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LES HOTES DE PARIS

13 septembre 1000*

Pour qui noterait au jour le jour les curiosités et les antithèses parisiennes, l'heure que nous vivons serait une des plus intéressantes de notre histoire morale. Paris ne voit pas seulement venir à lui la foule, l'immense foule, le troupeau humain qui se précipite aux attractions bruyantes, il est rhô te de quelques-unes des personnalités d'élite qui sont la parure du monde et si les reporters prêtaient aux illustrations sévères une attention aussi grande qu’aux gestes de quelque ballerine en renom, ils eussent pu interroger au passage des hommes d'une valeur rare, orgueil de la pensée moderne. Tel ce lord Àvcbury qui prenait part, dimanche dernier, au déjeuner offert à Rambouillet par le Président de la République aux délégués des Chambres de commerce britannique*

Lord Àvebury n'est autre que le fameux naturalisteeL homme politique anglais que nous avons admiré sous le norn de John Lubbock. Sir John Lubbock a reçu la pairie et son titre de lord, en le débaptisant, pourrait faire oublier les ouvrages tout à fait hors de pair que nous lui devons el qui furent pour nous un enseignement et une consolation* Un enseignement, lorsque les li vres s'appelaient les « Temps préhistoriques » et les « Origines de la civilisation ». Une consolation lorsque sir John Lubbock écrivait ce précieux petit ouvrage — livre de chevet des gens troublés el qui cherchent un guide — « The Pleasures of Life », devenu dans la traduction française le <c Bonheur de vivre ». Joseph Droz el son « Essai sur Tari d'être heureux » est fort dépassé par la philosophie sereine el la douceur apaisée du naturaliste anglais. Eh bien, lord Àvebury ou sir John Lubbock, rhomme éminent qui publia de tels ouvrages et qui naguère, après tant de travaux sur les plantes, sur les abeilles, tes fourmis, les guêpes — les insectes que Michelet appelait « l'infini vivant » — donnait fièrement à son dernier livre ce titre : « Cinquante ans de sciences », Jolrn Lubbock est a Paris cl le lord naturaliste a pu coudoyer chez nous un roi de Laos ou un prince du Cambodge. C'est Pauli thèse si suggestive du moment actuel.

Je traverse la place de la Concorde el j'aperçois, en petit chapeau, l'honorable M. Balfour dans une voiture découverte. Je reçois une carte postale illustrée el elle est signée de fai niable ci éminente romancière Mme Pardo Bazan> Un homme d'Êtat anglais 1 . Un

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écrivain espagnol ! Que d'étrangers notoires a Paris!

Mats les chroniqueurs de la vie courante ne semblent pas se douter dé ces bonnes fortunes singulières et négligent de tracer au passage le croquis, le profit de ces hôtes d'un jour qui valent bien des souverains, qui sont des souverains de l’esprîL. Quel livre en vérité il y aurait à faire sur te spectacle que Paris nous aura donné cette année !

Il y a. eu, par exemple, dans ec Paris qui se préoccupe surtout des fêtes futures, une réunion d'hommes qui se sont inquiétés seulement de l'histoire — et do quelle histoire !.. De l'histoire des religions! Et celte réunion s'est tenue à deux pas du Manoir à l'Envers et du Cirque on le jeûneur Succi annonce qu'il revêtira une armure de chevalier après quarante jours de je fine. Les fenêtres de ce Congrès de chercheurs, préoccupés de l'infini, s'ouvraient sur la rue de Paris et il s’en est fallu de peu que le discours de clôture prononcé par M, Àngelo de Gubernatis n'eût pour accompagnement les orchestres et les cuivres des parades voisines.

Et tout à côté se tenait un autre Congrès, 1res intéressant, très vivant, où des femmes distinguées traitaient de l’émancipation ou plutôt des droits et des devoirs de la femme. Le Congrès féministe, où les questions les plus brûlantes étaient abordées avec une rare franchise, s'achevait avec un ordre parfait. La femme savante pouvait répliquer au bonhomme Chrysale, dans le pays même de Molière, et prouver qu T on pouvait comprendre un livre et en écrire, en demeurant, une bonne mère de famille. Elles n'avaient,

ces femmes réunies la polir la croisade féministe, tien d’Armand c que le charme et les orateurs ou oratrices, les lectrices qui ont pris part A ces travaux don lia « Frondé » de Mme Marguerite Durand Fut le « Moniteur », ont prouvé que lu claire raison pouvait dominer même dans Ses revendications les plus formelles*

Je n'ai pas suivi ce Congrès, si intéressant, 11 ne m'est permis que de courtes échappées dans une vie de harassement* Ces huiles me plaisent et me délasson! ; mais elles sont rares* « Soyez plutôt maçon! » me dit une voix qui part du théâtre à reconstruire* Je n'ai pas voulu cependant,sur Tinvitalion de l'illustre confrère dont l Italie fêtait le k Jubilé » le 7 avril dernier, manquer la dernière séance du Congrès de L’Histoire des Religions où M* Angclo de Cubcrnatis devait aller prononcer le discours de clôture*

