‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 20 sur 46 · REVUE D'AUTREFOIS · texte numérisé non relu

REVUE D'AUTREFOIS

13 juillet im

Dans celte belle journée ensoleillée du 14 Juillet où brülaÜ sur le ciel clair, dans les arbres verts, au clocher de Notre-Dame, au faite des palais et au corsage des femmes le tricolore de la cocarde el du drapeau,' je dirai tout à l'heure ce qui m T a le plus frappé, ce qui uTa le plus louché. Chacun prend son émotion où il la trouve dans ces heures de fièvre et de fête.

«Pavais, le matin de ce jour de liesse nationale — dernier 14 juillet du siècle — visité, dans la rue des Nations, ce pavillon allemand où Pou retrouve, dans toute sa grâce, le Polsdam de Frédéric 11 et que je n’avais pas vu encore. Tout le inonde m’en parlait : « Avez-vous pénétré dans ces salons restitués d’après le xvm fl siècle et où Pou se croirait vraiment en des

salles du château de Sans-Souci ? H y a là une impression d'art vraiment profonde, et les maîtres français du dernier siècle, les peintres des fêles galantes — ceux que méprisaient David et son écolo — y apparaissent dans taule leur séducLion, leur charme pittoresque, avec cet éclat particulier dont on pourrait dire, s'il s'agissait de littérature, qu'il tient b la fois de Marivaux et de Shakespeare. »

J’avais visité le pavillon anglais — qui semble, avec ses Windows comme un coin inattendu de quelque II amp ton Court — une demeure choisie, meublée avec un goût exquis, attirante par ses Reynolds, ses Gamshorough, ses Constable, ses Turner, ses B urne Jones — sorte de National Galle ry transportée dans un cottage de choix. J'avais vu le pavillon hongrois, somptueux avec scs restitutions de monuments séculaires, T en tasse ment de ses merveilles d’orfèvrerie et de pierres précieuses, hanapset missels, armes et ceinturas, selles éblouissantes de cavaliers épiques, et cette salle des Hussards où, dans une chevauchée héroïque, semblent passer, dans le hennissement des chevaux et l’éclair des sabres, des générations de patriotes et de soldais... Toute une épopée! Toute une race ! J'avais vu ce qu’en mes rares échappées j’avais pu voir de l'admirable, de l'inoubliable spectacle que ces Pavillons, destinés à trop tût disparaître, donnent présentement au monde. Mais cette collection du grand Frédéric, prêtée ainsi à la France pour quelques mois par une galanterie souveraine, je ne l’avais pas vue. Et c’est un des attraits les plus vifs de l'Exposition, une de ses sur-

prises et de ses bonnes fortunes inattendues, Potsdam h Paris, Sans-Souci sur les bords de la Seine; les Watt eauj les Lancrel, les Pater — les œuvres *1q cet Antoine Pesne, qui vécut là-bas — les meubles d’argent, les cartonniers et les Labiés, les brûle-parfums, les vases eu forme ditrne ou de nef, les commodes des chambres il coucher du grand Frédéric, cl le pupitre incrusté de nacre, écaille et bronze doré devant lequel, sous ces memes lustres accrochés U\, le roi-philosophe, encore botté, jouait de la flûte, « rexlibicen », comme dans les croquis de Menzel ou le tableau de Géré me, EL ce malin, pénétrant en fin dans ces salles mi-closes, j’avais passé une heure exquise parmi ces bronzes et ces toiles — chaque morceau élan! œuvre de choix — et, de la « Leçon d’amour », où le délicieux guitariste se tient debout devant ta jolie fille arrachant une rose au buisson, jusqu à P « Oiseleur », jusqu'aux « Baigneuses », jusqu'aux haltes en forêt et aux repas sur l'herbe, jusqu’aux jeux de col in-maillard dans les parcs aux profondeurs bleues, j'avais, m’arrêtant aux amours de laBouvillon et de Destin et aux mésaventures de flagolin si lestement contées du bout du pinceau par Pater, admiré cet art du siècle passé, spirituel et sensuel, coloré, mélancolique aussi avec Waltoau, et toujours français jusq u’aux ongles — e t j e me i appe la i s. les vers du soldat couronné, rimant les épi très au peintre Pesne comme il en adressait à Voltaire et oubliait les nudités des cadavres mutilés de la guerre de Silésie en cçmLemplanl les seins roses et les jambes nues des baigneuses de ses peintres préférés ;

