‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 16 sur 46 · UN ROI A PARIS · texte numérisé non relu

UN ROI A PARIS

13 juin 10û(h

« Je suis le premier souverain qui visite l'Exposition. C'était mon droit en qualité do petit-fils de la France* » Ces paroles, qui oui un tour si français, et que le roi Oscar II prononçait en parlant à M. Déliassé, ministre des affaires étrangères, ont tout de suite conquis ceux qui les ont lues comme ceux qui les ont entendues* et le souverain de Suède et de Norvège fera tout naturellement aussi la conquête de ceux qui le verront. Il est grand, il est bel homme, il est à la fois mâle et cordial, il est charmant. Les journalistes qu'il a reçus chez lui, au Congrès de la Presse* à Stockholm, n'ont pas oublié sa haute bienveillance souriante el son accueil particulièrement affable. Les Parisiens, à leur tour, en le recevant chez eux, dans cet hôtel de Fa venue du Bois, où nos petits soldats montent la

faction dans leurs guérites tricolores et où, au-dessus des arbres verts, Hotte comme sur un petit palais de villégiature notre drapeau aux trois couleurs, les Parisiens, tout a fait séduits, n’oublieront point l'hôte qui passe à travers les galeries du Champs-de-Mars ou les rues de la ville avec un salut élégant et un mot aimable pour tout le monde.

Oscar 11 est un charmeur. Ce roi de Suède est un poète. Il sait que la parole a sur les foules une puissance considérable et, comme il serait le premier orateur de sou royaume s'il n'en était pas le chef, il se plaît à manier cette langue suédoise, d'une gravité harmonieuse, sévère et douce à la fois, et les voûtes de rUmversïtc d’Upsala n’ont pas oublié l'espèce de joute d'élégance qui eut lieu entre le souverain et l'évêque d’Upsala, et où le roi demeura le maître.

Nous lui avons entendu, danse elle réception fameuse où il « traita » les gens de lettres chez, lui, porter, en français, dans un style ferme et sûr, d'une forme impeccable, un toast à cet instrument de la Pensée humaine, véhicule des idées aussi prompt que l'électricité et aussi redoutable que la foudre : la Presse, Non seulement Pacte en lui-méme (car c'était bien un acte voulu) était considérable, mais la façon dont le discours était écrit, prononcé, ponctué, souligné, était — il n'y a pas d'autre mot — d’un maître de l'art oratoire. .1 aï entendu bien des discours dans ma vie; je n'en ai pas ouï de plus décisif.

Et, à dire vrai, le fait dominait encore la harangue. C’était vraiment un spectacle admirable que celui de ce souverain levant sou verre pour saluer lesreprésen-

LA VIE A l’ÀÏUS*

Unis du journalisme de toutes les nations. Trop spirituel pour ne pas savoir quel terrible pouvoir a la presse, le roi de Suède et de Norvège est un penseur trop averti et un esprit trop supérieur pour uo point se dire que le journal, propagateur de lumière, fait germer encore plus de bien qu’il ne sème de mal* « Quel bien, s’écrie le Yernouillet d’Emile Âugîer, Pedro nié à qui l T on donnerait le prix Mon Lyon si on le comparait aux Yernomllèts de la vio couranie, quel bien la presse peut, faire!

— Ne m ’en parlo pas, ça fai L frém i r I » répon d G ï h oyer P

Nous avons donc vu — et c’est un des souvenirs profonds de ma vie — un souverain boire h la Presse, i'èter la Presse, boire à ce Quatrième Pouvoir dont un roi de droit divin comme Louis XVII t avait déjà reconnu la puissance lorsqu’il faisait passer dans le Moniteur de petites notes écrites de sa main. Mais jamais, autour d’une table servie dans un château royal, un monarque ■*— ftH-ceun deées rois pli ilosophéfr ou ri meurs du xvnr siècle — n’avait porté un toast è cette forme militante de la Pensée humaine* lia fallu pour cela trouver un chef d’Ëtat qui a vraiment une àme d'artiste unie u un cerveau de diplomate et à un cœur de soldat.

Comment le roi Oscar II rerïouteraît-îl les bourrasques du journalisme, lui qui, marin de premier ordre, a bravé toutes les tempêtes que, poète, il a chantées?