Une grande salle blanche dans le Palais des Congrès; au fond une longue table recouverte du traditionnel tapis vert avec le verre d’eau sucrée obligatoire. On connaît le décor habituel de ces sortes de réunions. Mais ici les murailles ont pour ornement des tableaux un peu austères, comme les escaliers du Palais des Congrès sont tendus de cartes, de plans ou de statistiques destinés à donner eux visiteurs une idée dos désordres, dos périls de P alcoolisme* Dans cette salle C où sc tient, où s’achève le Congrès de FHistoire des Religions, les murs nous enseignent les bienfaits de la Société Paternelle pour les enfants employés dans

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les industries des fleurs cl des plumes; ils nous montrent les huit maisons groupées de l'Association Miilhousienna, des tableaux synoptiques, des tracés de cités ouvrières, des plans de la Société des Abattoirs de Paris avec la consommation en porcs que fai t Paris* Sommes-nous à Parts? il semble qu’on soit au bout du monde, a Chicago et, tout à l’heure, on va nous parler de Chicago et de son fameux Parlement des Religions dont M. Victor Charbonnel se fit Phislorio-

graphe* Oui, nous sommes à Paris* A travers la large baie vitrée j'aperçois les cimes déjà jaunies des marronniers de la Rue de Paris, et des drapeaux aux couleurs passées llo lient sur la tente rayée d'un restaurant voisin. Au dehors, c'est Paris-Montmartre. Au dedans, c'est Paris-S or bonne. EL c'est vraiment Paris ! Pourtant, l’assemblée n'a rien du « tout Paris des premières » ; des femmes en chapeaux de grosse paille tressée ; des hommes à tournures de clergymen ; les uns et les autres chargés de brochures, de prospectus, d* in-octavo. Et ce public parlant toutes les langues, dans une confusion curieuse, où les harmonieuses voyelles se mêlent aux consonnes criardes. Ce serait Babel si, lorsque quelque orateur prend la parole. Babel ne se taisait point respectueusement*

Et ce n'est pas Chicago* A Chicago, les auditeurs du Parlement des Religions se comptaient par müliers- Ici, à bien calculer, il y a bien cent quatre-vingts assistants* Peu importe* Le fait n'en est pas moins notable : il a été question de Pinfini dans cette vaste Exposition du fini humain* Ce que Chicago avait commencé, Paris l’a continué. Ce fut, d'ailleurs, un étonnant

spectacle que ce Parlement des Religions en Amérique. Avec lit plus grande et la plus respectueuse sympathie pour la foi + des milliers et des milliers d'êtres de religions diverses, catholiques, protestants, Israélites, bouddhistes, mahom élans, parais, se réunirent, et pendant de longues journées discutèrent sans qu'une seule séance fût troublée par une discussion irritante* Il y eut deux cents assemblées à ce Congrès de 1803, dont notre représentant, M* le marquis de Chasscloup-Laubat écrivait « que ce fut une des manifestations les plus remarquables de l'esprit humain, » « Un éveil dans l'histoire du monde », disait M* Max Muller (d'Üxford). « Un événement solennel, s'écriait Emilio Castelar, une vision du futur, une promesse de fraternité qui a besoin de la perspective des siècles* »

Quand on pense qu'un tel Congrès réunit 14328 membres, et qu'à Chicago il y eut 224 congrès, dont pour les religions seules {la littérature, hélas 1 n'en eut que 9), que 5 812 orateurs y prirent la parole, que le compte rendu de ce Congrès des Religions où, depuis tes disciples de Z oroas Ire jusqu'à ceux des églises baptistes, tous exaltèrent l'esprit de charïLé, ce compte rendu formidable ne comprend pas moins de 38 883 pages et 128 numéros à la Bibliothèque, que tous ces rapports et discours ont été traduits au Japon et dans l'Inde, que ce Congrès pacifique, prédit par Victor Hugo, où toutes les langues étaient parlées comme dans une immense Pentecôte, se termina, sous le ciel libre, dans la nuit du 27 septembre, par une prière universelle qui

monta, ii 01 d Washington, comme un hommage et une plainte de ['humanité, on ne peut s'empêcher de dire que ce fut la grande manifestation de l'Exposition de Chicago, de l'exhibition de Colombie réunie sous le grand nom de Colomb.

Paris, sur ce point, n'aura pas offert au monde une manifestation semblable* Les « clous » qu'il a cherchés ne sont pas les clous d'or des étoiles du ciel. Mais les érudits qui, à la Sorbonne, onl travaillé sous la présidence de M« Albert Réville, ont cependant fait avancer d T un pas la science difficile et attirante de l'hislçire des religions. *

Et celle dernière séance nous a valu, de la part de BL Angelo de GubernaLis, un discours que j'aurais voulu voir imprimé, non seulement dans les archives de ces Congres, mais dans les feuilles courantes. M. de Gubernatis est venu, selon son expression r dire le dernier mot de ces séances, « s'il va — c'est lui qui parle — un dernier mol lorsqu'on touche aux choses immortelles. »