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Pdus-nous d'Aiuüryllis Les danses ingénue®,

Les nymphes des fonHs, les Grâces demi-nues, Et souvieuâ'tai toujours que c’est au seul amour Que ton art si charmant doit son être et le jour t

Amaryllis et Gamargo, la nymphe et la danseuse, je les avais rencontrées dans ce pavillon, qui est lit dressé comme un hommage à notre art français du xvuf siècle; et, visitant l'installation tout entière du petit palais allemand, je regardais ensuite, dans les salles du bas, Texposition des cartes géographiques, du papier et du livre -— non plus d'aspect Iran gais maintenant, mais purement germanique, avec des reliures où les aigles noires déploient leurs envergures; les légendes que Wagner nous rendit familières et dont quelques-unes, comme « Tristan et Y seuil », sont — M, Gaston Paris vous le dira —- — d’inspiration française ; et les ouvrages énormes consacrés aux primitifs illustres, aux Lucas Cranactt et aux Albrechl Durer, les éditions illustrées des Niebelungén, de Tannhæuser ou du Rheingold, tdut ce qui est l'inspiration et la foi de la Germanie; et tous ces livres, cette admirable exposition livresque, où se rencontrent d'arListiquès éditions de traductions de nos romans français, Maup assaut, Mirbeau, Prévost; — je l'examinais dans ses manifestations diverses, celte exposition enfermée en quelque sorte entre deux noms de cités dont on nous montre là les silhouettes peintes sur ta muraille, deux noms de villes qui résument les deux grands marchés de lin dus trie du livre en Allemagne : Leipzig et Mayence.

LA VIE A UAÏUS.

Mi

J'avais vu LouL cela; j'avais, d’une salle à l’autre, étudié tout cola, et, dans un coin de ce somptueux pavillon, où les ors se mêlent aux marbres, dans un angle do l’exposition spéciale consacrée k ces livres, aux albums, aux vieux airs populaires de l'Alsace et de la Lorraine, voilà que, tout h coup, brusquement, des livres imprimés en français m'attirèrent et me frappèrent. De beaux livres admirablement typographies qui sont l’honneur de la librairie alsacienne et dont les solides reliures pleines portent les couleurs de la ville de Strasbourg : le blanc et le rouge*

Ils sont là, à portée de la main, sous une grande affiche polychrome où de belles filles aux costumes jadis célébrés par Marchai et par Jundt se tiennent par le bras, longs rubans noirs sur leurs cheveux blonds, jupon rouge et à la hanche le tablier blanc, et l'affiche porte : « Costumes et coutumes d'Alsace ». Et déjà cette affiche m'avait attendri. Mais ce n’est pas ce qui a retenu mon attention, ce matin du 14 Juillet*

Ce qui m'a frappé, je le redis encore, ce qui mût ému, c’esL une pauvre petite image devant laquelle des milliers et des milliers de gens ont déjà passé sans la voir peut-être ; ce qui a amené au coin des paupières cette « larme à l’œil » dont parle Sterne, c'est une toute petite chromolithographie représentant sur la pla-ce Kléber, à Strasbourg, une revue d’il y aura Lan tôt soixante ans, une revue on 1840* Un défilé de nos troupiers devant la statue de bronze du héros d'iléliopoiis. Des petits soldais, en pantalon rouge marquant le pas sous les bravos dûine foule accourue, la foule des braves Strasbourgeois qui, de tout leur

cœur les acclament. Oui, les voilà, les voilà qui pussent sous les yeux des jolies filles aux bonnets enrubannés de gros papillons noirs. Voilà les chasseurs à pied — les chasseurs d'Orléans — trottant au son de leurs clairons, les plumes de coq au shako. Voilà les sapeurs en tablier blanc, les beaux sapeurs à tablier de cuir de mon enfance, qui s’avancent en tête du régiment dont, le long des maisons de la place Kléber, les baïonnettes fourmillent au soleil. La musique joue, le drapeau llolte au-dessus des têtes. Les Strasbourgeois applaudissent les petits soldats de France. Au-dessus des maisons, sur les cheminées, dans le ciel clair, volent les cigognes familières, les chères cigognes du pays des houblonniôres, que Les pantalons ronges u’effraianL pas.