Homme d action, il est avant tout un homme de pensée. Ce qu’il a combattu, après les éléments dont il raconte les colères dans ses Poèmes ci Feuillets de

mon journalj ce qu'il a voulu vaincre et avec un acharnement admirable, c'esL le double fléau qui décime les peuples, menace l'homme'et — disons-le à nous-mêmes— attaque surtout la race française : la tuberculose el l'alcoolisme, Contre ces deux monstres qui dévorent, le roi de Suède el de Norvège s'est dressé» comme un roi de la paix, en protecteur de la vie humaine» La tuberculose fauche, en France, les poitrinaires par cent mille* En une année, supposez qu’une grande ville comme Toulouse, par exemple, disparaisse» Eh bien I cette incroyable disparition a lieu. La tuberculose nous arrache par an la valeur numérique d'une ville entière. De même l’alcoolisme corrode la race, fait des dégénérés, des débiles ei des fous» La Suède étai t, avant le roi Oscar, le pays de l’alcool triomphant, L'alcoolisme a reculé depuis que le souverain lui a fait la guerre. Il faut visiter un simple poste de police à Stockholm pour voir ce que la volonté du roi a substitué h la liqueur qui tue et qu'on appelle « l’eaude-vie » par antiphrase. Des livres, des cartes de géographie, de la musique, un piano* Une tempérance qui n'a rien de puritain ni de rébarbatif* Bref, la raison humaine préservée du fléau sinistre*

El la tuberculose 1 On peut voir dans le Pavillon de la Suède, rue des Nations, un livre magnifiquement relié oiïert a Oscar II avec des aquarelles délicieuses et des adresses reconnaissantes gravées sur des feuillets d'argent par la Ville de Stockholm remerciant son roi de sa lutte contre la tuberculose. C'est la constatation faite par la vénération publique d'une grande bataille gagnée contre la Mort.

Aussi bien nous n 1 éprouvions, nous, aucun étonne* meut k voir le souverain pensif boire u la liberté et à la prospérité de la Presse. Il savait que, précisément dans les combats pour le bien de tous elle peut tout et qu'elle sonne ou bien doit sonner, car son rôle est grand, le clairon pour les « sanatoria comme pour les idées. Mais ce qui toucha profondément ceux de nos confrères qui eurent l'honneur de passer au château de Drottningholm cette inoubliable soirée, ce fut la bonne grâce du prince donnant à son hospitalité une sorte d’aménité touLo particulière et comme paternelle. Le même homme qui passait, redressant sa liante taille, en montant l’escalier de son palais entre deux haies de (rubans immobiles, sabre en main et comme pétrifiés —ces trahans historiques et héroïques qui portent encore l’uniforme de drap bleu, les parements jaunes, les bottes et les gants de buffles des trahans qui combattirent avec Charles XI L le CharlesXII dont Oscar II a écrit l'histoire et veillèrent sur son cadavre — le même homme qui, de ses yeux bruns cl profonds, enfonçait son regard de commandement dans les prunelles de ces soldats immobiles comme des statues, devenait avec ses hôtes un causeur exquis, uh maître de maison délicieux faisant avec esprit, avec plaisir, les honneurs de son « home » princier.

Et qui ne se rappellerait cet adieu du roi tandis que, dans la nuit, ses invités se rembarquaient au son des

amenés? La nuit du Nord, qui n’était pas la nuit, mais un jour plus poétique et pins exquis, enveloppait ce

départ d’une atmosphère délicieuse et comme d’une couleur bleutée, lactée. Des fusées montaient dans le ciel clair comine des étoiles filantes qui fussent parties du Fond des eaux. Et, debout sur la terrasse du palais de Protiningholm, le roi de Suède et de Norvège levait son chapeau gris en disant à ses hôtes non pas adieu, mais au revoir. Tant que nos yeux purent distinguer lu haute taille du souverain se détachant sur le fond du château et tant qu’il put apercevoir la petite flottille s'éloignant vers Stockholm, il demeura là, saluant toujours ; — puis, dans îa nuit lumineuse, nous vîmes lin point blanc osciller au loin, comme un signal de souvenir, comme un suprême adieu. C'était le roi de Suède qui agitait son mouchoir, au loin, pour dire encore adieu à ses hôtes.

Paternel, voilà ridée de lui-même que nous laissa le souverain. CL on sent combien il est père quand on lui parle de ses fils, le prince royal, aux fïères allures de soldat correct, le marin aussi et le paysagiste puissant des forêts de sapins et des fjords de Norvège. On retrouve alors sur ce visage fait de bonté mâle un sourire touché qui relève ta barbe grise. Notait sa taille qui, dans une réception officielle, domine la foule d'un salon comme, dans la bataille $ celle de Bernadolte dominait les pompons de ses grenadiers on croirait à un descendant dd roi Béarnais et à une sorte d’Henri IV Scandinave, El le rSssou venir du Béarn revient, comme par atavisme, sur les lèvres de ce roi du Nord, « Petit-fils de la France », il a raison,

Nous lui avons entendu dire à un de nos confrères de la presse de Marseille qu'on lui présentait, ce soir fameux de Drotlnîngholm :

— Oh! mais nous sommes quasi-compatriotes ; ma grand’mère était Marseillaise!

