DEUX COMÉDIENNES
30 août \m.
EL dans la Rue de Paris, ce qui me frappe le plus, c’est un double spectacle, deux attractions qui ne sont point parisiennes etdontle charme spécial est par lu tout à fait pénétrant, prenant, original*
— Avez-vous vu Sada Yacco?
C'est M. Monnet Sully qui va répétant la question à ses camarades. Le tragédien qui apparaît terrible et douloureux dans toute la grandeur de fart antique au dénouement d'Œdipe roi, devait être nécessairement très b-appé par cette Iragédienne d’Asie qui se dresse les cheveux hérissés sur son front blême, sa face pâle violemment convulsée, et frappe d'un marteau sa rivale dans un accès de fureur presque épileptique, Sada Yacco est une Japonaise qui joue sur la scène de la Loïe Fui 1er un drame très singulier et une pan-
tomîme assez amusante, oii l'on retrouve facilement une version asiatique du symbole de Galalée. La pantomime a pour litre le Sculpteur inspiré] Zingaro, îe statuaire, s'éprend de son modèle, une Gheshn qu'il a sculptée avec amour et qui s'anime, et qui danse, et qui le berne, les visions lorsqu'elles prennent corps et se réalisent étant invariablement destinées à nous faire souffrir. Ce qui m'a frappé dans cette saynète mimée, c'est la conscience avec laquelle les divers artistes qui figurent les statues de bois du sculpteur Zingaro, gardent leuraüilude immobile. Pas un muscle de leur visage, pas un cil de leurs yeux ne bouge. On les prendrait pour quelques-unes de ces images polychromes qu'on voit à la devanture des magasins de japonaïseries, avenue de l'Opéra ou ailleurs.
Mme Sada Yacco n'a pas grand rôle dans cette pantomime. Elle danse avec grâce et c'est tout. C'est dans la Ghesha et le Chevalier qu'il faul lu vûiç. Lu vraiment elle est puissamment émouvante. L'autre dimanche, à l'Elysée, parmi les séductions do gardenparty présidentiel, sa mimique a fait une impression poignante. E1 le a été&ussiapplaudiequeG1 tick, comfme si Ho kusa} valaiL Corot.
Cette jeune femme est la seule actrice qui existe en ce moment au Japon, j 1 entends qu'elle est la seule femme autorisée à se montrer surnn théâtre-Les rôles féminins, dans le théâtre japonais, sont remplis par des hommes, comme ils l'étaient dans le théâtre antique. Par une dérogation aux usages, et on pourrait presque dire aux lois, Mme Sada Yacco a obtenu de jouer la comédie. Elle a fait, en son genre, une révolu-
LA VÏB A PARIS*
tion au Japon. Il y aura tantôt Paris un Congrès féministe : Mme Sada Yacco y pourrait prendre part et Mme Marguerite Durand devrailFy inviter, La tragédienne a affranchi, en son pays, la femme dîm préjugé séculaire et je crois bien que les Japonais lui eu savent gré car elle sera cause peut-être d'une renaissance, dîme évolution dans îe théâtre asiatique.
Elle avait tout d’abord joué, à Paris, avenue Marceau, chez M. S. K u ri no, envoyé extraordinaire et ministre plénipoténtîaire du Japon, en vercanL, je crois, de Windsor. La Loïe Fui 1er, avec cette intelligence supérieure et connue divinatoire qui plaisait tant n Alexandre Dumas, eut la perception de l'originalité d'une telle artiste et L’engagea bien vile* Nous devons encore cette surprise à l’étonnante créatrice des danses lumineuses.
IL faut voir Sada Yacco dans la Ghexha ef le Chevalier. C’est une sensation d'art qui n’a rien de comparable avec les parades de l'orientalisme vulgaire. La note artistique est curieuse. Les amours de la Ghesha et de son Chevalier sont un peu celles d'une Dame aux Camélias jalouse de la fiancée de son Armand Duval. EL à Hagaya, son amant — fort bien joué par un acteur du nom de Kawakami —la Ghesha KaLsouraghî pourrait écrire aussi, comme Manon Lescaut, mais sur quelque tronc de cerisier ; « Mon cher Chevalier ». « La Heur des fleurs c’est la fleur du cerisier; l'homme entre les hommes, c'est le Chevalier », dit un proverbe cité par M. L Hitomi, dans un très beau livre sue le Japon. Une Ghesha, c'est une de ces jolies filles qui chantent et dansent dans les fêtes et les maisons
de llié du .lapon, Ûn les appelle aussi verseuses du saké, leurs petites mains blanches versant dans les coupes de fine porcelaine la boisson de riz fer m en lé. Un quartier spécial est affecté aux Gheshas et il leur est interdit d’en habiter un au Ire. C'est précisément — au théâtre de la Loïe Fui 1er — dans le quartier des geishas que INagaya, le noble chevalier, rencontre Kalsouraghi, la célèbre danseuse et « Asliaka » (verseuse de saké) et en devient amoureux maigre le chevalier Banza qui la lui dispute, il y a là, dans un paysage d'un japonisme exquis, avec les arbres à fleurs roses et, au fond le légendaire Fushiama, un duel au sabre entre les deux rivaux qui rappelle les plus farouches combats peints sur les Kahémonos, Rugissements, grimaces féroces, bonds et miaulements de tigres. Cela esL d'une intense couleur locale.
