IA VIE A P A FU B
défiler, avenue de la Grande-Armée, les soldats d'aujourd'hui, les soldats de domain, revenant de Longchamps, alertes, entraînés, souriants malgré la fatigue, relevant, du reste, leur front en sueur et leur képi sous les acclama Lions qui sont les coups d'éperon des bataillons en route ; — je pensais aux airs de marche d'autrefois, k la « Casquette du pùre Bugeaud », tandis que Pair poignant de « Sambre et Meuse » enlevait le pas accéléré des compagnies passant devant le basrelief de Iiude et les noms glorieux de l'Arc de Triomphe,., Üuî T la place Kléber,le « Barfüssêrplat/, » de la vieille Alsace hantait en quelque sorte mes regards et il me semblait que sur son socle de pierre m'apparaissait la statue du héros alsacien, du soldat sans peur, riant des obstacles et qui, la nuit où il devaiL franchir le Rhin, la lune s'étant levée et pouvant, au dire de ses lieutenants, révéler les mouvements de son armée h l'ennemi, répondait gaiement» avec son accent de Strasbourg :
— La lune ? P ah ! Che m’assieds Lessus et che passe I
Allons, je reviendrai plus d’une fois regarder, dans le coin d'Alsace, la petite image, qui, a son tour, me rappellera le lier défilé des régiments nouveaux au i l Juillet dernier*
EL, maintenant de cette journée de samedi, que reste-1-il?
11 reste dans les arbres verts quelque ludion oublié, orange lumineuse maintenant éteinte; ça oL là, dans ces marronniers, quelque branche roussie, brûlée par
une flambée de gaz ; — et, place de la Concorde, sur la statue de Strasbourg, un entassement, un revêtement de (leurs fanées, comme sur une tombe.. Mais aussi, — pareilles à d'éhl unissantes mosaïques, — des armoiries d’or et des couronnes murales déposées là par des mains fidèles et qui, visibles de loin, étincelantes, brillent au soleil de juillet comme un calice sur un autel.
Un mois tragique. — La Chine et Je monde, — Un congrès à Pékin, —■ Le mariage du roi de Serbie, — Les rois et les bergères* —- Une scène de la Dame aux Camélias. — Mme Eugénie Hoche, — Comédiens de J853. — Déjazet et Kechler. — Une première moublïée. — Dumas et Mme Dochc : Diane de Lyt* — Les fleurs de Marie Duplessis. — Sarah pernhardL — Une exposante, — Les algues et les poissons de Sarah Beruhardt. «— Belldfple et Georges Gamin — L’arrivé du chah de Herse, — 11 j a chah et chah, — Méné- 11k et son envoyé extraordinaire. — La chaleur, — Paris et la campagne. — Un I^arisien de Paris ; Alfred Maymrgucs.
Sri juillet 1900.
Je ne crois pas que le vieux monde, mis en échec par un monde plus vieux encore, ait traversé un mois de plus profondes etjc dirai déplus ironiques angoisses. La Chine a mis brusquemmenl une nouvelle muraille, une muraille humaine, entre elle et la civilisation, et — Q’y insiste) c'est en pleine Exposition universelle que nous aurons vu ce spectacle de télégraphes parfaitement inutiles, de postes totalement supprimées et
de journaux vivant de nouvelles on ne sait ou forgées, la vérité ne parvenant pas à filtrer dans l'obscure et farouche nuit de là-bas * Ah ! conquêtes de la science ! Télégrammes et téléphones 1 Tout ce qui est notre vie coutumière se trouve brusquement modifie. La rapidité des informations, qui est peut-être la plus siire conquête du siècle est devenue une plaisanterie macabre* Les fils électriques sont tranchés à coups de coupe-coupe et je songe avec une douce philosophie qu'au dernier congrès de la presse, un journaliste rêveur, quelque peu parent de l'abbé de Saint-Lierre, parlait de réunir un des prochains congrès, où ? en quelle capitale? — Dans la vieille cité des mandarins : ù Pékin, au pays des lettrés et de Confucius !...