La Suède, d’ailleurs, tout entière garde à noire France comme un vieil amour secret et profond* J'étais surpris, en voyant danser, en leurs pittoresques costumes, U-bas, dans les Forêts de sapins, les jolies filles et les beaux gars de Dalécttrlie* de retrouver des airs anciens qui me rappelaient les chansons d'enfance, les îe musettes » du Périgord ou du Limousin* les gavottes de Rameau que mon aïeul me jouait sur son flageolet quand j'étais petit. Rien d’é tonnant cependant u ce que ces danses et ces airs suédois, bourrées oti chansons, me parlassent delà France* C'est Gustave 111 lui-même, rémunouré de Paris et de Versailles, qui les a rapportés là-bas dans sa valise royale et qui les a popularisés parmi les grands-parents des Suédois d'aujourd'hui.

Et nous aimons la Suède, comme la Norvège, comme la Finlande et le Danemark, parce que ces peuples du Nord nous sont fidèles* Je me rappelle encore avec émotion, lors de ce voyage en bateau vers le palais de Drottninghohn, sur la rive verte des claires eaux que nous traversions on groupe charmant de jolies jeunes hiles eu robes blanches, agitant, devant une élégante villa, des drapeaux tricolores français*

— Ce sont mes filles, me dit un grand bel homme souriant et mâle, un Suédois, un soldat, un officier

I3tï

supérieur de l'armée* Elles aiment comme moi, la France* En 1870, j'étais officier d'ordonnance du général Chanzy.

Retrouver sous Tu ni forme suédois et dans letninistre de la guerre du roi Oscar II un soldat de l'année de la Loire, c'ést une sensation qu’on irait chercher plus loin encore que DrüUnîngholm. Ah S la belle soirée de rêve! Et quelle hospitalité que celle de notre hôte d'aujourd'hui 1

Il nous fil les honneurs de ses collections, tapisseseri.es, œuvres d'art, reliques de la Guerre de Trente Ans qu’il dérobait délicatement â la vue des peüls-fîîs de ceux qu avaient bousculés Gustave-Adolphe. 11 nous mena dans ses jardins* II avait un mol aimable et une fine réplique pour Loul le monde. Et iî était aussi heureux do recevoir ainsi la Presse que la grande Catherine avait pu l’être d'accueillir le lion Denis Diderot Comme je louais devant lui les hardis explorateurs qui vont, tels Nordenskjold ouNanson, dérober au Pôle Nord ses secrets, s’enfoncer, fils intrépides de \Yikinjgs, dans lés mers de glace :

—- Mais, médisait-il en souriant, le Pôle, c’est chez nous !

lî trouvait toute simple l'épopée de ses marins; c’est que, s’il n’était roi, il ferait comme eux. Lui aussi il a dompté la mer et, après avoir pénétré îe mystère du Pôle, il raconierait ses impressions, avec le « brin de plume « qui a traduit le « Cïd » de Herder et le « Faust » de Goethe, et qui signait de pénétrants poèmes du pseudonyme « d’ûscar Ere de ri k ».

L A VÏE A V A RIS»

Qu'il soit donc le bien venu dans notre Paris, Oscar Frederik ! Parts, du reste, 1 a ad opté sur Fheuïècomme un souverain populaire. Il le cherche, il le demande, il racclmne. Leroi de la paix (depuis soixante-quinze ans la Suède et la Norvège n’ont pas connu de guerre) est le héros de celle pacifique semaine.

Dimanche, au Grand Prix, tous le saluaient ; le soir devant Fhôtel de la rue de la Faisanderie, où son très distingué ministre, M. Akormann et Mme Âkerrnaun présentaient avec une exquise bonne grâce leurs invités à leur souverain, des Parisiens encore attendaient ta sortie d’Oscar H pour raccompagner d’une ovation.