Mais le gros effet de ce drame en deux actes, le « clou », comme dirait un boulevard ier, c'est la lutte de laGhesha cou Ire sa rivale, c'est le meurtre d’Orihimé par la Ghesha, c'est cette pantomime faite d’épouvante et do douleur qui a tant frappé M* Monnet-Sully et fait de Mme Sadft Yacco une tragédienne de premier ordre, au moins par la mimique. Séduisante, quand elle danse, toute menue et fine comme une élégante s ta Luette ivoirine, un nelszké agrandi et animé, elle devient terrible dans les accès de fureur de la femme jalouse. Ses traits se contractent cl rappellent les expressions sinistres des masques d'eff roi de son pays. Elle pousse des cris singuliers pareils à des miaulements de chatte enragée. Le hérissement de saehevelure donne à son visage bouleversé une expression
affolée et qui sue le crime. Imaginez une Eumënide japonaise, une Erynnle de l’Empire du Soleil, une face tragique taillée dans Fivoire ou le buis.
EL comme elle meurt! Elle meurt dans les bras de son amant, la Marguerite Gautier de Tokio. Elle meurt avec les affres de l'agonie, rendues avec un réalisme puissant et d'une irrésistible terreur. Mite Croizette exprimant dans le Sphinx les tortures de l'empoisonnement était moins sinistre, avec sa figure verdâtre, que Sada Yacco mourant debout, soutenue par son chevalier et tous les muscles de son visage, ses narines et ses lèvres tordues par L'angoisse suprême. C’est d’un art à la fois sauvage, primitif et très habilement compliqué,
«l'ai voulu voir Sada Yacco après celte terrible et puissante agonie. Mlle Loïe Fulier, avec qui je causais de ses créations futures et qui nous étonnera encore —qui sait? à FOpéra peut-être — après nous avoir éblouis, car elle étudie des danses et des combinaisons nouvelles de couleurs et de lumières et Edison est son conseiller — la Loïe Fuller voulut bien envoyer prévenir Mme Sada Yacco qu’il me serait agréable de la saluer. El. dans son somptueux costume de Ghesha, soie et or, soie brochée, sous la haute coiffure noire calamistrée qui semblait peser comme un lourd diadème à sa petite tête spirituelle et fine, la tragédienne m’apparut toute mince, délicate, charmante, son visage d'enfant mélancolique faisant contraste avec la ligure si vivante, Fraîche et charnue, les beaux yeux profonds et clairs de miss Fuller, de Chicago, l 1 Américaine si Parisienne.
no
Elle souriait, Mme Sada Yacco; elle saluait, inclinai t sa Lai lie souple comme uu roseau, penchait son cou blanc et frêle, pareil â une tige de Heur — et c'était, en effet, devant moi, comme une lïeor exotique —- une sorte de lis du Japon qui me faisait penser à ces figures délicieuses des albums japonais tant de fois feuilletés avec amour, à ces images de nos heures de rêve, h toute celte poésie de langueur et de douceur qu'accompagnent les violons a quatre cordes, les petits tambours cylindriques et les « kolas a ou psallérions et les flûtes de bambou.
Elle souriait, la charmante Japonaise, et pourtant se plaignait d'avoir pris froid, montra son cou, répétant, en anglais, de sa petite voix tout à l’heure si terrible et maintenant caressante comme un flot dormant au bord de la mer de Samiyoshi :
— Gold... ColdL.. I hâve cold [
Puis Mme Sada Yacco, saluant, comme une délicieuse poupée qui se fût pliée en deux, reprit le petit escalier qui descendait à ses coulisses, — elle allait rejouer la « Ghesha frapper à nouveau sa rivale et mourir, agoniser encore.*. Et la vision disparut.
Le jour ou Sada Yacco avait joué pour la première fois chez le ministre japonais, quelqu'un m’avait dit :
— C'est la Duse du Japon I
À Copenhague, dans un lunch offert aux congressistes de la Presse, l'excellent romancier Hermann B an g, — esprit supérieur, âme ardente, causeur entraînant, — me présenta il y a trois ans, une char-
LA VIE A PÀKIS.
munie jeune femme, blonde, élégante, vive, souriante, les yeux spirituels, et d'une grâce Loute parisienne, ce qui n'est point rare chez les Danoises.
— Voici, me dit-il, reniant gâtée de notre publie, Mlle Charlotte Wiohe!
EL il ajouta :
— Nous l'appelons la Reiehenberg du Danemark î
De Mile Charlotte Wïehe — la petite a Lotte », si
populaire au Théâtre-Royal — je n'avais pu h Copenhague, apprécier que la grâce exquise et l'esprit, ie pétillement de belle humeur. Elle ne jouait pas alors* Les théâtres, en cette saison, étaient fermés. Cependant, il n’était pas malaisé de deviner en cette charmante jeune femme le don de vie, le « diable au corps » que Voltaire exigeait de toute apprentie dramatique. Mlle Wiohe, me disait-on, jouait à ravir à la fois la pan Lo mi me et la comédie. Elle avait, enfant de la balle, fille du directeur de l'orchestre du Théâtre* Royal de Copenhague, fréquenté toute petite les coulisses, passé de ses bancs d'écolière fila classe de ballet de l 1 Opéra, dansé d'abord et avec un vif succès; puis, un jour sur les conseils du compositeur Grieg, qui lui trouvait une voix admirable, elle avait laissé là ses triomphes de ballerine et s'était faite artiste lyrique. Le roi, la Cour, la Ville, toul Copenhague (comme il y a « tout Paris »} s'en éprenait. Elle était là-bas la reine de l'opérette. Tous nos refrains français ont passé par ses lèvres. Reiehenberg? Oui, peut-être. Mais Judîe certainement, — Judic ou Chaumont, — et une Judic qui, tout à coup, par un caprice, ou plutôt par une volonté de celte jolie tète souriante,
LA VIE A PÀH1S.
voulût devenir Desclée, apprit « Frou-Frou », joua c< Frou-Frou ».
