PROJETS ET SOUVENIRS
Xi mai 1000,
El la vie me reprit avec ions ses besoins, toutes ses préoccupations, tous ses travaux, toutes ses angoisses. Je ue songeai qu'à la tâche lourde, incessante, mais nécessaire, â la tâclie quotidienne.
Les jours, Les mois passèrent. Un matin — pour oublier —je repris la plume qui console. Et je disais ;
« Je dois remercier le directeur de ce journal — c’est le Journal — d’avoir bien voulu, malgré le trnité qui me liait, consentir pendant les semaines que nous venons de traverser, à l'interruption dé ces causeries* Tout labeur personnel m’était interdit, et j'aurais voulu continuer à noter pour moi seul les impressions cruelles que je ressens encore. Mais la parole donnée est là et je ne puis plus longtemps user de la courtoisie qui m’a ici profondément loue lié, puisque ce qui pou-
vait être exigé en vertu d'un engagement a été reculé do par une bienveillance tout à fait charmante. Ainsi donc, il faut obéir, agir et se reposer d'un travail par un autre.
« — Croyez-en un vieux soldat qui a vécu bien des journées dures, m’écrivait naguère un des généraux les plus glorieux de la sombre campagne de 70, l'homme n’a qu’un moyen de comhalLre la destinée : c'est de reprendre, après toute épreuve, la lutte dans toutes les directions de son tempérament eL de sa Coi. »
La vie est là, en effet, avec ses nécessités, ses contrastes, ses ironies cruelles. Je sais des gens qui n'ont pas eu le loisir et la joie de regarder, ee prînlemps-ci, les marronniers des Champs-Elysées et les lilas du Luxembourg. Les marronniers n'en ont pas moins fleuri, faisant tomber leur neige blanche et rose, et les lilas n T en ont pas moins passé fleur. Ainsi va le monde. S'inquiète-t-elle des coins attristés de Paris, celte foule qui, par ces dimanches heureux, coule comme par de noirs ruisseaux jusqu’à la porte Binet à travers la porte de la Concorde ? Elle va, curieuse, pressée, à la fête du labeur, à la grande fête des yeux. Elle veut vivre. II y a présentement à Paris l'endroit du monde où le pouls humain bat le plus vite. Pour se consoler de ses deuils quotidiens, l'humanité se donne des fêtes. Elle en crée. Elle en réclame.
Je n’aurai de longtemps le cœur à ces fêtes et cependant l’inévitable est là. Tout à Y heure, deux artistes distingués, M. Georges Bertrand, le peintre, l’auteur populaire du poignant tableau qui, sous ce titre
« Patrie ! » nous représente un cuirassier mort serrant le drapeau tricolore sur sa poitrine et chevauchant encore sur sa monture, — cadavre non désarçonné comme le comte Alvar Giron de la légende, — SI. Bertrand et M. F. Prodhomme, auteur d’un projet tout à fait tentant, venaient me demander, ail nom de l'Association Artistique et Littéraire de Versailles, le concours de la Comédie-Française dans une grande manifestation d'art qui serait pour Molière ce que les représentations d’Orange ont été pour Sophocle, le triomphe du grand comique français, comme les soirs du Théâtre Antique, en notre Midi, ont été le triomphe des grands tragiques grecs.
H s'agirait — et je crois pouvoir dire déjà « il s’agira » — de reconstituer, dans la Cour de Marbre du Chu l eau de Versailles — et pour le public, cette fois, une de ces représentations à grand spectacle comme Louis XIV en offrait à de rares privilégiés. Les 1 ' gravures du temps et les « Mémoires » nous apprennent comment, par exemple, il y aura bien tut deux cent vingt-six ans, le 4juillet 1674, la Cour d e Marbre fut magnifiquement transformé©en théâtre improvisé. Toutes les fenêtres illuminées, les côtés de la cour décorés d'orangers, de guirlandes, de girandoles de cristal et d'argent aux bougies allumées ; des (leurs partout, des lumières partout; une fontaine de marbre ajoutant le discret murmure de ses eaux aux musiques des violons du roi. Un décor exquis, tout fait et d une proportion admirable. Un rêve de poésie et d'art avec les lueurs <les flambeaux et le scintillement des étoiles. Il faut lire dans les beaux livres récents que
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Versailles inspire à M. de Nolliac, à Philippe Gille et à M. Lambert, LarehUec te, les détails de ces féeries, li faut regarder les gravures de Lepautre pour les revoir. J'ai là r sous les yeux, la représentation d* « Alceste », u tragédie en musique ornée (rentrées de ballet ». L'opéra de Lu H y fut. une des séductions de ces fêtes de Versailles*
Mais six années auparavant, sur le théâtre portatif que la Comédie dressait dans le jardin, sous les arbres et parmi les marbres, Molière avait donné son « George Dandin ou îe Mari confondu » agrémenté d'intermèdes, avec des bergers déguisés en valets de fêtes, des Climènes, des Chions, des Tircis, et l'Amour et Baechus, et des satyres chantant, et des bacchantes ajoutant la séduction de leurs grâces — mythologie factîceeL menuets apprêtés — aux collations d'oranges du Portugal servies par le maréchal de Bel le fonds premier maître d'h 6 tel du roi.
