L'HEURE DU DEPART
6 juip J900.
Il est des Parisiens, coupables de paradoxe, qui, à l'heure actuelle, font leurs malles. Ils parlent pour la campagne au moment précis où il est tout a Fait intéressant de vivre à Paris. La province s'y bouscule; l'étranger y accourt; les trains de plaisir commencent è déverser des caravanes dans la foule comme des ruisseléts humains dans la mer, et on aperçoit, parmi ces flots, des groupes de gens qui portent des insignes divers et meme des numéros à la boutonnière afin de parvenir à se reconnaître sur les boulevards ou le trottoir roulant. C'est l'invasion des curiosités; et des enfants portés au bras de leurs parents se heurtent dans la grande kermesse à de vieilles gens stupéfaits et traînés dans des fauteuils. Ceux qui ne savent pas encore ce qu’ils voient sourient
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en passant h ceux qui ne reverront plus jamais ce qu’ils vont voir. C’estîe moment des grands spectacles incroyables — et c'est aussi l'heure précise où les Parisiens s'eu vont.
Ils s’en vont parce que Paris ne sera plus désert □prés le Grand Prix couru et que Paris, cette fois, n’appartient pas spécialement à « Tout-Paris >k Iis s’en vont parce que c'est une mode, un tîc d affirmer qu’à partir d une certaine date Paris devient inhabitable. Inhabitable? El. pourquoi? Parce que jamais il n’est plus charmant qu’en cette saison où le snobisme le déclare insupportable, U y a des paysages exquis et des coins délicieux. On trouve matériellement plus d’ombre au Bois qu'à la campagne et, en cette année où Paris reçoit ses hôtes, Paris, comme le Monsieur Chou Henry du duc de Morny, pourrait bien « rester chez lui, ï>
II le pourrait et il le devrait. Ici est l'intensité de la vie. C’est le mouvement et c'est la bataille. Certes il serait bon, il serait consolant et doux de s'isoler en un coin obscur et de ne songer à rien, dans le hamac et sous le saule - mais les siestes ne sont point permises à lout le monde et la nécessité est là qui force à coups d’éperon des millions de nos contemporains à continuer leur tâche accoutumée, été comme hiver. Je ne les plains pas s'ils ont Paris pour consolation et pour spectacle. On n’habUeraît point Paris, cette année, qu’on y viendrait du fond du Kamtchatka. Et que dis-je? On y vient de plus loin, de beaucoup plus loin.
Mais le Parisien a ses habitudes. Il lui faut, à une
LÀ VIE A PAUIS,
certaine date accoutumée, clore ses fenêtres, saupoudrer ses meubles de poivre, mettre des housses et partir. Le Parisien — du petit au grand—aime la campagne. Il l’aime tout en y baillant d'ennui. Il l'aime en regrettant, quand il s'y trouve, son ruisseau de la rue du Bac. Il est naturellement idyllique, mais en se rapprochant cependant, il faut l'avouer, beaucoup moins du divin Virgile que de Paul de Kock, « Ma campagne 1 » dit fièrement le petit bourgeois de Daumier en contemplant dans sou jardinet, grand comme un tapis de prière, un manche à balai qui bourgeonne, mais pas plus qu'un nez de buveur. Le Parisien aime la campagne, mais pour la maculer de ses détritus. U jonche les bois de journaux déchirés et de tessons de bouteille. Dans sa volupté de dîner sur l’herbe entre pour beaucoup le plaisir de transformer les dessous de bois en ces paysages de banlieue que J.-F. Raffaelli et les Concourt ont signés, l'un d T un pinceau, les autres de la plume*
Et ce plaisirvaudevillesque, le « dîner sur l’herbe qui était charmant du temps do Pater et des peintres des fêtes galantes, le Parisien et le provincial en liberté qui visitent l'Exposition se le donnent à Fonvi, non plus sur la mousse de Me\nlon ou sous les chênes de Viroüay, — niais sur les pelouses des jardins du Trocadéro, sur les verdures du Champ -de-Mar s, avec une brutalité détestable. Les pauvres gazons entourés de grillages, les tertres verts qui rient,aux yeux autour des pagodes ou des temples sont pris d'assaut par des familles » qui étendent là une gazelle comme siège et une autre comme nappe eL gobeloLient sur
les gramena en enfonçant leurs talons dans îa terre molle. Je parlais l'autre jour, de ce qu’il y a de ïïéve dans cette Exposition admirable. Hélas! la réalité violente chasse les visions comme à coups de bouteille I... Elles flottent après les repas en plein veut, ces bouteilles vides, sur les lacs où nagent les cyprins rouges, et les nymphæas, les grandes Heurs d’eau poétiques, sont remplacées sur ces eaux qui dorment par des papiers graisseux et des gazettes déchiquetées enveloppant des débris de victuailles floLiant là comme des épaves de godailles.
