COINS DE FRANCE
Tl août I9Ü3.
C'était une idée charmante de faire, dans l'Exposition universelle, la part de chaque province de France et de montrer aux visiteurs les vieux costumes, lesr vieux: logis, les souvenirs de tous ces coins de terre, tout ce qui reste de traditions eL de coutumes de la France d'autrefois dans la France démocratique d'aujourd'hui. Chacun de nou^ eût retrouvé dans ces quelques mètres carrés de terrain un morceau de la terre natale. Les « déracinés » eussent senti passer en leurs veines, comme la sève du renouveau dans les branches, le frisson des heures d'enfance. Ce qu’un a fait merveilleusement pour le Cambodge, on pouvait le faire pour chaque lambeau de pairie et ces fragments de reconstitutions ethnographiques soudés les uns aux autres eussent figuré la nation tout entière
cl, comme dlsail Jules Favre en une image fameuse, chacun se fût reconnu dans les morceaux du miroir brisé.
Imaginez l'admirable tableau de la France de Michelet — ce magique lever de rideau levé sur le grand drame de TH i s Loire — imaginez ces pages immortelles, ce chapitre incomparable mis en action, réalisé par d'habiles artistes (nous n’en manquons pas), les pays du vin et ceux du houblon, les mûriers, les oliviers, la Champagne, la Bourgogne, la Provence, la Flandre, ta Bretagne, les pommiers normands et les châtaigniers limousins, la France, loti te la France, reconsütuée dans son aspect multiple 1 et dans ses physionomies diverses !
Le projet était beau* Patriotique et poétique il pouvait, il devait être une attraction puissante. Il n'a été exécuté qu'à demi. Je me suis plus d’une fois arrêté dans ces quelques coins des provinces françaises, sur PEsplanade des Invalides, goûtant ce quil y a de savoureux dans ces évocations du pays, mais regrettant qu'elles ne lussent pas plus nombreuses et plus complètes.
Telles qu*elles sont, elles ont un charme. Elles reposent. Ce sont des coins discrets et qui retiennent. Où nous rencontrions, à VExposition dernière, les campongs javanais et les petites danseuses aux gestes hiératiques, nous trouvons maintenant de braves gens du Poitou ou des Artésiennes desÂlyscànips. Les coins de France ont remplacé là tes curiosités exotiques; et les boutiques de sabotiers de Bretagne ou de potiers du Berry succèdent aux étalages tonkinois où
mes amis les petite interprètes Luang et Tinn m’expliquaient les caractères de leur écriture savante.
Coins de Franco, morceaux de patrie. Je trouve plaisir à aller là, du vieux Poitou au vieux Berry, en passant par le vieil Arles et la Bretagne, où Ton entend chanter en langue armoricaine des chansons qui vous prennent au cœur, La vieille Auvergne est de l'autre coté de l'Esplanade avec scs « chohrétayres » joueurs de chevrette — et ses hiles et ses gars qui dansent la bourrée avec une bouteille sur îa tête exactement comme les aimées d’Égypte posent leurs amphores de terre sur leurs chevelures noires. La Vieille Auvergne ne fait pas sécession; mais sans doute n’a-l-elle pu oh tenir le terrain voulu pour se grouper avec les provinces de France. Et je la retrouve, cette Auvergne qui me paraissait un pays terrible, Lorsqu’étant petit on me montrait de loin, en notre pays limousin, les monts d’Auvergne en me disant :
— Là-bas, tu vois, ce sont les montagnes des Auvergnats i
Les braves gens l Leur nom sonore et rude me semblait caractériser des êtres farouches, et mes yeux d’enfant contemplaient, avec une sorte de terreur, ces espèces de noirs nuages, là-bas.
