‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 32 sur 46 · JO · texte numérisé non relu

JO

Ils sont partis et, la veille <J il départ, ils ont encore donné, après le cordial banquet de la Presse Coloniale organisé par M. Vivien, un deroier con c e r L un concert d’adieux, dans le théâtre d'Indo-Cliioe. Et ces suprêmes accords de la musique malgache, ces derniers bondissements farouches des Cinghalais, ces dernières mesures des musiciens annamites accroupis devant leurs instruments, ces chants et ces danses avaient l’inévitable tristesse de tout adieu. « Farewell I » Le mot est douloureux dans toutes les langues, et je me demandais quels souvenirs, quelles impressions emportaient ces fils de pays autrefois quasi chimériques pour nous et maintenant si rapprochés et que le Commissaire Général avait en quelque sorte rendus tangibles.

Quels récits feront de notre Paris ces musiciens de Madagascar qui défilaient aux soirs des retraites lumineuses, en jouant nos aîrs nationaux? Quelle vision ont de nos mœurs ces Tonkinois qui peignaient de leurs doigts menus des paysages sur papier de riz ou ciselaient lentement des brûle-parfums de cuivre clair?

Galo Thiam, que j’ai retrouvé superbe sous sa robe bleu couleur de ciel, dans cette fête d’adieu où un griot de son pays nous montra délicieusement le simulacre de la décapitation de son prochain, bon nègre à tête crépue accroupi sous le sabre qui lui rasait le crâne — Galo Thiam ma assuré que les Sénégalais pariaient enchantés de leur séjour* Ils ont bien vendu leurs cuirs, leurs bijoux et leurs poteries et — ce n’est pas lui qui s’en est vanté — ils ont eu auprès des Euro-

péennes des succès de ténors à la mode. Il y aurait meme, pour un Stendhal, l'occasion d'un Lrës original chapitre à ajouter au livre « De l'Amour ». L'inventeur de la cristallisation eût voulu certes se rendre compte de L attrait que peuvent avoir pour les races vieillies, ces races jeunes, vigoureuses ou inconnues. Il y a là le même sentiment de curiosité qui pousse l’amateur à collectionner dus bibelots étrangers ou le héros, comme Paul Blanche t, à aller mourir de la fièvre jaune dans un lit d’hôpital à Dakar.

Quand l’amour n’est pas une passion unique, il est purement et simplement de la curiosité. Don Juan n’esl qu’un curieux. Messaiine, lassée et non rassasiée, pousse ses curiosités jusqu’aux Longes de Suburre. On pourrait dire que l’amour a son patriotisme et que ramôurvrai, profond, puissant, fécond s'en tient au foyer et à la famille. Mais empêchez donc les êtres épris de 1’ « au-delà » de rêver de voyages, de tempêtes, d'aventures et de faire de l’exotisme ou du cosmopolitisme en amour! Don Juan précisément, dans sa liste fameuse, s'inquiète fort peu du principe des nationalités ou plutôt, s’il s en préoccupe, c’est pour varier les races, les pays et les types de ses maitresses.’

En vertu d’affinités étranges, les exotiques, si j'en crois quelqu'un de bien in tonné, auront un peu joué les Don Juan en cette saison de féerie. Les noirs et les jaunes ont eu leur succès, el. lorsque les peintres annamites qui ont illustré de dragons verts et fan las*

tiques les murs des pagodes aux poutres laquées oui, leur labeur fini, repris la roule de la mcr T des théories de Parisiennes désolées les ont accompagnés jusqu'à Toulon, et bien des larmes ont coulé,

— 11 parait, suc disait lui amateur de ces petits roni ans de l’Exposition, que ces Annamites ont des trésors de tendresses inattendues. Leurs femmes aux faces immobiles, qui semblent froides comme une eau glacée et dormante, damneraient T être humain qu’elles peuvent dominer. Précieuses comme ménagères et commerçantes, elles sont de délicieuses et terribles amoureuses. Et de même ces petits hommes glabres et jaunes. Ce sont des peuples-chats. Leurs caresses félines sont irrésistibles. Les Sénégalais, au contraire, ont conquis par la sauvagerie même de leur amour celles que séduisait la tendresse menue et savante des Tonkinois. Desdémone est allée au noir tout naturellement comme la bldnde vénitienne de Shakespeare* Les baisers de ces lèvres crevassées et lippues ont attiré comme une eau de feu griserait un ivrogne, certaines curieuses décadentes. Les longues dents blanches de carnassiers des Soudanais promettaient des morsures délicieuses* Et l'amour africain a eu matériellement ses victimes, Othello n’étouffe pas seulement celle qu'il aime sous un oreiller,

