EN CHINE
l or juillet 1900.
L'Académie Tient de couronner un livre, la « Chine ouverte » t h l’heure précise où la Chine entend se fermer hermétiquement aux « diables étrangers ». Le Diable, pour la population crédule et surexcitée du Céleste-Empire, c'est tout Européen qui vient troubler la quiétude et fendre à coups de bâton la foule immobile de ces millions et millions d'hommes que nous nous habituons à regarder, pour dire le mot, comme des Chinois de paravent.
Derrière le paravent, il y a un peuple, et quel peuple! Innombrable, fourmillant, capable d'inonder et d’absorber le monde. Je ne crois pas — je ne crois pas encore — au « péril jaune » qui a inspiré a l'empereur d’Allemagne un dessin allégorique représentant les nations européennes hypnotisées par la vue d’un
LÂ VIE A PAUIS *
poussât) féroce et inquiétant, Quelqu’un qui connaît bien la Chine et les Chinois me disait qu'on serait étonné, un de ces matins, d'apprendre qu'avec une poignée d’hommes les légations ont pu tenir contre le grouillement formidable des assaillants aux yeux bridés, « EL vous verrez, m’assura il cet optimiste, — c'étail M. Va per eau, l'excellent commissaire général — vous verrez que quelques marins résolus et quelques diplomates changés en soldats étonneront le monde en réapparaissant tout à coup, debout, à travers cette autre muraille de Chine que forme le cercle des Boxers, muraille humaine, menaçante et mouvante, »
Je souhaite que le télégraphe confirme une telle prévision* Hélas I qu'aurons-nous appris au moment où paraitrontces lignes! A l'heure ouje les écris, j'enlrevois par l'imagination l'horrible scène : ces légations assiégées, les femmes, les enfants attendant la mort, les hommes, pftles, leurs revolvers A îa main, prêts A se défendre jusqu'au dernier — le groupement r tragique de quelques êtres séparés du monde, pressés comme sur un radeau, avec un flot qui monte, monte hurle, mord — et le bruit formidable de la foule, l'immense foule, l'horrible foule criminelle en tout pays lorsqu'elle a dans le cerveau la folie do la vengeance et sur les lèvres îa luxure du sang : la foule fanatisée qui demande, comme une proie, la chair de ces fils d'Europe réfugiés dans une ambassade et priant. Quel que soit le dénouement du drame, les scènes ont dù être lugubres. Lugubres et héroïques. Je suis certain que si M.S. Bichon nous revient, il nous cou fera, en s'oubliant lui-même, le dévouement des soldats.
la résignation des femmes, le courage de tous. Mais ce qui s'est passé, ce qui se passe dans celle ville de Pékin, inabordable maintenant, qui le sait? Quand pourra-t-on le Savoir? Le saura-t-on jamais? H semble, encore une fois, que la suprême ironie du sort se plaise â répondre à la Conférence de la Haye, au rêve de désarmement, par les batailles du Transvaal et à l'Exposition, œuvre de paix universelle, par l'explosion de barbarie de celle Chine et les tueries du Pays-Bleu.
Pays-Bleu devenu le Pays-Rouge ! La vie humaine pèse peu, du reste, en cette contrée où les guerres se soldent par des millions de cadavres. Ve res Ici va gin qui a pénétré dans certaines villes chinoises ruinées par les combats, n'y rencontrait que des ossements, des crânes, et encore et toujours des crânes, à perte de vue.
Après ua tas sinistre, ua autre tas de crânes 1
des crânes d'un blanc neigeux, lavés par Peau des pluies, rongés par le soleil, « On aurait dit, écrit le peintre, de ces gros cailloux que Ton voit au bord des rivières. » La révolte des Taïpings étant ajoutée à cette révolte des musulmans, ces deux périodes de massacres ont, au calcul de Yerestchagîn, coûté en vingt années quelque chose comme quarante ou cinquante initiions de vies humaines. Soit de deux millions A deux millions cinq cent mille égorgements par an.
Et le Nombre est si formidable, là-bas, que ces sai-
navire — et Peau continue à couler comme la race jaune à grouiller. La fourmilière innombrable ne s inquiète même pas de quelques fourmis écrasé es.
Un soîr, pendant la Commune, à Versailles, je me promenais avec un attaché de l'ambassade chinoise, el nous entendions au loin, le sourd grondement des forts du l'enceinte parisienne répondant a l'artillerie des assiégeants- Ces coups sinistres nous cuiraient dans la poitrine, nous frappaient au cœur, car chacun d'eux était Liré sur des Français, tuait des Français, et, le matin, un engagement ayant eu lieu du côté de Yanves, on nous avait parlé de deux cenls morts.
La pensée de ces deux cents morts nous hantait comme une vision sinistre. Il y avait là Étienne Àrago et M. Grévy, qui, tristement, hochaient la tête. Deux .cents cadavres ramassés, là-bas, sous les arbres reverdis par Avril l L'attaché d'ambassade du Céleste Empire se miL à rire et, dans sa face jaune, se,s yeux de porcelaine eurent des éclairs d'une férocité narquoise.
