qui pleure je serais (je le dis, bien que les règlements interdisent les promesses) enchanté de lui donner ma voix.

Je venais d'envoyer cet article à l'imprimerie, il avait paru le mercredi matin, lorsque le S mars, l'inoubliable et sinistre jeudi, l'incendie dévora la Maison ou je souhaitais que 1 auteur de Y Aiglon a pp or I à t l a Ma is o 11 dcx . I ni a ni s. Quelle date et quel souvenir! Malade et à bout de force il me fallût cependant trouver en moi les ressources voulues pour lutter contre le sort et réparer la catastrophe. Tout ce qu'un homme peut tenter en de pareils désastres, je l'ai fait, j'en ai la conscience, et si j’ai rencontré pour essayer de m'accabler alors bien des inimitiés — que jo n’oublie pas —j’ai du moins trouvé des dévouments et îles affections que j’oublierai moins encore. Parmi les témoignages de sympathie, les encouragements et les consolations qui me vinrent tout de suite la lettre exquise, la lettre touchante de M. Eugène Rostand, mérite — et d’autres aussi — d'être conservées. Le jeune et triomphant poète me l’apporta la veille même du jour où il s'alita lui-même, inquiétant ceux qui venaient d’acclamer son œuvre et comptent sur lui pour l’avenir et la gloire de notre théâtre.

L’auteur de l’/l igton me pardonnera de donner ici cette page émouvante qui appartient à l'histoire même de la Comédie-Française ‘

Cher monsieur Claretie,

Je vous écrivais pour vous remercier de cel article qui m’a louché à fond, — qui est îc plus joli article qui ait été écrit sur votre serviteur, — qui est bourré de souvenirs qui me sont particulièrement chers — et dont la fin, si chaleureuse, si généreuse, ma été au cœur “ lorsque j ai appris que le Théâtre-Français brûlait — qu’il était brûlé! Je déchire ma lettre, je vous dirai plus tard ma reconnaissance, “je n'ai plus le cœur u vous parler d'autre chose que de mon chagrin, et de la part que je prends au malheur qui vous frappe.

Quoi ! ce théâtre 1 le Théâtre ! — tous ces souvenirs! — Est-ce possible? — Et tant de coins peuplés pour moi d’images chères! — tous ces aimés petits couloirs où mon cœur a battu dé tant d*émolions, — ce théâtre où, comme vous le rappelez si bien, j ai débuté avec Lant d'inattendu bonheur — tout cela, je ne le reverra plus! — Perméttez-moi, très tristement, de vous embrasser.

Edmond Rostand.

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