L’image est toute petite, et les petits soldats qui défilent là ne sont pas même aussi hauts que des soldats de plomb. Mais ce tableau d'un « autrefois » que j’ai pu voir, ce coin de Strasbourg où j’ai passé, où j’ai vécu, celte revue de régiments français, ce défilé de nos «vitriers » et de nos « lignards » dans ce cadre pittoresque, avec le bronze de Kléber comme point central, celte page d’un livre hélas ! déchiré m’a laissé là, pensif, durant un long moment*

Car c’est là que j’ai vu à ce L endroit précis, les soldats d'Afrique et les turcos de Mac-Mahon en 70. Au fond de la place, un logis que je reconnais, avec sa toiture de tuiles,et ses fenôtres nombreuses, porte cette enseigne ; « Hôtel de la Maison llouge ». Ce fut ià le quartier général du maréchal et je retrouve, sur la fidèle petite image, la fenêtre du rez-de-chaussée où, n ayant pas

trouvé de lit dans l'hôtel, j'ai passé toute une nuit sur l'&ppuî de la croisée, mon bras enroulé autour de la barre d appui afin de ne pas tomber en dormant. Et jamais peut-être n’ai-je mieux sommeillé qu'à cette fenêtre. La jeunesse, la fatigue, P espérance me berçaient a la fois. Il me fallut le soleil dans les yeux, à ràurore, et la diane sonnée sous les Arcades pour m’éveiller. Je rêvais de batailles, du Rhin franchi, de Mayence emportée d’assaut. Et en voyant partir les zouaves de Mac-Mahon* allègres jet fiers, je ne doutais pas de la réalisation de mes songes.

Tout cela, la pauvre petite image du pavillon allemand, du coin d'Alsace dans l'exposition d’Allemagne, le rappelait à ma pensée, le redisait à mes yeux — et j'indiquais du doigt à quelqu'un qui m’est cher, en évoquant ces souvenirs, remplacement même de la petite fenêtre, lorsqu'une dame, encore jeune, charmante, vêtue de couleurs sombres, que je ne connaissais pas et qui m’écoutait intervint et dit très doucement et d'une voix mélancolique et tendre :

— C'est ma maison natale I

Ainsi elle attirait aussi d'autres que moi, la chromolithographie de la place Kléber 1 II y avait d'autres visiteurs qui, dans le luxe éclatant du pavillon impérial, cherchaient lesimageries où Ton voltles cigognes du vieux Strasbourg elles uniformes du temps passé, Pauvre chère petite image!

Alors, tout simplement, — comme des inconnus qui se sentiraient amis en se rencontrant devant le tombeau d un être aimé — nous - causâmes,l'aimable: dame strasbourgeoise et nous, et ce fut une joie — avec

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aussi la meme petite larme aux yeux — lorsqu’elle nous dit encore, avec une inoubliable expression de pîiHé consolante :

— Nous avons tout a t-heure vu passer les couronnes I Quelles couronnes? Celtc's que les fidèles du souvenir venaient, comme tous les ans T de porter, place de la Concorde* à la statue de Strasbourg. Les couronnes de la tristesse, les couronnes dn deuil persistant,

' les couronnes de l'espérance. Et devant l'attendrissement heureux de la Strasbourgeoise venue h Paris pour voir une fêle universelle et s’apercevant, très émue, que tous les Parisiens n’oublient pas, je fus heureux de pouvoir répondre, dans toute la sincérité de mon âme :

— Ali 1 madame, nous nous souvenons! Nous nous souviendrons toujours î Et vous le voyez bien, puisque vous rencontrez un passant inconnu qui vieil L là songer devant l’image de voire maison natale, devant les couleurs de votre pays ! e

Hélas 1 c’est un grand hôtel allemand maintenant, Phôtel de lu Maison Rouge eU au lieu des vieux plats alsaciens du bon temps, j'y ai mangé depuis la guerre, du poulet aux confitures! J’y dormirais moins bien maintenant, même dans un lit de plumes.

Et, toute la journée, la petite chromolithographie, la revue des soldats français sur la pince Kléber, m'a poursuivi comme une vision mélancolique. Je pensais aux petits chasseurs d'Orléans et aux blancs tabliers des sapeurs du temps de Louis-Philippe en voyant

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