Ni le Limousin, où je suis né, ni le Périgord où j’ai grandi, ne sont représentés dans ces coins de France. Ils eussent mérité d’être évoqués aussi, avec leurs frai ri es et leurs fêles votives, les grands châtaigniers, et les raloubles, et les chênes Lruffiers. Je les ai cherchés. Ils n’y sont pas. Mais le ressouvenir du sol natal est si puissant que, vieux Parisien ou pari-
siarmë, je nie suis comme retrouvé pour Lan t dans celle partie de l'Esplanade où Ton a reconstruit le Berry, Le Berry est voisin de chez nous, ,1e n’ai pas rencontré la les « traînes » poétiques où George Sand fait errer et songer la Pelito Fadeüe, mais George Sand elle-même m’y est comme apparue, la bonne dame populaire, près de la reconstitution du pelil clocher de No li a ni, où elle repose.
On vend dans ce Berry des cartes postales où les Berrichons célèbres ont leur portrait et leur biographie, el d'autres encore où Lous les coins pittoresques de la Vallée-Noire, illustrée par Mme Sand, sont reproduits par André des Gâchons. Et les paysages mêmes décrits par George Sand, les coins de Berry rendus fameux par elle, le Moulin d'Àngibault ou le château des Beaux Messieurs de Bois-Doré, les voici peints sur émaux, en broches, en boucles d'oreille, en bagues. Il y a là toute une bijouterie de George Sand et cette imagerie, cette bimbeloterie littéraire donne une impression Louchante : on sent que la dame de No liant a pour toujours conquis la terre berrichonne el qu'on ne saurait pas plus parler du Berry sans penser h elle qu’on ne pourrait citer l'Ecosse sans songer à Waller Scott, la Provence sans prononcer le nom de Mistral,
Maurice Rollinab lé rural endurci qui promène ses songeries dans tes brandes parmi les paysans en sabots, le poète puissant des apparitions et des névroses, figure, sur ces cartes postales berrichon* nés, à côté du général Sou main, d'Emile Accolas, de Veillot, de Lapaire et de l'imagier André des Gâchons.
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La carte postale, c’est la gloire moderne. Autrefois, la grande gloire consistai 1 à devenir tète de pipe. Une pipe en terre, c était le Panthéon a un sou. Maintenant, ce fragile Panthéon de P actualité, c’est la carte postale à dix centimes.
Frédéric Mistral, dont la renommée délie tout lendemain, et qui, vivant, marche en pleine postérité, Mistral a ses portraits-caries aussi et ses photographies aux devantures du vieil Arles, parmi les jolies filles brunes el fines de son pays. Coin pittoresque encore, celui-là, avec ses restaurants aux treilles ver tes, ses mas d'un blanc de craie oh Ion a tracé, en proverbe du pays : v Quand le soleil brille, la cigale chante » ; — coin lumineux où Ion peut croquer les amandines de Provence en écoutant quelque tambourinayre qui semble échappé d'un roman de Daudet, et où l’on peut voir (je confesse que je ne l'ai pas vue} la légendaire Xarasque de Tarascon, aussi amusante que reffranyant Dragon lumineux promené par les Annamites aux soirs des fêtes coloniales et des retraites aux flambeaux du Trocadéro,
Mais, peut-être, du tous ces etmis de France, est-ce la reconstitution d'un village de Bretagne qui m'a retenu le plus longtemps. Elle a sa puissance profonde, , La vieille Armorique aux pierres grises, et. pour la reproduire telle qu elle est, avec ses dolmens et ses croix de granit, les moyens, il faut le reconnaître, étaient plus faciles. Aussi bien, menhirs et calvaires, cabaret et assiettes de faïence, tout est breton, el
breton hrelonnanl, dans ces quelques mètres de l'Esplanade, et je me rappelle une heure délicieuse qui m'a donné vraiment rimpression d’un voyage au pays d'Àrmor.La retrouverais-je, maintenant, cette sensation disparue ?
