‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 29 sur 46 · VENDÉMIAIRE · texte numérisé non relu

VENDÉMIAIRE

G octobre UJÜO,

C'est. le premier mois du calendrier républicain ei il commence àréquinoxed’auLomnc-Les dictionnaires vous diront que le nom lui vient de et vmdémîa», vendange. Les vignerons d’Àrgenteuil ont fêté, comme tous les ans, Vendémiaire, dimanche dernier, ei les groupes vinîcoles de l'Exposition célébreront dans la quinzaine qui vientla Foie des Vendanges. Quelquesuns de mes lecteurs, ayant gardé souvenance de certains articles dirigés par moi contre F alcoolisme, m'ont écrit pour me demander si je ne croyais pas qu'une sorte d 1 apothéose de la vigne et du vin pût ressembler à la glorification du fléau. Je crois précisément que c'est tout le contraire. Le vin pur, le vin de France est l'ennemi direct dé ce mal féroce qui, avec la tuberculose, ronge, dépeuple,

pour dire le mot, certaines provinces de la pairie.

11 est de mode de médire du vin ei de le proscrire, exactement comme on proscrirait l'absinthe. LJti dîner prié ressemble h quelque réunion de tempérants. La suite des verres alignés devant les convives reste gènerâlement vide, et la réponse faite au maître de la cave* fier de ses vieux crus, est presque toujours :

— Merci, je ne bois que de beau l

Les médecins l'ont ainsi décrété : il faut s’en tenir a l'eau filtrée. Encore n T est-on pas bien certain quelle ne contienne point quelque invisible microbe. L& geste — d’ailleurs inélégant — des dames mettant leurs gants dans leur verre, est, en ce sens, un geste symbolique. Il signifie que le vin est à l'index, qull est proscrit, qu’il est aboli, J’ ai encore connu le tempsou les docteurs conseillaient le vin pur après le potage — on s est aperçu depuis que le potage luîmême était pour L'estomac un liquide pesant et inutile — et les médecins d'autrefois soignaient par lebordeaux les convalescences. Le vin de Çéguin était le Ionique donné aux lendemains des lièvres typhoïdes, comme le Mariani aujourd’hui, l’universel Mariani. Les jeunes médecins ont suivi l'exemple de Sganarelle, qui, lui, ne méprisait point les glouglous de sa bouteille; eux aussi, ils ont « changé tout cela ».

Plus de vin, jamais plus de vin. Le vin ronge échauffe et le vin blanc énerve. Nos aïeux, dont les beuveries sont illustres, élaient-ils donc gens anémiés sous leurs schakos énormes ou leurs lourdes cuirasses? 11s buvaient cependant; mais toute la question est de savoir ce qu'ils buvaient. Ni litharge ni poison.

-comme aujourd'hui, mais le sang de la vigne et, les manipulateurs n’avaient point passé par la. Je m'imagine que le général Lasalle qui vidait d’un coup un hanap d'argent, puis Vap la Lissait sur la paume de sa main elle glissait ainsi écrasé dans sa sabre tache, n’eût pas été très ferme sur ses étriers, si le vin de larasade eût été alors l'horrible mélange qu'on nous sert parfois maintenant* Le vin pur, le vin franc, le vin de raisin est un cordial et tous les médecins du monde n’y feront rien. Les poètes, depuis Anacréon, et les proverbes, qui sont l’envers de îa poésie cependant, ont raison ; le bon vin réjouit le cœur de l’homme ; —* et la joie, o/est de la force et de la vie.

M. P argon est d’ailleurs un singulier prophète de malheur. 11 suspend, comme autant de maux de Damoclès, les apepsies et les bradïpepsies au-dessus des têtes de ses clients effrayés. Mais M. Purgpn ne prend pas toujours les remèdes qu’il prescrit, il méprise souvent ses propres ordonnances. On a remarqué qu'en temps d’épidémies cholériques les médecins ne se gènenL guère pour manger les tranches de melons qu'ils déconseillent à leurs amis.