On avait, la veille, des visions de coins d’Orient et on tombe dans les détritus d'une immense kermesse au gros vin bleu.
Mais, la poussée de la foule une fois passée, la féerie réparait, se réveille, et le charme renaît.
Que les Parisiens parlent donc qui né comprennent point que ce qu’il y a à étudier à Paris (heureux ceux h qui leur loisir permet ces études!) on ne le retrouvera plus, on ne le reverra plus. Un voyagé autour des Palais vaut aujourd'hui ion Les les excursions du monde. Ville-d'Àvray, Dieppe, Vichy, Ludion, les Parisiens les retrouveront si Dieu leur prête vie. Au contraire, la pagode de Chodon et la grotte du Pnom avec ses architectures bizarres, ses colossales figures, ses monstres et ses dieux — celte double vision de îa Cochînchine et du Cambodge, on ne la retrouvera pas P Sî loin, on est si loin, si loin de tout sous ce tertre fantastique et l'on est stupéfait, en en
sortant, do se retrouver ûnns les jardins de France 1
Soyons jus Los, nous voyons des merveilles. On pourrait même dire, si Ton voulait critiquer, que nous en voyons trop. On s’y lieurLe. On en rencontre partout. Et e f est le moment précis oii cet étalage multiforme et mutticololore attire l'univers que des êtres intelligents et curieux choisissent pour boucler leur valise et prendre non pas le « liquet » du Champ-de- Mars, mais le ticket de la monlagneou des bains de iner!
H y avait cependant nombre de Parisiens — et de Parisiens « de marque » — pour écouter, l'autre malin, l'allocution du nonce apostolique bénissant le Sidéroslal. du Palais de ]'Optique, M, Ferdinand Brunetiêre a parlé, jadis, dans un retentissant article, de la « faillite de la science ». II me semble que la science a, depuis qu'on Faccusait ainsi de déposer son bilan — bilan moral, je le veux bien — admirablement rétabli ses affaires. Elle nous montre — je l T ai dite! je le répète — le miracle — tout bonnement. El ce matin du 2 juin, nous avons assisté à ce spectacle tout à fait inattendu et intéressant, qui! faut noter et souligner : un prélat mit ré et crosse, le nonce du pape eu personne, Mgr Lorenzelli, venant célébrer ce télescope géant, cette lunette de soixante mètres de long que son inventeur, M, Gauthier, voudrait bien voir rester en France et que le pape Léon XIII rêve, au contraire, dit-on, de voir installée dans le jardin du Vatican, dont il a restauré l'Observatoire.
Il serait dommage — ai-je besoin de le dire? — qu'un chef-d'œuvre de la science française, construit au prix de tant d'efforts et après tant de résistances
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et de négations, échappât à la France, Mais ce qui est certain, c'est que le pape lui-même a engagé le nonce à bénir le Sidérostat et à prononcer l’oraison fameuse de saîat Thomas d'Àquin devant col instrument où, grâce au sidérostat de Foucault, j'ai pu, dans te champ de la lunette immobile, voir sous mes yeux, toucher en quelque sorte, l'éclipse de soleil, l’astre mordu et comme dévoré, au dire des Chinois, par le dragon : « Donne-nous l’usage parfait de cet instrument, Fart d’observer, l'esprit de comprendre, la capacité de retenir, le moyen et la facilité d'instruire, la su b Üli Lé d’interpréter, l’abondance de parler I » Cela dit en langue latine.