La « petite Lotie » avait séduit les Danois sous le masque enfariné du Pierrot de F » Enfant Prodigue », Elle y faisait pleurer les gens de Copenhague, Félîcia Mallet, poignante dans ce rôle, avait, sans le savoir, une rivale, au pays d'iïamleL Et Charlotte Wiehe lot aussi dramatique, aussi acclamée dans celte . création de « Frou-Frou » où, en réalité, il faudrait deux femmes, deux comédiennes différentes, le rôle ayant deux aspects divers et comme contraires, -— qui, pourtant, se complètent l'un l'autre: la TanLaisie et le drame, îc rire fou, quasi hystérique et les larmes. Et ces deux physionomies de la même créature, Charlotte Wiehe les rendit, parait-il, avec une maîtrise supérieure. La Reichenberg du Danemark, comme disait M. Hermann Bang, en devenait alors la Réjane.
Esprit de Parisienne dans un corps de danseuse de Tanagra. Charlotte Wiehe révàit tout nâtureliefnent de voir Paris, de jouer à Paris, de se trouver en contact avec le public envié et redoulé : le public de Paris î Mais que pouvait-elle jouer à Paris?Lh< Enfant Prodigue », la « Poupée, », Frou-Frou »? Ce que connaissaient les Parisiens. Non, elle voulait jouer autre chose. Et puis, quoique parlant excellemment le français, elle redoutait son accent du Nord, pourtant plein de charme.
Alors elle eut une idée. Elle demanda à son mari de lui faire, tout exprès pour les Parisiens, une pantomime* Son mari est compositeur de musique. II adonné des opéras et des'mimodrames à Mann-
heim, h Slokhdlm, à Copenhague, Hongrois et élève de Franz Listz* M, Henri Bérény fera bientôt représenter à Budapest le « Conte d 1 Hiver », d'après Shakespeare. Il écrit lui-même les livrets de ses opéras. Il avait, avec un succès éclatant, donné à Berlin, puis transporté en Danemark, un mimodrame en un acte, « Premier Carnaval ». Ce fut un mimodrame qu'il se décida à composer pour sa femme, et ce mimodrame c’est « La Main », que Charlotte Wiehe joue avec tant de finesse, d'espièglerie, de coquetterie, de tendresse et aussi de terreur, sur le théâtre des Auteurs Gais, rue de Paris, à quelques pas de la Loïe Fuller et de Sada Yacco.
« La Main »! J'ai, jadis, écrit une nouvelle dont la donnée ressemblait a celle du mimodrame de M. Henri Bérény. Une ballerine, la jolie Vivelte, qui rentre du théâtre encore tout emmitouflée de ses mantes et mantilles, a accepté, pour raccompagner chez elle, le bras d'un habitué de PQpéra, un baron, dit le livret — va pour un baron ! — quelle congédie gen timent, malgré l'écrin qu’il lui présente et le collier de perles fait pour la tenter, Non, peu importe fécrin! Vivelte a son rôle à repasser. ViveLLe doit créer, le lendemain, un ballet espagnol, A demain! Ou à plus lard ! Ou è jamais ! Car, après tout, quoique danseuse el jeune et jolie, Vivelte a bien le droit d'être sage !
Le baron sort, Vivelte ferme sa porte, en accroche la clef au mur, près de son lit, et, devant sa glace
elle se déshabille, puis revêt le costume castillan du ballet nouveau et, sur une musique pittoresque, étudie ses pas, boléro, vite, fandango, que sais-je? Et elle sourît, lorsque touL à coup, croyant à une hallucination d'abord, puis se rendant compte de i'épouvantable vision, elle aperçoit dans son miroir, reflétée brusquement, une main — une main sinistre, une main crispée, une main d'homme — qui se glisse, là-bas, entre les rideaux du lit.
Une main ? Oui, une main vivante, une main aux doigts féroces, une main de meurtrier, la main d’un assassin, la main rudementapatulée d’un Troppmann, Il y a quelqu'un là! Il y a un voleur! Il y a un homme 1.,. Un cambrioleur (et l'artiste qui joue le rùle lui donne une allure d'un saisissant réalisme) s'est en effet, glissé chez VivetleelTen tendant venir, s'est caché derrière les rideaux. Maintenant qu'elle est seule, il peut voler, il peut tout faire, et, si la danseuse crie, ]e « suriu » est prêt. L'homme a un couteau.