— J’en mange d"autant plus dans ces cas-ià, me disait le bon docteur II..*, qu'ils sont plus nombreux et meilleur marché 1

Lu proscription totale du vin me parait donc un excès de rigorisme hygiénique. Et, on aura beau dire* on aura beau faire, célébrer le thé, vanter la bière, le vin sera toujours la boisson française par excellence et il ne s'agit que de surveiller et de combattre ceux qui la vendent frelatée» Le vin 1 Le vin de

France! Le duc d'Aumale un jour, à la tète du 17" léger, faisait présenter les armes a son régiment en passant devant le Ctos-VougeoL Le trait est bien connu. El ce « portez armes! » h des céteaux couverts de vignes, aux ceps chargés de raisin est toute une profession de foi et comme un hommage rendu à ces « esprits de la cuve » dont a parlé Stéphen Liégeard et qui ont passé depuis des siècles dans plus d'un Noël bourguignon et dans plus d'un fait d'armes héroïque.

Non, ce n'est pas le vin qui dépeuple la France, c'est l'alcool ;et le chamberlin ouïe chablis n’ont pas causé à notre race les maux que lui vaut « le calvados h■ Je causais, l'autre soir, avec un député breton, fort bien renseigné et très érudit, de cette redoutable question de l'alcoolisme, et je lui demandais s'il était vrai, comme me le disait Ernest Renan, un jour, que la race celtique fôt décidément, et d'une façon terrible, décimée par le fléau,

— Renan exagérait* Elle est touchée, sans doute,

/ me dit-il ; mais, avec nos Bretons, il y a de la ressource. Ce n'est pas seulement pour boire qu'ils vont au cabaret, c'est pour jaser, pour chanter, pour danser aussi ces danses du pays qui ressemblent ù des menuets d'autrefois. Qu'on leur donne un pichet de cidre ou un verre d'eau-de-vie, peu leur importe, pourvu qu’ils aient prétexte à s'attabler, à dire leurs refrains et a former leurs rondes ! Ils n aiment point le cabaret pour le cabaret, pour les liqueurs qui s'y débitent, mais parce qu'il est le centre de leurs réunions, le cercle où ils retrouvent les amis, marins

aux cols bleus ou jolies filles aux collerettes blanches. Le jour oü l'on aura trouvé une boisson inolfcnsive qui leur permette de se rassembler autour de ta table ils s'en contenteront. C'est un problème facile à résoudre peut-être* llu'en est pas malheureusement de même des Normands, Si nos Bretons n'émigraient point quelque peu en Normandie, les villages normands, fauchés par l'alcoolisme, deviendraient vides, avec les années.**

— Vraiment, vous exagérez, m’écriai-je. La belle et forte race normande, robuste, saine et fraîche comme ses pommes et ses prairies, en serait-elle là?

— Non point partout, me dit le docteur, mais en plus d'un coin de ce beau pays, si puissant et si vert/ oui, elle court ce péril. .Lai un collègue à la Chambre qui m'annonçait naguère qu'il ne se représenterait plus à la députation pour la session prochaine; pourquoi? parce que sa circonscription se trouverait augmentée d'une soixantaine de communes* Oui les villages se vident comme les bouteilles qu'ils consomment. Telle petite ville qui avait vingt mille habitants il y a trente-cinq ans, en a dix mille aujourd’hui. Les circonscriptions n'ayant plus le nombre réglementaire d 1 électeurs, on les bille et ou ajoute les communes qui les composaient à la circonscription voisine. C'est une adjonction, une accumulation dé devoirs nouveaux qui devient écrasante pour le représentant du pays et je ne puis vraiment, assurait M. X,.*, être utile à tous ces électeurs dont la total vient surcharger le nombre de mes anciens commettantSj simplement parce que leur circonscription,

ravagée par l'alcoolisme, n’a plus le nombre de citoyens qu'exige la loi pour leur donner un député 1 Je ne citerai pas le nom du député de Normandie qui donnait ce renseignement navrant h son collègue de Bretagne. Bien qu'il ait renonce T dit-il, à se représenter, il dépend encore de ses électeurs et peut-être lui reproclieraîcnt-ils celte note pessimiste. Mais vraiment si le pessimisme fut jamais permis, c’est bien en cette question de vie ou de mort. Il s'agit la de noire avenir même. C’est le sort de la nation qui se joue. L'alcool est le poison de tous.

Je lisais hier l'histoire de ces deux parieurs en ébriété qui firent, l'autre après-midi, la gageure de marcher sur l’eau du canal Saint-Martin :

— Je t'en défie, dit l'un. Si tu te jettes h l'eau, je m'y jette!