J’ai retrouvé là, avec trois années de plus qui n’ont pas même touché sa robustesse, le roi de Suède et de Norvège tel que nous eûmes FÉonneur de le voir entoure de ses Irak ans. La taille haute est la même, Le sourire est aussi spirituel et lin, les épaules n’ont pas fiéeiii. Tel il nous apparaissait, saluant de loin les barques qui emportaient ses bûtes, tel je Fai revu, trouvant un mot typique et cordial pour chacun — grande dame ou soldat ~ et se reposant des fatigues de Longchamps en écoutant quelque cantatrice suédoise o u quelq ne eh anso n n orvégïê n ne do ni la m usï t j u e peut-être, lointaine et puissante, mélancolique et flère à la fois, était de loi.

Car il est musicien aussi ce roi penseur. Il a beaucoup de litres, comme il a beauepup de croix. Et, de toutes ses décorations, celle dont il est le plus fier est sans doute celle qu'il attache au bout d'un petit ruban tricolore : une médaille de sauvetage

LA Vit; A PAULS,

gagnée pour avoir sauvé une femme dans notre Midi, Un roi sauveteur! L'auteur des « Misérables » l'eût salué comme il disait, en un chapitre superbe, de Louis-Philîppe pratiquant la saignée au bras d'un postillon frappé d’apoplexie ; « Le seul roi qui ail versé le sang pour sauver. » Oscar 11 ajoute son nom à celui du roi que louait Victor Hugo. — Qu'il me soit permis de signaler, après la visite de leur roi, ta venue à Paris des étudiants de l'Universilé d'UpsaL Ils viennent voir l'Exposition et donner deux concerts ail Trocadéi'o. Le public en les écoutant, aura une profonde impression d’art. Jeteur ai entendu chanter leur « Hymne a la patrie », là-bas, en Suède : « A jamais nous défendrons le pays libre qui encore est le mitre !... II est beau, il est beau d’être vainqueur dans le combat ; mais plus beau encore, ô mère, de mourir pour toi I »

C'est poignant et prenant. Tous les fils aiment leur mère, et la patrie, dans le chemin de la vie, est, pour chaque parcelle d'humanité, la grande étoile. Il faut écouler les étudiants suédois*

ni

1/Exposition. — De îa tristesse qu'on a déjà à la voir finir, — L'hiver dé^ le printemps. — La féerie, — Le palais des Illusions* — S* Al, Y Électricité, — La France en 1000. — Paris en fête* — La trêve de !’oubli. — Ce qu'il y a derrière, — Tout voir î — Un dialogue entre mille. — Tout goûter! — Cuisines cosmopolites. — Le souvenir. — Les rêves de fortune, — Un peintre russe h Paris. — VerestChagin et îa guerre, — Uorodiuo. — La paix au palais des Illusions. — L 1 union européenne à Pékin* — Une tragique leçon de choses. — M. Ber- Lhelot à l'Académie . — Joseph Bertrand* «— L'Académie a ViroElay. — Le peintre TrouÜleberL — Les destinées.

30 juin cm

Il faut croire que le pessimisme, ou tout au moins la mélancolie, est un sentiment plus ancré dans nos esprits que nous ne le voudrions croire* Je rencontre nombre de gens qui, devant les merveilles de l'Exposition, n'ont— au lieu de l'admiration pure et simple, celle de la« bête » que Victor Hugo se vantait d'avoir pour Shakespeare — d’autre pensée que celle-ci : tf Quel dommage! De toutes ces séductions, de touL

ce décor, do loute eeüc féerie, dans quelques mois il ne restera plus rien 1 »

Et ils s al tri s Leni. Ils ressemblent ù ce personnage désolé — et désolant — qui, dès les premiers bourgeons printaniers apparus au bout des branches, s'écriait: «Quel malheur!... Voilà que nous marchons vers Pliiver! » Je sais bien que leur angoisse de voir disparaître ces palais exquis, cette Venise idéale ce quai des Nations qui ont lout à coup enseigné aux Parisiens qu'ils avaient pour une fête de ce genre, un Heure incomparable, oui, je sais que celle mélancolie préventive esl encore une des formes de F ho ni mage. Plus on pleure, par avance, ce qui doit finir, plus on loue, par là, ce qui existe. El il Paul avouer que ce qui existe présentement — que ce soit en staff, en cette monsselino-plasiie qu’inventa M. Àrrondelle, en toile ou en plâtre — esl quelque chose do féerique. Les étrangers encore un coup, sont venus nous le déclarer, puisque nous hésitions à le reconnaître. On peut bien rééditer maintenant et traduire dans tout leur charme oriental les Jfilir et une nuits ; les khalifes n'ont pas eu, malgré leur omnipotence, les visions incroyables que M. Hé.nard, du fond du palais des Illusions, donne gratuitement à la foule qui pousse des cris étonnés devant les Alhambras fantastiques, les voussures étincelantes d'escarboucles, et les colonnes de marbres transparents, vertes, blanches, rouges ou roses.