Non, rien ne peut rendre la diversité des expressions de Charlotte Wiche, tour à tour terrifiée et souriante* pleurant de peur, en sentant cette main, cette affreuse main sur sa nuque, puis, en tremblant, essayant de faire croire au misérable qu'elle a du courage* C'est le comble de l'art. Ce n’est pas sauvage cl violent comme La manière de Soda Yacco* C'est élégant, spirituel, délicat profond, féminin. C'est la perfection.
Vivette danse, Vivette rit, ViveLte n’a qu'une idée, atteindre la clef de sa porte et la jeter, par ln fenêtre, au baron qui attend en bas. Et, après des
prodigesd'habileté, la ciel'est jetée;l’homme monterais avant qu'il soit monté, le cambrioleur va frapper; Le couteau est levé. La beauté de la jolie bile barré te. Elle est, en effet, délicieuse, — et le baron entre, voulant de sou revolver casser la tête au cambrioleur, dont Vivette, maintenant, implore la grâce, — et qui s'en vu n’emportant, au lieu des bijoux convoités, qu’une fleur, une petite Heur arrachée au bouquet de la. danseuse...
Voilà la « Main », Je ne saurais dire tout le lalenL qu'y déploie la comédienne en une demi-heure de temps. Jamais Parisienne ne fut plus Parisienne que la jolie Danoise. Elle a la grâce, îa mutinerie, le sons profond du drame, et, avec tout cela, le don exquis, la mesure. Sa façon de mettre entre ses * dents le collier de perles qu’elle grille d'accepter eL qu’elle refuse est un petit poème de féminité. Je ne m’étonne pas de P enthousiasme de M. Hermann Ban g.
Lorsqu’au mois d’avril dernier M. IJérény donna pour la première fois la « Main » au théâtre de Christiania, Henrik Ibsen, le grand Norvégien, était présent* Le Docteur, comme on l'appelle, écoula, suivit, derrière ses lunettes, le mimodrame avec ce sérieux à la fois bonhomme et profond que ses compatriotes, les peintres de Norvège, ont si bien rendu. Quand l'acte fut fini, on lui demanda son avis,
— C'estj dit railleur de « Maison de Poupée» de la psychologie en action !
Et il songeait sans doute que Charlotte Wiehe jouerait excellemment sa Nora, celle Frou-Frou scim-
dinave t Peut-être l'a-t-elle jouée* Dans tous les cas, vive l'Exposition qui nous permet de voir, a deux pas de chez nous, h notre porte, des artistes venus de si loin et d'une telle valeur, et qui met Copenhague et Yokohama à portée de nos lorgnettes ! Oui, peut-être Charlotte Wiehe et Sada Yacco sont-elles ce qui m’aie plus séduit de ce côté de la grande représentation universelle*
Jjtrdin parisien, — La fleur d'automne. — Les tournesols. — Drames du mois passé. — Les cartes postales, — Le chapitre des chapeaux, — Paris en petit chapeau, — Le chapeau haut de forme et le chapeau mou. — La statuaire. — Victor îlugo et Yoliou. — Un peintre illustre* —* Le Salon (tes refusés. — ■ L'ovation à Ernest Hébert- — Les obsèques de Vollon, — Notre habit vert, — Weimar et Paris. — La mort de Nietzsche. — Zarathustra et I ^ .surhomme. — Une staLue à un mort vivant. — Le mathématicien fou. — liaison humaine. — Un atui. — Charles Schiller. — Tournesols et [lus d’été.
3 septembre 1000.
Dans la maison que j'habite, la cour est transformée en un jardin improvisé. Ou plutôt elle semble un jardin, les [oculaires, avant de quitter leur appartement pour quelque villégiature, ayant groupé là les plantes vertes ou les Heurs qu’ils ne pouvaient ou ne voulaient pas emporter à la campagne, lit, réunis en touffes et formant parterres, les arbustes et les fleurs ont donné et donnent encore aux malheureux condamnés à ne point quitter îe logis l’illusion du jardin idéal que,
depuis le Paradis perdu, regrette l'humanité — que soit le grand roi fondant Versailles ou Bernerette arrosant son pot de réséda. Ce jardin, grand comme la nappe d'une table d'hôte, placé là sur le pavé de la cour, il aura été pourtant tout ce que j’aurai vu de verdure, de campagne et de Heurettes en cette anxieuse et laborieuse année. Or, voici que. plus sûrement qu’un calendrier, le jardinet que j'ai sous mes fenêtres m’avertit lout à coup de la fin de l'été. Parmi les rouges fushias, les sapins verts et les palmiers, les tournesols montrent leurs larges Heurs jaunes au centre noir, cocardes de l'automne*
Oui, l'automne est là : l'automne arrive quand Le tournesol apparaît L'hélianthe (ç'est le nom que lui donna Linné et que répètent les savants), L’hêliante se montre pour nous dire que l'été finit, « Les volailles sont à l'intérieur », lisions-nous naguère à la porte des marchands de comestibles, aux jours de chaleur. L'inscription estivale a disparu. Les hélianthes sur leurs hautes tiges arborent leurs graines noires, et les « tournesols sont à l'extérieur ». C'est une saison qui s’achève.
Et quelle saison ! Quel mois! Quels drames! Les anxiétés du côté de la Chine, la distribution des récompenses, la rupture de la passerelle, les chocs de tramways, la perte d'un navire, cette disparition de la Früinik dans la mer tranquille, les incidents et accidents quotidiens de celte vie moderne qui, en multipliant Les précautions hygiéniques, augmente aussi, par ses inventions, les chances sinistres comme si la mort, au total, voulait et devait avoir son compte
ordinaire, voilà le bilan des jours que nous avons vécus. Et j'oublie plus d’une tragédie.
