‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 24 sur 46 · NOS GENS · texte numérisé non relu

NOS GENS

15 août méi

h Quelles sottes gens que nos gens ! » dit un personnage de comédie du temps passé. On pourrait lui répondre: « Pas si sots 1 Les avez-vous Lien étudiés? Avez-vous remarqué les- regards involontairement narquois qu'ils laissent filtrer entre leurs cils quand, en vous servant, ils entendent quelque parole égoïste tomber de nos lèvres de maîtres? Nos serviteurs sont comme nos enfants, très souvent nos juges et ces témoins de notre vie pourraient en dire long sur nos défauts.et nos faiblesses. »

Napoléon, avait raison de déclarer, en son style puissamment familier, qu'il faut laver notre linge sale en famille. Nos gens sont les compagnons d’existence qui portent ce linge saie au biquet; iis en connaissent toutes les souillures. Et, philosophes pratiques,

habitués au spectacle quotidien des turpitudes humaines, ils peuvent répéter à bon droit l'impertinence étincelante de Figaro: «Aux vertus qu'on exigé dans un domestique. Votre Excellence connaît-elle h eaucoup de maîtres qui lusse ni dignes d'être valets? «

Des vertus! Il s’agit bien de vertus! La vérité est que leurs vices ne sont pas différents des nôtres et qu’on pourrait presque affirmer, au contraire, que c’est l'exemple d'Àlmaviva qui donne à Figaro les défauts dont se pare l'ironique barbier, fanfaron de scepticisme*

Qui sert autrui étudie autrui. Notre ennemi, c’est notre maître, a dit l’autre. Soit. Mais notre mai Ire, c’est notre quotidien sujet d’observation, la marionnette animée qui nous donne, par scs passions ou ses colères, l'éternelle comédie. Jean-Jacques Rousseau servant a table non seulement la femme qu’il aimait, mais encore telles personnes qu’il délestait devait, dans une sorte de cérébral!on inconsciente, prendre des notes sur les injustices du sort humain. Le « Contrat social ïï est peut-être —qui sait? — composé de réflexions nées pendant ces gestes irrités: les assiettes passées et les nappes desservies.

Aussi bien, le roman — cette histoire do personnages qui n’ont pas vécu mais qui ont amassé et comme catalogué de la vie — le roman a-t-il toujours souhaité de voirie serviteur, le valet, la soubrette — le juge, — quelqu’un de « nos gens » en tin mot, nous peindre nous-mêmes, nous saisir dans ce déshabillé de tous les jours qui faisait dire qu’il n’est point de grand homme pour son valet de chambre mats un

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homme avec toutes lés fiublesses et toutes les tares de tous les hommes. Louis XIV savait bien ce qu'il faisait quand il exigeait qu'on lui passât sa perruque à travers les rideaux, et qu'ai nsi on a aperçut point son crâne chauve. Nos gens n'ignorent rien de nos calvities et nos rideaux n'ont pas de secrets pour eux Point de huis-clos: Os entrent partout. Gil B las est îe type de ces observateurs très avertis qui aiment à tou I voir e L quî savenl Lou t rn o n trer.

Mais Gil Bias, si pénétrant cl si fin, se noie souvent en dos récits d'aventures qui sentent les histoires de cape et d'épée et on lui pourrait adresser là-dessus quelques critiques assez justes, comme il en adressait lui-même à l'archevêque de Grenade sur les homélies de Monseigneur. Un romancier d'une imagination f è co 11 d e, iuépuLsa b [ e, v r a i m e n t c x L rao r d in ai r e. P a u l Fëvaï, inventa un jour une « Madame Gil Bias n un Gil Bias femelle, observant tout et disant tout, comme le héros de Le S&ge. Mais là encore l'étude tourna vite au roman romanesque, au roman-feuille ton, et nous n'avons pas là le témoignage d'une observa Loin directe.