M, Michel Corday nous Pavait annoncé jadis en de remarquables articles : l’Exposition de 1900 aura pour reine l'Électricité, Sa Majesté est capricieuse, rebelle

parfois, parfois aussi très redoutable, mais elle a ses grâces et, quand il lui plaît (le séduire* eüe arrive à des effets que les sultanes des contes persans ne soupçonnaient même pas, Scheherazade peut ajouter un récit è toutes ses imaginations précédentes : le dernier paysan de France qui vient à Paris en trahi de plaisir et, entre le déjeuner et le dîner qu'il porte dans son panier pour boire « bouteille » au pied de la Tour Eiffel, pénètre, bouche bée, au palais désillusions aura vu, le brave homme, en dix minutes, un spectacle que n'eussent pas pu donner à un Haroun al Hascliid, le magicien le plus expert en éblouissantes visions* Illusions, je sais bien, tout est illusion et cette grande ferla internationale n'est, en apparence, qu'une gigantesque kermesse amusant et grisant pour quelques mois les badauds de toutes les parties du monde. Étudiez-la bien pourtant, celle foire de l’univers ; la France y fait noble figure. Le Sedan industriel, qu'on nous prédisait et que redoutaient même les sages, est victorieusement évité. Le goût, l'art, la science, le labeur de notre cher pays triomphent un peu partout dans ces multiples galeries si ingénieusement aménagées et jamais on ne vit dans toutes les branches de l'industrie et de l’invention humaines, un étalage supérieur, comparable même, à celui-ci* Aussi bien la tristesse préalable des admirateurs qui songenLque tout celan'estque transitoire est-elle parfaitement explicable. Comme disait Maurice de Saxe de sa romanesque existence : a Le rêve aura été beau, mais il est court! » La vision de beauté et de curiosité semble trop passagère et déjà un mouvement se des-

sine pour demander, s'il est impossible, qu'on prolonge jusqu'à Vau prochain celle apothéose du travail.

Le pourrait-on ? Je n en sais rien. Je sais seulement que le vœu est dans tous les cœurs. Je me rappelle la tristesse de tant de gens lorsque disparut la vision inoubliable de 1880. Pour parler comme mon neurasthénique : « Voilà que nous marchons vers l’hiver I » Ah ! si Ton nous assurait qu'au printemps prochain, recrépite et les lézardes de lu gelée une fois bouchées, nous reverrions les palais des Nations, là, sur la rive, depuis les architectures vénitiennes jusqu'au délicieux petit temple grec, le sonnet sans défaut terminant ce long poème ! Mais il faut y renoncer, dit-on.

hn attendant, ta foule avidement se repaît du spectacle. Je ne crois point que Paris ait jamais entendu tant d’accords de violons et vu ses ministères tendus de plus de marquises rayées de rose. Je ne sais quel observateur paradoxal et malicieux prétendait que le jour des courses d’Epsom, en Angleterre, un touriste un peu curieux pouvait librement pénétrer au Foreign Office, à Londres, et Feuilleter à son gré les dépêches dans les cartons ouverts. Londres tout entier, depuis Monsieur le Premier jusqu’au dernier huissier, ce jour-là, est sur le turF. C’esl une manière de parler. Mais il est certain que, présentement, tout sol) ici leur qui a quelque chose à demander à un ministre français ne saurait se plaindre d'ètre mal accueilli : il monte l'escalier sur de la moquette et, pour arriver à faire antichambre, marche entre des rideaux de velours rouge à crépines d’or.

Depuis le président de la Chambre qui prépare des

fêtes d'art comme celle de samedi dernier, où Toute tu France défile et danse devant un public de choix, jusqu’au plus petit exposant qui veut se rendre digne des hôtes accourus, tout le inonde ici lait un effort pour que notre Paris laisse un souvenir ému ou souriant à ses visiteurs et s'il n y avait point, derrière ces décors séduisants, tant de colères et tant de haines, le moment serait, à vrai dire, une heure de halte délicieuse (pour les heureux s’entend) et M, Alfred Picard aurait décrété, de par son œuvre seule, la trêve de V oubli.