Cependant tout continue et, comme de coutume, tout s’arrange. Les légations sont délivrées, et c’est sur une carte postale à sou effigie que j'ai pu féliciter M. S. Pichon do son héroïsme. La carie postale, comme le timbre-poste, c’est la gloire monnayée, la popularité par un bout de carton comme jadis par l'imagerie d'ÊpinaL On ajoute ces jours-ci à l'Exposition universelle une annexe curieuse, c'est l'exposition des timbres-poste. Quelque jour on fera l'exposition do ces innombrables cartes postales illustrées qui forment déjà un musée universel et meme un musée secret, puisque les danseuses de l'Opéra ont protesté contre l'usage que la photographie faisait de leurs charmes sur des cartes postales dont elles ont demandé la saisie. Pétition pour des danseuses que l'on empêche de concourir pour le prix Montyon en les montrant dans le déshabillé de leurs loges. C’est par elles que la morale a repris ses droits, ,el ce petit fait n'est certes pas un des moins originaux du mois passé.
Cest, d’ailleurs, par les faits Les plus minces, je lai dit souvent, qu'on juge nos mœurs, et la menue monnaie de l’histoire a son prix. Par exemple, le chapitre des chapeaux — Aristote ne s’en fût point douté — csL peut-être, au point de vue de l'observation générale, un des plus importants du moment. Un docteur russe fort aimable, h côté de qui j'ai eu le plaisir de me trouver au banquet donné en l'honneur du congrès d'hygiène, me disait que ce qui
LÀ VIE A P A lll S,
Y avilit le plus frappé dans l'aspect nouveau de notre Paris, qu'il adore, c’étaiL tout justement l'adoption paries Parisiens, tous les Parisiens, du petit chapeau, chapeau de feutre ou chapeau de paille*
— Et le petit chapeau nous donne un Paris qui n est plus Paris !
C’est un des fruits de l'Exposition. Le Parisien s est — ainsi que les visiteurs de Paris eux-mèmes — considéré depuis quelques mois comme en voyage. U lui semble, en allant visiter le Pavillon chinois ou le Transsibérien, faire besogne de touriste* Il a laissé Ici le chapeau haut de forme noir et jusqu'au chapeau de feutre gris, qui avait son élégance dans les gardenparties* Le petit chapeau trïoipphe, le chapeau melon, qui démocratise un peu l’aspect des rues parisiennes et leur enlève de leur vernis. Je me souviens avec quel effroi un Espagnol de mes amis, me voyant sortir dans les rues de Madrid coiffé d'un petit chapeau do voyage, s’écriait :
— Changez de coiffure. Je n'oserai s pas traverser avec vous la Puerla del Sol ; on me remarquerait 1 Le chapeau de feutre, disqualifié à Madrid, est donc accepté, adopté à Paris. Le docteur russe a raison, c'est un pas de plus vers l’inélégance. Paris i été deviendra désormais une ville d’eau, un Paris en déshabillé, un Paris en veston de flanelle, Pariscasino, Paris-plage* Et comment contraindre les gens è porter, par les jours torrides, le chapeau haut de forme, père de toutes les migraines? Les cochers seuls l’ont conservé, cel été î et encore, pour avoir l’occasion de le quitter, se sont-ils rapidement mis en grève*
L’été de 1900 aura marqué le triomphera petit chapeau. A Taveni ron s'en tiendra au chapeau melon quand viendra l'heure oit « les volailles sont à l'intérieur n ; et, encore une fois, si l'élégance y perd, I hygiêne y gagnera, car, je ne sais rien après tout de plus malsain que le « tuyau de poêle » maudit par L’ami Fritz et qui, fort peu artistique, serre nos fronts comme dans un étau et nous menace de congestions h brève échéance.
Le 'petit chapeau manque de tenue. Soit, Mais le chapeau haut manque de style. Je défie un sculpteur de camper sur un socle quelconque un de nos contemporains coiffé du chapeau réglementaire. Le feutre d T un Rubens, d'un Velasquez ou d’un Van Dvck, le chapeau empenné d'un courtisan de Louis XIV, le tricorne même dVn peintre ou d'an passant du dixhuiüème siècle, peuvent appartenir à la sculpture. Ils sont décoratifs, ils ont leur allure spéciale. Mais le chapeau haut de forme ! Il ne pourrait figurer que sur un épouvantail à moineaux. Et pourtant, il est le seul agréé, le seul accepté parle code des élégances, le plus tyrannique des codes.
On eût vainement contraint Victor Hugo à mettre un autre chapeau que son chapeau de feutre mou. Toute autre coiffure lui semblait absurde. Le peintre Vol Ion, dans la notice qu'il lut, voilà deux ans, a l'Institut, en succédant à Français, raconte que lorsqu'on juin 1839 il quitta Lyon, son pays natal, pour venir se fixer à Paris, il alla faire ses adieux b un vieux peintre paysagiste de ses amis, qui lui demanda :
— Connaissez-vous quelqu'un à Paris ?
— Personne.
— Vous avez quelques recommandations ?
