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DES JOUJOUX

S août 1900,

Il est, clans ce miscrocosme ou plutôt ce vaste inonde qu’est rExpositîon, un coin spécial où les cris de joie, de ravissement et de désirparlent comme des fusées. C'est le royaume des joujoux, là-haut, dans les galeries des Invalidés.

Hoyau me des enfants, monde do rôve pour les petits. f.es parents oui grand’peine à retenir par ta main les jeunes visiteurs qui a droite, à gauche, partout, se précipitent, voulant tout voir, toucher à Loul, dévorer des yeux, caresser des mains les merveilles. « Oh ! là I Vois ! Vois donc là!... Et la 3 Et là! ht là! » De lotis les cédés, ils regardent. Tout les attire, tout les tente, les guignols en carton, les polichinelles en baudruche, les poupées de porcelaine et les soldats de plomb.

LÀ VIE A PAIUS.

Leur joie fait ainsi notre joie et noos redevenons, pour un moment, enfants* avec ces êtres naïfs et impérieux dont les petits doigts se tendent vers le joujou qui les affole. Ah 1 les soldats de plomb de noire enfance! Nous les revoyons tous dans le domaine du vieux bonhomme Noël à barbe blanche qui semble là-haut, en un paysage fantastique, régner sur l'empire allemand des joujoux* Voici à côté des jouets de bois venus rî‘Obe ranimer gau — comme la Passion — les fantassins de Nuremberg, de Sonneberg et de Fuiili en Bavière, que nous alignions avec tant de Lèvre sur la table cirée de la salle à manger pour passer la revue de nos boites de bois blanc. Les uniformes non!, pas changé ; je reconnais les grenadiers de h empire —- grenadiers aux guêtres de coutil, diL Hugo — et les zouaves de IHoO, Il se glisse bien quelques uhlans dans l'étalage, mais les Allemands n T en ont pas abusé ôt, du reste, en face, dans les délicieux et ingénieux joujoux français, nous retrouvons d'autres soldats de plomb, tous les uni formes de notre armée, depuis le pioupiou familier jusqu'au chasseur alpin, jusqu'au pittoresque fusilier d Indo- Chiné,

Un a dit que les nations se caractérisaient par leurs joujoux. L'enfant anglais, à l'heure des être nues, demande plus spécialement à ses parents un navire, le petit Espagnol un tambour de basque, îe petit Allemand un livre, l’enfant français un sabre. Parmi Les joujoux d'autrefois, si joliment réunis par Léo Glaretie, l'érudit organisateur de cette exposition centennale, les plus curieux sont, en effet — avec les

poupées hollandaises autrefois collectionnées par là pauvre Àgar, — les petits soldats du xvm° siècle, gardes-françaises découpés en zinc ou encore les voltigeurs de la Grande Année. Le soldat de plomb a toujours été le jouet préféré du petit Français.

Le soldat de plomb et la lanterne magique. Deux formes du rêve, ù vrai dire, tout joujou étant l'incarna Lion d'un songe: pour la petite tille, la poupée, c'est Téveil instinctif de la maternité, idéal de la femme ; pour le petit garçon, la panoplie où se groupent le képi galonné, le sabre à poignée dorée, les épaulettes minuscules ou la boîte blanche d'où sortent les soldats de plomb, c’est la gloire, l'appétit de la gloire — comme la lanterne magique, avec ses changeantes images, ses verres de couleur qui racontent l'éternelle histoire de Barbe-Dleuo ou l'immortel poème de Don Quichotte, c'est le théâtre, bavenLure, l'au-delà, ce qui console de la vie courante ou traînaille.

