USBEK A NES SIR
l w août 1900.
Lin Palais des Souverains,
Frère de race choisie! plein d 1 affection,
Il y a des années et des années, te 5 rôdjeb 1275, — que les Français appellent lo 7 avril 1859, — mon vieux cousin Riza venait h Paris avec Hassan Ali Khan qui, porteur d’une missive autographe du Chah, présentait ii Saint-Cloud ses lettres de créance d’envoyé extraordinaire. Sa Majesté Nasser ed Din, préoccupée de Lien organiser ses États, envoyait en France un certain nombre de jeunes Persans, très intelligents, pour les faire instruire dans les établissements d'éducation français. Notre maître voulait que, pour le bien de la Perse, ils revinssent chez nous éclairés en toutes les espèces de science qui distinguent les lettrés
tA VIE A PARIS.
français. « AhI si tu connaissais Paris! & me répétait souvent le bon Rlza, mort aujourd'hui- « Ouï n'a pas vu Paris n'a rien vu ». Et c'est pourquoi, mon cher Nessir, j’ai quitté mes amis pour voir le coin de terre dont mon cousin me disait merveilles.
Nous sommes arrivés depuis quatre jours dans cette belle cité de Paris que mon aïeul Usbek proclamait, au siècle dernier, la rivale d'Jspahan, la ville du soleil, et déjà nous avons pu juger de la Facilité avec laquelle les Parisiens, qui sont gens cliarmants, du reste, modifient leurs impressions. Gomme le premier jour, le samedi, nous Faisions notre entrée par de larges voies, qu’on nomme boulevards, et une longue avenue plantée d’arbres, qu'on appelle les Champs- Elysées (ce qui signifie Paradis), un des personnages chargés de nous accompagner me dit, en s'essuyant le front :
— Ah I que Voire Excellence arrive mal et par une chaleur tropicale 1 Voyez ces arbres. Ils sont a lire u sèment roussis. J'imagine qu'il ne Fait pas plus chaud à Téhéran. Je vous demande pardon. C'est un temps tout à fait insupportable !
Le lendemain, qui était un dimanche, le même personnage arrivait chez moi vers midi, en s'écriant :
— Décidément le temps est affreux. Voilà qu'il pleut* Apres vous avoir montré un ciel bleu comme dans votre pays, Paris va vous servir un ciel gris comme vous en verrez à Londres. C'est insupportable. Et je vous demande pardon.
A deux heures de l'après-midi, toute pluie avait cessé et mon homme alors de s'écrier avec désespoir :
— Hélas! la chaleur va reprendre. Le téînps es! à peine rafraîchi. Décidément, c'est insupportable, et, encore une fois, pardon S
Ils sont très polis, tu le vois, ces Parisiens : ils s'excusent avec grâce. Mais à peine un changement se produit-il dans Puhuosphère qu'ils ne peuvent le supporter, J avais lu leur histoire et ne comprenais pas trop ii distance, et près de la mer Caspienne, leur humeur changeante. Vus de près, au bord de la Seine, ils me sont plus facilement expliqués et ce simple pelît fait m'en a dit long sur leur instabilité d’humeur. Ils rdont peint, comme nous, la résignation qui permet à P homme de faire doucement le voyage de la vie,
« Insupportable » est leur mot familier et comme ils crient bien fort que la moindre chose est insupportable., ils supportent tout cependant avec une facilité qui Lient du prodige, Ün les parque, par exemple, en des boites closes appelées salle tfallente dans les gares, quand il serait si simple de les laisser monter prendre leur place en wagon sans fatigue, et ils demeurent là sans se plaindre, tels nos troupeaux de moutons gardés par les bergers. Qui, ces éternels insurgés sont des éternels résignés. J'ai remarqué cela dès m Ire arrivée a la frontière el à Paris, cm le peuple* l'air très aimable, se poussait pour nous voir. C'est Rica, denL le bon président de Montesquieu publia jadis les lettres in limes, qui constatait déjà, en Pan nid, le 0 de la lune de Ch al val, que les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. A celle époque, la vue d'un bonnet fourré stupéfiait les Parisiens, et Lu sais comment les aïeux de
nos hôtes d’aujourd'hui accueillaient nos ancêtres.
— Ali ! Ali I Monsieur est Persan! Cest une chose bien ex Ira o r ci i n aire 1 C o mm o n l p e u t-o n e t re P e rsan ?