11 était temps, du reste, que ces exotiques reprissent la route du pays. Le mal de l'au-delà, qui nous dévore, nous, cérébraux, commençait à les atteindre. L’ennui venait. Jalouses peut-être aussi, les femmes s’ennuyaient, 11 y avait des gémissements et des palabres révoltées au fond des paillettes dahoméennes*

Tais — je l’aï dit — les musiciens malgaches, lorsqu ils jouaient maintenant la a Marseillaise », s enveloppaient de couvertures de laine rayée et roulaient, leurs morceaux finis, des yeux rêveurs et mélancoliques* Plusieurs sont restés en terre française, loin de Tamâlave ou de Tananarive. D'autres, qui sont partis, emportent au pays madégasque les atteintes de L'horrible maladie d'Europe, la tuberculose. Poissent-ils guérir au soleil de leur patrie, ces otages de nos joies, ces figurants de nos spectacles, — ces initiateurs d'au-delà — sortes de soldats aussi donnant leur vie à la grande bataille d'art et d'industriel Ces Malgaches, ces Sénégalais, ces Tonkinois, je voudrais les entendre, là-bas, parler de nous, et de ce qu'ils ont vu! Peut-être silencieusement reprendrontils leur vie accoutumée, les Sénégalais se contentant de travailler une heure par semaine pour gagner trois francs à décharger le bateau qui arrive hebdomadairement et vivant de ces trois francs, entre une Sénégalais© et de Teau-de-vie, pendant sept jours. M* Roux, le Commissaire Général qui nous a donné ce beau décor colonial, a retenu à Paris un petit musicien malgache admirablement doué, un jeune orfèvre habile et un cordonnier de Tananarive et nous verrons ce que nos Écoles industrielles et notre Conservatoire feront de ces sujets si bien doués. C'est une épreuve. Quel post-cri ptum à l 1 Ex position si le petit Malgache devenait un maître en musique L.

Et maintenant tout est dit. Finis, les songes exotiques 1 Je voudrais qu'on nous gardât, du moins, pour nous consoler, celte pagode de Çho-Lan, ce

Pnom, qui, dans la verdure encore et par les clairs de lune nous donne, avec ses bouddhas dorés, ses cû" tonnelles, ses figurines et ses sculptures singulières, une sensation si profonde. Elle pourrait durer, ceLLe pagode, deux ans, trois ans et le ciment armé braverait les gelées. Ne serait-ce donc rien, pendant trois étés encore, que ce souvenir vivant d une étonnante vision disparue?

-le cherche un peu d T « au-delà » où Ton en peut trouver. C'est un repos et à la fois un coup d’éperon pour la lutte. Avez-vous vu, amarré près du pavillon des Armées de lerre et de mer, sur la Seine, le bateau de pèche qui porte ces mots ; « Les Deux Empereurs — Granville »? Plus d'une fois je me suis arrêté devant, écouLant le malhurin chanteur qui, à l'arrière, accompagné d'un joueur de violon, nous dit des chansons de matelots, des refrains de Bretagne. Le soir, sous la nuit étoilée, écouter cela eu regardant la goélette, c'est délicieux.

Le bateau est un vieux bateau. Il a déjà la quarantaine, Mais, solide, avec ses Irais mâts, il referait demain hardiment le voyage de Terre-Neuve. Officiellement, il est une annexe de l’Exposition maritime, et, pour voisin, il a, sur le fleuve, le bateau-ambulance de rjDnion des Femmes de France, À fond de cale, il montre aux spectateurs des scènes cinématographiques de la rude vie des pêcheurs de Terre-Neuve, le départ, les alertes, le travail des « terres-neuvas ». Mais cc qui me plaît en lui, ce n'est point ce quil a

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de théâtral, c’est ce qu'il a de vrai, el ? le soir, parmi les agrès, sous les voiles repliées, les cordages goudronnés, et, dans le léger mouvement du navire, on peut se croire loin, très loin, et s’évader de la rude vie courante,

Yie facile, pourtant, comparée ?i celle des braves gens qui, il y a si pou de mois encore, menaient ce bateau à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’océan Atlantique, à trois mille sept cents kilomètres du port de Brest, La goélette les « Deux Empereurs i> a fait, en quarante ans, Iran Le-sept fois ce voyage, et le capitaine est là, solide encore, vigoureux et franc, M. Lonet qui, ayant à son bord tous les pouvoirs civils et militaires du commandant de navire, reprendrait demain la mer avec les « morutiers » de Granville, s'il le fallait.

