LES CHAMBRES
7 novembre 1900*
Les chambres sont rentrées hier. Ce n’est pas des Chambres législatives que je veux parler. C'est de cette reconstitution, decette évocation de «chambres» anciennes* d’appartements d’autrefois, qu'on peut voi r encore — qu’on ne verra plus dans cinq jours — h TExposition Centennale du meuble, aux Invalides, et qu’on doit à l’érudition patiente et sûre, au labeur et au goût de M* François Carnot. En vérité, M. Carnot serait un admirable metteur en scène* Il a équipé Ift, et planté, comme nous disons, une série de décors, très intéressants et très suggestifs*
Ceux qui ne les ont pas vus doivent se hâter de les visiter. Pour moi, je les revoyais, dimanche, précisément à Elieure solennelle où M. le Président de la République inaugurait à Lyon le monument du noble
la vie a palus.
Président Carnot, et il me semblait que, parUiije ma trouvais rapproché, au moins par la pensée, des fils du grand citoyen assassiné. 11 y a, en effet, dans ces cbambres, une chambre où il semble que, devant sa table de travail, avec sa carte de France ouverte sur son bureau, — l'œil sur la frontière, qu’il protège, qui! délivre — renaisse, réapparaisse l’Organisateur de la Victoire.
Et c'est, d’ailleurs, le charme singulier, la féerie de ces chambres : elles évoquent soudain le passé. Elles sont vivantes et on dirait que, sur ces tapis, vont non pas apparaître des ombres, mais marcher des vivants. À les étudier, on feuilleUe, dirait-on, des chapitres d’histoire, on pénètre dans un autre Pompéi, mais sans ruines et oii, tous les meubles étant en place, les habitants vont revenir. De Louis XVI à Louis- Napoléon, en passant par Louis-Philippe, c’est vraiment et chronologiquement une visite aux temps passés. C'est le Château du Souvenir*
Et comme le goéL français triomphe,dans ces ameublements d’autrefois ; comme le salon Louis XVI, d’un style très pur, évoque une époque de grâce exquise et deluxe simple, sî je puis dire, une correction dans la séduction ' Les collectionneurs ont prêté Leurs tapis, leurs boiseries, leurs meubles, leurs bibelots a M. François Carnot qui les a mis en valeur, mis en scène. Lien de plus intelligent que ec groupement d’œuvres d’art d’une même époque, que cette res* titution de tout un milieu. M. Iloujon et M, Bedon veulent, au Louvre, donner ainsi, en de petites chambres, ridée des mai très dans l'intimité même de
leur génie. L idée est heureuse. Ici, elle est réalisée.
Et avec quelle surprise charmée on rencontre là, dans ce salon du temps de Marie-Antoinette, le métier à tapisserie de Mme Nocher et les cahiers de musique <le Jean-Jacques Rousseau! Ce cahier couvert de notes est aussi attirant que le pupitre de Frédéric II à Poisdara, qu'on voyait au Pavillon allemand et ces lieux musiciens ont rempli Le monde de leur nom. Mais le royal joueur de flûte n'u conquis que la Silésie; îe pauvre philosophe de la me Plàtrière, en écrivant le « Contrai Social » entre deux ariettes jouées sur son clavecin, a conquis le monde.