A dire vrai, si la curiosité esl toujours aussi forte, Té tonne ment est beaucoup moins grand. Le Persan n’est plus pour le Parisien la bête curieuse et inconnue d'autrefois, i es chemins de fer ont modifié toutes choses et Rica n T a connu que les Fiançais du temps des carrosses > des vinaigrettes et des chaises a p orleu rs. A uj o urdliui un P e r s a n se p e u t p ro mènera u r e e boulevard dont je te parlais tout à l'heure sans éveiller lu moindre surprise. Il y eut jadis un Persan qui, lorsqu'il se montrait a l'Opéra, faisait retourner toutes les têtes. Eu 1000, on le laisserait incognito lorgner le ballet. Paris est peuplé d'Oricntaux, et j'y ai pu rencontrer en quelques heures des exemplaires des races les plus diverses. J'ai déjà croisé dans mes promenades des Circassiens aux bonnets fourrés et des Cinghalais aux torses nus, pareils à des bronzes, des Chinois portant la natte tressée et des Tonkinois au chignon tordu, des Turcs, des Arméniens, des Arabes, des Tunisiens, des Sénégalais, et, hier, comme je passais devant un grand nègre coiffé d une ealolle de velours et vêtu d’une longue robe d'un ton de neige, je le vis qui braquai L sur moi un petit appareil en forme de boite noire et, comme je m’informais de ses intentions, il mo répondit en montrant ses dents blanches qu'il prenait avec son kodak des instantanés de tous les coins de l'Exposition et de tous les costumes dos visiteurs pour les rapporter en sa paille Lie du Dahomey et s'y distraire.
LA V l K A FAIMS.
On peut dire qu’à Paris tous les échantillons du globe se sont donné rendez-vous et nous y passerions parfaitement inaperçus sans la fameuse aigrette du lloî des Rois et les diamants qui sonL demeurés légendaires dans les récits du peuple depuis que S. M, Nasser e d Din, fe u n o L re m a î tre, lésa, m on t rés i ci p o ur l a première fois. Ces diamants et celle aigrette sont plus célèbres au pays de France que les plus exquises poésies de Firdusi, de Mafia ou de SaadL Lesjoaiüiors illustres ne sont pas, hélas 1 les faiseurs de vers. Et l'aigrette est, comme on dit ici, ce qui nous donne « le panache » et nous fait acclamer quand nous passons* Peut-être ce peuple, qui se dit républicain et qui dresse des statues aux savants chimistes après les avoir décapités est-il, au fond, d'humeur ou d'habitude monarchiste. Je ne le connaispas bien. Peut-être ne se connaît-il pas lui-même. Mais il a du moins la prétention de connaître les autres.
■J’ai rencontré, ai-je besoin de Le le dire? dans ce Paris où l’on trouve tout) ce mémo éternel personnage dont parlait Rica et qui lui voulait démontrer que, lui, Parisien, connaissait mieux la Perse que le Persan le plus qualifié*
« Ah! bon Dieu, se disait Rica à lui-même, quel homme est-ce là ? Il connaîtrait tout à l 1 heure les rues d'Ispahan mieux que moi. »
Cè personnage, qui m’est venu demander CG que je pensais de Paris, m’a surtout, donné son opinion sur les vins d e CI ii ray, les j uj u b es persan s et lesexlraî Is de rose — sans parler du théâtre de notre pays qu'il connaît pour avoir vu deux danseuses mimer la danse du sabre.
Je lui ai demandé, à mon tour* quel frère de race élevée j’avais l'honneur de parler et il m’a répondu :
— Je suis reporter et je vous ai pris une entrevue. Je vous demande pardon.
Tous polis,comme tu le vois, et de galantes façons. Mais si je n'ai pu lui dire que peu de chose sur Paris, il ne m'a rien enseigné sur la Perse. Go qui ne Fa pas empêché d'écrire plusieurs articles sur les mœurs de notre pays, articles qu’il m'a fait tenir et qui m'ont enseigné ce que je ne savais pas.