Je tenais beaucoup à écouter l’écrivain excellent, le styliste coloré, le savant doublé d’un poète quesl M* le comte Angelo de Gubernatis, orientaliste, qui connaît Paris comme il connaît l'Inde et qui a publié à Florence, sur la « France » un livre, en français, dédié a Ernest Renan et qui est un touchant hommage d'un glorieux fils de l 1 Italie à notre pays qu'il aime. Comment oublier que M- de Gubernatis a ou la pensée — oh ï l'idéaliste l — de publier en Italie

une revue, la « Revue internationale », dont ious les articles étaient écrits en français, et qu’il a, de ses deniers, publié en français encore la traduction, en trois énormes volumes de son « Dictionnaire biographique des Ecrivains? » M. de GubernaLis adonné sur h\ France un livre d'impressions et de réflexions qui m’a ému, comme m’ont ému jadis les hommages rendus par M. Edmundo de Amîcis à notre année, et les souvenirs de 1851) évoqués par M. Fogazzaro. Ces Italiens du vieux temps, lidèles au passé, on les aime deux fois. Et M. de Gubernatis est de ceux-là. Avec quelle éloquence il a parlé, l’autre aprèsmidi — braîime aux Indes et pèlerin en Palestine — de ses amitiés et de ses admirations, « Taine, Renan, joie de mes vieux jours que je n'attends plus, hélas, puisqu’ils sont arrivés », nous a-L-il dit,

tl se trompe. L’homme qu'a fêté Htalie et que Paris vient d’entendre est solide, avec son teint bruni par le soleil de Flnde et sa longue barbe noire qui le fait vaguement ressembler à un Tolstoï plus jeune. Le robuste Piémonlais est demeuré actif malgré ses soixante ans et demain repartirait pour TLude, étudier la mythologie des plantes, comme en sa jeunesse. Avec quelle ardeur, quelle foi, quelle chaleur communicative, il nous a parlé de l'entreprise courageuse et presque héroïque de Renan entreprenant lTiistoire des origines de la Religion ! Avec quelle joie, à deux pas de cette Rue de Paris dont les cuivres, je le répète, viennent parfois troubler dans son laborieux cabineL mon vieil et éminent ami Gariel, directeur de , tous ces Congrès; avec

quelle volupté d’oubli j’ai entendu M. de GubernaLis nous dire, dire à ce Paris de 1900, qu'au près et au-dessus de l'œuvre matérielle qui se fait avec des briques, il y a une œuvre qui s'accomplit avec le sou Elle divin. C'était singulier et consolant.

Tous ces auditeurs — et parmi eux un Japonais au menton coupé par un coup de sabre et à la boutonnière violacée d'un ruban d'oftïëier d 'Académie — écoulaient ce savant qui nous entretenait des contes de fées, des mythes et de la foi, de tout, ce qui élève, console, charme l’âme humaine, entre deux affiches (que je ne méprise pas) des Archives de la Charcuterie et du Syndicat de l'Épicerie Française■

Ce sont là des antithèses imprévues qu’on ne peut voir qu'en temps d'exposition universelle. Tandis que les tambours battaient leur boniment devant les baraqués, l'orateur évoquait la marche titanique de l 1 humanité qui monte vers Dieu* Et c'était.délicieux, cette impression dépensée haute savourée entre deux restaurants à la mode, le temple de Salomon rencontré en Ire deux gargotes.

M. Angelo de GubernaLis parle le français comme il le pense, si je puis dire, clairement, avec à peine assez d'accent pour prêter à sa voix excellente, bien timbrée, une puissance de plus. Le geste est sobre, La main gantée soulignait Légèrement les périodes sonores, vraiment éloquentes de son discours d’érudit, de penseur et, je répète le mot à dessein, de poète.

A un moment donné, il a remercié notre pays avec une bonne grâce exquise ; il s'est félicité d'avoir « toujours été gâté par les caresses de la France

LA VIE A PÂïUS.

intellectuelle. » Comment la France n'aimerait-elle pas ceux qui Calment? Elle aussi est une idéaliste et se prend à l'infini. On a donc accueilli M. de Gu bernalis avec le respect affectueux qu’il mérite. Mais j’aurais voulu mieux. A lui comme à sir John Lubbock j’aurais souhaité que Paris, tête de celle France intellectuelle, rendit un hommage public. Voilà les véritables fêtes, les fêtes de nos hôtes illustres ! Nous avons célébré Maurice Jokai, le représentant de F à me hongroise. Nous aurions pu célébrer ces admirables passants.

Car ils ne font que passer; M. de Gubenialis est parti aujourd'hui.

— A peine ai-je vu Paris, me disait-il. Ce Paris que j'aime tant, mais d’oii mes amis les plus chers, Taine, Renan, ont disparu I Qu’importe! Paris reste!

EL dans quelque nouveau et dernier chapitre de ses poignants « Souvenirs » qu'il écrivit en quarante jours, au mois d’avril dernier, pour remercier les organisateurs de son « Jubilé », Angelo de Gubernatis ajoutera peut-être quelques mots en l'honneur de ce Paris où il a fait entendre si noblement une parole de foi, de fraternité et d’Âu-Delàï

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