Nous sommes loin de ce beau voyage* Le Congrès discuterait aujourd'hui à coups de revolver* La Chine, pareille à un vieillard ennemi du bruit qui répondrait par des menaces aux gens venant lui proposer un rajeunissement certain, est devenue féroce en son amour de repos* C’est une tragique histoire que celle des légations, et M. S. Pichon Décrira comme U La vaillamment vécue. Tout ce qui Sû passe autour de nous est d'ailleurs singulièrement dramatique et M. Gladstone avait raison de craindre que le dix-neuvième siècle ne finît dans le sang. Il a cependant ses idylles ou ses comédies et le mariage du roi de Serbie fait contraste avec le bombardement de Ticn- Tsin ou les fusillades du Transvaal* Qui donc se plaignait que le temps fol passé oii les rois épousaient des bergères? La dame d’honneur d'une reine-mère idest point sans doute une bergère tout à fait ; mais
l’amour qu elle peut inspirer à un jeune monarque est précisément ce même amour ennemi de toute distance et de toute classé que les poètes ont chanté* Le niai* heur est que les bergères qu’on épouse ainsi dans les contes de Fées sont généralement do timides jouvencelles qui n'oseraient lever les yeux sur le prince Charmant et ont à peine l'Age où on leur confierait un troupeau de moutons* La jeunesse est la grande excuse pour les rois qui, dans les contes, passent leur anneau d’or au doigt des garde uses de brebis* Je ne m’imagine pas les bergères des légendes ayant dépassé la trentaine* A peine on Celles T âge de la Juliette de Shakespeare ou de la Fauche Lie de Beaumarchais*
La bergère serbe est plus mûre que le jeune roi de Serbie prétend, malgré ses ministres d’hier, faire asseoir sur le Irène* Mais un roi, parce qu’il est roi, ne pout-ü avoir une passion tout comme un simple mortel et chaque souverain amoureux est-il condamné à jouer te rôle sacrifié de Titus devant Bérénice? «Àli ! sire, vous nies roi et je pars! « Je ne sais rien de plus amer, sous saxonne polie, que cc mélancolique reproche ! Un roi pourrait donc tout, ou à peu près tout, saut être heureux 1 Peut-être. EL c’est bien pourquoi, st l’on étudie d’un peu près les existences de ces souverains, on les trouve généralement attristées et dignes de pitié* La tragédie n’était pas si aveugle qui s’imposait, par des règles fixes, de ne mettre en scène que les malheurs des héros et des rois. Elle savait que les palais ont leurs sanglots et leurs souffrances; et la grandeur et le luxe du cadre lui semblaient ajouter A la douleur du tableau.
Depuis, le draine a pénétré dans les salons bourgeois ci même dans l'a telle r de l’ouvrier ou dans le Laudis du pauvre*
De Pœil des rois on a compté les larmes,
Les yeux du peuple eu oui trop pour cela*
Mais les passions, les douleurs eL les amours sonl. restées les mêmes* Et le roi de Serbie voulant épouser la femme qu'il aimé* tout simplement parce qu’il faime, ren Ire dans la catégorie des héros de théâtre qui entendent se fiancer malgré les dieux, à celle qui leur plaît. J’ai vu le moment oti, devant ce fils couronné, le roi d’hier, le mari de cette noble et courageuse reine Nathalie dont la vie douloureuse a respecté le charme et la beauté, allait se dresser comme le père d'Armand Duval de la Dame aux Camélias — et renouveler la scène fameuse...