Le duc de Gré qui, premier gentilhomme de la chambre, M. Colbert, surintendant des bâtiments, le sieur Yigarani, chargé de dresser le théâtre sous les charmilles, G«S se y, d'accommoder un endroit pour souper, et Le Vau, premier architecte du roi, d'improviser une salle de bal, sur les pelouses, avaient élé les artisans de ces fêtes de Versailles, en 1666. M. G. Bertrand et M. Prodhomme veulent être les évocateurs de ces séductions légendaires. Je no demande qu'à y associer la Comédie. La Cour de Marbre est un cadre parfait. Je Lai vue illuminée la nuit du départ de l'empereur de Russie pour l'inoubliable revue de Châlons, et j'en ai gardé Limage: une apparition de rêve. Le relie! des
traînées de gaz sur les colonnes, les corniches et les marbres, les dalles roses ou tricolores, donnaient à ce palais une poésie singulière. Des ombres d autrefois passaient sous le ciel clair. Nous n'aurons certes pas à nous' inquiéter cTun décor si le vœu de la Société Artistique de Versailles se réalise, 11 est là, le décor idéal.
Que n’en est-il de même partout!.,. Lorsqu'au lendemain d’une bataille on faiL l’appel des troupes engagées, on sait seulement ce qu’a coûté la journée. Imaginez un homme qui croit encore sa bibliothèque complète et qui, à mesure qu’il cherche un volume, s'aperçoit que des feuillets manquent ou que des ouvrages sont dépareillés. II faut tout compléter, et qui s'étonnerait, sauf ceux qui ignorent, que l’œuvre de plusieurs années ne soit pas refaite en quelques jours? Nous sommes ainsi à l’Odéon. A Versailles, ni les décors, ni les costumes ne manqueront. El je evoïi bien que les amateurs d’art pourraient voir là un sp cota cl e comme on n’en reverra j amaïs.
Il appartient à la municipalité de Versailles de décider si ce beau projet peut avoir un avenir. Mais il faut, en attendant, eu féliciter ceux qui l’ont conçu.
J’entends bien : « Pourquoi, dira-l-on, M, Georges Bertrand s'occupe-t-il de projeter des fêtes au lieu de faîr e de la peïnture ?' » Nousavons; en France, 1 e goût des classifications, la maladie des catégories. Un homme quel qu’il soi1 1 et surlouL un artiste! no peut développer son activité en plusieurs sens sans qu’on
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LA VIE A l‘A 1US.
le rappelle à la spécialité* Les spécialistes étaient inconnus au temps où les grands artistes de la Renaissance étaient tout à la fois peintres, sculpteurs, poêles, architectes, soldais et constructeurs de tranchées, comme Michel-Ange, lorsque l’ennemi assiégeait les villes qu'ils avaient décorées. Il y a toute une philosophie ironique dans la destinée du peintre Lambert dont on disait inévitablement ■ « H est le portraitiste des chats », comme de Moncrif : « Il est leur Iiistorîogriffe. » On le spécialisait avec un acharnement qui ne parvenait pas à l’irriter. Les chats de Lambert, ces jolis félins au-museau rose, sortanL de boîtes enrubannées ou jouaul sur quelques lapis avec des pelotes de laine, les chats -d'Eugène Lambert sont-— 1 ce qui les eût fort étonnés — la représentation même d'en symbole. Tout homme, je le répète, tout artiste, tout écrivain est condamné, quoi qu’il fasse, à un genre absolu dans lequel on le cantonne, on le parque, et, s’il en yeul sortir, on fy ramène brutale ment comme les hôtes du tyran syracusaîn voulaient être, dit-on, ramenés aux carrières, Lambert était un paysagiste remarquable, un décorateur pittoresque qui avait jadis signé do chaudes et vigoureuses aquarelles pour & Mauprat la pièce de George Sand, un peintre aussi de nature morte; — pour le public, pour la critique, pour les amateurs, pour tout le monde il était, il est, il restera le peintre des chats.