Et je constate avec plaisir encore que la vieille lanterne magique n'a pas trop changé depuis le temps où, par les rues de Paris, le montreur do lanterne faisait entendre dans la nuit son appel mystérieux, prooie Lteur et inquiétant à la fois :

— Lanterne magique ! Pièce curieuse 1

EL quelle joie quand on faisait signe au montreur de lanterne de monter et qu’il projetaiL sur le drap de toile le cercle lumineux de son espèce de féerie ambulante 1 Depuis, la lanterne magique de la vie a fait défiler devant nous bien des verres de couleur, de toutes les couleurs, et bien des personnages, souriants

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ou grimaçants, Je no suis las ni de la lanterne magique d'autrefois, ni de la lanterne magique d'aujourd'hui* L T invisible montreur de verres me semble toujours passer dans la rue et j'entends encore son appel que personne n'en tend plus :

— Lanterne magique I Pièce curieuse 1

Les joujoux pourtant se sont transformés depuis lors et lesjouets mécaniques, entre autres, ont changé d’aspect depuis nos pauvres pantins sommaires qu'on faisait tout simplement mouvoir par des fils (comme les hommes par des rubans). Vaucansou serait émerveillé de ce que la mécanique des jouets montre couramment à présent: bébés qui sortent au loin alitique ment d'un chou, poupée qui tricote avec une attention et une précision admirables. VA les acrobates et les jongleurs 1 Et tout ce que l'électricité fait mouvoir, tableaux animés, ménages automatiques, petits puppüz/J qui semblent de vivants citoyens de Lillipul.

Cependant, en dépit dos mer veillés des inventions nouvelles, je suis, je reste fidèle aux vieux joujoux.

Ainsi les soldais de plomb m'ont surtout attardé dans ma visite a ce coin béni des petits.

Et les petits aussi les aiment, ces soldats de plomb chantés par le bon Andersen qui contait si tristement leurs amours mal heureux avec les dédaigneuses poupées en papier. Les petits fusils, les petits canons,les petites mitrailleuses, les petits sabres, les petits shakos hypnotisent les grands yeux de ce s bébés qui passent. Ah ! joujoux, éternels joujoux de noLre race 1

fî î ;

— Il no faut pas un long Lûmps —- un quart d’heure de trottoir roulant — pour rencontrer, au quai d'Orsay, dans les pavillons des Armées de Terre et de Hier ces mêmes joujoux destinés aux petites mains douces des enTanls mais transformés, agrandis, adaptés aux rudes mains des hommes.

Car îl y a joujoux et joujoux.

Ce sont toujours des joujoux, sans doute, mais qui, n'amusant plus, sont des joujoux qui tuent. Premiers plaisirs des enfants devenus les suprêmes raisons des rois et des peuples. Chaque nation, ici, expose les jouets oflîciels de la mort, « Joujoux », c’est le nom que le soldat, artilleur ou fantassin, donne à son armo particulière, El l’homme a perfectionné aussi ces autres joujoux, en tous pays. Il suffit, pour s’en convaincre, de suivre les galeries ou de visiter les pavillons le long de la Seine, La lanterne magique, pièce curieuse, s'y fait formidable.

Je rencontre la, dans nos ateliers de fÜve-de-Gier ou de SainL-CImmond la tourelle de côte pour canons de 30o ui ! m à tir rapide, l’affût de côte pour obusier de 2 T \ centime 1res, les canons de 21 allongeant leurs cous de sangsues géantes, tous les chefs-d’œuvre des aciéries de la marine, et, dans l'exposition des hotsebkiss les mitrailleuses de 3 0(>0 cartouches et les obus r de diverses tailles rangés comme des tubes de buffets d’orgue qui, au lieu do symphonies, recèleraient la foudre. Les voila, les joujoux nouveaux de ces éternels enfants, les hommes 1

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En Russie, ce sont d'énormes monstres verts accroupis sur leurs affûts géants: le canon Je côte de 0 pouces, système du colonel Dourlacher, et d’autres canons verts, couleur de ['uniforme moscovite. En Angleterre, dans le pavillon Maxim, ce sont d’agiles et 1'éroces engins de couleur grise, — couleur d’infirmiers d'hôpital ; — c’est le canon de S9 centimètres avec un projectile pesant 90 kilogrammes et qui peut tirer six coups par minute, en une minute projeter kilos de métal de mort. — C est le « pom-pom », qui crache fiOO coups par minute. C ost le canon de campagne qui, par minute aussi, donne 12 coups de 3 k. 67.