Ah ! comme le théâtre en nous, comme ses habitudes, ses souvenirs, ses comparaisons, se mêlent à notre existence, à nos préoccupations quotidiennes l Les coulisses de l'histoire nous rappellent fmmédiatemçat les autres, et la comédie de la vie ne nous paraît réelle que parce qu'elle se modèle très souvent sur les tréteaux* Rien détonnant, du reste, à ce qu'une scène de la Daine aux Camélias me revint à l’esprit à l’heure où tout le monde avait reparlé de la pièce en parlant de la comédienne qui l’avait créée*
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ritail. C'étaît une femme d'esprit et une femme excellente. Elle avait à tout jamais marqué sa place dans riiîsloire du théâtre en jouant, la première, celle héroïne du plus simple et du plus poignant roman d'amour qu'on ait mis sur la scène, Marguerite Gautier. El,, quel que fût le talent de celles qui jouèrenl Marguerite Gautier après elle, Eugénie Doche était encore, était toujours — pour l'auteur comme pour le public — la Marguerite Gautier idéale, celle qui avait donné la vie, mieux que cela l'immortalité, à l’œuvre alors inconnue.
Et elle y avait eu du mérite, à son heure. Pas une comédienne de son Lemps ne voulait représenter ceüe courtisane. Mlle FargÉfeilavaitrefusé le rôle, elDumas fils lui en voulut longtemps. Je me trompe, il le lui reprocha toujours. Virginie Déjazet à quï 1 auleur porIa son manuscrit en lui disant : « Jouez*cela, j'y ajoute rai des couplets », répondait : «Je joue Frûtülon qui se donne, mais non une fille qui se vend ! » Dumas fils était Fort embarrassé, désolé et nerveux, lorsque Mme Doche lui la pièce, s’éprit du rôle et accourut tout droit de Londres pour le créer.
Comment elle le créa, ceux qui Ton! vue ne l'oublieront jamais. Il parait — j'étais trop jeune pour en juger— que jamais élégance plus parfaite, beauté plus exquise, grâce, mélancolie, amour ne furent plus complètement réunis en une créature d'élection. Et l'actrice avait la foi, foi dans son rôle, foi dans son auteur. Le comédien Fechler, intelligent cependant, était arrivé à la répétition générale avec un pantalon à carreaux,
— Vous allez mettre un autre pantalon, j espère, un
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pantalon noir pour l'acte de bal, lui dît Dumas lits.
Fe chier répliqua :
— Pour le 4 e acte? À quoi bon? La pièce n’ira pas jusque-là !
On avait répété la pièce dans les combles du théâtre du Vaudeville, la scène étant prise par une comédie qui devait* croyait-on, faire courir tout Paris et que Déjazet allait créer. Cela s’appelait le Ouistiti. Qui se souvient du Ouistiti i
Eugénie Duché joua la Daim 1 auxGamëUm sis: cents fois au moins, mais c'est de cette première, de cette date du 2 février 1 853 qu’elle se souvenait uniquement comme d'un éblouissement, d’une sorte d apothéose illuminant toute sa vie.
Elle était si frêle alors d'apparence que lorsqu'elle mourait, la femme-liane, mince, alanguie, ce n'était pas Marguerite Gautier, c’était Mme Doehe elle-même quon croyait voir expirer.
— Ne craignez rien, répondait Dumas qui savait ce qu'il y avait de résistance sous celle gracilité ; — s’il lui arrive un soir, de mourir en scène — je la connais, elle ressuscitera pour la reprise 1
Il l'aimait beaucoup- il l'appelait « sa première complice », It lui fit pourtant un chagrin profond, lorsque, ayant achevé sa seconde pièce, Diane de Ly& y il la donna, non pas à Eugénie Doehe, mais a Dose Chéri et la porta au Gymnase.