Et, à bien comprendre, c’est un fait capital et en quelque sorte symbolique k l’heure actuelle que cette consécration donnée par le représentant du Saint-Père à l’œuvre de science que je dois k M. Deloncle d’avoir étudiée do si près, Galilée eût été heureux d’entendre, prononcée avec cet accent italien qui donne tant 4^ charme au latin, cette oraison qui, après l’éloquent discours français du nonce, semblait comme une cassation du procès d'autrefois, <t E pur si muove », ù pauvre Galilée Galilei, et la science, comme la terre, u marché, gagné du terrain, imposé son pouvoir b,,
La Science? Là encore, dans une des salles de ce Palais de FQp tique, un ingénieur que je ne connaissais pas il y a quelques jours, M. Séguy, a installé toute une série d’appareils lumineux, parmi lesquels des tubes qui se colorent, s'illuminent à distance. Or on peut déjà prévoir, par là, qu’il arrivera une heure J dans vingt ans, dans cinquante ans, dans cent ans.
je ne sais quand, mais l'heure sonnera, oü l'on pourra éclairer ainsi toute une ville — de loin et sans becs de gaz. Nous avons déjiV ce prodige : la télégraphie sans fil* Nous aurons cet autre incroyable phénomène : F éclairage sans appareils, l'éclairage à distance de toute une cité*
Oui t tout est possible. Nos fils et petits-fils verront de grandes choses. Le siècle qui finit a été, avec Dumas, Pasteur, Bérthelot, Wurtz, le siècle de la Chimie, Le siècle qui commence sera celui de la Physique,
— Tenez, me dit, par exemple, M. Séguy en me tendanL une petite ampoule de verre qui dans la nuit, a des phosphorescences livides et éclaire les ténèbres dune lueur verdâtre, voilà la lumière éternelle !
La lumière éternelle! Parfaitement, Cette lampe, aussi merveilleuse que celle dWladin, ne s'éteindra jamais. Jamais cette lueur de ver luisant ne cessera de briller dans la nuit. L'uranium enfermé dans ce verre est pour toujours lumineux. À considérer le tube que voici, on pourrait croire à un jouet pour enfants, C'est peut-être une découverte qui, à un moment donné, transformera la via de l'homme.
M, Paul Deschanel a emporté, très intéressé et très heureux, un de ces tubes de « lumière éternelle ». M. Séguy a trouvé cela» Notre compatriote et ami M. d'Àrsonval a inventé et inventera bien d’antres choses. Je me souviens qu’il me fit l'effet d'une sorte de Faust souriant lorsque, dans un nuage argenté, il nous apporta, comme dans une fiole magique, de Pair liquide qu'il fit passer à la ronde comme une liqueur enchantée.
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Et ce qui nâvrc, c'est que le vulgaire traite un peu ces découvertes comme la Parisien affamé à la fois de verdure et de saucisson traite les gazons anglais des temples hindous. Le Parisien défonce les talus et, pour faire sa « dîneLLe ”, arrache l’herbe fraîche. Les badauds passent devant ces découvertes admirables en se demandant si l'on ne se moque pas un peu de leur crédulité. Je suis persuadé que, parmi les miniers de gens qui défilent devant la Grosse Lunette, bien peu se rendent compte de ce qu’elle représente de calculs et de dépense cérébrale. Ils voient là un lorgnon monstre, quelque chose de gigantesque, une sorte de canon géant comme celui que Jules Verne fait fondre en un de ses romans pour entreprendre, comme Cyrano, un voyage dans la lune, et c'est tout. Ils passent. Bien heureux Les inventeurs à qui ils veulent bien ne pas dire :
— Qu’est-ce que vous nous montrez là? Une fumisterie l p
Voulez-vous, au Salon de peinture, voir à votre aise le tableau le plus artistique et le plus suggestif? Visitez V Exposition un jour de liesse, d'entrée gratuite. La foule va droit au trompe-l'œil, au tape-à-rééil. On se bat devant quelque papier pein L L'œuvre délicate, parfaitement délaissée, est, au contraire, abordable. EL c'est pourquoi il faut donner à cette foule des leçons d'art, éveiller en elle les intuitions latentes du goût qui, comme chez la fine race japonaise, si esthétique, sont une des grâces et des forces de notre race latine. N'abandonnons pas la grande féerie industrielle, que d'autres appellent la « grande foire », aux seuls
mangeurs de cervelas des soirs fériés. 11 y a là toute une école de science et d’art, tout un enseignement par les yeux, une gigantesque leçon do choses» Je voudrais, de temps à autre, en dégager le sens, en marquer la portée. Celte fêle du labeur a sa moralité. Il ne Faut pas que tous les Parisiens laissent aux étrangers seuls le soin de la souligner*
Par exemple, que de philosophie dans les seuls « joujoux » î Nous en parlerons quelque jour.
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