Blanche et noire, sa coque sortant à demi de la Seine, la goélette est là, accrochée au quai par sa chaîne touillée et, au-dessus de Peau qui coule, elle laisse pendre son ancre noire. Lorsque passe un bateau-mouche parisien nn léger remou la balance et elle se moque de ce maigre roulis de « terriens », elle qui a bravé les paquets de mer. Elle a, pendant si longtemps, embarqué les gars qui, durant neuf mois de Tannée, vont si loin, faire campagne, partant au printemps, rentrant en décembre, touchant cinq ou six cents francs au départ qu’ils donnent àla femme, aux petits, et rapportant quand ils reviennent (s’ils reviennent 1 vingt, pour cent sur le produit de la pèche totale, le pêcheur ayant droit h une morue sur cinq morues prises, et certains bateaux, parfois, en

pêchant dans une campagne cent quatre-vingt mi lie.

Durant ces longs mois, on se nourrit de cette morue même, du biscuit, du beurre salé, et du lard qu'on a emportés- Puis, à discrétion, on a pour se dessaler le gosier sec le cidre du pays de France, normand ou breton*

Je songe aux mélancolies de Yann et à la douce Oand de Lolî* El je demande au capitaine Louet si ses hommes pensent, s'ils causent, s'ils lisent, dans cette carcasse de fer et de bots qui les sépare du monde.

Le capitaine esL assis sur le bastingage, la main h une échelle de corde. Sa haute silhouette se détache sur le fond illuminé des restaurants du « Vieux Paris » et sur Peau du tleuve où frissonnent les traînées d’or de la lumière électrique. Parfois, comme une gondole illuminée, passe dans la nuit un bateau-omnibus ou un yacht de plaisance. G est un fond de décor singulier et qui fait contraste avec la réalité même du bateau graàvülais.

— S'ils lisenl, les pêcheurs? me dit le capitaine. Comment voulez-vousl Harassés par le labeur, ils se couchent le plus tôt possible, se lèvent avant le jour, et sont à l’ouvrage dès le petit matin ! Non, ils ne lisenl pas : ils bûchent I

— Connaissez-vous un livre qui parle d'eux u Pêcheur d'Islande & ?

— On nPen a parlé. Je ne l’ai pas lu. Il est de monsieur... monsieur,.. ?

— Pierre Loti.

— C’est ça 1 Mais je n'en connais que le nom !

Quoi d’étonnant? L'auteur du <t Calvaire j>, M. Octave Mirbeau, me signalait bien un livre d'un romancier du Nord, contant plus aprement que noire Loti les mœurs des pêcheurs de Norvège, fils des Wikings, et ce roman, je ne Y ai pas ouvert. Le ülrc même échappe à mon souvenir. Ces gars de Cancale, de Granville et de Saint-Malo, marins de la Rance hivernant à Saint-Pierre, ont bien d’autres soucis que celui de la lecture. Ils reposent, dès qu'ils le peuvent, leurs membres lassés. Ils sont quinze mille là-bas qui, dans les Bancs, les pêcheries, les ho courtières, vont chercher, gagner du pain pour les petits. Et chaque année, le nombre augmente des bateaux qui partent de nos eûtes de l’Ouest pour aller làbas. La question peut-être périlleuse du « Fr en ch Shore » intéresse toute une partie de notre population française, des milliers de foyers, de femmes et d’enfants.

Et comme je questionne le capitaine de la goélette qui repose en Seine, lui demandant :

— On est patriote à Saint-Pierre-et-Miquelou?

— AhI bon Dieu de bon Dieu, me dit-il, s'il fallait aller à l'abordage au lieu de la pèche, il n'y a pas un Normand ou un Breton qui reculerait 1

Je crois bien que le rapporteur du budget de nos Colonies a eu la bonne idée d’aller causer avec le capitaine des u Deux Empereurs ». Il a vu là un brave homme et recueilli des renseignements de première main. Quelle existence curieuse que celle de ce capitaine qui, pendant que l'Exposition étale ses merveilles, reste à son bord, parmi les turlettes,

les encornets, lous les engins de pèche, comme s’il était en vue derile-aux-Chiens ou de la rade de Saint- Pierre, et qui, ne descendant point à terre, là, devant les silhouettes gqrhiques du Vieux Paris de Robida } rêve des grands espaces* des longues nuits, des anciens périls '— songe encore, avec tristesse, à son dernier hateau, La « Jeune Granvillaise », que son « second « perdiL corps et biens une nuit d’hiver, en vue de Bordeaux — et pense peut-être à reprendre la mer avec la vieille goélette blanche et noire, si la moru- Itère ne devient pas, parisianisée tout à coup, quelque bateau do plaisance ou quelque restaurant au bord de l’eau.,.

Et quand — les exotiques ine manquant désormais — je voudrai encore un peu de rêve, je retournerai écouter les refrains de mer du matelot qui chante ou les récits de Terre-Neuve du capitaine des « Deux Empereurs », bruni par les embruns et professeur d'énergie et d 1 « au-delà »*

Mais la goélette même va partir, disparaître — hommes et chansons— morutier — fantôme 1 A Dieu vat !

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