— Que voulez-vous? disait-il. Si vous jouez Diane de Lys, ou dira que c’est encore Marguerite Gautier. Et T élégance de Diane de Lys n’est pas V élégance de la Dame aux Camélias. Diane de Lys est une grande dame î
LA VIE A PAltlS,
Mme Doclie alors, un peu mélancolique, montrait spirituellement celle dédicace mise par Dumas en tête de sa pièce : « Un peu ingrat mais pas méchant ! »
Non, certes, pas méchant. Bon et fort au contraire. Mais avec cet appétit du mot, cette impulsion de l'esprit qui faisaient de lui un des causeurs les plus imprévus, les plus extraordinaires et les plus redoutables* C'est précisément ix propos de la ch armante femme disparue — de celle que Janin et lui appelaient « Margarita in Evgenin rediciva » — qu'il me disait, un jour, en arrivant à la répétition de Franc* ff on :
—- Je viens de rencontrer Mme Duché! Elle m'a rappelé ma jeunesse !
El, raillant son émotion :
— Mais pas la sienne !
Les générations nouvelles, lorsqu'on leur montrait, aux premières, amaigrie, sous quelqu'un de ces immenses chapeaux à. la mode, celle qui avait été Marguerite Gautier, la contemplaient comme une curiosité, mais non sans respect. « Voilà celle qui fut la Dame aux camélias! >î Ce litre, ce souvenir; ce salut lui suffisaient. Elle disait elle-même, finement:
— La Dame, c’est mon chant du cygne. Mais j'ai eu la bonne fortune d'a Hacher mon souvenir à une œuvre inoubliable, -le ihe suis retirée à temps. J’ai laissé do moi une riante image. Et, comme Sophie Arnould, j'ai choisi celte devise : « Jeune première ne puis, duègne ne daigne, reürée suis! »
Et maintenant, puisqu’elle n’est plus, l'aimable femme fidèle à la morte qu’elle immortalisa, qui portera, le Jour des Morts, des Heurs nouvelles à la
tombe de Marie Duplessis, la véritable Marguerite Gautier?
— Qui ?
Ce sera la Dose ou ce sera l'admirable interprète de Shakespeare, de Racine cl de Musset, la Théo dora de Sardou, le duc en habit d'archvdac de Rostand,
Sara h Bèrnhardt a projeté un rayon de sa gloire sur ce tombeau. Elle y eût placé un médaillon de la morte si Mme Bloch n'avait seulpLé le profil do Margu cri te pour ce coin de cimetière. Comment, dans cette Exposition où il y a» en eHct, tant de choses, trop d’œuvres remarquables sollicitant l’a Lien lion, n'a-t-on pas encore signalé « l'exposante » qu'est Sarali Bèrnhardt dans la section des bronzes?
Elle est très fi ère pourtant de sa contribution à la Foire ou plutôt au Musée du inonde et elle a raison. Cherchez ses œuvres dans les galeries des Invalides. C'est un coin spécial, parmi ces bronzes de France, et Sarah Bernhardi a sa vitrine particulière, comme Frémiet Dans l'exposition de Frémiet, le maître apparaît comme vivant, au fond du magasin, personnifié par une statue polychrome, enveloppé dans son manteau d'où émerge sa tète énergique et maigre : telle une vision du musée Gré vin parmi des chefs-d’œuvre. Le pacifique visage de Sarali Bernhardt se montre aussi dans la vitrine où l'artiste expose des bronzes, mais discrètement, au bas d’un b liste superbe de Victorien Surdon qui esL le centre de ce musée de choix. 11 y a là d'attirantes compo-
si Lions d'un naturalisme exqu is, des algues, des poissons, des crabes, LouL le monde singulier et comme fantastique de la mer fixé par une main de scîdptpress en des métaux de patines diverses et maniés, pliés, assouplis ainsi que les herbes aquatiques qui pouvaient hotter autour du corps d'Ophélîe. Un aquarium de notre savant M, Lacaze-Duthiers métallisé par un art supérieur.