I/unique défaut, à entendre les affamés qui veulent tout voir, le seul vice de cette merveilleuse Imposition, c’est sa richesse même: « Jamais, jamais nous ne pourrons voir tout! » C’est le soupir désespéré qui s’échappe des lèvres des visiteurs inquiets. Dans leur boulimie de curiosité, ils s'arrêtent, comptant avec effroi les journées de liberté qui leur restent» Quoi ! lanL d'attractions et si peu de jours de voyages U a Votre Paris, me disait récemment M. Maurice Jokai, mais c’est un gouffre déplaisir l »

Le dialogue suivant, qu'on m’a rapporté, est en cela d'une vérité typique et doit, sous une autre forme, se renouveler quotidiennement. Je le note comme exemple. Un monsieur et une dame sortent, les yeux gros de visions d’art, du grand palais de la Peinture et de la Sculpture,

C'est admirable % dit la femme, mais quel malheur I Nous n’en avons pas yu la moitié 1

— Que dis-tu là? fait le rnurL Nous n T en avons pas vu seulement le quart!

LA VIE A P AIUS.

— Alors, que faire?.*. Revenir! Mais si nous revenons, nous n'aurons pas le temps de voir le Champde-Mars !

— Et l'esplanade des Invalides 1 Et le Trocadêro ! EL.. IdttU Console-Loi, ces tableaux et ces statues, tu les reverras au Louvre!

— Mais, répond la femme, ce ne seront pas les mêmes !

EL le mari, frappé de la justesse de l'objection:

— C'est vrai, dit-il. Mais cela ne fait rien ; ce sera intéressant encore !

À cêté du tf visiteur qui veut tout voir », à l'Exposition, il y a le voyageur qui, dans cette même Exposition, veut faire ïe tour des restaurants et des bars comme on ferait le tour du monde et de se vanter, novembre venu, d'avoir « mangé de tout >k Les éblouissements des fontaines lumineuses peuvent donner une ophtalmie au premier; les nourritures vagues des cuisines cosmopolites doivent assurer au second le bénéfice dune gastrite. 11 faut un bon estomac à ce curieux des mets asiatiques eL des préparations singulières. Les journaux américains avaient fait courir le bruit qu'on pourrait difficilelement se nourrir ïi Paris et que les restaurateurs majoraient leurs prix courants dans des proportions irritantes. Ils exagéraient. Notre gourmet de plats inconnus va et vient dans l’Exposition sans se ruiner. Je crains plus, au bout de ces expériences diverses, pour ses intestins que pour sa bourse. Il rencontre

sans doute plus d'un établissement où on le rançonne» D'autres fois son estomac n'est point satisfait.

I [E — Où allons-nous dîner en sortant d’ici ? disait

Chapelle à Chevreau;

Mon explorateur de restaurants variés pourrait r dire de même. Mais qui calculera aussi, en vérité, ce

qu’il faut, à r heure où nous sommes, de denrées, d'accumulations de denrées, pour nourrir Paris, les Parisiens et l’affluence d’étrangers, Quel Gargantua formidable ! Quel a valoir hyperbolique ! C’est le I rg ventre de Paris qui est ce « gouffre » dont me

parlait Jokai. Les statisticiens nous stupéfieront à la fln âû Fan, losquïls publieront les chiffres de la consommation parisienne en ces mois de frai rie, de réceptions et de liesse.

Et ce « palais des Illusions », qu’on nous montre près de la galerie des Fêtes, est, je le répète, comme la * i matérialisation même de ce qu’avec la nourriture quo¬

tidienne la foule vient, de tous les points du globe, demander au Paris de 1900. Ouï, une illusion! Un peu r de rêve ! Rêve de fortune, rêve de plaisir. Aussi bien, c’est quelque chose qu'une illusion, ne durât-elle qu’une minute ; et avoir traversé, ne fût-ce qu’en passant, un Alhambra lumineux qui n’exisLe que dans la glace, c'est un bonheur durable, après tout, puisque c’est un souvenir. Or, s'il n’y avait pas le souvenir, en ce monde, qu’est-ce qu’il y aurait dune pour nous guider jusqu’à la dernière heure, puisque, trop souvent, l’espérance même nous fait défaut?

s Illusion I C’est ce que viennent chercher ici, au pays

d'échapper à eux-mêmes et à la vie de tous les jours. C T cst ce qu T onL poursuivi tant d’inventeurs qui, au bout de la route, oui déjà rencontré la déception finale. Combien cette Exposition aval U elle fait naître de projets, aujourd'hui avortés 1 Combien fait-elle accourir encore de papillons humains qui accourent se brûler à la lueur du Grand Phare î