C'était à la veille du 14 juillet. La foule était grande autour du cabaret breton, près des murailles grises de l'hostellerie de la duchesse Anne, Debout sur l'estrade improvisée, comme en une fêle do village, le barde Léon Du rocher, entre deux sonneurs de biniou, donnait le signal des chansons de Bretagne, et tandis qu’on chantait là quelque refrain d'Armorique, F « Angélus de la Mer », ou le « Gilet breton », de Durocher; la <t Ronde des châtaigniers », de Théodore Bolreî, ou la <t Boîte de Chine », de Yann-Nibor, il me semblait, regardant les spectateurs attablés autour du cabaret eh plein air, que j'assistais vraiment à quelque Pardon de Bretagne, Les calvaires et les dolmens de pierre grise encadraient ce tableau de fêle populaire Où les pantalons garance des troupiers niellaient leur note rouge parmi les coiffes blanches des filles blondes et là soutane noire des recteurs attablés devant le pichet en faïence à fleurs crues d'où coulait le cidre sentant la pomme, — le cidre fièrement chanté par Riehepin dans son « Flibustier » :
Ce bon cidre breton, raide an cœur, clair aux yeux,
Oui vous ragaillardit le courage et la miue,
Et qui. lorsqu'un rayou de soleil l'illumine,
Ressemble aux cheveux d'or dey filles du pays.
Oui, l’impression ëlait pénétrante, exquise. Ces tables de bois, ces chaises de paille, ces buveurs
reprenant au refrain les couplets des chanteurs, JacotoL, à la voix puissante, ou Kermorvan, ou Jeanne La Crépi ère, ces monuments de faux, granit sans douLe, de staff et de décor, mais d'uii aspect si vrai, d'une exactitude à ravir un archéologue, me transportaient — a quelques mètres de la Tour Eiffel —dans quelque village en fête du Finistère, et c'étaiL une halte heureuse, un moment d oubli, l'oubli étant la joîe suprême à de certaines heures de la vie.
Puis, en vérité, un grand courant de vaillance el de foi parcourant cette foule, assise ou pressée, et écoutant debout les bardes bretons mi*montmartrois, miarmoricains. Quand les chanteurs attaquaient une des plus vigoureuses «Chansons de là-haut eide là-bas», la « Marche Bretonne », les fronts se découvraient au nom de Duguesclin, de La Tour d'Auvergne ou de Cambronne, et, sous la bannière bretonne, aux fleurs d'hermine, que levait très haut Léon Durocher, L’auteur de la « Marche », le refrain montait, 'vraiment entraînant, sous les arbres de T Esplanade, criblés du soleil de juillet :
Quand c’est l'heure du branle-bas Les BreLons ne s'arrêtent pas 3
Alors, je me rappelais la phrase de Michelet : et Lorsque la pairie était aux abois, il s'est trouvé des poitrines et des tètes bretonnes plus dures que le fer de l'étranger. »
El il y avait là, à la veille de celle fêle de la prise do la Bastille, un joueur do biniou qui, plein d'ardeur, jouait les vieux airs du pays, ceux qui peut-être
jadis avaient poussé les Chouans à lâchasse aux Bleus, cl qui, main tenant, n étaient plus que des curiosités musicales rétrospectives pour les chercheurs de sensations nouvelles*
Ali ! quelle ardeur il y mettait \ Il sonnait hardiment comme aux Pardons du pays, voulant montrer aux Parisiens ce que c'est qu’un bon joueur de biniou du pays breton ; — et de ses poumons il soufflait, soufflait, ses doigts courant sur les trous des fl lUeaux et tes vieux airs d’Àrmor montant mélancoliques, nasillants, allant au cœur, allant à l’âme, parmi les rumeurs des passants comme une plainte d’au delà, une voix de lointain village dominant le fracas de la cité...
Hier, je suis retourné au village breton. Je me suis assis devant la labié blanche et j’ai regardé le dolmen et le menhir et le calvaire gris oü le flâneur peul lire ■ a Ni ho sahid kroaz uni gag » et la petite fontaine aussi où se voil la statue de la Vierge. Les moineaux parisiens, qui ont l'instinct des coins heureux, ontfail élection de ce coin de Bretagne, Ils volaient sur le chaume de la maîson où l’on fait îles crêpes de blé noir. Chassés de partout, c’est là qu’ils ont trouvé le refuge. J’ai vu sur les dolmens un congrès de moineaux, aussi nombreux, aussi bruyants que tous les congrès des bords de la Seine»
lit comme j’étais la, me donnant à moi-môme, par une sorte d’auto-suggesüon T impression que je me trouvais transporté fort loin, au pays breton, comme en voyage, voilà que j’en tonds une des servantes répondre à quelqu'un qui s’informe, demande pourquoi le sonneur ne sonne plus sa plainte et sa chanson :
LA VIE A P A U1 K
— Le biniou, monsieur?... Le biniou est mort!