Ce sont les distractions et les occupations de la tragédienne, lorsqu’elle va se reposer, à Belle-Isle-en- Mer, des fatigues de Paris. Mais quel mot inconnu Jour elle, la fatigue I Au lendemain d’une représentation de Y Aiglon y elle pétrît quelque beau buste liés vivant, comme celui d'Edmond Rostand que j'ai vu naguère dans l'atelier : une fine tête légèrement penchée, les yeux spirituels au regard glissant, sous les paupières mi-closes, le sourire narquois sous la moustache provocante. Là-bas, au bord de la mer, l’idée vint à SaraEi Bernhardt de sculpter des algues, de rêver, de réaliser des décorations originales .avec des herbes de mer coulées en métal, k Essayez, vous avez raison, lui disait Georges Clair in, ce sera tout U fait curieux et précieux! » C'est très personnel, voilà le vrai, et ne ressemble pas même au naturalisme des Japonais qui, en ce sens, semblaient avoir tout vu et n'avaient pas vu cela, pourtant : les algues, ces chevelures des vagues.
Mme Sarah Bernhardt avec une science étonnante de l’effet nouveau a sculpté là des presse-papiers faits de poissons étranges aux yeux de pierres précieuses, des herbes tordues, des pèches miraculeu-
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semenl transformées en bronze et elle a, le plus simplementdu monde, pris place parmi les exposants aux Invalides, près de Thiébaut et de Barbedlêime. Georges Clairin, qui peint si admirablement lu transparence des vagues, a dessiné ou organisé la vitrine, qui ravirait Lalique: et c'est vraiment l'exposition la plus originale et la plus imprévue, bien faite pour décontenancer tes sots qui n'admettent pas qu’on puisse se reposer d'un art par un autre, d’un labeur qui harasse par un travail qui console, et quon puisse quand on a les dons merveilleux d une créature d'exception comme Sarah Bernhardt, marquer sa supériorité dans les genres les plus divers.
Le chah de Perse, qui arrive demain, vient-il a Paris pour voir les algues ou Y Aiglon de Sarali Bernhardt, les illuminations du Château-d'Eau ou les pavillons de la rue des Nations? Il vieul simplement pour voir Paris, et traditionnellement tout bon chah de Perse doit avoir visité une Exposition universelle lorsqu’elle a lieu sur les bords de la Seine, Après quoi, comme Nasser ed Din, le chah résume ses impressions en quelque volume de Lettres persanes qui diffèrent un peu de celtes de Jlonlesquieu.
Le chah ne manquera pas d'avoir du succès. Au lendemain de nos revers, après 1870, la venue du chah de Perse à Paris donna aux Parisiens, qui n’étaient point gais, P occasion de voir un premier feu d'artifice. Les vieux Parisiens ne Pont pas oublié et leurs neveux associent le nom d'un chah de Perse à
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ridée d'illuminations et de fanfares. Le maréchal de Mac Mahon avait montré une première fois au chah une revue où le souverain persan passa son temps à goûter dessorbets qu’il tendait ensuite à demi goûtés, à M, Buffet, un peu surpris. M. Carnot donna au clinli une soirée à l’Opéra où Sa Majesté se levait, sortait, rentrait, se rasseyait, se relevait, ressortait pendant qu’on chantait sur la scène. Une représentation de gymnastique. Au total, le chah de Perse» sa mouslâche, sa carrure, sa parure et son aigrette sont demeurés populaires parmi les Parisiens et la ville écrasée sous la canicule ne manquera pas de faire à son hôte asiatique un accueil chaleureux.
Queût-ce donc été si l'empereur Ménélîk eût fait le
voyagé !
On avait espéré sa venue. Paris, a (famé d’exotisme se préparait à le fêter, 11 eût été le lion de la saison. Mais l’Empereur d’Éthiopie a ses ras qu'il doit surveiller et les déplacements et villégiatures lui sont interdits. Il nous a expédié pour étudier la France un envoyé extraordinaire que j T ai eu l'honneur do rencontrer Tau Ire jour et qui est bien, avec sa belle figure calme eL grave, l'exemplaire d'homme le plus achevé qu’on puisse voir. S. E. Likamakouas TS'ado promène sur notre Paris ses yeux profonds, pensifs et doux, illuminant sa face de bronze. Très élégant sous ses vêtements d'Europe, on se l'imagine superbe lorsqu”ayant dépouillé la redingote qui l'enserre il revêt les robes blanches, pareilles h des toges romaines, des grands seigneurs d'Ethiopie,
Quelles impressions LikamakouasNado remportera-
t-il de notre civilisation affairée, dé nos discussions, de nos nervosités et de nos fêles? Peut-être publierat-il son journal, comme l'autre chah de Perse. Mais j'en doute. Bien ne l'aura étonné peut-être, ce beau jeune homme impassible, pas même la chaleur qui est pour nous le thème inévitable des conversations courantes et qui sans doute lui est pariai le ment indifféren le.