— Aucune,
— Asseyez-vous, je vais écrire deux lettres : une pour mon ami Français, l’autre pour Daubigny, deux paysagistes. Allez les voir; vous serez bien reçu. Par exemple, je vous recommande une chose, c'est très sérieux : soyez comme tout Le monde ; ne mettez pas votre chapeau sur L’oreille, Ce n'est pas cela qui fait l'artiste.
Volontiers sans doute le vieux peintre lyonnais eût ajouté : « Ct ne portez pas de chapeau mou », Peutêtre pensait-il, comme l’aimable sauvant russe dont je parlais, que la note donnée par le feutre est inélégante et défigure Paris,
Vallon ajoute dans cette très jolie notice sur son prédécesseur a l'Institut, qui n’est quune causerie familière et charmante : « Je promis, mais je ne'me suis jamais corrigé, »
Il aura donc passé a travers la vie le chapeau sur L'oreille ; j’entends qu’il ne consentit jamais à se plier aux nécessités mondaines qui sont comme une façon d'esclavage, Ce très grand peintre fut un très grand indépendant. Rien ne lui plaisait que son labeur, qui lui était une joie, et sa famille, qui lui rendait plus heureux encore ce rude labeur même,
— Je tâche dépeindre honnêtement, en bon ouvrier maçon, me disait-il un jour en son langage familier de brave homme,
EL cet « ouvrier maçon », comme il disait avec un
LA Vit: A PARIS.
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sourire, était un des plus admirables manieurs de palette qui aient jamais paru* Franz liais i'eùL appelé son cousin* Esprit très distingué, du reste, et très libérai, comprenant Loul, même la peinture la plus éloignée de sa peinture, me répétait M. Luc-Olivier Mer son aux obsèques du maître, ennemi des coteries, indifférent aux discussions stériles, travaillant, travaillant sans cesse, travaillant toujours.
En cette église Saint-Vincènt-dérPaul où l'on célébrait son service funèbre, les draperies noires, montant jusqu'aux galeries, voilaient F admirable frise d’Hippolyte Flandrin. Le peintre des armures, des chaudrons, des poissons, des natures morLes, les admirait nos figures de Ftuiulrin et ne niait aucune forme d'art, même à Fheure irritante où le jury lui refusait injustement sa peinture.
Car Antoine Vallon eut des tableaux rejetés par le j u r y . A 11 Sa Ion (h / v / /1 s ës i 1 e xp o s a j a d îs u n Parft v/ i f d'homme* puissant et personnel qui faisait déjà pressentir 1 '.Espagnol maigre, osseux et noir, roui an! sa cigarette, au moins égal à un Goya, et cette fëmmr du Poil et, un chef-d'œuvre dont Manet, qui, pourtant, savait îa puissance de Vollon, disait, au café Guerbois : « Qu esL-ce que la Femme de VoJLon? Un panier qui marché » î
Vol Ion, lui, ne faisait de » mois » sur personne. Il était peintre, il peignait* Solide, râblé, taillé pour vivre centenaire, avec ses fortes épaules, il avait le charme des simples et des forts* Il ne sacrifiait, je. t’ai dit, rien à la mode* Son atelier, où, comme en celui de Rembrandt, él in celaient les orfèvreries, était
avant tout celui d'un laborieux. Il bûchait ardemment* occupé seulement de ses toiles, méprisant le snobisme courant, aimant ses amis, adorant sou art. J'ai vu le temps où il allait s'établir aux Halles, en quelque petite chambre où il apportait sa palette et ses couleurs pour être plus près de ses modèles, les courges, les potirons, les raisins et aussi les poissons, les raies ou les bars, qu’il voulait peindre dans toute leur fraîcheur grasse, avec les blancheurs et le luisant de la pèche récente* l'humidité meme de la vie.
Il ne ressemblait physiquement ni à Hennur ni à Bur ne-Jones et cependant il me les rappelait Fun et l’autre. Ces trois hommes avaient pour moi, dans leur carrure, une a f fini lé évidente. Trois robustes ut, chacun en son genre, trois poètes. Poète de la chair, J.-J. llenner; poète des visions et du symbole, Burne- Jones; poète de la couleur, de la vigueur et de la vie. Antoine Vollon.