Mon ami Yassili Verestchagin n’esL point de ceuxlà, qui saisit cependant l'occasion de cette Exposition universelle pour exposer quelques tableaux nouveaux exécutés, là-bas, dans son atelier des bords de la mer Noire, où il se repose de ses voyages et de ses campagnes. Il les a rapportés à Paris. C'est dans la galerie Georges Petit qu’on peut les voir. Et c’est toujours la Guerre qud cet artiste, compagnon de guerre de Skohelef, retrace de son pinceau qui, Pœilayant tout vu, rfalLénue rien. C’est la guerre, avec les férocités en quelque sorte chinoises qu'elle afTectc partout, dans ses plaies et ses h croîs mes mêmes. Guerre de Turkesian, guerre de Turquie, guerre de ltflS, Verestchagin nous rend les divers aspects des massacres avec une intensité de vision tout à fait singulière. Il eût pu nous peindre les tueries de Tien-Tsin, car il a vu la Chine comme il a vu les Indes. Sa puissance dramatique est rare. .Ce qu'il a observé dans la funèbre passe de Chiplat, il le montre, d’après nature. Ce qu’il a lu dans les Mémoires de la campagne de Russie, il l’évoque et, pour peindre la neige, il a travaillé dans la neige, comme pour peindre la guerre, il avait travaillé dans la poudre et dans le sang.

Un de ses derniers tableaux, à peine terminé, m'a

frappé entre tous* (Test la prise de la grande redoute, à iiorodino, l'égorgement sous un Beau ciel clair. Busses et Français se sont entre tués par milliers. Les cadavres des cuirassiers de CaulaincourL sont entassés sur les corps des fantassins en pantalons blancs et en habits verts de la garde russe. Les vainqueurs, sanglants, poudreux, aperçoivent au loin Napoléon et F acclament. Un blessé, qu’on venait d’amputer r raconte de la Flüze, saisit son pied coupé et, le soulevant, criait de toute sa force : « Vive l'empereur! » C'est cet enthousiasme farouche que M, Yereslchagin a rendu avec une vigueur saisissante. Je voudrais que Tolstoï en écrivit le commentaire. Mais Tolstoï a-t-il vu les tableaux de YeresLchagm? M. (Jérôme, qui se connaît en hommes, me disait un jour que Verestchagiu était un de ces êtres d’exception comme la nature en produit fort peu au point de vue du cerveau et du cœur, li est certain qu'il faudrait h la fois un philosophe et un critique d'art pour louer, comme il convient, ce Russe qui, pour le prix Nobel, fondé en l'honneur de l'homme qui aura le plus travaillé h la « paix universelle » se trouve pour ainsi dire en concurrence avec le jeune souverain, son empereur, donL la généreuse initiative invita les représentants des nations à se réunir à la conférence de la üaye — au palais des Illusions.

Ce qui « réunit en une conférence internationale » toute naturelle et ce qui groupe soudain et pacifie les hommes, c'est le danger. À bien prendre, les événe-

I, A VIE A PAH1S

ments de Chine nous donnent une terrible mais philosophique leçon de choses. La rue des Légations à Pékin, celle autre rue des Nations, mais moins souriant e i j ue cel le de no t re b o r d d e 1 ' ea u , o ffra î t n agu è re, sans nul doute, le spectacle que donne toute promiscuité de personnages appartenant à des pays divers. II devait y avoir là, entre diplomates, des questions de préséance et d'étiquette. Tout ce que le formalisme officiel impose à l’homme se retrouvait en un coude-àcoude quotidien dans les rapports entre représentants des puissances. L'émeu Le gronde, le péril jaune apparaît, les Boxers montrent leurs têtes farouches de Tartares-Mandchous, la foule hurle — et soudain la rue des Légations ne lait plus qu’une famille, et tous les groupes de nationalités diverses forment bloc pour résister à la menace des assaillants.

11 n y a pas de conférence de la paix qui ait plus vite unifié la vieille Europe. Un très aimable secrétaire d ambassade italien me disait hier :

— J'ai peut-être reçu la dernière lettre de Pékin qui soit parvenue en Europe. Mon ami, le marquis de X.. M qui fait partie delà légation en Chine, m'écrivait; <c II faut que le danger qui couve se rapproche, car depuis quelques jours nous jouons tous ensemble très amicalement au 1 awn-tennis. »

Si elle était raisonnable, l'humanité n’aurait pas besoin de ces menaces de massacre pour jouer à ce tennis symbolique. Mais il lui faut de telles épreuves pour lui faire comprendre la puissance de l'union et le bonheur de la fraternité. Les Boxers ne seraient-ils, en fin de compte, que des professeurs de sagesse? Ils

font, dans tous les cas, payer cher leurs leçons.

