LES DEUX VILLES
30 mai 1DQ0.
Les r< deux villes », c'est, en un roman fameux de Charles Dickens, Londres et Paris, le Paris et f le Londres de 03, dans toute la passion furieuse de la bataille. Les « deux villes », aujourd'hui, c'est dans Paris même, dans notre grand Paris plein de charme et de vie, le double spectacle de la ville de Rêve prolongeant en une vision singulière, la ville de Réalité, le Paris historique, le Paris du passé et de tous les jours, celui dont les moindres pavés nous sont chers et dont nous connaissons les vieilles pierres à la fois enfumées et comme dorées de souvenirs.
Quand je passe, chaque soir, sur le pont de la Concorde pour aller « de l’autre côté de l’eau », je les ai là sons les yeux, les deux villes si différentes et qui se complètent si admirablement aujourd’hui Tune
par rautre. À droite, c'est la ville de fêle, la ville fantôme, la grande cité pittoresque improvisée par une volonté puissante el un travail de géants; c'est la ville du songe, de l'art, de l’oubli, du labeur humain aussi ; c'est l'apparition saisissante et délicieuse d’une sorte de contrée inconnue, avec des lumières par tout, des dômes éclairés, des frontons qui ressemblent à des traînées d’étoiles. Les candélabres du pont Alexandre, les lampes h arc, les becs de gaz mêlent leurs lueurs rouges ou bleuâtres qui se reflètent dans beau, pareilles à des serpentins phosphorescents. Des bateaux aux lanternes rouges, vertes aussi, comme, dans I herbe, des taches claires de lampyres, fendent les remous du douve qui paraît noir absolument et frissonne sous le cieL
EL c'est, au loin, une illumination de féerie. Les palais arborent leur électricité comme iis font, dans le jour, clapoter au vent leurs drapeaux. Un arc de cercle étincelant coupe d'une double ligne incurvée l'horizon comme une autre sorte d'arc-en-ciel. C'est la Grand Roue de Caris qui s'allume. Puis, lit haut, comme uue énorme lueur stellaire, tantôt pâle, tantôt bleue, multicolore, la Tour Eiffel — ce tt clou de 1889 qui n'est certes pas arraché — la Tour Eiffel étincelle et projette, çà et là, sur les palais qu'elle fait apparaître, blancs comme des fantômes, sur les nuages dont elle souligne les formés, sur les arbres dont elle éclaire le vert printanier, de vigoureux jets d’une lumière intense, rayant tout a coup l'horizon comme des tranchées de lumière.
Il n'est pas jusqu’à la porte Binet qui, dressant ses
LA VI li A PARIS.
colonnes et arquant sa coupole, transformées en escarboucles géantes, comme tendues de quelque tapisserie persane où, ça et là, brilleraient des pierreries, ne donne l'idée d’on ne sait quelle entrée de palais de kalife dans les fables d‘Orient, les contes de nos heures d’enfance.
Cité de Rêve, Oui, vision réalisée de ces fêtes du Japon dont les conteurs nous disaient les chimériques aspects* Fête des lanternes chinoises sur quelque fleuve du Pays Bleu. Les soirs de gala, de lumière « a giorno », le lleuve sombre semble transformé en une immense coulée -— non pas de fonte en fusion — mais d'or ou d’argent dont les paillettes brillent comme animées et sautillantes. Venise en ses heures de fête ne donnaiL pas au Canaletto de séductions plus exquises* Dans une ou deux heures, tout s’évanouira quand, d'un tour de clef, s’éteindront toutes ces clartés d'éleçiricité, comme, dans quelques mois, tout disparaîtra de ces palais de staff et de ciment armé, Car elle est temporaire, cette vision de beauté, et, comme dans les rêves, ce paradis artificiel aura son réveil. En attendant, il y a là dn songe et de l’oubli pour la pauvre humanité avide de nouveau et lasse de la dure vie sans haltes ! Une halte l Celle-ci en est une en pleine illusion et il semblerait qu’il y a là comme un mirage de poésie pareil à ceux que chantent les poètes du CèlesLe-Empire apercevant des pavillons multiformes et des marchés fantastiques sur la mer d’émeraude.