Gui, il est là, le « pom-pom », portant des charges comme un ornement el ses petits obus allongés semblent line parure de joaillerie, quelque chose comme les cartouches dorées à la cartouchière d'un Tcherkess ou d’un Cosaque, Voici un autre Maxim qui, sur affût* tire 600 coups par minute. Un autre encore, un canon d e 70 mm, qui proj elle 2 5 coups de 0 lui o s fi fi p a r m inute. C'est la folie de la mort, la fièvre du bombardement èt de la mitraillade;, Et ces canons muets, pièces d'exposition aujourd'hui, de destruction demain, rappellent, avec leurs gueules muettes et avides, la bouche morbide des lamproies. «Joujoux, jouets terribles, joujoux d’un jeu farouche qui pourrait s’appeler le jeu de massacre.

Mais, voici noire Crcusot, les admirables inventions de M. Cnnet, un ingénieur qui est un penseur: voici la gigantesque et formidable tourelle rouge qui abrite à la fois, — l'antithèse est frappante, — les obusiers el

les locomotives. Autour des parois du cercle coloré au minium sont rangés les obus, rouges aussi, rouges et noirs, comme de grosses fleurs fantastiques, des espèces de tulipes renversées. Ici les canons, verts en Russie, gris en Angleterre, sont noirs comme le drap de nos artilleurs* Ils allongent leurs gueules sombres au-dessus des locomotives, exposées en contre-bas, el dont ils semblent les protecteurs, l'anne de guerre veillant sur l'industrie. Et des géants aussi sont là, accroupis, comme tel canon de 24 de 42'5 calibre en tourelle barbette, dogues énormes qui se taisent et qui menacent. Ils écraseraient des villes. Notre fabrication pour l 1 artillerie m "apparaît ici colossale*

La Belgique nous montre des plaques de métal, de 10 m Mime 1res, percées, transpercées à 25 mètres par le Mauser belge. C'est bien rien à coté des épais blindages de navires troués par les obus qu'on voit au pavillon Maxim. Les canons du Creusol perfectionnés par M* Canet ont une puissance supérieure pedtêtre.

Je quitte ce Creuset pour suivre Lexposition de la Guerre jusqu'il l'exposition de l'Hygiène, Yoicï la Turquie avec ses beaux exemplaires d'hommes robustes; le Portugal qui, fièrement, — et il a raison, — expose le modèle de la caravelle aux voiles marquées de la croix-rouge de Saint-Jacques qui porta Yaseo de Gaina à la découverte des Indes ; voici l'étalage des roumains, vestes de hussards, pelisses fourrées qui ressemblent, jetées à terre, à. la défroque émou-

vante de quelque champ de bataille ; voici les fusées, lés pyrotechnies, les cuivres et les douilles de Birmingham T et la Russie encore, avec des figures do cire de Cosaques et de superbes chevaliers-gardes ; puis les ambulances, les voitures de transport, les supports de brancards garnis do moustiquaires pour installations et expéditions coloniales, les porte-brancards pour lu bataille, et, sur cette toile bise, la figure, ta ligure do cire d'un petit soldat en pantalon rouge, — tel que j'en ai tant vus allongés ainsi sur le dos* — et qui symbolise, dans cette exposition, la chair anonyme, celui qui meurt pour ceux qui s’amusent, celui qui s’embarque à l'heure présente pour la Chine où Ton égorge, et où les « coupe-coupe », familiers aux mains jaunes, tournoient au-dessus des têtes des enfants d'burope*

Puis encore, — et Victor Hugo avait bien raison d'aimer l'antithèse dont je parlais tou! b l 1 heure, car l'antithèse est partout, dans la vie, ironique et souvent méchante, mais je la trouve consolante ici T — puis, tout à coup, après ces canons, ces caissons, ces schrapnells, ces obus, ces brancards, ces blessés, je me trouve dans un pavillon circulaire qu'on a décoré du nom de salon, et qui, admirablement aménagé, montre, au-dessus de vitrines circulaires, un groupe, une statue : le buste d'un homme que couronne une Renommée, une figure féminine quelconque, l'Humanité peut-être* et cet homme, je le reconnais. Je Bai connu, je l'ai aimé. Voilà bien ses traits familiers, son visage à la fois sévère et bon* toujours pensif* C'est Louis Pasteur*

Nous sommes, ici, dans ïe Salon Pasteur. Les pavillons des armées de terre et de nier ont pour proie ngeraënt ce Salon Pasteur. Toutes ces expositions d'armes et de porte-bran eards qui sont la Guerre aboutissent à cette sorte d'apothéose de la Science qui combat la mort. J’aurais voulu qu'on distribuât au publie qui passe par Là, une notice lui expliquant toul ce qui est ici, tout ce qu'il y peut voir. Le Congrès des médecins s'esl-i! rendu dans ce Salon Pasteur qui* en vérité, est comme un temple ? G était un pèlerinage indiqué.