Jules Barbey d'Aurevilly, très pénétre du sentiment de sa supériorité mondaine, me disait un jour, le grand écrivain un peu paradoxal, que Balzac n’avait étudié le faubourg Saint-Germain, le Faubourg, que par l es portes en Ire bâi liées et qu'il n’y étuiL entré que par les escaliers des femmes de chambre. Ce ne serait pas un si mauvais moyen d'y pénétrer ; les femmes de chambre sont extrêmement bien informées sur le monde; elles seraient des courriéristes supérieures et

Saint'Simon ne fut qu’une géniale femme de chambre indiscrète* Balzac, du reste, avait été reçu au salon, quoi qu'en dise Barbey d 1 Aurevilly.

Mais ce besoin de faire parler, caqueter, déposer la femme de chambre est si naturel h un peintre de mœurs, Lisette et Mar ton sont si naturellement les dépositaires (je voudrais dire dépositrices) des secrets de l alcùve, du boudoir, de la salle à manger où le vin de prix délie Icslùvrcs, de la chambre de malade, de l’escalier dérobé, de ce qui se passe derrière le verrou tiré, de tout ce qu’il y a d’obscur, de furtif et de caché jusque dans nos maisons éclairées à la lumière électrique, elles sont sî parfaitement instruites des verrues et des grains de beauté, que les romanciers ont, de tous temps, formé le dessein de donner au public, les révélations, les arrêts, les indiscrétions elles sentences de ces femmes de chambre plus informées que des juges d’instruction.

Je n'ai pas lu les « M émoi res d’une femme de chambre, écrits par elle-même », et traduits de l'anglais', paras eu 178(> et qui, figurant au catalogue de Dresde, sont compris parle comte d'L*. dans la bibliothèque des ouvrages relatifs à l’Amour. Maïs je me rappelle un in-18 à 1 couverture rose, les « Mémoires dune femme de chambre » publiés chez Dentu en 1804, avec « portrait photographié de Fauteur » dit la couverture, ce qui prouve que l'illustration par la photographie ne date pas d'aujourd’hui, Le portrait manque à L’exemplaire de la Bibliothèque Nationale

timbré de Faigle impériale, en rouge, que j’ai feuïIleLé t l'autre jour, mais je me rappelle la figure de la jolie fille qui avait consenti à orner ce roman attribué jadis à Henri de Pêne et dont Fauteur est Mme Raoul de Navery, un écrivain devenu familier maintenant aux librairies catholiques.

Livre introuvable aujourd’hui, ces « Mémoires d’une femme de chambre ». Livre d'ailleurs de Fabrique courante* « Je ne suis qu'une soubrette et je raconterai Pliistoire des autres : c'est une double raison pour ne mettre a la vérité ni robe ni maillot. » Ainsi parle Fhéroïne Annette. Et voilà le Lon du volume. C'est Fhistoire d’une pauvre Fille de Thomery, prés Fontainebleau, qui, après avoir passé son enfance A ramasser du bois dans la forêt et à remplir des paniers de chasselas — son père cultive les raisins du pays — s’en va à Paris en qualité de femme dé chambre à la suite d’une petite dame nommée Cendrinettë. Le nom de Cendrinetle — du blond des cheveux de la Parisienne — donne la note du livre et aussi sa date. C’est le monde du second empire croqué leste ment,de traits souvent amusants, jamais profonds. Le mondes des coco de Lies et des comédie mies crayon né à la façon de Marcellin, mais d’un Marcellin qui n’auraiL pas causé avec son ami H. Taine. Â la fin, apres avoir vu de près bien des fourberies de femmes et bien des comédies parisiennes, Annette retourne h Thonier y et y devient une bonne fermière eu épousant un brave compagnon d'enfance, le nommé Pinson, lloman cursif, dénouement d’Opéra-Comique.

On peut se rendre compte du sérieux que peut

apporter un esprit pensif dans un tel sujet, on peut aussi juger de la différence des temps on lisant le « Journal d'une femme de chambre ^ de M, Octave Mirbeau, qui est le grand succès de l 1 heure présente avec le livre de Sienkiewica : « Quo vadis? » Je n aurais garde de comparer le volume rose de Mme de Navery au maître-livre de M. Mîrbeau. Celui-ci est â la fois une étude sociale et littéraire, d T une langue forte, pittoresque, hardie et d'une profonde et puissante tristesse. Tristesse jusque dans le comique, dans le comique amer des types singuliers et vivants qui défilent devant nous comme en une sorte de bourgeoise danse macabre* Livre de vérité et de pitié, d T une vérité qui sortirait non du puits mais de l'égout, d une pitié que ferait naître l'aspect sinistre d’une pourriture d'hôpital.

