LE NAPOLÉON JAUNE
Les Célestes ! Les Asiatiques ! Je me rappelais, il y a trois ans, en regardant ces petits hommes robustes, princes cambodgiens et siamois, portant milliairenient la tunique et la casquette d'ordonnance, qui visitaient, un matin d'été, la manufacture de Sèvres, oui, je me rappelais une nouvelle que j'avais voulu jadis écrire, qui est restée ù l'état de projet, et qui s'appelait le Nûjmlêon jaune w
Cétài 11a mise en ac lion de ce fam eux périljaune d o n \ on nous a tant parlé, et qui deviendra peut-être terrible — qui sait? en rélléchissanl bien — le jour où ces millions et ces millions de peLits êtres couleur d'or ou de cuivre sc coaliseront contre la vieille Europe, moins vieille que leur antique Asie.
Le Napoléon jaune ! Le soir du traité de paix qui constatait l'impuissance de la Chine et la victoire
éclatante du Japon, un Enfant, fils d'un mandarin tué dans le massacre de Port-Arthur, se jurait de venger son père et de rendre au Céleste-Empire le rang elle pouvoir que la Chine n’aurait jamais du perdre* Il avait entendu souvent son père, le lettré, parler d un homme extraordinaire qui avait soumis, ü n’y a pas si longtemps, les Barbares d’Europe à sa vaste puissance, régné et commandé de par sa volonté et son génie, et qui s’appelait Napoléon Bonaparte. Le soir même où le traité maudit était signé, le fils du lettré mort demandait a un missionnaire français de lui faire venir, du pays lointain, l'histoire de Napoléon.
EL Tenlant grandissait en se disant :
— Je se rai, moi, le lYa p ol ëo ) i j a u n e !
11 y avait, là-bas, pendant que nos discussions politiques nous divisaient, que nos rivalités de frontières nous conduisaient à des guerres de nations aussi fatales que des guerres civiles, il y avait, au fond d une maison de bambous, un enfant qui cherchait pourquoi les soldats du Fils du Ciel avaient été chassés du Tonkin par les envahisseurs venus de France et les navires chinois coulés par les cuirassés du Japon, Et Feu faut devenait un homme. 11 venait en Europe* Il apprenait, à Paris, tout ce que peut savoir un élève de l’École polytechnique. Ambitieux et riche, il appliquait son idée fixe et sa forlunc à étudier, à mooir^ et, revenu chez lui, il substituai taux vieux errements de guerre qui ah ou tissent fatalement à la défaite, les nouvelles méthodes, qui conduisent à la victoire* 11 réveil Sait dans le peuple de Chine, accoutumé aux invasions, déshabitué de l'idée de patrie, le
culte des vertus militaires méprisées par celle nation de lettrés et de scribes acceptant comme toute simple, depuis les Mandchous, ridée d'être conquis, Il transformait la matière militaire chinoise aussi complètement qu’un armurier qui eût brisé des flèches et des ares usés pour les remplacer par des fusils Label,
El une révolte — énorme et pullulante — comme le sont les insur roc lions de ces pays où grouillent les populations innombrables, une révolte longue el terrible, qui, par sa terreur môme, réveillait de sa torpeur le Cèlestc-Empire endormi, permettait au fils du mandarin de démontrer, parle fait brutal,les progrès accomplis sous sa direction par l'armée chinoise, régularisée et disciplinée.
Plus farouche que Li-Hung-Chang, moins pitoyable que Gordon the Chinese, le Napoléon jaune écrasait les insurgés dans une série de combats qui portaient sa réputation jusqu'à la gloire, car on esL toujours très glorieux lorsque Von verse le sang de ses semblables. Ce qu'avait rêvé peuL-èlre autrefois Li-llung- Ghang, le vice-roi, ce que l'empereur avait redouté de son lieutenant, le bis du mandarin, leiYrt poléoti jaune l'accomplissait : U renversait la dynastie régnante et, comme Bonaparte, se faisait Empereur. Ceci se passait dans les vingt premières années du xx/ siècle.