J'aurais voulu voir lord Lister, Pu p être de l'antisepsie, rendre hommage h l'homme qui a combattu ces m fi ut ment redoutables : les microbes, les infiniment petits. Wïrchow eût pu rencontrer la les in s l rumen Is sortis du laboratoire de Pasteur, ces reliques du labeur humain qui me rappellent d’autres instruments de travail, ceux du chimiste Régnault à Sèvres et que les Allemands brisèrent au temps du S loge, ce qui rendit fou de colère le fils du savant : — Henri Régnault.

Oui, dans ce salon qui est l'aboutissement des galeries de la Guerre, dans ce Musée de la science, on peut, eu se penchant sur les vitrines, voir — ah I les merveilleux joujoux î — la spatule do platine que maniait Pasteur, les notes prises en 1881 lors de ses recherches sur îa rage, les instruments servant au traitement des moelles rabiques dont l'acier clair, l'acier qui sauve, ressemble fort à celui des baïonnettes ou des sabres. Et, h eètô de ces instruments de vie, à enté de ces fiches où, de sa petite écriture, Pasteur

110 Lait jour par jour les cas qu'il observait, on s'arrête avec é m o tion de va n 11 a c o n s Lalation mêm e des rcsul tais obtenus, devant ce simple tableau d’une éloquence admirable : « En treize ans — malades soignés rlc la rage : 21.631 : morts : 99. Mortalité 0,45 pourcent. »

Quoi [ tant d'existences humaines arrachées h ta plus affreuse des agonies ? Oui, et c'est pourtant cet homme dont l'image esL U qui a accompli ccttc œuvre de salut I Cet homme qui me donnait, un jour— précieux autographe — une de ces Oc lies contemplées aujourd’hui avec émotion. Et que n'a-Ml pas fait, ce Pasteur ? D'autres outils de son labeur surhumain sont la : les outils de ses recherches sur les fermentations, les vaccinations charbonneuses, là culture de vibrions septiques ; et j'aperçois des pipettes pour distribuer le vaccin dans les tubes — le microscope qui lui servit dans ses études sur les vers à soie — ce microscope qui eut paru sacré à Michelet; — puis encore les lubes préparatoires pour te vieillissement des vins, puis des ballons utilisés pour l'étude des poussières organisées de l'atmosphère, sortes de cornues magiques de quelque alchimiste qui, lui aussi, fut un homme de guerre, de guerre à la maladie, de guerre à la souffrance, de guerre à la rage, de guerre ii lu mort.

Quel spectacle ! Et quels « joujoux », admirables, touchants, pieusement respectables que ceux-là ! Quelle existence que celle decet homme! Son gendre, M. Vallery-Radot vient de la raconter en un maître livre : Vie de Pasteur. Cela est simple et beau. Sur la muraille du Salon Pasteur les disciples du maître ont

écrit ces mots cette devise : « Pour la Science» la Patrie et T [lu inanité 1 a

Itieu de plus éloquent. Et ce programme, c'est toute la vie de Louis Pasteur, Tubes eL pipettes, Ilotes, éprouvettes, cornues, ces merveilleux joujoux sont d’un magicien de génie. Ou plutèl T pour être plus exact, ce sont les humbles outils d'un ouvrier de progrès, d'un homme très grand, très laborieux et très bon qui travailla de son mieux pour le bien de tous et qui disait précisément : « En fait de bien à répandre, le devoir ne cesse que là où le pouvoir manque, »

Et ces paroles, les pastoriens ont eu raison de les faire peindre sur une des murailles du Salon Pasteur — au-dessus des joujoux sublimes qui ont servi h prolonger, à adoucir ta vie des hommes*

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