Ce brave et bon Vollon, si cordial, si accueillant, avec son accent un peu narquois de « gène » du vieux Lyon, il était, — ü fut non pas un peintre, mais le peintre même, le peintre par dé Uni Lion, 11 enlevait un morceau, casque ou citrouille, au couteau, en pleine pâle. Il peignait au pouce. Il pétrissait la couleur comme un statuaire pétrit la glaise. Et avec cela, des délicatesses de pinceau, des finesses du touche, dans tels paysages, par exemple, qui ont le charme, l'audelà tendre des Corot, Le peintre, encore un coup, né pour tout peindre, capable de tout peindre, et par sa couleur prestigieuse donnant un éclat, je répète le mot: « une poésie » intense ù une nature morte,—
comme Ernest Hébert donne une inoubliable mélancolie, un charme éternel à un vieux banc abandonné,
Antoine Yollon n 1 était pas présent le jour oh le Jury de l'Exposition fut invité à visiter pour ta première fois le Grand-Palais, Du moins, je ne me rappelle point l'avoir vu q,e malin d'avril. Il y eut là pour Hébert, devant ses portraits mystérieux et délicieux où les regards ont des âmes, une minute touchante. Los maîtres de la peinture, jeunes ou déjà vieux, s'étaient arrêtés devant P ex position de ce maître toujours jeune. On le cherchait des yeux. Nous voulions lui serrer la main. « Oii est Hébert?» demanda au directeur des beaux-arts, le ministre, M. Georges Leygues qui ressentait, devinait l f émotion unanime, Hébert était dans une autre salle. M. Roujon le prit par la main et l'amena devant ses toiles. Î1 était pèle et un peu ému, lui aussi, Ernest Hébert, et sa belle figure souriait sous ses cheveux drus. Alors éclata un applaudissement intense ; il se fit autour de l'ancien directeur de l'École de Rome une clameur d admiration eide sympathie. On saluait cet art exquis, cette persistante jeunesse, La grande croix que M. Leygues vient de donner si justement au noble peintre, tous les peintres, cc malin-! à, l'avaient comme décernée déjà à Ernest Hébert*
Je suis certain qu'Hébert, dont l’art est si différent de celui de Yollon, admire Yollon profondément, comme Yollon admirait Hébert. Un eiVl applaudi aussi ics tableaux de Yollon, si Yollon eût été là, et le maître eût été heureux de partager ce succès avec son fils. Il avait pour M. Alexis Yollon une tendresse
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profonde et de maître et de père. Il parlait de son talent avec une émotion non sans grâce, La décoration de cc fils a dû être la dernière joie du travailleur acharné qui so souciait si peu des honneurs pour lui-même et fut membre de l'Institut sans qu'il pensât à l'habit vert. Je me demande môme comment il put faire ses visites! Avait-il, ces joursdà, son chapeau sur l'oreille, malgré Lavis du paysagiste?*,. Certainement,
Dans tous les cas, lorsqu'il dut prononcer l'éloge du vieux Français qui lui montrait jadis ses tableaux en fumant une pipe, il ne chercha ni ses mots ni ses phrases. Il écrivit comme il savait peindre, de tout cœur, franchement, loyalement, et rien n'est plus charmant que cet éloge du maître, paysagiste dont Aûllon disait (ce qu'on peut redire aussi de Vol Ion lui-même) : « Je te revis encore pendant bien des années au jury de peinture où il se montrait l'homme bon et honnête qu'il était dans la vie, aimant beaucoup les jeunes e t sachant s'intéresser à leurs travaux ou applaudir à leurs succès, »
Car, sans amertume, Antoine Vol Ion se rappelai L qu'il avait passé par le Sut tut tlt*$ -refusés, avant de revêtir cet habit de membre de FinsLitut dont on avait recouvert, l'autre jour, sa bière dans legïîse.
L'habit au cresson dTlustâlut,
dit, dans sa, Complainte du. pauvre sculpteur, Édouard Pailleron, qui fut pourtant bien heureux de l'endosser, cet habit, — le suaire des académiciens !...
je
Weimar n'est point Paris, KL cependant c'est presque un événement parisien, c'est un des sujets de propos de la vie à Paris, que la mort du philosophe allemand qui vient, là-bas, de disparaître, La mode avait êté n voilà quelques années, dans les suions de caillettes de répéter les aphorismes de Schopenhauer, Un faisait du pessimisme entre deux petits fours, puis on avait essayé d'Hartmann, Et finalement, en ces temps derniers, Nietzsche avait triomphé, prenant la corde, La théorie du surhomme est courante dans les maisons où I on pense — je ne dis pas où l'on cause, puisqu'on ne cause plus — ou discourt, Nietzsche, qui voulait, il y a dix-sepl ou dix-huit ans, venir ix Paris pour y étudier et y enseigner, a conquis une partie de Paris moins par sa philosophie peutêtre (lue par la splendeur de ses images, Àh 1 la petite sous-préfète Am Monde où l'on s minute no paraîtrait plus « dans le train » si elle citait encore M, de Tocqueville ou le philosophe Joubert 1 C'est de Nietzsche qu'il faut parler et Zaratkustra qu'il faut déballer.