Le Garde-Meuble a prété, je crois, ces boiseries u ornements exquis avec ces médaillons d'un bleu tendre. Or et camaïeu. Le salon du temps de la Constituante n’a rien emprunté aux musées officiels. C'est un étonnant et intéressant fouillis d’objets authentiques et caractéristiques. Sur un fond de tenture de toile de Jouy — gloire de cet Oberkampf, dont ou inaugurait le très beau buste, par Denys Puech, l’autre jour — se détachent les tableaux, les gravures, les bustes significatifs : le roi Louis XVI, gros et gras, coiffé du bonnet phrygien, fait face au buste du maigre Sylvain Daily, maire de Paris. Auprès dam lil tricolore, où, sur la table de nuit, un livre — le livre de chevet — repose, Les fauteuils à oreillettes, où s’est assis Jean-Jacques, nous dit l'étiquette, se rencontrent avec le vieux parapluie de toile à armature de cuivre, avec les vieilles montres, dites casseroles, avec tout ce qu'avaient de solide et de familial les accessoires de la vie en ces heures ou planait la Mort. Des deux
côtés fle la cheminée, dans de beaux cadres d T or sculptés en forme de faisceaux consulaires, sont encadrés ici : les « Lois et Décrets », là : la « Déclaration des Droits de l'Homme ». Cette Déclaration» est comme ta note décisive de ce mobilier révolutionnaire, EUe en marque le caractère précis, avec ce bureau encombré de papiers et surmonté du buste en bronzé de Voltaire, oii travaille le représentant du peuple. On dirait, tant le désordre ici est savamment ordonné, que I'aïeul va venir, s’asseoir à cette place, contempler cette carte de France, royaume dont il a fait une patrie affranchie, ^es lunettes sont là, sa tabatière, et le livre de raison où il inscrit sur 3c gros papier de 111 ses dépenses quotidiennes est encore ouvert tel qu'il la laissé. Un livre encore traîne sur une table : là troisième édition du « Divorce » de M. Hennet.
Cette chambre, qu'a mise « en scène » M. Francés, le bon comédien, fin collectionneur, est austère, intime, vertueuse, La chambre du Directoire, avec ses boiseries de style pompéien, sa pendule en forme d'urne, ses fauteuils dont les bras sont supportés par des cygnes, ses meubles aux cuivres ciselés en forme de lions ailes, sa lampe antique provenant de la Malmaison, nous transporte, au contraire, dans la Chypre factice que Barras rêvait de faire revivre à Gros!» ois. Sur ces fauteuils de tournures antiques, Mme Réeamier a pu reposer ses formes demi-nues. Les belles merveilleuses se sont assises là pour écouter roucouler et zézayer Uarat. Peut-être sur ce tapis le jeune général, retour d’Italie, a-t-il posé ses talons de soldat victorieux, déjà « imperator ».
LA V t E A PARIS-
Et voici l'Empire, le salon de l’Empire, avec son lustre tic cristal, ses sphi nx ornant les meubles rokles, ses statues d’Achille* sa pendule dorée représentant une Gérés triomphante, ses trépieds, sa harpe inévitable qui semble réclamer les doigtsdeCorinne, — et le métier u tapisserie de Joséphine, et le je ne sais quoi de solide et de sincère qu’ont ces meubles d'acajou relevés de cuivre que la mode a presque remis à Tordre du jour, malgré le charme un peu morbide du u modem style », Les délicieuses boiseries qui encadrent ce salon, en forment le fond même et le décor, sont Les buiseries mêmes de Thùtel Cambacérès. Elles ont vu passer bien des ombres L,.
Et voici encore un curieux salon, c'est le salon de la Restauration, avec son monumental bureau qui part du tapis, monte au plafond, bure au-ministre, bureau Imposant, bureau du marquis d'Aligre, et qui fait songer à quelque Talleyrand, d un de ces hommes d'État du temps de Balzac, devant qui un Rastignac demeurait respectueux et inquiet. Louis Blanc, pauvre et débutant, venant demander l'appui de son cousin Tozzo di Borgo, dut se trouver devant un de ces bure LlUX’Id.
Tout est complet dans ce décor sincère, austère et triste. Le buste de Charles X contemple les rideaux verts, les portraits en turban, lés jardinières d’acajou, la pendule qui doit sonner les heures lourdes, et le « Goriolan » de David qui se dresse en sa demi-nudité de tragédie dans son cadre dor. D'ailleurs mie grande
impression de labeur, de science* d'érudition. Les livres h reliures solides sont bien rangés dansla bibliothèque et l'homme du bureau superbe n'est pas de ceux qui ne les lisent point. On n'en est pas encore à. mépriser les in-octavos.