Qui cela, mort? Le paysan en veste- brodée dé jaune aux dessins traditionnels, gaulois d'origine, le musicien coiflé du chapeau à ruban noir que j’avais écouté, que j'avais applaudi, il y a un mois? Oui, le joueur de biniou breton a disparu, emporté, et ou pourrait, sur sa tombe, graver Fépîtatbe que Victor Hugo, au temps du siège, avait composée pour sou propre tombeau :
Ci-gît h bon barde Tbé par la bombardeI
Mais la bombarde n’est pas le môme instrument que le biniou et le sonneur de bombarde, n'est pas mort*
C’est son biniou qui l'a tué, le pauvre François Bodinie, venu du fond du Finistère pour apprendre aux gens de Paris les vieux airs du bourg de Cio le. Il a sonné tant qui! a pu au cabaret breton, accompagnant les chansons de Yann Nibor ou deDurocher, il a sonné pourles Parisiens qui passaient, pour les gars du pays qui lui criaient leurs bravos en breton. Il a sonné de ses derniers souffles, Un chaud et froid Fa pris à la gorge- U sonnait. La toux lui cassait la poitrine. Il sonnait encore. La veille de sa mort, faible et pâle, on le suppliait de s'interrompre. Il sonnait toujours. Tel ce fantastique sonneur que j'ai vu, en un musée de Bretagne et que Yann 1 Large ni son auteur, appelait le Dernier Barde.
Maintenant, François Bodinie ne spnneraplus. Plus jamais! S'il connaissait Bmeux, peut-être avait-il lu F Élégie de Le Braz où le poète parle mélancolique-
LA Vffc A PARIS.
ment à ceux qui laissent îâ « les vieux chênes et les pommiers nouveaux » chantés aujourd'hui par Bolrel:
Si vous laissez encor les beaux genèis lleuris
El les champs de blè noir pour aller à Paris,
songéz n ceux qui restent, dans la grand 1 ville mangeuse d'hommes, dans ce Paris qui broie les êtres et les fait passer du biniou au cercueil, de la fête à rhô pilai
Non, ce n’est pas ainsi que l’on meurt eu 11 rctagueî
EL si François Bodinic, le bon sonneur, était resté làbas, comme pour Le Braz, le poète eût pu dire :
Son corps reposerait dans le bourg de Ivûuen,
Près du mur de l'église cl sous un tertre Ru,
Ses parents y viendraient prier avant Eu messe,
Tous les petits enfants y lu lieraient sans cesse.
Étendu dans sa fosse, il entendrait leur bruit Et les Rorriganeks y danseraient la nuit!
Maintenant il y a au bourg de Cloic, par Fouenan {Finistère.}, une veuve, la veuve d’un homme de quarante-cinq ans qui laisse cinq ou six enfants et ne jouera plus du biniou ni a Paris ni en Bretagne. Les poètes bretons ont fait pour elle, la pauvre femme, une collecte. Mais une carte postale ou plutôt un bon de poste est bientôt envoyé de Paris en Bretagne, doubliez pas le joueur de biniou S
Je reviendrai plus d'une fois à ces coins de France qui ne sont pas ce qui! y a de plus éclatant dans cette admirable, dans celle incomparable Exposition, mais
qui sont comme des villégiatures toutes trouvées, des pèlerinages à nos pays. Non pas des clous d'or sans doutej mais des clous solides comme 3a vieille coutellerie que refabrique là précisément le coutelier du vieux Poitou. Et quelque jour je souhaite qu'un comité d'artistes, de Lettrés, de folkloristes, amis des vieux costumes, des vieilles légendes, des vieilles chansons, reconstitue ainsi toutes nos provinces de Erance sans exception et une année ou l’autre, après cette inoubliable Exposition Universelle, caravansérail du monde, nous donne une Exposition Nationale, fête votive de la France.
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