LE POST-SCRIPTUM
Depuis quelques mois, ïi midi, le traditionnel canon du P al ai s-Royal avait un rival* Celait le canon qui, tous les j ours réglait la montre des visiteurs de l'Exposition et } le soir, annonçait du liant de la Tour Eiffel que les galeries allaient fermer. Nous en avions pris l'habitude* C’était un canon pacifique, un canon vulgaire, comparé aux admirables canons Ganel ; c’était un canon de famille. Nous ne l'entendrons plus. Il a jeté à Paris sa dernière détonation et ce n'est pas sans émotion que plus d'un amoureux de l'Exposition a entendu ce dernier hoquet, ce suprême râle. Tout ce qui finit est lugubre et voilà les Lampes Edison éteintes comme de vulgaires lampions de fêtes*
Paris est rentré chez lui. Les camelots vendent sur les boulevards la lettre de faire-part et le testament de l'Exposition de 1000* Ce funèbre placard devrait
constater qu'elle est morte en pleine jeunesse. On aurait pu là laisser vivre encore ; maïs la nécessité était là et les cinq mille wagons qui doivent transporter hors du Champ de Mars toutes les richesses accumniées, œuvres d’art et d’industrie qui furent des leçons de choses — attendaient, comme autant d'omnibus funéraires, B puis, rien ne peut toujours durer*
Il faut en prendre son parti et en revenir à la vie Courante.
L'homme, jusqy-’ici, n'a trouvé que deux façons, très différentes mais très certaines, de se distraire ; le plaisir et le travail. Le travail est encore la plus sûre des deux manières d'oublier la pesanteur des jours* H peut harasser* mais il hypnotise et il console. Or, Paris s’est amusé; maintenant, Paris va travailler, ü n’a jamais cessé d’être, au reste, la cité la plus active du monde, sous son apparence distraite* Les grands travailleurs sont ceux qui détendent Parc et savent se reposer; — et, souvent, d’un labeur par un autre, M, Littré, à qui l’on demandait: « Comment avez-vous pu parvenir à faire votre Dictionnaire? » répondait, laissant tomber les mots de sa lèvre pendante: « En faisant autre chose* »
Et ce n’était point un paradoxe. Paris a repris des forces en se divertissant. Le voilà qui se retrouve face à face avec lui-même, avec les interpellations et les invectives politiques, en vers et en prose, avec les questions budgétaires, avec la nouvelle de l’arrivée du président Krüger, avec les approches de l’hiver et tout ce qu’a toujours de redoutable ce mot, qui semble cependant couleur d’espérance : l’Avenir. Très cer-
;ïo*
tainement, la fin de l 1 Exposition met un point final à un chapitre do notre histoire an jour le jour. Les chroniqueurs peuvent tourner la page : c'est un volume nouveau qui commence.
Mais y a-t-il encore des chroniqueurs? Les gazettes nous ont appris, en enregistrant la mort de Pierre Véron, qu'il ôtait le « dernier chroniqueur », Elles ont oublié de dire que la chronique ne meurt jamais, pas plus que la curiosité ou que le scandale. La chronique se transforme, comme tout le reste. Elle a son évolution, pareille à la philosophie, à la peinture et au théâtre* Et, éternelle causerie, elle s'est, on ces dernières années, qui sont sérieuses, éloignée de l'anecdote pour se rapprocher de l'homélie, 3V1. Henry Fouquier disait fort justement, l’autre jour — et précisément en donnant à Pierre Véron un souvenir ôimi— que les chroniqueurs de l’heure présente son devenus des « moralistes ». Oui. Voilà le mot. Du fait courant, de l'événement de la minute, de ce qu’il y a d’éphémère et de caduc dans la vie contemporaine, ils tirent, sans pédantisme, ce qu'il y a d’éternel. Ils écrivent sur des feuilles légères des vérités cursives qui méritent de durer. Autant en emporte le vent 1 Mais que Remporterait pas le vent et quel sot rêverait l’éternité pour les feuilles mortes ?
Pierre Véron, après avoir entassé les chroniques, n aura pas du moins laissé une feuille pourrie, une page dont il pût rougir. C’était un homme aimable et bon, serviable, prêt à obliger et dans cet appartement de la rno de Rivoli où il reçut jadis tout Paris, j'ai
retrouvé, avec des tètes chauves et des barbes grises, lidèlemcnt accourus u l’invitation suprême, changés de visage et non de cœur, tous ceux qui avaient été ses hôtes jadis* L'enterrement est comme la pierre de touche de l'affection*
M, Aiirélien Scholî a dû à cette disparition de Pierre Véron d'être salué, à son tour, le « dernier chroniqueur ». Il n'est cependant pas un chroniqueur h proprement parler ou pluiôt sa façon de comprendre Part très particulier de la chronique se rapproche p lu UH de l’art de « sertir » la riposte. C'est un joaillier de la boutade un peu misanthropique, un Lalique du « mot ». Pierre Véron était un conteur, Aurel ien Schoîl est un satirique. Son trait de plume est un coup de fouet. Fidèle aux vieilles camaraderies d’an tan, il laisse percer, sans attendrissement banal, la mélancolie des déceptions ou des cruautés de la vie. Il y a du Heine en lui, de cet Henri lleine dont un conseiller municipal autrichien proposait de rayer le nom sur une des plaques des rues de Vienne parce que, disait-il dans sa motion, Heine a profité de son séjour en France pour insulter, de loin, l'Allemagne* Je voudrais bien savoir le nom de ce conseiller.
Oui, Aurélien Sclioll lient de Henri Heine. Ou plutôt, non, il est très Français, purement Français et, de ses doigts nerveux, il a frappé comme autant de petites médailles des mots courants pareils à de petites a semeuses » de Rot y. Tant qu'il sera là, on ne pourra pas dire que l'esprit a du plomb dans l’aile et que la Chronique est morte.