Non, non, cc n’esL pas seulement un mirage qui m’apparaît de ce pont de la Concorde et, là-bas, dans
LA VIE A l'AHl S.
la ciLé fantôme, il y a des coins délicieux, ou tout ce que nous avons imaginé, lorsqu'il nous prend P âpre envie de nous évader de notre milieu et de nousmêmes, est réalisé. Il y a des soukhs de Tunisie où les étoiles et les cuivres se mêlent dans un chatoiement pittoresque. 11 y a des murailles blanches sur lesquelles, dans la pénombre, des femmes h demi voilées profilent leurs ombres mystérieuses. 11 y a des recoins de Maroc où quoique vieillard à barbe blanche récite les versets du Koran tout en attendant rachète urde scs babouches de cuir brodé. Il y a des temples d'Asie, aux col on nettes de laque rouge, au fond desquels trônant, sur le lotus sacré, des bouddhas immobiles et bons, fl y a des lacs silencieux où dorment des pirogues que demain des Dahoméens farouches feront glisser jusqu'au temple où sont évoqués les jours sinistres des sacrifices humains, Il y a des lanternes de papier qui illuminent des branches de saule près de maisonnettes closes où l'on peut croire que dorment sur leurs oreillers de bois les petites (c mousmés » blanches chères à Pierre Loti, qui s'éprend maintenant des aimées de Flnde. Il y a des pagodes siamoises reflétant leurs ornements superposés dans quelque étang improvisé où passent les cyprins et où les canards tout blancs semblent des diminutifs de cygnes, tandis que les tziganes de Hongrie, les îautars roumains ou les musiciens de Java jouent, sous les étoiles, des airs de leurs pays. Il y a des touffes de rhododendrons, et des montagnes d'azalées, et des champs, des champs entiers de roses qui font penser aux vallées de Kachmir ou plu Lui à
Là Vin À PARIS*
cette parole de Lamartine parlant aux jardiniers de Mâcon ; « C'est dans les jardins que l'homme moderne cherche â retrouver les paradis perdus I » Durant des heures, pendant des mois, on aurait ii voir et à écouler, dans ces jardins el ces galeries. Heureux ceux qui sont libres! La ville de rêve est pour eux.
El, tandis que la cité de joie, qui va des curiosités exotiques aux chansons de la me de Paris, illumine, là-bas, l’horizon — l'autre, la cité du labeur quotidien, le vrai Paris, qui a créé cet autre Paris de quelques jours, semble endormie, à gauche, clans l’ombre, trouée seulement par les lumières du gaz des quais et des ponts. Oui, elle sommeille, el ses boulevards seuls ont l intensiLé de vie des heures de fièvre. Elle a fait sa journée, la ville laborieuse; elle se repose. Sur quelques points seulement, elle travaille encore; — par exemple, sous des lueurs nocturnes, à l’achèvement de la gare immense qui se dresse là tout près sur la rive et dont les murs, de loin, ont des reflets de forge. EL elle a bien le droit de prendre du repos, la grande ville de la Vie, C'est elle qui a envoyé à la cité improvisée les plus merveilleux des produits que le monde admire. Ce sont scs ouvriers, ses artisans, ses ingénieurs, scs peintres, ses sculpteurs qui ont peuplé d'œuvres exquises — Immortelles parfois — les galeries et les palais neufs ou se presse la foule. Ouvriers du fer, ouvriers du bois, ouvriers du marbre, ils ont droit au repos, dans la
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ville k de tous les jours », ces travailleurs à qui la France doit celte ville des grands jours, sortie du sol comme par enchantement, cette Exposition où ü n'y a pas seulement les attractions au kari des spectacles d'outre-mer ou les drôleries funambulesques des l'êtes foraines, mais l'affirmation même de la vitalité d'un peuple— de tous les peuples sans doute, mais, avant tous, do ce peuple de France qui a voulu cela, qui a fait cela, qui, du plus petit artisan fabriquant ce qu’il croit son « chef-d'œuvre)}, du plus humble boutiquier louant ses quelques mètres de terrain pour y installer son étalage, jusqu'au plus grand chef, a collaboré à celte œuvre gigantesque, à ce bilan glorieux de tout un siècle, à cette exhibition où Ton peut voir, à quelques minutes de distance, les tapissiers des Gobelins ou les porcelainiers de Sèvres lutter avec les plus illustres de leurs devanciers elles ingénieurs du palais de l'Optique vous apporter Fastre mort, ses volcans éteints et ses mornes plaines pâles, Là, comme sous votre main, et jouer avec Forage et réaliser la foudre!