Nous passons à Louis-Philipe; mais, auparavant, la chambre de Talma nous appelle, reconstituée telle qu’elle était rue de laTour-des-Dames. Cette pendule* ce meuble en thuya, dessines par Percier, ce fauteuil, ce portrait de Napoléon par Gérard, toutes ces reliques qui se détachent sur le fond jaune de la pièce ont appartenu à Talma, La Comédie-Française a prêté cette couronne d'or que le grand acteur posait sur son front quand-il jouait Auguste. Ce lit est celui oü il mourut. Chose étrange, ce lit est orné de glaces, de telle sorte qu'en s'endormant, en s'éveillant, le tragédien pouvait se voir, — non pas pour le plaisir de se contempler et de s'admirer, — mais par besoin de s'étudier, de déchiffrer sur son visage les énigmes de Pâme humaine, toute son existence étant une étude sur son propre « moi » . « Qnelles belles peaux pour jouer Tibère 1 » disait-il* mourant, en prenant ses joues pendantes entre ses doigts.
On a démoli, à la Comédie, le cabinet de Talma qui, communiquant avec la loge de Napoléon 1 er , permettait à celui-ci d’aller causer avec l'empereur de théâtre pendant les entr'actes. Nous gardions là une penduleborne de bronze brun portant cette inscription : « Pendule de M. Talma ». Elle sert parfois d’accessoires dans nos pièces de théâtre... On pourrait trouver encore — non pas aux Invalides, mais au Champ de Mars, dans
l’Exposition du Théâtre — une autre chambre, ourieuse aussi, celte de Mlle Mars. La chambre de Célï* mène apres celle de Néron. L'image de Napoléon s'y retrouve, et le luxe de Mlle Mars est ce meme luxe solide et dur qu’un rencontre ici* Mais une mondaine d'aujourd'hui n'en voudrait pas* de ce luxe d'aïeule i
J'écris, par exemple, ces lignes avec le porte-plume de Raehel ; lourd, de bronze gravé garni de turquoises, fausses ou vraies. Comme l'orfèvrerie d'aujourd'hui produit de tout autres merveilles! Le goéL s'est affiné, et c T est surtout en examinant les chambres du temps de la monarchie de Juillet et du second Empire qu’on s’en rend compte.
Cette chambre du temps de Louis-Philippe, c’est toute une évocation d'une époque intermédiaire : la bourgeoisie règne et le gothique prospère, À côté d'une statuette du duc d'Orléans, une autre, celle de Fanny Essler* en Àndalouse de ballet. Auprès du lit où l'habitant du logis doit dormir d'un bon sommeil, un su crier de Sèvres, du Sèvres d'autrefois qui n’avait pas, comme aujourd'hui* modernisé sa céramique et fait du « danois » très joliment français.
Noire-Dame de Paris triomphe dans cette chambre de 1H40. La pendule en cuivre doré qui orne la cheminée a la. forme de la cathédrale célébrée par Hugo-, Entre les deux tours fameuses, le cadran qui marque les heures prend la place de la rosace. Et cette Notre- Dame, qui détermine tout un mouvement architectural — fait naître le faux gothique de certaines maisons du quartier Bréda et de tout un quartier du cimetière
du Père-Lachaise —cette Notre-Dame qu 5 on retrouve dans les reliures du temps * dites <■< reliures à la Cathédrale », on la revoit un peu partout, dans labibliothègue et dans les cadres — à côté de gravures d'un sentimentalisme qui a sa hardiesse : un jeune homme en pantalon à pont faisant craquer ses sous-pieds en se mettant a genoux devant une jeune femme en robe blanche, h manches bouffantes dites à gigot, *
Et tout le décor dit une époque calme, simple, préoccupée pourtant de littérature. Les flambeaux euxmêmes sont gothiques. Il y a une douceur honnête et comme une quiétude vénérable dans les portraits qui ornent la muraille, telle vieille femme au bon regard sous son bonnet de tulle tuyauté 1
Quel est ce bronze représentant un cheval de course? Peut-être la jument célèbre du duc d’Orléans, celle qu’il appelait sur le turf « Déjazet », ce qui poussait dit-on la comédienne a baptiser son griffon « Rosolin » I Le prince est là, élégant, élancé, avec ses cheveux roulés avec soin, tel que Va, debout, représenté Ingres, EL toute la chambre respirerait une paix profonde, comme une joie d’intimité et de repos, sî, Ià-bas, ne se dressait point, comme une image avertisseuse, la statue de la République de David (d’Angers) appuyée sur son fusil*
(Test là que le « mot » célèbre de Notre-Dame de Paris » prend tout à coup une valeur et une signification inattendues. Cette statue, c’est le lendemain. Ceci tuera cola. Ceci a tué cola.