Elle est comme la cousine dé Germinie Lacerteux, cette Célesine venue d'Audi orne à Paris pour servir, — et qui sert, en effet, révoltée des appétits qo’ellp coudoie et des désirs qu'elle excite, faible et cependant honnête jusque dans ses faiblesses, capable de passion sincère comme lorsqu'elle s'éprend du fils de la maison, un pauvre poitrinaire qui exhale ses derniers soupirs, —M, Mirbeau dit des crachats — dans des baisers morbides (et rien de plus poignant que cette tragique idylle), capable aussi de lâcheté sensuelle, et finissant, après tant de places diverses et tant de tristesses, par tenir un petit café qu’une sorte de Jupillon farouche, gibier de bagne, a acheté h Cherbourg du fruit de ses rapines. Ah t nous sommes loin de l'Annette de J864, se faisant fermière et

devenant Mme Pinson, comme dans les récits de prix Monlyon I

Ici, c'est en pleine chair que taille et retailh* le robuste styliste du « Jardin des Supplices », l'évocateur entraînant de «Sébastien Roeh » otdu « Calvaire », le dramaturge des « Mauvais Bergers », Je retrouvais, hier, en tête du nouveau volume de M. Gustave Geffroy, la sixième série de cette « Vie Artistique », qui est comme l'Encyclopédie de Part nouveau, libre et fièrement militant, cette dédicace éloquente : « A Octave MLrbeau, au romancier, au poète dramatique de la passion et de la souffrance. » Voilà bien la caractéristique même dfè ce talent vigoureux, aux généreux élans, aux cris de poignante angoisse ou de protestation ardente. Passion et Souffrance, c'est ce qui ressort des pages imprégnées de pitié, je répéterai souvent le mot, du « Journal d’une Femme de chambre ». La Cèles Line de M. Mirbeau, chair à douleur, chair à plaisir, est une créaLure de sincérité, dont la déposition ressemble au testament d'une société. « r J avertis charitablement, dit-elle, les personnes qui rne liront que mon intention, en écrivant ce journal, est de n 1 employer aucune réticence, pas plus vis-à-vis de moimême que vis-à-vis des antres. J entends y mettre, au contraire, toute 3a franchise qui est en moi, et, quand il le faudra, tou le la brutalité qui est dans la vie. » Cette franchise dont fait montre la femme de chambre venue d'Àildierne et retirée à Cherbourg, — « née de la mer, je suis revenue à la mer », — elle la doit, je pense, à l'écrivain qui a mis au jour ses coalition ce s douloureuses. La franchise est le don du

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LA VIE A P A IUS«

polémiste magistral qu'est M. Mirbeau, comme la tendresse spontanée pour les souffrants est le don exquis de celte autre voisine du romancier, Mme Séverine, Elle va loin souvent, cette franchise chez Fauteur du « Journal d'une Femme de chambre », et je ne souscrirais point a ce qu'il y a parfois de personnalités dans ce lableau de certains coins de la vie présente. Mais la femme de chambre a le droit d'ètre sévère* Elle le dit: « J'&i frôlé tant de misères 1.** Ça donne a réfléchir et frissonner 1 »

11 y a bien des traits qui eussent étonné Frontîn ou Mar ton i — « Nos Gens » du xvnr siècle, — dans ce volume ou se pressent les épisodes attirants et se coudoient les personnages les plus étranges, par exempté ce fétichiste de l'amour qui n'aime dans lu femme que ses bottines, ses petites bol Lines, et meurt en en, mordillant le cuir dans une sorte d'accès tétanique. Mais Frontlh eût reconnu « Nos Maîtres » dans les observations faites par la camériste d'aujourd’hui, reprochant û ceux qu elle sert de traiter les domestiques comme des chiens gavés de pâtée, avec des boutés familières dans le genre de celles-ci :

— Vous pouvez manger cette poire, elle est pourrie.., Finissez ce poulet à la cuisine, il sent mauvais, ..

