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LA BERGE

24 octobre 1900,

— Que restera*Ml de ce rêve quand le réveil sera venu ?

Le réveil approche. Dans quelques jours tout sera diL Nous naurons plus sous les yeux ce beau décor qui nous masquait, comme une toile de fond cache le plâtre de la muraille, les réalités de la vie. Ce n'est pas sans mélancolie que nous allons voir disparaître celte accumulation de bâtiments et de palais, œuvre géante dont la préparation avait demandé tant d'efforts, (ant de jours, et qui aura duré quelques mois, — si tut passés. Que restera-t-il de cet entassement de constructions de tous styles, de cette ville dans une ville, de cette cité de songe qui représentait tant de travail totalisé, depuis la conception dirigeante des maîtres jusqu'au labeur du plus humble des artisans 1 ?

Jamais a-t-on pu mieux comprendre combien le plus pauvre ouvrier est supérieur au dilettante qui passe devant celte multiplicité de merveilles*

On voudrait sauver de la destruction ce qui peut être sauvé. On souhaiterait de voir conserver à Paris et pour Paris quelques-unes de ccs attractions de ce Musée du travail humain. Les Palais des Champs- Elysées, le Petit Palais, dont le succès fut décisif dès le premier jour, et le Grand Palais ont été construits d’une façon durable. Ils nous restent. On les reverra. Mais que deviendra la Berge, cette Berge, qui fut, qui est encore parce! journées d'octobre, la joie des yeux, la réalisation inattendue d’on ne sait quelle ville du bord de l'eau, baignant ses pieds dans la Seine comme Venise dans scs canaux ?

On a tout dît sur cette Berge ou les emrdas tziganes et les vîtes espagnole chantaient sous les palais* comme les étudiants de « Faust » dans les cave§ d’Àucrbach. Elle fut la création personnelle de M. Picard qui voulait montrer a Paris ce qu’on peut faire d’un Heuve comme il voulait, en édifiant un Théâtre-Modèle montrer ce que Pari du machiniste avait fait de progrès. Àh 1 Dumas, ah I Sari]ou, pourquoi vous êtesvous opposés ti la réalisation de ce projet ?

Oui, Paris un beau matin, s’aperçut comme on Fa dit, qu’il avait un fleuve* Paris déjà aimait profondément ses quais, où Ton peut errer en flânant, les yeux sur les estampes ou les doigts dans les vieux livres, et il avait raison de chéri v ses étalages de bouquinistes qui sont comme la frise de ccs parapets de pierre; Mais lorsqu’il aperçut la Berge, lorsqu’on lui montra.

cette Rue îles Nations profilant les arclii lecture s contrastées de ses palais multicolores, Paris brusquement s'étonna de n'avoir pas plus tôt admiré son fleuve, la Seine, ce boulevard qui marche.

Il faut être juste : resserrée entre la Berge même et l'autre rive, où se profile le pavillon de la Ville de Paris, la Seine semblait tout à coup un fleuve nouveau' l\ y avait métamorphose. Elle paraissait plus profonde et, sous les illumination s électriques des soirs, plus claire, avec des remous et des vagues de bassin maritime. Ce fut une surprise. Une surprise et un charme. Et là-haut, les palais nous donnaient en même temps l 1 illusion d'un voyage en quelque pays chimérique où des bonnes volontés puissantes et des inventions ingénieuses exposaient en une promiscuité inattendue, des merveilles d'art, dos trésors incomparables : la Hongrie, ses joailleries d T un art à ta fois raffiné et robuste ; l’Angleterre, ses Turner, scs Constables, ses Reynolds et ses B urne Jones ; l’Espagne, là fiëre Espagne, dans son pavillon élégant, les vieilles tapisseries de ses conquêtes, le casque légendaire de Boabdil et, à côté des rondaclies et des épées de ses héros, la statue de Velasquez, Pin comparable. Puis c’était la Norvège et ses pêcheries, le pavillon rouge, La Suède et scs visions de la-bas, une nuit d hiver sous la nuit polaire, une nuit d'été dans cette autre Venise, Stockholm, où maintenant un peuple attend anxieusement des nouvelles de la santé de son roi, ce souverain qui n'a déclaré la guerre qu’à l'alcoolisme et à la tuberculose.