Alors, étant Fils du Ciel, le Napoléon de l’Asie voulait devenir roi de la terre. Tacticien admirable, ayant lu, étudié, compulsé le grand Frédéric et Napoléon, Moltke et les généraux des guerres toutes modernes d'Amérique, sachant jouer de la dynamite et des chemins de fer, du courage humain et de la
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chimie, il rêvait de sou me lire aux millions de Chinois qui lui obéissaient, enthousiastes et llers, les peuples d’Asie, de grouper clans un immense empire tonie la race jaune dont ü voulait faire la maîtresse du monde et de l'unifier clans le sang pour la lancer ensuite a la conquête de l'Europe. Napoléon avait bien songé à l’empire d'Orient, a la conquête de l'Inde, lorsqu'il se heurta aux tètes coupées de ses soldats sur les remparts de Saint'Jean d’Âere 1
FL le Napoléon jaune écrasait le Japon, annexait le Ton Lin et i 'An nam d’où il chassait les fils d’Europe, prenait le Siam, englobait Java dans son vaste empire, prenait toute l'Asie et se heurtait, un jour, à la Russie et il l’Angleterre â la fois, — fomentant aux Indes une gigantesque révolte qui faisait des Ci payes autant d’auxiliaires pour lui et mettait les habits rouges hors de l’Asie, — franchissant, là-haut, la frontière russe, pénétrant en Sibérie et inondant de ses millions de petits soldats jaunes, fourmilières de l'invasion', 1 empire des tsars, — tandis que ses navires, nombreux et sortis des arsenaux de Chine et des usines japonaises, les innombrables cuirassés d'Asie coulaient, après des fortunes diverses, les vaisseaux d'Europe et débarquaient encore en Égypte, en Italie et en Provence, des soldats, des soldats jaunes.
Et plus l'Europe en tuait, des petits soldats jaunes, plus II semblait que l’Asie en dégorgeât encore un plus grand nombre* Ns étaient partout, arrivaient de partout, missel aient de tous côtés, inondaient tout, avalaient tout. Et, de capitale en capitale, le Napoléon 'aune arrivait à un endroit qui, Lui disait un savant
de l'Institut de Pékin (le fils du mandarin avait fondé un Institut de Chine), avait été autrefois un palais appelé les Tuileries.
Alors, reniant qui, le soir de T humiliant traité, s était juré de devenir le Napoléon de l’Asie, relevait le front et, fièrement, disait:
“ J’ai vengé mon pays, je l’ai fait grand. M. de Bismarck a été prophète; il n 7 y a plus d’Europe ^ et je suis le Napoléon ja an e f
Il avait, sans Fai mer beaucoup, mais par politique et par orgueil, épousé une jeune fille de la race de la dynastie déchue et il voulut que FimpéraLrice qu’il avait laissée en Chine fût couronnée solennellement à Paris et, en peu de jours, il la lit venir par le train impérial et spécial, directement, de Chine en France. L’impératrice jaune, fort élégamment velue à l’européen ne, salua F Europe tout entière par la portière de sou wagon capitonné de soie jonquille. Paris et ce qui restait de Parisiens — race à peu près perdue alors — regardèrent avec curiosité î a petite souveraine asiatique. On se consola de 3a défaite en la trouvant tfrôle. Et la mode fut de se coiffer à la chinoise ^ tandis que ['impératrice jaune se coiffait à la française.
Cependant, le Napoléon jaune n’était pas sans inquiétude. Il savait que, là-bas, au pays noir, au fond de FAfrïque, les populations s'agitaient depuis F Ethiopie jusqu’au Congo, et suivaient l'étendard sacré d’un mahdî qui avait déjà renversé le successeur de Ménélikle Grand. Le fils couronné du mandarin méditait une campagne d’Afrique comme Napoléon avait fait une campagne de Russie, et il songeait :
— Tombouctou n'est pas Moscou et ma vieille garde jaune ne craint ni la neige ni le soleil I
EL comme, en revenant du sacre ou iï avait remercié solennellement le dieu des armées, il rentrait en son palais avec la petite impératrice jaune, toute rayonnante et dorée, un officier» pressé, poudreux, demanda audience à Sa Majesté et insista pour être reçu,
— Que vient-on me troubler en ce jour de gloire joyeuse? dit le Fils du Ciel.
Mais l’officier répondit :
— Sire (c’était le nom qu’on donnait au fils du mandarin}, les noirs ont chassé nos troupes d'Algérie 1 Les noirs ont passé la Méditerranée, Le Mahdi est à Marseille î
AIors, froidemenl, le fflapolëon juune disaiL:
—- Aux armes ! ■
Il mobilisait toute l'armée d'Asie* Et c’était l’invasion jaune qui, maintenant, avait à lutter contre l'invasion noire, et cette Afrique — les fourmis noires après les fourmis jaunes — la terrible Afrique qui débordait sur le vieux monde*
Ceci n'est qu'un conte, ceci n'est qu’un rêve, et un mauvais rêve. Une vision macabre de l’une des années de 19... Le Napoléon Jaune ne naîtra jamais, Les fils de mandarins continuent à dormir, dit-on, dans leurs maisons d'Asie. Mais je n'en ai pas moins songé b la nouvelle que je n'écrirai pas, en voyant passer, dans leurs uniformes, les Cambodgiens de Pnom-Penh et les Siamois de Bangkok et en lisant le récit des massacres de Tien-Sïn.