On cherchait au Salon non pas le tableau, mais les « chats » de Lambert. On offrait à un ami dcs« chats » de Lambert. Lambert était un animalier spirituel et vivant; mais de tous les animaux qu’il savait peîn-
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dre — y compris l'homme — on ne voulait de lui que des chats. Il faisait bondir des lévriers comme Jadin, japper des griffons, courir des terriers ou des gordonsetters. Peine inutile: pas de chiens I On veut des chats, des chats de Lambert. Lambert était classé, catalogué, cadenassé. J'ai de lui une grouillante esquisse d’un marché aux volailles en Bretagne, mélange confus de poules, de coqs et décoiffés blanches. On n’en donnerait pas quatre sous. Ce n'est pas un Lambert. 11 n’y a pas un chat dans ce coin breton.
EL Lambert souriait quand on lui parlait de ses chats, et il faisait et refaisait des chats, puisqu’on lui refusait le droit de peindre des renards ou des loups, et il disait gaiement lui-même :
— Je ne suis pas une exception. Je suis un exemple. Tout inventeur est condamné aux « chats de Lambert ». Longtemps on n'a regardé le poète de la « Justice », Sully Prudhomme que comme fauteur du « Vase brisé ». Ah ! le « Vase brisé » c'était son « chat de Lambert ». Tel acteur acclamé est, pour le public, comme figé dans un rélé bu on l’applaudit à oui rance et que, précisément, il n’aime pas* C’est son « chat de Lambert ». Le Jules Dupré on recherche surtout les couchers de soleil et on néglige les marines, qui sont extraordinaires. C’est le « chat de Lambert ». Corot n’eût pas pu s’évader cîe ses brumes exquises : on l'eût rappelé bien vite à ses « chats de Lambert. » Lorsque Dumas fils écrivait ses brochures sur le divorce, V « Homme Femme » ouïes « Femmes qui tuenL », vous rappelez-vous les cris des adversaires et l'étonnement des lecteurs? ft Que nous veut ce dra-
LA VIE A PAIUS.
malurge avec ses velléités de moraliste? Qu'il retourne bien vite à ses raccords et h ses coulisses I Ce sont ses « chats de Lambert ». Enfin, en politique même, qu’un homme veuille expliquer ses idées que le temps, l'expérience, les épreuves peuvent avoir modifiées, comme on lui répondra tout aussitôt, cruellement parfois, en lui rappelant lé tique Lte collée dès longtemps sur sa destinée. Les « chats de Lambert » I Un orateur traînera jusqu'à la tombe une parole imprudente, jetée dans une heure de fièvre comme il tirerait par la queue, non pas le diable, mais un « chat crevé de Lambert » I On reproche à cet admirable J.-,J. Hennerde faire toujours les mêmes femmes nues dans le même paysage délicieux et puissant. Qn’il n ? en fasse plus, et le lendemain on les lui réclamera, on exigera de lui qu'il y revienne.
Tout, homme, encore une fois, est rivé h une spécialité qui fait quelquefois sa gloire et presque toujours son tourment. Les chats, les éternels, les agaçants, les symboliques « chats de Lambert »!
Et je n'ai parlé de ce peintre des petits animaux chers à Richelieu que parce qu'ü résume en sa destinée toute ['histoire de tant de peintres, de romanciers, de savants, de poètes. Encore sont-ils heureux, ceux dont on peut dire qu’ils ont trouvé leur genre, leur note, leur « chat dé Lambert », diYt-on leur reprocher de s'en tenir à ces chats mêmes et ne pas savoir, comme Bary e, fa ire rugi r les tigrès t
Fais ce que dois, fais ce que peux et laisse faire au sort, quitte à le combattre !