Quel assemblage sur cette Berge et quels contrastés I

Postdam k Paris, Postdam, avec son délicieux style rococo et ses chefs-d’œuvre de nos peintres et le pupitre du roi joueur de flûte. Et l'Amérique aussi, P Amérique chez nous, dans ce Panthéon classique, en ce hall où la vie courante pouvait trouver tout à la fois rassemblés : le bureau de poste, le télégraphe, le bureau de change, et jusqu a des dollars de trois francs cinquante, le « Lafayette-Düllar » qui se vendait dix francs au bénéfice du monument de Lafayette à Paris- Cent cinquante mille Américains ont traversé ce hall, télégraphié au bout du inonde en datant leurs dépêches de leur pavillon national. On y avait vraiment la sensation d une halte dans un home familial* habité et hospitalier. C’était l’Amérique, avec son caractère pratique* ses meubles massifs* solides et commodes.

On pouvait se croire a New-York ou a Philadelphie en visitant ce pavillon. Devant le Pavillon de l'Autriche, historié, avec son balcon à rinceaux, je songéais k Schoënbrunn et me disais que c’était précisément du haut d’un balcon pareil, sous l’aigle d’or h deux têtes, que le faible « aiglon » pouvait entendre, dans la nuit, lorsqu’il regardait aux rayons de la lune les arcs légers de la Gloriette, quelque refrain du temps des grandes guerres, peut-être un lambeau de « Marseillaise » oublié là* — graine perdue des semailles d’autrefois... Le refrain de Béranger me revenait alors :

EL cependant je suis à Yleaue !

Que fera-t-on de ces pavillons ? J’en sais un autre qu’on pourrait garder. C’est le pavillon du Danemark.

Il n’est pas luxueux, mais il est vrai : il donne iImpression de l'exactitude. C’est une maison de braves bourgeois des environs de Copenhague, et j’imagine un pasteur du siècle passé lisant là quelque bon gros livre entre des faïences et son pot d'étain, derrière ses vitres serties de plomb. Quelle paix en ce logis de bois et de brique. Au haut clapote le « Danetrog », le pavillon du vaillant petit peuple, croix blanche sur étoile rouge, le drapeau que ses héros brandissaient à Düppel sous les obus prussiens.

Et le pavillon de la Perse, aux couleurs de turquoise,— la pierre du pays, — où le shah, qui fut populaire durant son séjour h Paris, voulait aller tirer au pistolet là-haut sur la terrasse I lieu Lun mot charmant, d'une jolie tournure très crâne, le shah, lorsqu’on le félicita du sang-froid qu’il avait montré au moment de l'attentat dont, pour si peu, il eût été la victime :

— Mais, dit-il fièrement à ceux qui le complimentaient, — et un sourire relevait sa moustache noire, je suis d ! une famille de soldats !

Le pavillon de, la Finlande n’est pas éloigné du pavillon persan. 11 faudrait avoir le temps de passer des heures dans ce bâtiment, au clocher de bois peint, avec ses ours farouches, veillant sur sa porte originale, sorte d’église, tassée et comme accroupie, où, comme en un autel, brûle, flamme inextinguible, Pâme simple, solide, vaillante d’un peuple laborieux, érudit, vivant six ou sept mois dans un rude hiver, et de cette ombre hivernale, crépusculaire et neigeuse, faisant avec les savants d’Helsingfors, avec ses artistes, avec scs penseurs, avec ses poètes, de la lumière I

Il est Finlandais, le maître peintre Edelfeld qui, entre autres chefs-d’œuvre, a donné à la France un admirable portrait de notre Pasteur, Pasteur vivant. Pasteur cherchant, Pasteur songeant. Pasteur dans son laboratoire. Elle est Finlandaise, Mlle Akté, dont la voix a la douceur, le charme d’au delà de son bienalmô pays, au nom poétique et comme attendri ; la Finlande !