— Soit Clam pin qui s'en dédie !

CL le premier parieur se précipite droit dans le canal tandis que l'autre, qui n'a que sa parole, le suit avec une scrupuleuse fidélité à son serment. Ce n'était pas de vin pur, je le gagerais à mon tour, que ces doux pochards avaient la Lé Le échauffée ; mais les bons poètes du souper d'Âuteuïl qui se seraient aussi noyés en Seine si les sages conseils de Molière n'eussent prévalu, avaient dû boire plus de clairet de Suresnes que de brandevin. La dïve bouteille peut aussi pousser les gens aux niaises gageures faites par amour-propre et par bravade. Ce ne sont pas ces coups de folie du vin qui sont redoutables, c’est la

lente infiltration du virus alcoolique dans les veines, c'est la prise de possession du cerveau et des moelles parles toxiques quotidiens.

Non, certes, non, je n'ai pas cru pousser n l'apothéose de l’alcool en proposant cette Fête de la vigne française qui, dans tous les coins de nos pays vignobles, est une sorte de fêle locale prenant un aspect de fête nationale. Je me suis rappelé tout simplement mes impressions d'enfance, lorsqu'à Halevoul, prés de Saint-AI vêre-en-Périgord, on annonçait, chez; mon grand-père, que les vendanges allaient commencer* Ah! les beaux réveils, au clair matin, quand, emportant leurs ciseaux et leurs paniers d'osier, les vendangeurs allaient vers la vigne ! On me laissait aussi* dans mon petit panier, faire ma vendange moi-même. Je détachais quelques gousses d’ail que l'on frottait ensuite sur le pain Lis mangé là-bas avec des figues mûres! Ah! les « freüissos » de ce lemps-lu! J'entends encore les chansons des vendangeurs, je revois leurs longues files parmi les ceps aux feuilles roussies, couleur de cuivre ou d'or* ht le foulage du raisin, dans le pressoir! Ces hommes qui, tout nus, entraient dans les foudres énormes et chantaient en dansant — tels des vïgnièrs primitifs — sur le raisin pressé sous leurs talons et dont le jus coulait dans les baquets comme un ruisseau rouge I Ces refrains, cette odeur, grisante î Ces scènes d'une simplicité cl d'une grandeur antiques! Tout ce passé me revient et je parle là d'uu temps qui, quoique peu éloigné comparativement, semble en quelque sorte préhistorique. Eu effet, c'était l'heure encore où lorsque la vendange de

l'année était supérieure, comme on n'uvait pas le chemin de fer et que les barriques neuves coûtaient cher, on vidaiL les vieux tonneaux dans la cour pour mettre en tonne le vin nouveau, lundis que l'ancien, jeté h la dérive, s'en allait en ruisselels par les rigoles, comme l'eati du ciel après l'orage. Moyen très simple de se procurer des barriques et méthode économique aussi naïve qu'aux vendanges do moyen âge.

Les railways ont changé tout cela, eL aujourd'hui le pauvre grand-père —mort sans avoir vu une locomotive — pourrait expédier son vin en automobile. Jean Raisin voyage maintenant comme nu millionnaire américain, et si le « nüldew n ne lui éluiL pas venu précisément d’Amérique, il serait tout à fait fortuné. Et c'est un souvenir des anciennes vendanges du petit clos sans nom du Périgord que j'ai songé à conseiller la FÔte des Vendanges, Le coin de terre, ou je cueillais le raisin dans mon petit panier autrefois, n'appartient plus aux miens depuis des années ; mais je me rappelle mon émotion lorsque le propriétaire de ces vignes de mon enfance m'envoya quelques bouteilles des coteaux de RalevouL Tout le passé tenait danscelte finie du vin de mon pays. Tous mes chers morts réapparaissaient et, mon père et moi, nous bûmes alors à la mémoire du grand-père, le vieux compagnon de chasse du père Bugeaud, et qui, lier de son vin rosé eL de sa piquette, eût volontiers répondu aussi comme Dom G obi et, le dernier des pères celleriers du Glos-Vougeot fx Bonaparte revenant do Marengo cl demandant qu’on lui apportât, au passage, un peu de Vougeot-Uoi :

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