J'étais avide de voir de près les guerriers de ce pays. Ils formaient la haie, le premier jour, sur notre passage. Depuis, j'ai vu défiler et manœuvrer les petits soldats de France, ceux qu'on appelle ici les pantalons rouges. Ce sont des fantassins admirables, agiles et Pair résolu. Tu le souviens que l’empereur des Français Napoléon l nr , lorsqu'il fut obligé de renoncer a son rêve de conquérir l'Egypte, avait eu l'idée d'envahir les Indes avec une année persane, ouï, avec nus braves, commandés par des officiers instructeurs français. Napoléon comptait eu cela sur l'appui de la Russie. 11 envoya, tu ne l'ignores pas, un de ses généraux, nommé Garda nue. pour apprendre à nos compatriotes l'exercice en douze temps et 1 escrime à la baïonnette. Je doute que nos Persans eussent jamais atteint à la rapidité de mouvements de ces petits Français ; maïâ enfin le général Gardanne leur eiU peut-être enseigné l'art de combattre les habits rouges. Peut-être ton grand-père eût-il, avec Gardanne, marché sur Calcutta. C'est le passé, mon cher Nessîr,
Leprésentnous rapproche évidemment de la Russie, et sans elle nos finances, malgré les aigrettes et les diamants de nos costumes, eussent été taries comme un ruisseau par le soleil, l.a Russie nous a prêté secours, et nos brebis, nos bœufs, nos chevaux, nos mules et nos trèfles secs servent main tenant a payer l’argent qu’elle nous a prêté. 11 y a aussi les chemins de fer qui nous rapprochent d’elle. Ah 1 les chemins de fer, mon cher Nessir, notre vieille Asie ne les aime guère et, pourtant, ils sont destinés h la transformer, a la rajeunir, à la ré édifier et à renrichir!
lin attendant, ils la troublent. Les loueurs de palanquins, de chevaux et de charrettes, en Chine, tuent les ingénieurs qui viennent leur construire des voies ferrées, absolument comme au début de Fins-* lallation des bateaux ù vapeur à Venise, les gondo bers voulaient — notre ami le consul de Perse en cette ville me l’a conté — briser les omnibus qui Faisaient-concurrence aux gondoles.
« Chaque rail coûtera son poids en sang humain », disait notre maître vénéré, Nasser ed Pi il, qui fut assassiné d’ailleurs par un misérable bàbi fanatique pour nue tout autre cause que les chemins de fer.
Les Anglais ne voient point poser un de ces rails chez nous sans jalousie. Us tremblent que les Russes seuls n’en profitent. Sa Majesté le Roi des rois, dans ses éludes sur Paris, ne manquera pas de rendre visite — et je pourrais dire de « rendre hommage » — le plus tôt possible à l’exposition russe.
J'ai visité, après l'exhibition"de l’Asie russe, notre voisine, notre pavillon persan, que j’ai trouvé fort
pittoresque et qui, la nuit, bien éclairé, brille, avec ses mosaïques d'un bleu pftlô, comme une belle faïence de noire pays. Ce pavillon nous Fait honneur* Géographiquement, il est étrangement placé, entre le Luxembourg et 1© Pérou* Mais il est bien agencé, bien meublé, et l’on y trouve en quantité de ces turquoises qui sont la gloire de nos mines, et des perles aussi qui viennent de notre golfe Persique embaumé de parfums. Je ne parle pas de nos lapis* Ils font toujours fureur parmi les Parisiens, et un homme d'esprit, modifiant le mot noté jadis par ttica, me dîsai t hier :
— C’est surtout en parlant des Lapis qu’on peut s’écrier: « Comment peut-on n’être pas persan? »
Tu n'ignores point, d'ailleurs, que les tapis précieux se font rares en Perse, absolument comme les vieux bronzes et les vieilles laques japonaises se Font introuvables au Japon. Les collectionneurs de Yokohama viennent acheter à Paris les nelzkés et le^ gardes de sabre.
J e t-avouerai, en confidence, — S* E* Nazare Aga me T a certifié, — que lorsque notre ambassadeur à Paris veut acquérir pour son salon un très beau lapis persan, il entre tout, bonnement dans quelque grand magasin de nouveautés, rive droite ou rive gauche, cl fait son emplette. 11 n’y a plus de Lapis persans que dans les magasins parisiens*
Il en est cependant, au pavillon de la Perse, dont aucun échantillon jusqu’ici n’avail, été apporté en France*
Je regardais, précisément, un de ces tapis de
Kirman, grand comme un mouchoir de poche, — lorsqu’on visiteur parisien vint le marchander devant moi :
— Combien, ce lapis?
— Trente mille francs, dit le vendeur le plus simplement du monde.