Pays qui vivait de sa vie propre il n’y a pas longtemps encore, et qui, fidèle à ses traditions, a sa langue, à scs souvenirs, ne demandait qu’a travailler sous la garantie du pacte consenti par le dernier tsar. Pauvre pays qui se voit privé de ces libertés, dont il n’abusait guère pourtant, et qui, à Paris même, sur le pavillon de bols construit par les mains de ses enfants, a dû subir P estampille officielle de l'aigle russe*

Disparaîtra-Uil comme les autres, dans quelques jours, co pavillon de Finlande ? Peut-être* Mais on y aura du moins admiré -l'effort d’art et de progrès d’une race douée de vertus rares. C’est avec émotion toujours que j’entrais là, y trouvant la preuve palpable d’une vitalité originale* Ce pavillon, je crois, est de ceux qu'on pourrait conserver et qui sont durables. Tels aussi les pavillons du Danemark et de la Norvège. '

Entourés de jardins, devenus le centre de quelque square, ils pourraient servir d’ornements à la Berge si Pon se décidait à donner définitivement la Berge à Paris, il me semble que c’est possible, Nulle ville du monde n’aurait une telle:promenade, une parure aussi attirante* On dirait : « la Berge » comme on disait le

LA VIE A PAAIS.

« Cours >» autrefois. Paris ajoutera bientôt, avec une fierté légitime, une croix d'honneur à ses armes. Il adjoindrait une grâce de plus à tout ce qu'il a déjA de séductions s'il gardait, s’il éternisait cette Berge qui fui, pendant ces derniers six mois, Téton ne ment des étrangers et la consolation des Parisiens privés de voyages.

Grâce pour la Berge î

Qu'on nous laisse la Berge ! Que le rêve réalisé pour quelques jours soit durable et demeure toujours I

Je vous prédis qu’il y aura des tristesses lorsque disparaîtra, comme par une trappe, co décor si admirablement planté par un machiniste de génie. On ne se résigne pas A voir se fondre une telle vision.

Il y a deux façons de « décorer >i Paris, et le rendre exquis n’est pas la plus mauvaise. Je voyais, A ce propos, l’aulrô matin, quelques projets de modifications des armoiries de la Cité où Ton introduisait les insignes de la Légion d'honneur tantôt au-dessous de l’écusson, tantôt dans les voiles mêmes, au-dessus des niAls de la nef symbolique de Paris. Je voudrais bien, s'il se pouvait, susciter un mouvement d’opinion pour arriver A faire donner, dans ces Armes nouvelles de la Ville de Paris, place au pigeon messager, au pigeon du siège qui serait le corollaire vivant et comme l'explication même de la décoration de Paris.

La pauvre ville assiégée s’évadait, en effet, et se consolait par les airs, dans le sombre hiver de Tannée sinistre. Un ballon gonflé allait vers la province, semant, comme un lest plein d’espoir, des nouvelles de la capitale. Une bulle d’air emportait Tàme de la

défense. Un pigeon apportait à la Cité les espoirs, les encouragements de la patrie. Les balles allemandes sifflaient autour des nacelles ou des messagers, Victor 11 LLgo demandait alors — je T ai déjà dit — que désormais, dans le blason de Paris, figurât le Pigeon de cette autre Arche ballottée par la Tempête,

Et, à la même fleure, un autre penseur, un autre poète, Edgar Qui net, exprimait exactement le même vœu. L'auteur de la « Légende dos siècles » et celui d* « Ahasvérus » se rencon Iraient dans un sentiment identique. L’un et l'autre réclamaient la place à l'honneur pour l'humble pigeon messager qui, dans le terrible hiver, avait été au péril. Victor Hugo n’est plus là, ni Edgar Quittet pour plaider noblement la cause de nos auxiliaires ailés, de ces facteurs qui portaient sous leurs ailes, — colombes retournant au grand colombier bombardé, —les paroles des fiancées; des sœurs et des mères.,. Que de pauvres diables, aux avant-postes; que de mourants, à l’ambulance, ont dû leurs dernières joies à ces pigeons du siège que je demande — après Hugo, après Quinet — à voir figurer dans les Armes de la ville de Paris!