Pendant ce temps, la vie, autour de nous, continue, pacifique, et les cantates officielles et les vers de Sully Prudhommé s'obstinent à célébrer les bienfaits de la civilisation. On illumine les arbres dos Champs-Elysées de lanternes chinoises et les Célestes, là-bas, allument des villes entières en guise d’illuminations. M. Berthelet, qui vient d'être élu membre de l'Académie française, répondrait à cela que la science n'en fait pas moins son chemin, et il la prouvé jadis, en pleine guerre.

Cette élection de M. Bertlieîot n’a pas été fort dramatique. L’illustre savant était nommé d’avance. On ne refuse pas un bulletin de vote à un homme qui aura, un jour, sa statue. L'éloge de B. Joseph Bertrand sera prononcé ainsi par un de ses pairs. Ces deux maîtres ont vécu cête à cête et j’ai souvent rencontré M. Bertlieîot sur le chemin de la Saussaie, rendant visite a M. Bertrand en son chaîel de Virollay.

Noire pauvre Yiroflay! Des trois académiciens qui y habitaient, l’an dernier, M. Gaston Boissier y sera seul, cette année. Le chalet où Joseph Bertrand passait l’été avec son admirable e t nombreuse famille est loué, cette fois,et M. Tohÿ-Robert Fleury, qui s’csl laît bâtir tout auprès un atelier, n’a plus le cher et grand savant pour voisin. EL je regrette moins que la nécessité me force è ne point quitter Paris puisque je n'aurai plus — plus jamais — la joie de ces causeries avec M. Bertrand lorsqu'il venait, le soir, me surprendre en ma maisonnette etqu’aprôs une ou deux heures d’une conversation où son inépuisable savoir et son esprit,

son trésor de citations, d'anecdotes, de souvenirs, nous; étonnai eut et nous charmaient, je le reconduisais jusqu’à la grille du pittoresque chalet qu’il avait acheté à M. Duchàtel et nous causions encore sur la roule, le long du lois assombri, sous les claires étoiles...

Quellesimpressions de bonté mule, de dévouement, de virile tendresse nui laissées ce mathématicien qui fut un lettré exquis, ce pore de famille qui était le meilleur des hommes, un saint, si je voulais le définîr. Son portrait, je le ferai, un jour, et de tout mon 'cœur. Virollay désormais me semblera amèrement vide. Il est de ces affections, rencontrées au milieu de la vie, et. qu’on ne remplace plus... C’est ce qui fait peuUêtre qu’on s’achemine avec plus de résignation vers les collines où on les retrouve...

M. Bcrlhelot aura une belle page à écrire sur cette noble existence et il l’écrira, bes morts vont vite, c’est l'étemel refrain de ballade, qu'elle soit allemande ou parisienne. Avec Trouilleberl, le peintre Trouilleberl, cüe est parisienne. J ’ai, un jour, contristé cet homme* qui fut un galant homme et dont j’avais prononcé le nom à propos des truqueurs. Trouilleberl ne truquait point ses tableaux, pour parler le langage des revendeurs. 11 faisait du Corot tout n§ lu Tellement, d’instinct, parce que cet Le couleur argentée, cette vision de lanature lui plaisait. Or, il advinl qu’un de ses tu bleaux, portant le nom de Corot, ajouté par un faussaire, fut vendu u Alexandre Dumas fils. Jt y eut procès. On se souvient peut-être de l’aventure :

— Votre Corot n’est pas un Corot, c’est un Trouilleber t: disait Dumas au marchand.

EL Trouillebert pu! avoir celle ironique joie de constater que ses toiles valaient des milliers et des milliers de francs lorsqu'il ne les signait pas, 1! dut en souffrir; il en souffrit. Il protesta. Et cet homme de talent, malade et attristé, continua à peindre les paysages, tel qu’il les voyait et les sentait. ElaU-ce sa fauté si son œil avait des visions pareilles à celles du maître?

Je ne connais pas de destinée plus mélancolique. Mais Trouillebert avait pour lui sa conscience et jamais, en son âme d'artiste, il n'avait trompé personne. Il peignait ce qu'il aimait. Peut-être n'y a-l-il pas d'autre devoir et d autre joie au monde ! Ce qu'on dit de vous n’est rien. Ce qu’on pense de sol-mùme en sa sincérité d'âme, sans se Haller et sans se surfaire, voilà ce qui importe.

Le reste, c'est la poussière du chemin.

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