On rencontre encore de ces chambres dans certains appartements de ministères — loin des salons de ré-
copiions officielles —* ou dans des préfectures de province. Mais surtout on retrouve là le salon second Empire, avec son luxe criard, ses sofas de satin rouge ses meubles dorés, scs meubles à incrustations de porcelaine et à ornements de bronze d’un luxe spécial, d'un luxe bien daté, d'un luxe de Ta h an*
Et de toutes ces chambres, il semble que la plus proche de nous, celle qui date de trente ou trente-cinq ans, soit la plus abolie. Elle est d'une exactitude criante, d’ailleurs, comme toutes les autres et, cette fois, Ton peut dire criarde* Eh! quoi, ce seerétaireen bois sculpté a appartenu à l'impératrice Eugénie, qui personnifiait le goiïl, incarnait la mode et la beauté? Oui, Et cette pendule et ces candélabres si étrangement voyants, tapageurs, qui hurleraient aujourd'hui dans ie salon d'un bookmaker, ils furent à leur heure le comble du luxe et, pour dire le mot, du u chic »? (Test l'heure des pouffs et des fauteuils crapauds, dont se moquera Victorien Sardou dans la « Famille Benoiton ». Cet aménagement voyant et cru fait songer aux dessins de Marcellin, aux somptuosités particulières de la <* Vie Parisienne », La note spéciale du temps est donnée par ces albums et ces stéréoscopes qui traînent sur les guéridons et les tables, à côté des coupes de Chine garnies de bronze doré. Ah 1 le stéréoscope ! L’aïeul du Kodak, l'avant-garde de l'instantané 1 11 fut la joie des soirées du second Empire, et Dumas n'a garde de l'oublier dans 1' « Ami des Femmes », lorsqu'il reconstitue le salon de Mme de Symorose.
Les bustes et les portraits nous rendent, du moins,
LA VIF. A l’AlUS.
les grâces réelles de l'époque, Wintërhalter nous peint les longues boucles et le délicieux visage de la vicomtesse Aguuilo. Voilà une des plus jolies femmes de ce temps, qui en compta plus qu’une pléiade. Et, tandis qu'un tableau de Biard nous rend la gaieté un peu facile des vaudevilles du moment, la fine statuette du prince impérial, par Carpeaux, se dresse là et fait pressentir le drame, cclqi des Ardennes et celui du Z oui oui and.
Une autre statue, celle de l'Abondance, se dresse sur la cheminée et semble présider a une réception, une soirée de fantômes invisibles. Est-ce un souvenir, une constatation ou une ironie?
Chaplin et ses nymphes toutes roses, Alfred de Dreux et ses élégances hippiques, ornent le salon du second Empire. Nous avions, tout h l’heure, David et, plus avant, Debucourt et Moreau le Jeune. A rester dans la littérature, ces chambres, tour à tour, nous rendent comme un chapitre des G on court, de Mme de Rémusat, de Balzac, et d’Octavs Feuillet. Et maintenant, elles vont être closes! Si la photographie ne garde pas leurs spectres, qu'eu restera-t-il? On ferme. On va fermer.
Chambres du passé, chambres d'autrefois, visions de chambres qui évoquent une partie de notre vie, un tour de clef et tout sera dit. Dispersées, remises aux magasins, fermées pour jamais ! Allez vite, tant qu’il en est temps, visiter les Chambres aux Souvenirs \