Elles sont dignes F une de l’autre, les deux villes admirables dont on peut dire :
— Celle-ci a fait celle-là 1
EL c'est la cité qui dort main tenant, c'est le Paris entrevu dans l'ombre qui a composé, complété ee Musée du travail humain que l’Exposition offre aux regards du monde. Quand je dis « Paris », je dis « la nation ». Nous sommes tous venus de notre coin de terre natale pour être les hôtes et devenir les fils du géant Paris*
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Et, quand j'ai, traversé le pont, laissant a droite, au loin, la cité de Rêve et, de Huître coté, la ville éternelle, j aperçois, se découpant sur le ciel clair, l'arête de la Chambre des députés, bâtie au début du siècle pour faire pendant à la Madeleine — la prière répondant à la harangue, lu tribune faisant lace à la chaire — et les slatues assises de d’Aguesseau et de riïopîtaL G est lftaussi que s'agite la vie. Je lisais, hier, que Xavier de Maistre, le voyageur sentimental h la manière de Sterne, venu pour la première fois h Paris à soixante-seize ans passés, ne s’approchait jamais sans crainte de ce coin de Lerre. Le Voyar/e autour de ma Chambre lui plaisait plus que le a voyage à la Chambre » des députés. L alerte et fin vieillard disait à M. de Marcel lus, son bête :
— C’est le Vésuve.
Il redoutait de brûler ses semelles à la lave du volcan. C'était en mai 1839. Que dirait-il aujourd'hui? Je crois bien que ce touriste de Pâme humaine qui, à près de quatre-vingts ans, entrait pour la première fois à Babylone (vous entendez bien qu'il s’agit toujours de Paris), je suis certain que ce philosophe serait X la fois charmé et stupéfait des « deux villes » et qu'à tout prendre il accepterait aussi Le Vésuve.
Il donnerait seulement, avec sa douceur à la fois narquoise et résignée, le conseil à tous de songer avant tout et seulement à la France et je crois bien qu'il il y a pas d'autre parole à prononcer aujourd’hui. Je vois des étrangers stupéfaits d'admiration devant l'œuvre d'art accomplie, devant ces architectures, ces
palais, ces produits, ces meubles, ces orfèvreries, riacomparabte éclat de noire écolo de sculpteurs et de peintres depuis le début du siècle et qui, naïvement, me disent : Mais elle est superbe, celle Exposition! Mais on n'en reverra plus de pareille 1 Que nous disiez-vous donc? lit que vous faut-il? «
El ces visiteurs onl raison* EL je voudrais qu’ils entendissent, au bruit du fleuve qui passe sous le pont de la Concorde, — le beau mot, le grand mot* le vrai mot d'ordre, — les voix lointaines des Deux Villes, celle du songe et celle de la réalité, ces voix qui, Tune et l'autre, disent éloquemment — quelquefois même d’une façon poignante — la joie du travail, Pespoir du succès, T effort de tant d'individualités diverses pour arracher au destin un peu plus de bien-être, un peu plus de fortune, tout ce qui s’agite enfin d'espérances et d’inquiétudes dans l'âme de tant de braves gens qui ont mis leur confiance en cette lumineuse étoile : TExposition 1
Puis, quand la cité superbe, pittoresque, attirante, chaulante, étincelante qui apparaît là-bas, dans les illuminations; quand la cité chimérique aura disparu, lorsque les démolisseurs auront fait leur œuvre, que les palais de staff se seront écroulés comme un décor qui s’enfonce, lorsque ce beau rêve dont on dit déjà : « II est trop court » sera fini, les deux villes symboliques resteront encore comme un souvenir, et Paris, constructeur de ces songes, poète de ces symphonies du labeur, continuera son œuvre et travaillera encore et toujours à quelque exhibition future d'arl, de créations et de génie qui dépassera le rêve de 1900 et
([\ie des milliers el des milliers d'entre nous ne verront pas.
Ccsl pourquoi j'aime les « deux villes », el je les regarde, et je les admire, même en courant, même en passant.. *