— Ah ! fit-il, que deviendrions-nous si nous devions nous émouvoir pour si peu? Et que diriez-vous donc, vous autres Français, si vous aviez vu, comme moi, couper dans une journée six ou sept miHe tûtes? Vos guerres civiles? Mais ce sont jeux d'enfants l Chez nous, c’est par demi-millions d’hommes qu’on s'extermine el on n’y pense plus un mois après I
Il ajouta gaiement, pendant que le canon, là-bas, grondait toujours :
— 11 faut bien vivre 1
Que voulez-vous qu'on impose le respect de l'existence humaine a lin peuple qui se soucie aussi peu de la vie ? Poussé à bout, affolé par les prédications des Boxers, il n'a qu'une idée : débarrasser la terre chinoise de ces Européens installés chez lui et voulant imposer leur civilisation aux !üs d’Asie. La vie encore un coup compte pour si peu Hi-bas que dans le Yang-tsélüang, lorsqu'un homme tombe à Peau tout le monde le regarde se noyer, paisiblement, sans l'ombre de pitié. Pas un Chinois ne quittera sa pipe pour tendre la main au malheureux qui disparaît là T dans le llcuve Jaune* Pourquoi? Dabord parce que loul homme qui en sauve un autre est tenu de payer les dettes de l’homme qu'il a sauvé* 11 devient immédiatement le débiteur de celui qu’il a arraché à la mort. Tous les créanciers du mauvais nageur (et mauvais payeur) ont recours contre le bon Chinois naïf qui a commis ce crime d 'en condamner un autre u vivre* EL puis la vie n’a pas de prix en ces contrées, je le répète* Les naissances pullulent; les morts sonl innombrables. Létre passe d'un point à un autre avec une facilité prodigieuse.
Mais, s’il méprise la mort, le Chinois aime la souffrance* J’entends qu'il se plaît à faire souffrir. 11 prolonge l'existence en d’affrouses combinaisons de tortionnaire. Ce peuple de lettrés a des férocités de tigre et des raffinements de chat déchirant la souris dans les supplices qu’il invente* C'est un ingénieux artisan de douleur* Il prolonge les agonies avec une science étrange de la cruauté. Quand je pense à ce pauvre commandant Henri Rivière dont la tète s'est promenée
par les villages et que les mandarins montraient, glorieux et souriants, comme un trophée, entre ses mains coupées, cette loyale main que j'avais serrée et qui avait écrit « Pierrot » et « Caïn » !
Tl faudrait arracher nos malheureux compatriotes à ces périls, courir bien vite de Tien-Tain à Pékin. Et comment? Les hordes sont nombreuses entre nos soldats et la grande ville. Le flot grossit. La mer jaune déferle. Les marins de l'amiral Courrejoles et les soldats du général Voyron arriveront-ils h temps?
Ils ne trouveront plus, du reste, devant eux les Tigres de guerre q u i, agi Lan l leurs d ragons fa n tas tiques, leurs drapeaux ornés de monstres brodés d'or et lançant leurs flèches contre les balles des carabines Mi nié de nos chasseurs il pied, prétendaient arrêter les Barbares en leur montrant des masques horribles et en frappant sur des gongs effrayants* Les Chinois qui, sans reculer d’un pas, sc faisaient tuer un à un sur le pont de Palikao et dont on retrouva les cadavres en ordre de bataille, en rang, le long des parapets, sont aujourd'hui remplacés par des soldats qui ne se contentent pas de bien mourir, mais qui veulent vaincre. Le colonel Dominé me disait qu'à Tuycu-Quan ce qui Pavait frappé beaucoup, c'est que, repoussés, les Chinois, acharnés, revenaient cependant à la charge. Leurs mandarins les arrêtaient dans leur retraite, les reformaient et les rejetaient à Passant. Jamais une colonne battue n'était revenue à Pu Uaq ne, autrefois. Le fait seul de ne plus s'en tenir à la défaite subite montre que l'énergie renaît dans celte masse humaine.
Et le Chinois est solide physiquement! « Nous 11 e
pouvions pas leur résister, me répétait un Tonkinois en me parlant du passé ; ils ont de si gros liras 1 » Le biceps du Chinois pesaiL lourdement, en effet, suites débiles épaules des Mis du Ton km. Nos troupiers auront donc à combattre des adversaires dignes d'eux, ces grands guerriers « en or » cjue repoussa Négrier.
Ajoutez que ces Asiatiques sont exaspérés. Un très aimable jeune Français qui T précisément, revient de Chine me contait, en riant et le plus simplement du monde, que, lorsqu'il rentrait au logis, fatigué de travailler à la ligne de chemin de fer qu'il construit là-bas, s'il apercevait une litière portant un mandarin, il s’approchait et ordonnait au fonctionnaire chinois de descendre :
— Mais je suis mandarin, et cette litière est à moi !
— C’est possible. Mais dans mon pays, je suis mandarin d’une classe supérieure à la tienne ! Allons, descends !
EL le mandarin, impassible et respectueux, cédait sa litière. Il ne la cédera pas toujours. Il ne faut ni tuer le mandarin ni lui répéter trop souvent qu’il est fait pour marcher à pied. Irrité h la tin, il se révolte, et sa ruse et sa rancune poussent autour de pauvres cires innocents les férocités, les bestialités, le s.appétits de meurtre de la foule.
Ali ! Chine délicieuse des visions de poètes, Chine des vers de Eouilhet ët de Théophile Gautier, avec les lettrés qui rêvent sous les saules et les petites Chinoises <( au teint plus clair que le cuivre des lampes » qui boivent le thé et, de leurs yeux de songe, coati