Projet louable et qu’au Conseil quelque Parisien do 1870-1871 défendra peut-être [ Je l’espère.

Projet poétique et d’un symbolisme touchant. Mais projet. El « projet » est souvent un des pseudonymes du rêve. C’est encore un rêve sans doute que l’espoir de conserver la Berge, liien de tout cela, m’assure-Ton, n’est réalisable. La réalisation, au contraire, en est toute simple. Qu'on le veuille et ce sera fait. Qu'on entoure de massifs de plantes les pavillons qu’on peut

sauver. Qu’on garde la Berge el qu’on donne là, à Paris, le Square de ^Exposition de 1900.

Ou plutôt qu’en lui laissant sa place on lui laisse son nom et qu’on éternise ce délicieux souvenir : la Berge.

Le banquet annuel de l'Institut. — Vieux camarades en liahîLs verts. — Charles Garnier. — Une lecture à la séance des cinq Académies. — Comment et pourquoi Al. de Bornîer écrivit les Trois Dumas. — Lîue représentation ajournée. — La Dusc. — Une actrice italienne parmi les artistes de la Comédie-Française. — Souvenirs de AL Km est Legouvé. — Aime Ris ton au bénéfice d’une descendante de Racine. — Dumas ü!s et la postérité. Derniers beaux jours. — L’Exposition qui finit. — Un toast de AL Hayashi. — La foule. — Herv Omnes* — Et demain? — L'enquête à faire. — Assez de haines I — Le banquet de la Presse, — Les petits soldats de plomb de Gutenberg.

?7 octobre 1900.

Tous les ans, au mois d’octobre, le soir de la séance annuelle des cinq académies, les membres de l'Institut se réunissent en un dîner intime. C'est le banquet de la camaraderie, pareil à ce déjeuner de la Presse au village suisse, dont le directeur et ami du Temps, M. Adrien Hêbrard, un maître-orateur, définissait si joliment le caractère dans un toast cordial. On se retrouve, on fraternise, après des années, dans cette

réunion oïi se rencontrent tant de gloires. Pas d'habits noirs, encore moins d'habits verts.

L'Institut, sans façons, dîne chez l'Institut,

Là, les vieux amis des heures de jeunesse choisissent leur place et, coude à coude, évoquent le passé. Il y a de beaux éclairs de vaillance encore dans les yeux qu’a rougis ou usés le travail, et les prix de Home de jadis gardent sous leurs cheveux blancs ou leurs fronts chauves les grands rêves, les fraîcheurs des neiges d’an tan.

Tous les académiciens sont mêlés, peintres, sculpteurs, écrivains, archéologues. Qui noterait les propos de table d’une telle réunion aurait, au dessert, un livre curieux, une sorte d’ « encyclopédie causée ». El si Ton a parlé, le matin, le soir on chante. Le pauvre et brave Charles Garnier était jadis le boute-en-train de ce dîner annuel. Il apportait au dessert quelque refrain nouveau, et l’admirable architecte se faisait, pour un moment, chanson nier. De l'Acropole, il passait à la Butte. Car il ne méprisait point le rire et, s’il eôt vécu, il eét probablement donné son concours à M. Chebroux et pris sa part de ce congrès de la Chanson, qui vicnL de finir par un ordre du jour, car tout ne finit plus par des chansons maintenant, mais par des ordres du jour. 11 faut à Beaumarchais une variante.

Pour chanter, le bon Garnier, montait parfois sur la table, et les membres de ITnstitut d’acclamer leur confrère sur ce piédestal improvisé. Le duc d’Àumale disait : <t A r Académie française, on se salue ; à l’Àca-

la vie a l*aris*

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