Ainsi disait Zaratkustra. Il dit beaucoup de choses, Zaroillustra, eide singulières, et d'admirables. Réformateur, moraliste, philosophe, socialiste? Je n en sais rien. Un peu tout cela, peut-être. Mais poète et grand poète, certainement. Son ironie, scs paradoxes, ses révoltes sont des éclairs ci des coups de foudre, J, Joubert n'avait-il pas dit lui-même : « Souvenez-vous que la philosophie a une muse. » C'est celte muse que Nietzsche a saisie an passage et qui, maintenant, séduit les gens. Comme il se moque de ce qu’il appelle la psychologie de colportage, et
comme U eût ri, d’ailleurs, il faut .l'avouer, des salons ou on l'admiro, de confiance, oui, comme il eût ri, s’il avait pu rire 1
Mais depuis onze ans il était fou. Sorti de rétablissement d'hydrothérapie dléna, soigné par sa mère et sa sœur, puis, à la mort de Mme Nietzsche, par sa sœur Louleseule, il promenait dans une noire tristesse les débris de ses rêves et les lambeaux do sa raison* Figure mâle de soldat ou de pionnier, les cheveux hérissés, le sourcil froncé, la mous Lâche rude et l’œil qui sonde, cet œil au regard puissant et qui n apercevait plus rien, rien que le noir et la nuit* Un tel homme devenu Fou 1 Le génie tombé en enfance 1 Zarathuslra dans un cabanonï Je ne sais rien de plus affreux que celle mégère, l’aliénai ion mentale s’emparant du cerveau humain elle déchiquetant de ses ongles, le déformant de son pouce odieux 1
La folie ! M* Joseph Bertrand, l'homme le meilleur et le plus érudit que j’aie rencontré, — il savait tout, M. Bertrand, — m’a con té jadis l’histoire d'un mathématicien de génie, notre contemporain! allemand comme Nietzsche et, comme Nietzsche, tombé dans le trou obscur où la raison sombre. Puissant cerveau, inventeur des plus admirables problèmes, ce savant s’étaiL un jour précipité du haut de sa fenêtre; on Pavait ramassé les os brisés, et les journaux ayant alors enregistré sa mort, les dictionnaires biographiques ravalent fait aussi lût entrer dans Phi s Loire* a X*,., illustre mathém&ticen, né le.**, à.**, mort fi..., Le..* >>
Mais n celte terrible chute par la fenêtre l’homme,
jeune encore et robuste, avait survécu, 11 vivait ; il végétait, du moins, dans une maison de santé, sa pauvre raison ballottée entrera démence et la lucidité et retrouvant parfois à cio rares intervalles des éclairs de son génie. Son passé 1 ses souvenirs ! El comme il Usait, comme il comprenait, il pouvait, le malheureux,
— ii ses 1 K;ures de lumière, — tire dans les Dictionnaires, les Encyclopédies ou les notices sur les mathématiciens célèbres de ce siècle — et de tous les siècles — la fameuse et douloureuse biographie: « ,Ye /c,., Mort /r\.. »,
L'homme de génie pouvait savoir par là — ironie macabre — ce que penserait de lui la postérité. Or,
— et je ne sais rien de plus extraordinaire, — un jour, il put assister a un étonnant spectacle. Ses admirateurs, le croyant mort sur la foi des biographies, — e t sa famille laissant croire a cette mort pluLAt que d'avouer en quel abîme avait sombré son génie, — ses disciples, ses compatriotes eurent la pensée d'ériger sa statue, La souscription fut vite couverte et du vivant de ce malheureux grand homme la statue s'éleva, triomphante* sur une place de sa ville natale.
Il y eut des discours, des vivais, des fanfares. Et le mort glorifié était vivant encore. Ce triomphateur posthume agonisait dans quelque cabanon d'Allemagne. On ne s'imagine pas drame plus poignant que ce coup de théâtre possible: le fou, le pauvre fou s'échappant des mains de scs gardiens et, dans une lueur de lucidité, se dressant, maigre et pâle, devant le brome qui le représentait debout, et s'écriant enlre deux accès de démence :
— Qui célébrez-vous lu ? Un mort. Je ne suis pas mort ! Assez de harangues! L’homme que vous fêtez, c'est moi!
Ou plutôt — chose plus sinistre — le pauvre glorifié assistant à cette apothéose et ne comprenant pas, ne sachant même pas le nom de l'homme qu'on glorifiait la et qui était lui-même ! Quelle scène ! EL quel roman à la Balzac! Gharles-Quint rêva de figurer à ses propres funérailles, mais il ne songea pas à son apothéose. Et le pauvre X... eôl pu la voir. Le mathématicien illustre, dont je lais le nom (d'autres pourront le citer), survécut plusieurs années à sa statue, Ï1 est mort, si je ne me trompe, il va deux ans. Je ne croîs pas qu’il y ait un cas plu& stupéfiant dans l’histoire des hommes célèbres — et dans celle des statues.
Nietzsche aura sa statue, comme son misérable et glorieux compatriote, mais elle n'aura pas été dressée de son vivant. Ah 1 raison humaine ! Rêver la refonte totale d’une morale, presque d'une humanité ! créer, chanter, appeler, prédire, le surhomme^ et mourir supprimé du reste du monde, mourir aliéné moi sinistre), mourir « moins qu’liomme » mhhmnme, après une cruelle agonie de onze ans, voilà qui rend pensif et modeste douloureusement T
laisse là celte causerie pour aller donner un dernier adieu à un ami, Charles Schiller, un compagnon des luttes d’autrefois, le bon imprimeur du faubourg Montmartre, où nos premiers articles imprimés par
lui sentaient si bon T encre fraîche. Cotai L lodeur de la jeunesse. L'excellent et charmant homme, si cordial et si solide en amitié, m'apparaît par le souvenir Comme entouré des lilas de mai, et ce n’est pas seulement dans la cour de mon logis que les hélianthes montrent leurs Heurs jaunes, couleur de couronnes funèbres. Tant de disparitions, ce défilé incessant de lettres encadrées de noir, nous disent aussi que les printemps sont loin, très loin, que les étés finissent — et que voici, dans la vie comme au jardinet aperçu de ma fenêtre, l'automne, le froid automne, ainsi que disait Millais, l'automne précurseur du noir hiver! Mais quoi 1 toutes les saisons ont leurs (1 oraisons, et, en regrettant l'amitié du père, du moins pouvonsnous partager l'affliction des fils. La vie nous garde des compensations, alors même que les tournesolssont desséchés et disparaissent.