Le Parisien ne se démonta pas (ils ont aussi du sang-froid) et dit doucement :
— Vous n'en avez pas un autre?
— Non.
— Tant pis î Je n'aurais acheté que si vous aviez eu la paire !
J'imagine que ce Parisien voulait indiquer par là que ie tapis de Kirman lui semblait un peu cher et qu'il se moquait de notre compatriote le marchand de laine. On ne sait jamais si ces Européens disent vrai ou shls plaisantent.
Non loin de notre pavillon, ou du moins sur le même côté du fleuve, est un pavillon de style singulier, baptisé de deux mots anglais: « modem stylo », oii depuis trois jours se réunissent dés lettrés de toutes nation al it-é'Sj des rédacteurs de journaux, de ceux qui pourraient porter, comme tel grand personnage tunisien, le lilrc de « ministres de la plume », Ce sont des gens très puissants, qui font l'opinion en tous pays, ou qui la suivent. La plupart d’entre eux n’ont point d'idées communes, et, cependant, laissant là pour quelques jours leurs querelles, ils traitent cordialement les questions qui intéressent leur corporation tout entière, et ils dînent même côte à côte. Exemple a suivre pour tout le monde et qui prouve
bien que, sur la terre, on a grand tort de s’entredédurer, J f ai vu la carte d'invitation à un de ces banquets. Adressée a des personnalités diverses, elle portait les noms les plus opposés, des noms d’adver saires politiques, temporairement réunis cependant par les intérêts professionnels.
— b s U ce que tous les Français, ai-je dit alors, ne pourraient pas saisir l'occasion pour se rapprocher ot oublier? Les intérêts professionnels sont importants, qui calment ainsi les colères. Mais combien est plus important encore l'intérêt supérieur, l'intérêt national, qui réclame non pas te mp oral renient, mais à toute heure, îe dévouement et, an besoin, le sacrifice de tout le monde I
Le Parisien à qui je parlais ainsi in'a promis d’exprimer celle idée, très simple a mon avis, et qui l'a cependant surpris, dans une des réunions de ce pavillon « modem style » où se tient le Congrès de la Presse.
Il y a des femmes dans ce congrès, et j’en profile pour te dire un mot des Parisiennes, Mon aïeul écrivait à ïbben une vérité que je répéterai encore, mon cher Nessîr : « Les femmes de Perse sont plus belles que celles de France ; mais celles de France sont plus jolies. » Tout est dit avec ces deux adjectifs. Et encore n’ai-je pas vu les ho uns de F Opéra et les « divines comédiennes dont on nous parle tant, même à Téhéran.
A vrai dire, je ne suis guère sorti du palais, où j'aï vu Sa Majesté essayer une automobile (je dis: « une automobile » malgré le décret officiel de rassemblée
des lettrés, comme je (lis : « une ïocomoLive >»). Je m'y trouve bien, et quand j'ai assez, admiré Paris, je rentre là et j’y déguste, comme un de nos vins délicieux, la sensation éprouvée* J'habite un petit hôtel charmant, entouré de jardins, tout rapproché d’une hells allée très vaste, où je vois, de ma fenêtre, passer les voitures, où jn puis me croire à la campagne (oui en étant très près de Paris, et dans Paris même, dont j’aperçois, comme une vaste porte d’entrée, s’ouvrir l’Arc de Triomphe, qui, le soir, éclairé parla lumière électrique toute blanche, semble un de nos temples de marbre clair sous Les rayons d’argent de la lune.
Ces jardins qui m’entourent ne valent pas les nôtres. Les nôtres sont, comme nos femmes, plus beaux, mais celui-ci est plus joli, lia la grâce de la Parisienne* Il me plaît, et c’est de là que je. t’écris, heureux de t’envoyer mes impressions rapides et de te dire que ce peuple de Paris — le plus turbulent peuple de France — est îe plus aimable, le plus accueillantj le plus enthousiaste des peuples, criant devant le roi des Rois: « Vive le Chah 1 « avec une vigueur de poumons qui me donne envie de répondre, en levant mon bonnet: *< Vive Paris! »
Àh! si le protocole ne s’y apposait pas !... Et, en dépit de ce protocole, je ne réponds point de ne pas crier: « Vive Paris l » avant mon départ.
Ecoute de l’oreille de ion âme ces confidences très sincères, et crois, mon cher Nessîr, h toute ma confiance. Que devient iloxane, s’il te plaît?
Us HEK*