Nous nous plaignons assez souvent que la race des bons domestiques diminue. C'est que la race des bons mailres n'augmonle pas, tout au contraire. L'égoïsme de ceux-ci engendre l’in différence ou F hostilité de

LA VIE A l’AIUS.

ceux-là, Caleb était Caleb, parce qu’au vieux logis on le traitaiL en ami. Les braves gens et les pauvres filles, les servantes vieillies à l'attache, bêtes de somme du dévouement, que nous couronnons à l'Académie, aiment leurs maîtres parce que leurs maîtres les aiment. J'étais ému aux larmes en dépouillant leurs dossiers, l'année de mon rapport sur les prix de vertu. De ta bonté naît la bonté, i! faut nous le dire* Et — chose bizarre — la lecture du terrible livre de M. Octave Mirbeau m'a produit le môme effet que le travail poursuivi, le crayon en main, sur ces dossiers d'autrefois. Cette formidable déposition de l'écrivain réfractaire m'a rappelé les témoignages des humbles maires de campagne et des curés de villages* C'est tout le contraire, et cependant, oui, l'effet produit sur l'esprit est le même. L'art, avec toutes ses ressources admirables, aboutît, comme le simple procès-verbal terre à terre, à la constatation de la toute-puissance de la bonté, de la pitié, de la charité entre les hommes. Aimons-nous et plaignons-nous*

Je citais tout à l'heure le roman d'Henry Sïcnkiewicz: « Quo vadîs? », qui fait songer parfois à la Salammbô de Flaubert* L'cfcuvre de l'idéaliste tend au môme but que celle du réaliste. Ce qui donne un prix singulier au livre de Sienldewicz, à celte étude de la transformation du inonde romain par le christianisme, c'est-à-dire par l'idée et par la pitié, c'est qu’on peut faire, en le lisant, un retour sur nos propres modifications sociales. Ce roman antique est un roman actuel, comme celui de Mirbeau, « Où vas-tu? » dit saint Pierre au Christ qu’il rencontre

aux poules de Rome, Pierre s'enfuit de la ville éternelle où la persécution menace* « Je vais à Rome, répond le Christ, me faire crucifier pour la seconde l'ois. » Pierre s arrête. Alors il comprend* Il rebrousse chemin T rentre à Rome, marche au supplice, et trouve la croix du Sauveur,

— Où vas-lu? disent aussi les penseurs à chaque homme de ce temps.

La plupart des contemporains vivent sans savoir, au jour le jour, sans souci des problèmes ou des périls du lendemain. « Ouo vadîs? » L'avenir est sombre, les questions redoutables s'amoncellent à L'horizon comme de gros nuages noirs* Il faut faire comme saint Pierre, rentrer à Rome et remplir son devoir*

C'est l'Allemand Gutzkow qui a dit, voilà bien des années : « Celui qui n T est pas accoutumé à l’idée qu'on peut le guillotiner dans le plus prochain quart d'heure ne jouera jamais un grand rôle de notre temps 1 » 11 exagérait. Mais la vérité est qu’il faut s'accoutumer à tout braver pour dire ce qu’on croit juste, et qu'il faut le dire comme on peut, par le journal, par le théâtre, par le livre, par le verbe ou par l'action, oeuvre de science ou œuvre d’art. M* Mirbeau a choisi, pour nous apitoyer sur les humaines tristesses et nous avertir des périls et des haines, une pauvre fille de misère* Elle aussi, la bretonne d'Audierne, rouée de coups par sa mère alcoolique, comme elle sera plus lard mordue de baisers par des dégénérés, elle aussi nous pose la question tragique de Sienkicwicz :

— « Quo vadis? » Où vas-tu’?

EL il faut, lui dire merci, en vérité, si elle noos force & répondre, après avoir réfléchi, songé, fait un retour sur nous-mêmes :

— [Sous allons, sous peine de désastres, a la Bonté et à la Pilié !

Les faibles el les sou niants, indï Itère nts à la politique, ne demandent pas autre chose.

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