Ce qui doit consoler les Parisiens, condamnés, de par la nécessité comme moi à ne point quitter Paris, c T est que les fanatiques de villégiature abandonnent brusquement la campagne, cotte année, pour venir respirer un peu à Paris. Ce n'est pas du tout un paradoxe. Les dessous des arbres sont inhabitables. 11 n'y a plus de gazons verts. Tout, aux champs, a des reflets de cuivre et c est encore h l'ombre des maisons que les insolations sont les moins fréquentes.
— Enfin, je respire! me disait un de mes amis qui fuyait Saint-Germain, l'autre soir, pour venir dîner S l'Exposition, sur la berge.
J'imagine que ce charmant esprit, Alfred Mayrargues, un ami disparu, eût été de ces Parisiens-là et qu'il eût plus d'une fois quitté Vilto-d'Avray pour retrouver Paris. C'est au Pavillon allemand, devant les collections du grand Frédéric, que je l’ai vu pour la dernière fois. Un bonjour, un « shake-hand », un au revoir, mille choses dites en trois minutes. Ce sont bien là les rencontres et les relations parisiennes. Mais la vie est heureusement ainsi faite qu'on la renoue en se retrouvant.
Et ce très fin esprit était de ceux qu'on revoyait
toujours avec joie* On pouvait lui parler de tout, il avait tout lu et son érudition n 1 était hérissée d'aucun pédantisme. Bien au contraire, il haïssait les discoureurs empesés, les pontifes, étant un causeur sans pose et un délicat* Alfred Mayrargues fut un Parisien et je dirai presque un Français d'un autre temps. C’est une race qui sc perd* H allait de la Chanson de Roland au dix huitième siècle, de Diderot à Sclioll ou Monselet, de Rabelais à Musset avec une facilité prestigieuse. Il avait précisément sur François Rabelais publié un livre tout à fait charmant, d une aimable science avenanle et dont la grâce n excluait pas la profondeur. Edmond de Goncourt me disait un jour : « Il n’y a plus personne aujourd'hui pour lire les imociavol » Mayrargues non seulement lisait encore les inoctavo, mais jusqu’aux in-quarto eL cela en sortant d’une première de la Comédie ou du Vaudeville. Victorien Surdon, David Rayual, Adrien Hébrard, ses amis, ne me pardonneraient pas de laisser disparaître sans un souvenir ce Parisien par définition, Parisien non point seulement de boulevard mais de bibliothèque, ce causeur d'une espèce supérieure et d’une génération souriante, Français, je le répète, de par l'éducation et la belle humeur. Gaulois dans la meilleure acception du mot, exemplaire tout à fait aimable d’une race d'hommes qui nous paraît plus agréable simplement peut-être parée qu'elle nous rappelle notre jeunesse, les heures qui semblaient douces u vivre. Mais non, Mayrargues était d’un temps oü, comme la peste, la haine passait pour une maladie — et de ce temps-là, il avait gardé le sourire.
— Vous devriez dire quelques mots de ce charmant homme, ineglissait à Toreille Victorien Sardou, entre deux scènes du concours du Conservatoire, Ce Parisien mérite un adieu dans la Vie à Paris*
En votre nom et au mien, et eu celui du directeur du TempBy c'est fait, mon cher ami, et de tout cœur.